DES MOYENS D OBTENIR LA CONFIANCE DC PAUVRE
Il est une condition préliminaire et indispensable pour travailler à l'amélioration morale du pauvre , et même pour diriger utilement les secours qu'on lui destine : c'est d'obtenir sa confiance.
Mais cette condition n'est pas facile.
Il y a des indigens qui cberchent à tromper. L'habitude de l'humiliation dispose naturellement au mensouire: la faiblesse cherche un secours dans la ruse. En
présence de celui duquel il attend tout, le malheureux dissimule ses propres torts, comme il exagère ses besoins. Moins vous êtes à portée de vérifier les faits qu'il allègue, plus il se flattera de vous surprendre. Il a tant besoin de votre pitié! tout lui paraît permis pour la faire naître. Ces fausses peintures qu'il vous fait, ne sont presque à ses yeux qu'une sorte d'artifice oratoire employé pour vous toucher.
Il est des indigens qne la timidité condamne au contraire à nous cacher leur véritable situation; et quelle cause en effet rend plus ordinairement timide que le malheur? ils fuient donc, et se replient en eux-mêmes. Ils n'ont pas le courage de soulever le voile qui enveloppe tant de misères : la vue de l'abondance et du luxe qui nous environnent, leur impose. Les infortunés! ils rougissent de leurs misères; ils craignent de rebuter notre patience ; ils craignent que leur voix ne nous im-
portune au milieu de nos jouissances. Quelquefois une fierté respectable leur inspire celte reserve : ils ne veulent point s'exposer à nos dédains. Quelquefois même une délicatesse exagérée, quoique admirable, les porte à déguiser leurs besoins, aussi long-temps qu'ils espèrent y pourvoir sans une assistance étrangère.
En général, la différence des rangs, des conditions et surtout celle des fortunes, élèvent entre les hommes un mur de séparation , arrête les communications intimes. La confiance, comme l'amitié, suppose ime certaine égalité; elle suppose le retour, ou du moins la possibilité du retour. Il faut, pour se confier, être certain d'être compris; il faut donc parler le même langage, être soumis aux mêmes impressions, être placé dans les mêmes points de vue. Qu'y a-t-il de commun entre cet indigent qui reçut peu d'éducation , qui a passé sa vie dans les sueurs du travail, qui vit aujourd'hui dans toutes les privations , et cet heureux du siècle, las des plaisirs, dont les moindres désirs sont prévenus? A peine le premier reconnaît-il dans le second un être qui appartienne à la même nature. A son insu peut-être, un germe secret d'envie se développe dans le cœur de ce malheureux, à la vue de celui qui fut comblé des dons de la fortune ; et s'il ne le porte pas à l'aigreur, du moins il l'empêche de s'ouvrir avec abandon. Quelle sympathie espérerait-il d'un être qui n'éprouva jamais rien de semblable aux tourmens qu'il endure? quelle attention espérera-t-il pour des détails qui sont pour lui d'une extrême importance, mais qui, pour l'homme présent, sont absolument sans valeur? il est gêné par la supériorité que le seul hasard a accordée à un autre homme sur lui , par l'espèce d'autorité que
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cette circonstance prête à celui-ci sur sa propre desti née , par la dépendance où il se trouve, par la surveillance dont il va devenir l'objet. Il ne suppose guère que l'homme favorisé de la fortune soit exempt d'orgueil et de vanité , et rien ne repousse davantage qu'un soupçon de cette nature. Si même il reconnaît les vertus de celui qui vient à son secours, il est gêné peut-être par l'image de ces vertus elles-mêmes, et par la prévoyance des efforts qui seront tentés pour opérer la réforme de ses mœurs.
Tout concourt donc à élever des barrièresentre le visiteur et le pauvre , lorsqu'ils auraient tant besoin de s'entendre.
Ce n'est pas dans un jour que l'on triomphera de ces obstacles. Ce n'est pas non plus par les mêmes moyens que l'on surmontera des difficultés d'une nature aussi différente.
Quels sont les moyens d'éviter les pièges que nous tend l'un , d'obtenir la confiance que l'autre nous refuse, d'établir avec tous un commerce propre à nous éclairer sur leurs besoins, à nous procurer une salutaire influence?
Nous reconnaîtrons le menteur à son ton affirmatif , à son assurance affectée, à l'abondance de ses paroles; aux précautions qu'il prendra pour éviter toute vérification des faits qu'il allègue, à son empressement à venir nous visiter, aux prétextes qu'il emploie pour nous épargner les visites imprévues que nous voudrions faire chez lui. Défions-nous de toute demande dont l'objet est annoncé comme tellement urgent qu'il ne laisse pas le temps de réfléchir et d'examiner. Défions-nous de tout récit trop bien arrangé pour n'avoir pas été pré-
paré d'avance et appris en quelque sorte par cœur. Rapprochons toutes les circonstances: soyons sur lu piste de celui qui veut nous surprendre; rendons-lui ruse pour ruse; au besoin, faisons-le tomber , à son lour, dans quelque piège où son mensonge vienne à se découvrir au grand jour, afin qu'il soit couvert alors d'une salutaire confusion. 11 est pénible de le dire ; mais l'expérience journalière force de le reconnaître : trop souvent les pauvres affectent une grande exactitude dans les pratiques de piété, pour se rendre plus favorables les personnes bienfaisantes. C'est en pénétrant dans leur intérieur, en étudiant leurs rapports avec leur famille, avec leurs voisins, en examinant l'emploi qu'ils font de leur temps, qu'on démêle les traces de l'hypocrisie. Quelle que soit la juste importance que nous attachons aux devoirs religieux, ne faisons pas de leur observance une condition tellement annoncée antérieure à toutes les autres, que l'indigent qui nous aborde se croie obligé de commencer, par son apologie sous ce rapport, les demandes qu'il va nous faire; ne lui laissons pas lieu de supposer que l'accomplissement de cet ordre de devoirs peut le dispenser de tous les autres.
La bonté, se montrant trop facile, peut devenir un encouragement pour le mensonge qui cherche à la séduire. Elle doit donc savoir contenir quelquefois ses propres mouvemens, ne point se montrer trop promptement attendrie, quelquefois même ( ceci est dur à se prescrire), se défendre de l'attendrissement. Pour démasquer le mensonge, on peut feindre un instant d'en être dupe; mais, pour le corriger, il faut bien convaincre un menteur que loin de trouver aucun avantage à tromper , il n'a rien à espérer que d'une véracité scru-
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puleuse. Dans nos rapports avec les indigens chez lesquels le penchant à tromper annonce un fond de bassesse, conservons une dignité calme et mesurée; imprimons-leur, s'il se peut, un respect qui réprime l'abus qu'ils font de la parole j qu'ils nous voient attentifs, exacts à vérifier les faits, et toujours justes dans nos résolutions à leur égard. L'équité appelle la vérité , elles sont sœurs.
Mais, gardons-nous de nous armer de précautions semblables, vis-à-vis de ceux qui ne méritent pas nos soupçons! Lorsque nous rencontrons de ces pauvres intéressans qui n'osent révéler tous les secrets de leurs disgrâces, ne nous hâtons point de leur arracher ces confidences avec une curiosité indiscrète; craignons de les blesser; respectons cette espèce de pudeur dont ils enveloppent leur misère; qu'ils voient que nous honorons en eux et le malheur, et la dignité avec laquelle ils le supportent. Ne violons point l'asile où ils se sont réfugiés, qu'eux-mêmes viennent nous l'ouvrir; interrogeons peu; attendons qu'on soit disposé à nous parler. Oh! qui pourrait se pardonner d'avoir humilié, offensé, par un doute injurieux, l'être qui souffre? Relevons-le au contraire à ses propres yeux par nos égards et par les témoignages de notre estime ! Il faudra savoir, dans l'occasion, le croire sur parole; il faudra éviter, dans la forme du secours accordé, ce qui annoncerait la défiance.
Nous ne saurions trop nous prescrire, en général, d'observer des égards, dans nos manières et notre langage, envers les indigens dont le caractère moral n'est pas dégradé. Ces égards sont dus sans doute à la dignité de la nature humaine , que leur misère ne sau-
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rait altérer ; ils sont dus à leur patience , à leur courage. Ces égards, en les relevant à leurs propres yeux, soutiendront aussi leur courage; ils calmeront l'amertume de leurs peines; ils les rapprocheront Me nous; ils leur donneront une preuve certaine et délicate de notre bienveillance; car, on ne compte pleinement sur la bienveillance, que lorsqu'on la sent unie au moins à un commencement d'estime.
Il est impossible sans doute de détruire entièrement dans l'esprit du pauvre les impressions que produit la différence des situations dans lesquelles le sort nous a respectivement placés. Mais, nous pouvons d'abord atténuer ces impressions elles-mêmes, en évitant de faire trop ressortir aux yeux de l'indigent les circonstances qui annoncent ce contraste. Ne les appelons pointa être témoins de notre luxe, de nos plaisirs ; sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, il y aura un grand avantage à aller chez eux, plutôt que de les recevoir chez nous , sans cependant que l'accès de notre demeure leur soit jamais interdite. La facilité à nous laisser aborder par eux, chaque fois qu'ils ont besoin de nous, prévient les humiliations les plus pénibles, celles qui naissent de l'appréhension d être rebutés, tempère singulièrement ce que peut avoir d'amer la vue des supériorités sociales. Mais la visite que nous faisons au pauvre, dans son propre domicile, comble bien mieux encore cet intervalle. Là, c'est de sa situation seule que nous sommes occupés tous deux; là il nous sait bien mieux disposés à l'écouter; là il voit dans l'entretien que nous engageons avec lui , non plus une simple condescendance de notre part, mais le témoignage d'une affection sincère. Que rien surtout , dans nos manières , dans
nos expressions, ne vienne alors trahir de notre part la répugnance et le dégoût, à la vue des haillons de la misère! Que rien n'annonce ou l'affectation d'une charité fastueuse qui se ferait un mérite de cet effort, ou les recherches d'une investigation soupçonneuse, ou le retour secret d'une vanité qui croirait s'abaisser par un semblable commerce ! Tout, dans cette visite, doit conserver de notre part le caractère le plus naturel et les formes les plus simples. Oh ! combien alors ces bonnes gens en seront attendris! qu'ils vous feront fête! que, tout en se récriant sur la fatigue que vous avez éprouvée, sur la triste réception qu'ils sont réduits à vous faire dans leur misérable séjour, ils seront cependant radieux de joie, de vous posséder ainsi! car, vous êtes pour quelques instans à eux.
Quelle que soit la distance des rangs, faisons ressortir, faisons prévaloir, autant qu'il est en nous, les liens de la grande confraternité religieuse et morale. Si l'indigent nous voit sincèrement convaincus de ces rapports sacrés qui unissent tous les membres de la famille humaine, il les sentira mieux aussi lui-même, pour retrouver les moyens d'entrer en commerce avec nous. Sachons l'aimer véritablement , voilà tout le secret. Le malheur a un instinct admirable pour discerner et reconnaître l'affection qui s'adresse à lui. Que jamais il ne puisse craindre de nous importuner par ses gémissemens! Écoutons-le, non-seulement avec patience, mais avec une attention favorable; c'est l'un des traits auxquels se manifeste le mieux la bienveillance. N'exigeons pas trop de lui ; ne nous refusons pas à entrer dans les moindres détails : une sollicitude paternelle ne néglige rien. Sachons pardonner de petits torts excu-
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sables, au milieu de tant de circonstances contraires. Qui oserait se découvrir sans réserve, tout dire, tout avouer, s'il n'était assuré de l'indulgence de celui qui l'écoute? Mettons-nous à la portée du malheureux, parlons sa langue, pénétrons-nous de ses habitudes, montrons-nous sérieusement occupés de tous ses intérêts; surtout, associons - nous aux intérêts de son cœur! Une caresse aux enfans fera épanouir le cœur de la mère : peut-être alors, elle se laissera entraîner à vous dire une portion des chagrins qui la contristent : elle vous racontera diverses circonstances de sa vie ; elle vous montrera les détails de son petit ménage; elle vous consultera sur ses craintes, sur ses projets; elle s'en trouvera soulagée , en même temps qu'elle se verra éclairée; elle ne vous redoutera plus autant. Réjouissez-vous d'avoir remporté sur elle cette douce victoire ! Ne cherchez point à tout savoir dès la première fois ; mais aussi, ne laissez point refroidir cette heureuse disposition; revenez bientôt, reprenez naturellement le cours de ces entretiens. Déjà ils ont produit leurs fruits , car vous avez été mieux placé pour donner une utile assistance; désormais on sera à l'aise avec vous. Oh ! quel moment que celui où un cœur accablé du poids de tant de peines peut enfin s'ouvrir , s'abandonner à un cœur qui l'entend et lui compatit! Quelles consolations pour celui qui souffre ! Quelles récompenses pour celui qui soulage ! Quelle puissance nouvelle est apparue sur la terre, pour protéger l'humanité contre les atteintes de la douleur!
Si l'indigent cesse d'être effrayé, repoussé par l'image des différences qui existent entre nos situations réciproques, l'impression inévitable qu'il continuera
d'en recevoir pourra , sous quelque rapport , avoir un effet utile. Elle servira à nous conserver une certaine autorité dont nous aurons besoin quelquefois, à prêter plus de crédit à nos conseils. Il est nécessaire au bon ordre de la société , que les classes inférieures apprennent à envisager sans amertume les positions plus heureuses, et à respecter les distances que la Providence a établies entre les conditions diverses; cela est nécessaire même au repos de ceux qui appartiennent aux conditions les moins favorisées. Que l'indigent nous approche donc, maintenant qu'il est disposé à voir sans amertume le spectacle de l'aisance où nous vivons, et à n'éprouver auprès de nous que le sentiment qu'inspire une protection bienveillante. Par les mêmes motifs, nous conseillons d'éviter avec soin que notre condescendance pour le pauvre ne dégénère en familiarité ; nous perdrions dès-lors une portion de l'empire que, pour son avantage, nous devons exercer sur lui. Il s'appuiera mieux sur nous en reconnaissant notre supériorité; il abuserait peut-être si nous descendions à son niveau. Les pauvres sont à beaucoup d'égards comme les enfans; ils en ont l'imprévoyance; ils en ont l'ignorance; ils se laissent facilement aller; ils veulent être soutenus, contenus, dirigés; il leur faut plus qu'un bienfaiteur, il leur faut un instituteur dont le caractère ne soit jamais méconnu d'eux.
Défendons-nous cependant de leur prodiguer les enseignemens, et ne nous abandonnons pas sans réserve aux impulsions de notre zèle. Quelques paroles semées à propos d'une manière naturelle, germeront, lorsqu'elles rencontreront des dispositions favorables. Mais, les longs discours, les sermons, iraient le plus
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souvent contre noti'e but. Celui qui a faim et soif écoute avec peu de patience les traités de morale. Agissons d'abord et nous raisonnerons ensuite. D'ailleurs, dans les conditions inférieures de la société, les esprits sont en général plus vivement frappés des paroles simples et concises, ils sont peu capables de suivre les développemens et de fixer long-temps leur attention. 11 faut éviter par-dessus tout d'exposer les sublimes instructions de la morale, à faire naître le dégoût et la lassitude. Mesurons donc l'étendue de nos conseils à la capacité de ceux qui les reçoivent; évitons les formes pédantesques qui refroidissent et rebutent; rendons sensibles les vérités que nous voulons inculquer, sans leur faire rien perdre de la dignité qui doit leur concilier le respect. Que le malheureux, dans nos avis même les plus sévères , aperçoive toujours un témoignage de l'affection que nous lui portons!
Il y a donc un art pour régler nos rapports avec le pauvre; l'on est trompé lorsqu'on suppose que l'on peut, avec cette classe d'individus, se laisser aller aux impressions du moment, comme aussi lorsqu'on croit pouvoir se diriger envers eux par des règles uniformes et générales. Ces directions varient encore, suivant le degré d'éducation qu'ont reçu les indigens avec lesquels nous sommes en relation, et suivant que leurs habitudes sont plus ou moins grossières. Elles varient aussi d'après l'âge et le sexe. La vieillesse réunie à la misère mérite de singuliers égards ; les infirmités donnent des titres particuliers à l'indulgence. " '
Une certaine expérience de ce genre de commerce peut seule enseigner la manière de s'y prendre, au milieu de circonstances et de dispositions si différentes, pour
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obtenir ou la confiance du pauvre ou du moins l'autorité morale qu'il a besoin de ressentir. Mais l'habitude des communications avec les indigens peut à son tour conduire à quelques fausses manières de voir et d'agir; il est des pauvres tellement déhontés, avilis, que le dégoût et l'éloignement qu'ils inspirent, rejaillissent infailliblement sur ceux qui se présentent avec les mêmes dehors. Lorsqu'on a été sou.vent trompé, en se livrant au plus doux des penclians, on devient quelquefois défiant jusqu'à l'excès^ quelquefois on ne sait pas assez se défendre des tristes impressions que fait ressentir la vue de l'ingratitude. Quelquefois on se décourage par l'inutilité des efforts renouvelés pour arracher un malheureux à ses funestes passions , et on désespère trop facilement de toute guérison. On se blase sur de certaines choses ; on se fait des routines sur d'autres ; on prononce trop promptement sur la foi des inductions; on croit pouvoir juger d'un coup d'œil; on se dispense de scruter avec le même soin, se confiant trop à l'expérience acquise.
L'un des dangers dont nous avons le plus à nous garantir dans notre commerce avec les malheureux, est la facilité à nous laisser surprendre par des préventions favorables ou défavorables. Trop souvent les personnes qui se dévouent à l'honorable fonction de soulager l'indigence, conçoivent certaines prédilections, certaines répugnances également aveugles. Le ton , l'air , les manières du pauvre peuvent suffire pour exciter ces capricieuses dispositions, dont on ne se rend point compte, qu'on aurait peine à s'avouer. Ces préférences se résolvent cependant en de vraies et réelles injustices : souvent elles récompensent l'astuce et l'intrigue ; le
malheureux qui se trouve encore afflige de disgrâces extérieures, n'en est que plus à plaindre. Ces préférences aperçues, senties par le pauvre, produisent sur lui les impressions les plus funestes ; elles enhardissent ceux qui nous tendent des pièges ; elles repoussent ceux qui avaient besoin de se faire connaître ; elles excitent quelquefois entre les indigens de tristes animosités; elles enlèvent aux dons de la charité le caractère qui devait les faire reconnaître , qui devait en faire bénir la source.
Le visiteur du pauvre doit s'attendre à recueillir constamment un mélange de peines et de jouissances. Souvent il éprouvera de tristes mécomptes : il verra le malheureux , qu'il aura voulu soulager , conspirer luimême contre ses généreux desseins , convertir en^ poisons les remèdes , déconcerter les plus sages prévoyances; quelquefois même payer les bienfaits par la malveillance (1). Il s'affligera de trouver des âmes tellement dégradées, que rien ne peut les arracher à l'ignominie ; tellement insensibles et dénaturées , qu'aucune affection ne peut les émouvoir. Il faut d'avance se résigner à ces dures expériences, pour n'en être point refroidi. Mais aussi quels dédommagemens! Voir, au printemps, la nature se ranimer, se parer de fleurs, est un spectacle moins doux que de voir des créatures humaines renaître tout ensemble et à la sécurité et à la vertu ; eh ! quoi ! une telle puissance serait-elle accordée sur la terre? une semblable résurrection serait-elle notre ouvrage?
(1) J'ai vu depuis peu deux administrateurs de charité cités devant les tribunaux par des pauvres qu'ils avaient secourus , sous le prétexte de torts supposés , pour s'y entendre attaquer par les plus indignes calomnies.