CHAPITRE VIL
DE l'amélioration MORALE DES PAUVRES.
Nous avons dit quelles sont les vertus du pauvre. Dissimulerons-nous qu'il est exposé aussi à la contagion desvices, qu'il est même des vices dont il est plus particulièrement menacé? Non, et nous mettrons nos soins à étudier encore ces maladies morales, précisément pour chercher à les prévenir ou à y porter remède. Car telle est aussi l'une des missions confiées au visiteur du pauvre", et la plus essentielle peut-être.
De même que la vertu est bien plus nécessaire au malheureux pour lui rendre sa condition supportable, pour lui conserver les moyens de tirer parti des ressources qui peuvent encore lui rester, de même aussi le vice aggrave sous tous les rapports la situation fâcheuse où il se trouve, et finit par la rendre désespérée.
Il y a beaucoup de revers causés parles événemenset les aveugles caprices de la fortune; il en est beaucoup aussi qui sont la malheureuse conséquence de l'inconduite, et la même cause qui les a produits, en accroîtra l'étendue, en perpétuera la durée.
Déjà donc, et à ne considérer les choses que sous ce premier point de vue, porter remède à la maladie de l'àme, c'est porter remède aussi en partie à la misère. L'infortuné achève follement de dissiper le peu de ressources qui lui restent encore : il perd son temps, il épuise ses forces, il ruine sa santé, sa raison se trouble
et s'égare; il creuse lui-même l'abîme où il doit s'engloutir. Les soulagemens que nous lui porterions seraient superflus ; il en abuserait peut-être. Pour le soulager efficacement, il faudrait pouvoir le réformer. Que sert de le vêtir, si nous n'empêchons qu'il ne se dépouille? en vain nous lui ouvrons la voie du salut, si nous ne le mettons en état de se diriger.
Pendant que l'altération du caractère moral multiplie et prolonge les maux physiques, elle en rend aussi le sentiment plus vif et plus cruel; et, l'homme n'est-il pas d'autant plus malheureux qu'il sent davantage son malheur? Privé des consolations intérieures, il s'irrite contre la destinée, s'aigrit envers ses semblables, devient importun à lui-même; il perd la confiance de sa propre dignité, et, avec elle, le courage qui lui rendait sa détresse tolérable. Dans son aveugle agitation , il enfonce le trait dont il était blessé. Son cœur se ferme à l'espérance, aux sentimens paisibles et doux. Il se condamne lui-même à un véritable supplice : car, ce qu'il endure, il est forcé de reconnaître qu'il l'a mérité; et cette vérité terrible , dont le poids n'est pas allégé par le repentir, achève de l'accabler. Il est coupable envers lui-même, et il endure sa juste punition dans son crime.
Mais qu'en tends- je ? on m'arrête, on me dit : « Il ne » mérite pas d'être secouru , celui dont les malheurs » sont le fruit du vice, et qui persévère encore dans » son ignominie; il ne subit que ce qu'il a mérité, que » ce qu'il a voulu. Réservons les bienfaits à ceux qui » en sont dignes!... « — Quel est le moraliste inflexible, inexorable, farouche, de la bouche duquel est sorti ce terrible arrêt? Quoi! par cela même que la victime du vice est l'auteur de ses propres maux, ne
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puis-je pas lui apporter un bienfait encore plus signalé, si je réussis à la délivrer des égaremens qui l'ont perdue? renoncerai-je au ministère qui m'est confié, parce qu'il peut devenir encore plus utile? n aurai-je de compassion que pour les misères extérieures? serai-je indifférent à celles de l'àme? Plus nous avons d'horreur pour le vice, d'estime pour la vertu, plus nous devons mettre de zèle à étendre les conquêtes de la vertu sur le vice. Que me dites-vous? aurai-je fait une action moins louable, parce que la société, en comptant un malheureux de moins, comptera en même temps un honnête homme de plus?
Celui qui se voue à la touchante fonction de soulager le pauvre, comprendra que la Providence, dans ses desseins, l'a appelé à une fonction plus noble encore. Elle lui a ouvert des occasions favorables pour répandre sur un sol abandonné, les salutaires influences de la morale j elle lui a confié une sorte d'apostolat. Une foule de circonstances s'opposent, dans le monde, à ce que nous puissions exercer autour de nous une sorte de prédication ouverte et directe qui, d'ailleurs, irait ordinairement contre son but. Mais, ici, il en est autrement : l'être infortuné auprès duquel la charité nous conduit est peut-être sans amis; peut-être aucune voix ne lui fait entendre les douces et salutaires paroles que la morale fait servir de médicamens pour les maux intérieurs ; notre seule présence, si nous lui apportons des encouragemens et des secours, le disposera à s'attendrir, à concevoir, à sentir qu'il est pour la créature humaine un ordre de choses supérieur à la vie matérielle; l'intérêt que nous lui témoignons autorisera dans notre bouche quelques
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conseils inspires par une tendre sollicitude pour son sort. Le cœur est disposé à comprendre Dieu et la vertu, quand il s'ouvre à la consolation et à l'espérance. Que le visiteur du pauvre ne soit donc pas seulement un distributeur d'aumônes! qu'il devienne pour le pauvre un guide, un véritable ami ! qu'il relève à ses propres yeux l'être répudié du monde, humilié par le frivole dédain des cœurs durs! qu'il lui révèle toute la dignité et toute la valeur du piivilége caché sous les sombres dehors de l'infortune !
Il est grand et noble, en effet, aux yeux de la religion , aux yeux de la morale, le privilège réservé aux sévères tribulations qui accablent quelquefois la destinée humaine. L'Evangile nous enseigne que les pauvres et les délaissés sont les favoris de Dieu , révélation sublime qui eût suffi à elle seule pour faire bénir l'Évangile sur toute la terre! La philosophie et la morale nous font reconnaître dans tous les maux de la vie, une épreuve qui nous pi'épare, nous exerce à devenir meilleurs, une éducation rude, mais salutaire, qui a pour but de nous réformer, de nous perfectionner, de nous rendre l'empire de nous-mêmes, de détruire l'égoïsme dans son principe, de nous disposer à sympathiser avec nos frères. Pénétrés de ces vues, nous approcherons le pauvre avec un sentiment de respect; nos égards lui feront comprendre ce que peut-être il ignore, sa vraie situation dans ce monde , le rang qu'il y occupe, les perspectives qui l'attendent. Oh! s'il savait le don de Dieu I hienheureux les pauvres ! hienlieureux ceux qui sont affligés ! L'admirable mystèi'e contenu dans ces paroles est d'une intelligence difficile pour l'infortuné qui est encore captif dans le
cercle étroit de la vie sensuelle; mais il commence à se révéler à la présence de la charité; dans la bienveillance dont il se voit prévenu par un homme de bien, le malheureux entrevoit comme un rayon de cette l)onté suprême qui l'adopte, le cherche et l'appelle. A côté du soulagement physique qui lui arrive, il découvre un trésor de mérites, dont il dépend de lui de s'enrichir.
Si, trop souvent, nous nous trouvons dans l'impossibilité de diminuer ses peines, du moins nous lui aiderons à les rendre fructueuses; et, s'il sait les considérer sous cet aspect, elles deviendront déjà moins amères. Apprendre à savoir souffrir, est plus que d'être soulagé. Mais celui qui souffre n'est guère disposé à recevoir en effet une telle instruction, que de la bouche de celui qui le soulage; il croit plus facilement à celui dont il éprouve la bienveillance; s'il entend d'austères maximes sur l'utilité de la douleur, professées par des personnes qui n'adoucissent point la sienne, il est trop disposé à croire qu^on ne lui prêche la résignation que pour se dispenser de le secourir; qu'on veut l'accoutumer à son triste sort, parce qu'on ne lui laisse aucun espoir d'en sortir. Vous pouvez l'entretenir des desseins de la Providence, vous qui en devenez les organes sensibles auprès de lui ! aidez-lui donc à découvrir les trésors qui lui sont offerts, à saisir cette couronne qui lui est réservée ! Qu'y a-t-il au monde de plus cruel, pour celui qui gémit, que de gémir en vain ? qu'y a-t-il au monde de plus beau que de trouver, dans les misères les plus rudes et les plus obscures, un moyen de perfectionnement et la matière d'un triomphe! Voilà le malheur que le visiteur du
pauvre peut détourner , le bienfait qu'il peut ajouter aux autres.
Mais, clans les desseins de la Providence, l'adversité n'est pas seulement une épreuve destinée à nous rendre meilleurs par l'exercice de la patience; elle est aussi une correction destinée à punir nos fautes , à réformer nos vices, et, sous ce double rapport, elle est également un grand et salutaire moyen d'éducation morale.
La souffrance et la privation tendent à faire rentrer l'homme en lui-même, à lui suggérer des réflexions graves et sérieuses. S'il obéit à cette utile inspiration, il s'examinera avec sévérité , il laissera s'élever au fond de son cœur la voix du repentir ; il s'avouera qu'il a mérité l'avertissement qui lui est donné; il acceptera ce juste châtiment de ses fautes; il secouera les chaînes dans lesquelles le vice le tenait captif; il sentira que, ayant laissé dégénérer en lui la dignité morale de notre nature par un défaut d'empire sur lui-même, c'est en reprenant cet empire par un énergique effort, qu'il se réhabilitera; il comprendra que l'adversité est précisément l'aiguillon qui vient l'exciter à tenter cette grande révolution intérieure, que la contrainte qui lui est imposée du dehors par une nécessité impérieuse, vient lui enseigner à exercer sur lui-même et sur ses penchans, cette contrainte volontaire dans laquelle consiste la réforme demandée par la vertu.
Qu'une bonté aveugle et mal entendue de la part de ceux qui soulagent l'indigence, ne vienne donc pas faire méconnaître ces grandes leçons envoyées par la Providence, en faire perdre le fruit! Entrons plutôt nous-mêmes dans cette pensée, mais avec la réserve
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et l'indulgence que nous commandent le sentiment de notre propre imperfection , et la charité que nous devons à nos frères! Secondons indirectement l'austère instruction que le pauvre doit recevoir; secondons-la d'autant plus qu'elle lui est plus nécessaire, et que sa détresse est plus particulièrement la conséquence de ses fautes !
Malheureusement, s'il y a des vices qui engendrent la pauvreté , il y a aussi des vices que la pauvreté engendre; distincts dans les causes, ils se confondent dans les effets. L'œil du visiteur du pauvre doit les discerner avec sagacité; il doit aussi démêler la fâcheuse et réciproque réaction qu'ils excercent les uns sur les autres.
L'intempérance, la paresse, sont les deux vices qui engendrent le plus ordinairement la misère. Le premier la produit à la fois par deux conséquences différentes , par l'altération de la santé et par la dissipation des ressources; il a aussi le grave inconvénient d'affaiblir la raison en dégradant le caractère. Malheureusement, dans les conditions inférieures de la société, l'homme condamné à des travaux pénibles , privé des jouissances de l'esprit, de celles que procure le commerce de la société, devient trop souvent avide des jouissances sensuelles, y cherche une distraction à ses ennuis, se complaît dans l'espèce d'étourdissement qu'elles lui font éprouver , pendant que son imprévoyance lui dissimule les suites funestes qui en doivent naître. Plaignons-le ! il a besoin d'émotions; il en cherche dans les excès; repoussé de la vie intellectuelle, il se plonge dans la vie animale. Combien cette triste expérience doit nous faire sentir le prix d'une éducation populaire conve-
nablement dirigée, et condamner les cruelles et absurdes maximes de ces orgueilleux sophistes qui préten. draient vouer ces nombreuses classes à l'abrutissement et à l'ignorance!
La paresse tient souvent en partie au tempérament; mais elle suppose toujours des habitudes antérieures de nonchalance, et surtout une éducation négligée. C'est dans l'adolescence et la jeunesse , c'est dès l'enfance même, que le goût du travail doit se contracter. Alors , en satisfaisant le besoin d'activité qui nous est naturel, mais qui domine surtout dans le jeune âge , il récompense lui-même les efforts que le travail exige ; l'habitude du travail devient à son tour une seconde éducation. Mais, si, dès l'enfance, les facultés physiques et morales se sont engourdies dans le désœuvrement, si les molles jouissances de la fainéantise ont seules fait sentir leur charme funeste , si les belles années de la vie se sont écoulées sans que les ressorts de l'âme fussent exercés par une application assidue et régulière, le travail n'inspirera plus que répugnance et dégoût; on y portera moins d'aptitude; l'apathie entraînera avec elle l'incurie, l'imprévoyance, le désordre.
L'intempérance appelle souvent l'indolence à sa suite, par le relâchement général qu'elle occasione dans le caractère; la paresse ouvre souvent l'accès à la débauche, les séductions se multipliant pour celui qui est désœuvré. Ces deux vices d'ailleurs ont cela de commun qu'ils supposent ou entraînent tous deux un affaiblissement de l'énergie , de la volonté et de l'autorité que l'homme doit exercer sur ses propres actions.
La pauvreté à laquelle conduisent rapidement ces deux vices en est la punition naturelle, et sembbrait
par-là même devoir les corriger : elle vient réprimer l'intempérance par les privations, réveiller la léthargie par l'aiguillon du besoin. Toutefois refficacité du remède est bien loin d'être infaillible : la maladie y résiste, lorsqu'elle est invétérée. Il n'est pas de vices plus difficiles à guérir que ceux dont le caractère est de détruire en nous l'énergie morale, et de nous faire déchoir de la dignité de notre nature en nous livrant à l'esclavage des sens.
II y a un degré d'abrutissement tel que la misère ellemême, tout en réduisant les moyens de satisfaire l'intempérance, augmente encore la funeste avidité qui porte à ce genre d'excès; l'être corrompu et dégénéré, non-seulement ne sera point retiré de la fange, mais^ achevant de perdre tout sentiment de fierté, il ne saura plus rougir ; mais , il cherchera dans la fatale ivresse de la débauche à s'étourdir sur ses propres maux, à détourner ses regards de l'avenir qui l'attend. Comment pourra-t-il se livrer encore à ses pen-
chans? Comment ? Il arrachera à son épouse, à ses
enfans,lepain qui leur était destiné 5 il vendra ou engagera le peu qui leur reste; il consommera dès aujourd'hui les ressources qui devaient pourvoir au lendemain; et finira ainsi par devenir dénaturé (i).
Le malheur porte les âmes faibles au découragement : abandonnées de la fortune , elles s'abandonnent aussi elles-mêmes ; elles désespèrent de l'avenir ; elles ne comptent ni sur les événemens, ni sur les secours
(1) Un jour une malheureuse mère de famille venait d'expirer , dénuée de tout, entourée de ses petits cnfans. A côté de son cadavre inanimé , on trouva son mari ivre : la vue de sa femme expirante n'avait pu l'arracher à ses brutales habitudes.
d'autrui, ni sur leurs propres forces; leurs idées se confondent, la volonté s'engourdit; cet abattement qui se peint dans les traits, annonce l'affaissement intérieur des facultés; on ne sait plus agir, on n'est plus capable de résolutions vigoureuses; on négligera les moindres soins, même ceux de l'ordre, de la propreté dans les vêtemens,.dans le ménage, dans l'éducation des enfans; l'incurie en sera encore accrue ; à l'oisiveté de l'insouciance succédera celle d'une sombre tristesse; l'indigent ne saura plus qu'implorer la pitié d'autrui; le voilà prêt à accepter sa honte, à embrasser la condition de mendiant, quoique valide encore. Vous lui offrirez une ressource dans le travail; il le fuira peut-être.
C'est assurément une entreprise difficile que celle d'arracher le pauvre à un joug aussi honteux , quand il est appesanti de la sorte. Mais il n'est jamais permis de désespérer de la guérison des maladies morales ; il n'en est aucune, non aucune, d'absolument incurable. Sous plusieurs rapports, le visiteur du pauvre semble plus particulièrement appelé à coopérer à la guérison; car ,-elle peut dépendre en partie de la sage distribution des secours.
Le plus grand service que puissent rendre à l'indigent ceux qui s'intéressent à son sort, est certainement d'employer tous les moyens pour lui faire retrouver le courage et l'énergie. INous n'hésiterons pas à affirmer qu'un tel service sera bien plus utile que les secours les plus abondans. On rendra au pauvre l'activité d'esprit et de corps nécessaire pour user des ressources qui lui restent, pour en faire un bon emploi, pour s'en créer de nouvelles. En affaiblissant le sentiment qu'il a de sa misère , on le rendra en effet moins malheureux.
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En le réhabilitant à ses propres yeux, en lui faisant prendre quelque confiance en lui-même , on le préservera de mille fautes qui aggraveraient encore sa position. Mais , pour obtenir une restauiation morale aussi difficile, on ne saurait s'armer de trop de constance, on aura besoin soi-même de beaucoup de courage ; il faudra joindre une fermeté quelquefois sévère à une inépuisable bienveillance.
Il serait contraire à l'humanité de se montrer inexorable envers les indigens en proie à l'intempérance ou à la paresse, jusqu'au point de leur refuser toute espèce d'assistance , et ce serait même aller contre le but que l'on doit se proposer. Mais il est permis, il est juste, il est utile de mettre des conditions aux secours que l'on accorde, de les mesurer sous certains rapports aux mérites de celui qui les reçoit, d'exiger que celui auquel on prête un appui , daigne aussi s'aider lui-même , qu'il ne détruise pas du moins le bien qu'on veut lui faire. Sans devenir barbare , le visiteur du pauvre peut se montrer sévère 5 il deviendra plus indulgent à mesure qu il obtiendra quelque tentative de réforme; il encouragera , récompensera les efforts; il s'appliquera aussi à combiner le genre de secours , de manière à ce que l'indigent puisse en abuser le moins possible ; il donnera en nature; il donnera au jour le jour; il tiendra en suspens, ne s'engageant point pour le lendemain; il veillera constamment sur la conduite du malade; son regard seul sera déjà un avertissement, une réprimande, ou un encouragement. Le pauvre qui se sentira ainsi surveillé de près craindra de perdre sa protection, ne sera pas insensible peut-être à l'espoir de la mériter. Beaucoup de pauvres ressemblent à des enfans, par
l'ignorance, l'imprévoyance, la légèreté. Comme les enfans, ils ont besoin quelquefois de sentir la correction et la rémunération , pourvu qu'elles soient appliquées avec une entière justice. Il n'est rien qui soit plus propre à contraindre l'esclave des mauvaises habitudes à rentrer en lui-même par des réflexions salutaires. Ce régime prudemment appliqué conduira le pauvre à découvrir enfin , dans la misère de sa condition , la conséquence et la punition de ses désordres, à l'accepter, à en profiter ; la meilleure des leçons sera celle qu'il se fera intérieurement à lui-même.
Pour commencer à faire entendre quelques vérités salutaires aux êtres dégradés, on est malheureusement réduit à leur parler le langage de leur propre intérêt, et souvent même celui de l'intérêt le plus grossier; or, ce langage se trouve naturellement placé dans la bouche de celui qui s'occupe en effet de leurs intérêts avec la sollicitude la plus sincère, et cette circonstance donne quelquefois crédit à ses discours. Il est revêtu d'une sorte d'autorité sensible et incontestable, celle qui résulte de la dépendance où est placé à son égard l'indigent qui invoque son appui.
La seule présence d'un homme de bien, lorsqu'il approche celui qui est tombé dans les abîmes de la corruption, doit déjà exercer sur ce misérable une influence insensible, mais salutaire. C'est le rayon d'un jour nouveau qui pénètre dans l'antre le plus obscur; c'est une émanation d'une pure atmosphère qui s'introduit dans un séjour infect. Certes , la vertu peut-elle se présenter sous une forme plus propre à la faire reconnaître, respecter, de ceux qui en avaient perdu le souvenir, que lorsqu'elle leur apparaît ainsi précédée par la blenfai-
sance, environnée d'espérance, donnant ses propres exemples pour instructions? quel est le cœur assez dépravé pour ne pas éprouver quelque émotion en contemplant son image sous un tel aspect? Il commencera par la bénir; ne finira-t-il pas par l'entendre et par désirer la suivre? Infortuné, réveille-toi de ce sommeil de mort dans lequel ton âme est ensevelie; relève ton front, contemple cet homme de bien qui s'avance vers toi! ne sens-tu pas , malgré l'immense distance qui est entre vous , qu il est ton frère cependant? Cette noble consanguinité ne te découvre-t-ellepas, au sein de tes misères , la dignité de cette commune nature à laquelle tu participes, quoique tu l'aies trop méconnue? Ne voistu pas qu'il est pour la créature humaine une autre existence que la vie végétative et brutale? Ne sens-tupas que ce qui rend ta misère humiliante, c'est que tu joins Ja dégradation du caractère au dénuement des choses terrestres; mais qu'elle deviendrait respectable, si tu supportais dignement cette épreuve? Ah! ne résiste point à la voix secrète qui se fait entendre au fond de toi , qui te sollicite à échapper du naufrage ! Reviens au sentiment de ton devoir, et des jours sereins pourront encore luire pour toi !
C'est surtout à l'égard de l'intempérance et de la débauche, que les privations et les souffrances corporelles peuvent produire un effet salutaire; il est rare que la réforme de tels vices ait lieu sans le secours d'un semblable châtiment qui a de plus l'avantage de rompre les habitudes. Mais on ne saurait point attendre la réforme de la seule efficacité des privations et des souffrances, s'il ne s'y joint quelque influence morale qui les explique, les féconde, et qui, pendant que les sens subissent
la correction, viennent ranimer au fond de l'âme le foyer de la conscience. La paresse demande aussi un traitement austère et rude; il faut qu'elle sente la loi de la nécessité ; il est utile qu'un aiguillon vif et perçant vienne subitement l'arrachera sa stupeur; le sentiment du devoir viendra s'unir, pour en triompher, au calcul de l'inte'rêt. Quoi que disent de prétendus sages, cet intérêt seul, quelque évident, quelque pressant qu'il soit, ne suffirait pas pour rendre la vie intérieure à un être ainsi paralysé; il faut qiielquefois le flambeau delà morale pour éclairer sur son propre intérêt, et l'empire du devoir pour engager à se soigner soi-même.
La maladie morale du découragfement demande des
soins et des égards particuliers; elle demande même des ménagemens délicats, attentifs. Ici, c'est seulement à l'àme qu'il faut porter des secours. Evitons avant tout de l'humilier, évitons d'accroître son désespoir par la sévérité excessive de nos censures! Dissipons d'abord cet épais et sombre nuage de tristesse qui enveloppe l'infortuné abattu sous les coups de l'adversité : que les objets même qui frappent ses regards soient, autant qu'il est possible, disposés pour lui rendre quelque sérénité, et produire des impressions douces; compatissons à sa faiblesse, sans le flatter ; écoutons-le avec patience, alors qu'il s'irrite, qu'il s'abandonne à peindre, à exagérer même ses maux. En apprenant à se confier dans autrui, il se préparera à retrouver quelque confiance en lui-même. Il faudra lui prêter d'abord un appui extérieur pour commencer à se relever. Puis, nous lui rendrons par degré la conscience de ses propres forces , en les lui faisant essayer; nous lui montrerons par notre indul-
gence qu'il peut recouvrer l'estime de lui-môme. Si nous parvenons à le réhabilitera ses propres yeux, nous lui aurons rendu une volonté, nous lui aurons appris qu'il peut encore lutter et vaincre. La bonté a d'admirables secrets pour pénétrer au fond des cœurs; elle a des puissances magiques pour y ressusciter les principes de vie; elle est la messagère de l'espérance.
Dans nos entretiens avec ces pauvres gens , le moyen le plus efficace de faire pénétrer jusqu'à eux des vérités utiles, de leur suggérer de bonnes résolutions, consiste à leur citer des exemples, pourvu que ces exemples soient pris dans des situations entièrement analogues à celle où ils se trouvent. Par-là d'abord, on . commence à exciter leur attention, et ce premier pas n'étant pas le moins difficile , ils s'intéressent ensuite à votre récit; ils vous comprennent; ils conçoivent la possibilité d'accomplir ce que vous leur conseillez; une sorte d'émulation et de point d'honneur agit sur eux; l'imitation exerce un singulier empire sur les êtres peu éclairés. N'oubliez surtout dans votre récit aucune des circonstances propres à faire image, le lieu , le jour, le le nom, la physionomie, même la demeure des personnages. Si vous pouvez appeler un tiers à faire ce récit, ou à le confirmer, si vous pouvez montrer les individus, vous entraînerez mieux encore; mais ne vous contentez pas d'un exemple unique; n'ayez point l'air de demander quelque chose d'extraordinaire : la vue des héros épouvante quelquefois les faibles.
Malheureusement, on rencontre souvent dans cette classe des individus extrêmement bornés, que le défaut d'éducation et des habitudes grossières ont réduits au cercle d'idées le plus étroit, ou dont les facultés intel*
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lectuelles ont été affaiblies par la misère. L'apathie du caractère est alors la suite de la léthargie de la raison. Rien n'est plus affligeant qu'un semblable spectacle. Quelle patience alors ne faudrait-il pas pour rendre à de tels êtres un peu de chaleur vitale? Mais le métier du Visiteur du pauvre est un métier de patience.
Les pauvres vicieux peuvent se partager en deux grandes classes : ceux qui ont franchi le seuil de la honte, ceux qui sont encore retenus par elle. Il y a peu sans doute à espérer des premiers; mais, alors même que nos efforts doivent rester infructueux, nous n'hésiterons point à les essayer, à persévérer avec obstination. Peut-être réussirons-nous à les empêcher de se corrompre davantage; du moins, ils seront surveillés et contenus par cette surveillance. Quant aux seconds, le commerce d'un homme de bien est pour eux l'un des préservatifs les plus puissans contre le danger de s'avilir; dès-lors un ressort puissant subsiste pour déterminer des résolutions généreuses; rien n'est désespéré; de grandes récompenses sont promises à notre zèle.
Il y a une troisième classe, et elle comprend le plus grand nombre, c'est celle des pauvres qui flottent entre le vice et la vertu, dont les pensées sont exclusivement absorbées par les nécessités de la vie, qui végètent sans se rendre coupables, mais sans acquérir des mérites, enfin qui ne sont point entrés dans la vie morale. Cette vie morale est la révélation que nous sommes chargés de leur apporter; c'est une lumière à répandre, une éducation à entreprendre; mais du moins nous n'aurons à lutter que contre la distraction et l'ignorance. Dans cet être qui vit, se meut, souffre, est caché un autre être supérieur qui sommeille, l'être capable des
plus hauts sentimens et des pensées immortelles; c'est celui-ci qu'il faut éveiller et mettre en possession de ses facultés.
Ne perdons point de vue l'infortuné dont nous avons adopté la tutelle, surtout lorsqu'il se trouve dans quelque crise qui rend encore sa condition plus fâcheuse, et lorsque son caractère le dispose aux résolutions extrêmes. Veillons sur lui lorsqu'il est menacé par les orages du désespoir. Peut-être, dans les cruelles angoisses qu'il éprouve , il songeait à se détruire ! Le visiteur paraît, découvre sur son front quelque chose d'égaré et de farouche; il ne peut d'abord parvenir à se faire entendre; il est repoussé; il ne se rebute point cependant; il saisit quelque circonstance propre à agir sur l'esprit du malheureux : un convoi, par exemple, passe sous leurs yeux: « Tu vois ce cercueil; il contient « la dépouille d'une femme jeune, riche et belle : une » cruelle maladie l'a frappée; elle a éprouvé des tour- » mens horribles; son hôlel retentissait de ses cris; elle » a cessé de vivre. Derrière son cercueil , vois son » époux désolé : il se dit comme toi , mais à plus juste » titre, qu'il ne peut survivre à son malheur. Ah! dé- » trompe-toi! tu n'es pas seul malheureux sur cette » terre! Le& traits aigus et déchirans de la souffrance » pénètrent de toutes parts , jusque chez celui dont tu » envies l'apparente félicité ! »
Peut-être le visiteur du pauvre n'aura pas à aller chercher au loin l'exemple de grandes infortunes : <juel est celui qui n'a point à raconter ses propres malheurs? « Infortuné ! tu détournes les yeux de dessus tes enfans! » Sais-tu ce qu'il m'en coûte à moi pour les considérer? » Eh bien! entends: j'avais aussi des enfans!.... l'un
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>. après l'autre ils m'ont été enlevés;.... l'un après Tau-
» tre ils ont expiré dans mes bras Que m'importe
» cette fortune qui me reste? tout l'espoir, toute la » consolation de mes vieux jours m'est enlevé; il n'y a » plus pour moi de bonheur sur cette terre. Je soupire
» vers le tombeau Ah ! jette un regard sur ces dou-
» ces créatures, pour lesquelles il y a encore un avenir, » cesse d'accuser le ciel; reprends courage, tu es as- » sisté ! reprends courage, tu renaîtras , et, dans ta mé- X diocrité , tu seras plus heureux que moi ! »
Sans doute, pour remplir cette noble mission , il ne faudrait pas rester nous-mêmes étrangers à la pratique du bien ; comment enseigner la vertu, si nous ne sommes pénétrés de ses leçons? et c'est ici pour nous un nouvel avantage de la carrièi'e que nous avons embi'assée; elle nous attachera à nos devoirs par de nouveaux liens; nous en deviendrons meilleurs aussi sans nous en apercevoir; nous ne pourrions donner des conseils à autrui , sans faire un seul retour sur nous-mêmes , et nous sentirons d'ailleurs que les meilleurs conseils sont les exemples. Quelquefois un homme du monde en remplissant les fonctions de visiteur, pourra s'essayera parler ainsi: « Tu crois impossible de triompher de toi- « même, de redevenir homme de bien ! Eh bien ! écoute- » moi: j'ai été jeune, j'ai été long-temps entraîné par » mes passions; elles étaient autres peut-être que les » tiennes, mais plus violentes encore; elles m'avaient » asservi; j'ai fait beaucoup de fautes : mais enfin j'ai » réfléchi, j'ai entendu la voix de la vérité, celle de « mes devoirs; j'ai hésité, j'ai voulu, j'ai dû livrer de » rudes combats; mais je me suis affranchi, je m'en » réjouis aujourd'hui. Courage! courage! il dépend de
DU PAUVRB. 9^
» toi de renaître à la vertu , de devenir meilleur que » moi (i). «
(1) L'établissement des bureaux tic bienfaisance qui eut lieu à Paris , il y a près de trente ans , exerça sur la moralité de la classe inférieure de la société une influence aussi lieureiise que remarquable, et qui se fit promptement scntirj elle efl'aça {jraduellement les traces profondes qu'avaient imprimées plusieurs années de troubles, de désordres et de licence. Les soins des administrateurs de charité ramènent cbaque jour des indijjens qui vivaient en concubinage, à faire légitimer leur union par les liens civils et religieux, et d'autres à reconnaître leurs enfans.
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