‹ Le visiteur du pauvreChapitre 13 sur 33 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

DU CHOIX, DE LA MESURE ET DE LA SUITE, DANS LA DISTRIBUTION DES SECOURS.

Bien connaître la situation du pauvre, la nature et l'étendue des besoins qu'il éprouve, ses dispositions, son caractère, c'est avoir déterminé d'avance le genre des secours qui lui seront nécessaires.

Cependant, il est ici quelques considérations qui demandent à être méditées; elles conduiront peut-être à faire connaître que le visiteur du pauvre est encore, sous quelques rapports, le canal le plus opportun et le plus utile pour faire parvenir au pauvre les secours qui lui sont destinés.

Il est certaines règles fondamentales trop connues pour avoir besoin d'être développées, mais qu'on ne saurait trop souvent rappeler , parce que la négligence, l'inexpérience, le défaut de réflexion, une bonté trop aveugle, les font trop facilement oublier ou méconnaître par ceux-là mêmes qui portent au pauvre le plus bienveillant intérêt.

Il faut, autant qu'il est possible, donner en nature, c'est-à-dire, donner les choses nécessaires, plutôt que l'argent qui servirait à les procurer.

Il faut donner les objets qui correspondent aux plus instantes nécessités.

Il faut donner ceux qui sont le moins susceptibles d'abus.

Il faut donner non en provision , mais au fur et à mesure de la consommation.

Il ne faut jamais accorder, ni sous le rapport de la (jualilé, ni sous celui de la quantité, qu'un secours inférieur à ce que le pauvi'e se fût procuré lui-même par son travail, en sorte que, même étant secouru, il demeure encore dans une condition moins favorable que s'il eût pu subvenir lui-même à ses propres besoins.

Le secours doit être fourni à propos, au moment opportun, ni plus tôt, ni plus tard. Il ne doit point se prolonger au-delà de la durée de la nécessité qui l'appelle ; il doit s'étendre, se restreindre, se modifier avec elle.

De graves erreurs ont été commises dans les spéculations théoriques sur l'art important de la distribution des secours , parce que les auteurs de ces spéculations n'avaient pas été sans doute à portée d'étudier attentivement par eux-mêmes la condition du pauvre.

On a supposé que l'excès de population, que le manque de travail, ou le déficit des subsistances, étaient les causes générales et ordinaires de la pauvreté. Sans doute, lorsque quelque circonstance paralyse, dans un pays , une ou plusieurs branches d'industrie qui y occupaient beaucoup de bras, il se forme une classe de pauvres composée de tous ceux qui ne peuvent plus être employés dans ce genre de professions, et qui n'ont pu réussir encore à s'occuper d'une autre manière; sans doute, lorsqu'une disette vient affliger une contrée, l'élévation du prix des subsistances expose aux horreurs du besoin , ceux qui n'obtiennent par leur travail que le salaire le plus modique. Mais ce sont

là des crises passagères, ce sont des cas extraordinaires. La pauvreté qui en est le résultat , est un fléau passager comme sa cause.

Mais, de ce que la cessation du travail et la disette engendrent de nouvelles classes de pauvres, il ne faut pas conclure que la pauvreté telle qu'elle se produit dans l'état ordinaire de nos sociétés, soit la conséquence de ces deux mêmes causes. Elle dérive d'un centre de causes constantes , habituelles et ordinaires dont l'action est inévitable dans les sociétés même où le travail est le plus demandé, où les subsistances sont le plus abondantes.

Les contrées de l'Europe où les subsistances sont le plus abondantes et où l'on vit à meilleur marché , le midi de l'Italie, par exemple, sont celles où l'on voit le plus grand nombre de pauvres : celles au contraire, comme la Suède, où les subsistances sont plus rares et plus chères, sont celles qui offrent le moins d'indigens. Il peut même arriver quelquefois que l'extrême abondance des denrées, vienne, sous un rapport, augmenter le nombre des pauvres, si, par la gêne que le propriétaire et le fermier éprouvent , et ne pouvant vendre leurs récoltes , ils se trouvent forcés, dans leurs dépenses, à une réduction qui restreint la demande du travail.

C'est pour avoir commis cette erreur fondamentale que Malthus dans son Traité sur la population, si neuf, si profond , à plusieurs égards , mais quelquefois si paradoxal , s'est trouvé entraîné par la rigueur même de ses déductions logiques, à des conséquences si singulières, en critiquant le régime suivi dans les sociétés modernes pour le soulagement des pauvres, conséquen-

ces qui, révoltant en nous le sentiment de l'humanité, auraient bien dû l'avertir pour cela seul et lui faire soupçonnerqu'il était tombé dans quelque méprise capitale, sur les principes qui lui avaient servi de point de départ.

Les calamités extraordinaires qui , en venant fondre sur un pays ou sur une cité, privent momentanément un grand nombre d'ouvriers de leurs moyens accoutumés de travail, ou occasionent, dans les subsistances, une rareté et une élévation de prix par lesquelles les familles qui ont les plus faibles ressources, se trouvent fixposées aux horreurs de la faim, ces calamités demandent elles-mêmes des remèdes extraordinaires qui ne peuvent guère être apportés qu'avec le concours de l'administration publique. Une grande prudence , un grand discernement sont nécessaires dans le choix de ces remèdes, et l'administration publique pourrait, par un zèle mal entendu , se laisser surprendre par des erreurs qui aggraveraient encore le mal au lieu de le soulager. Nous aurons occasion d'indiquer dans l'un des chapitres suivans, en quoi la coopération de l'administration publique peut être nécessaire dans ces deux hypothèses, et les erreurs dont elle doit se garantir. Nous ferons remarquer seulement que la cessation du travail, pour devenir une cause générale, quoique passagère, de pauvreté, doit affecter certaines branches d'industrie qui emploient un très-grand nombre d'ouvriers entraîner une paralysie presque entière dans cette bran, che d'industrie, ce qui suppose que la matière de l'objet d'un semblable travail se rapporte ou à un objet de luxe ou de caprice, dont la consommation peut être momentanémentinterrompue, ou à des objets qui, trou-

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vanl ordinairementleurdébouchéau-dehors, ne peuvent plus s'exporter par l'effet d'une guerre ou de quelque autre circonstance. Mais il est difficile que cette cessation de travail frappe sensiblement sur l'industrie qui pourvoit à la consommation intérieure, et aux objets de nécessité qui correspondent à la consommation la plus générale. De plus, lorsqu'il se trouve un grand nombre d'ouvriers inoccupés , le faible prix qu'ils sont contraints de mettre à leur journée, suggère à quelques particuliers l'idée d'un genre d'emploi qu'ils n'eussent point entrepris sans cela. Alors même que la branche d'industrie qui a été frappée , ne se ranime pas, il arrive donc presque toujours que quelque autre branche se développe et la remplace. De la sorte , après une souffrance et une stagnation temporaires , de nouveaux moyens de travail viennent s'offrir. Quant aux subsistances, il est aujourd'hui bien reconnu qu'il n'y a presque jamais de disette véritablement réelle. A peine les plus fortes disettes supposent-elles un déficit égal à la quantité de subsistances nécessaire pour alimenter ce pays pendant quelques jours de l'année ; en supposant que ce déficit fût de dix jours , ce qui est beaucoup, il suffirait donc que chaque habitant réduisît sur sa consommation journalière un trente-sixième au plus de ce qu'il dévore, pour que l'équilibre fût rétabli. Or, assurément, rien n'est plus facile, sans que ni les forces, ni même les jouissances en soient diminuées d'une manière sensible. On obtiendrait certainement cette réduction, en évitant seulement la déperdition qui résulte du gaspillage , en soignant mieux la conservation des denrées, le débit et la préparation des alimens. Mais, en supposant que chaque individu réduisît en effet,

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chaque jour , d'un trente-sixième, la quantité d'aliniens qu'il consomme, cette réduction ne serait pas aperçue d'une manière sensible; bien loin qu'elle fiit préjudiciable aux forces et à la santé , elle leur serait certainement utile, si même elle était quatre ou cinq fois plus considérable encore; car, il est reconnu qu'on mange généralement beaucoup au-delà du besoin réel, qu'une plus grande frugalité serait, dans toutes les classes, un régime très-salutaire. D'ailleurs, la disette n'affecte guère qu'un seul genre de denrées; le pain ordinairement. Ce n'est donc pas même la quantité totale des subsistances qui est. diminuée dans cette proportion. Les personnes peu aisées , réduisent leur consommation en alimens plus recherchés et plus chers, se contentent d'alimens plus grossiers. Or, l'élévation du prix sollicite naturellement chacun à opérer cette réduction insensible , à prendre avec plus de soin les mesures d'économie. Enfin, la production des genres de denrées accessoires est excitée par une plus grande demande. En définitive, il reste certainement beaucoup plus de subsistances, même dans les grandes disettes, qu'il n'en faudrait pour nourrir toute la population , si, par une bonne distribution, il était possible de faire à chacun sa juste part, de lui imposer le régime convenable. Les privations trop réelles qui accablent alors la multitude , proviennent des alarmes elles-mêmes qui , paralysant la circulation, laissent les marchés à vide, de l'excès des précautions qui fait faire des provisions exagérées, de l'élévation du prix enfin, qui excède les facultés des classes les moins fortunées, mais qui, ellemême, résulte en partie de ces causes artificielles. Ainsi se dissipe cette fable trop légèrement conçue , présen-

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tée et propagée, sur un prétendu déficit de subsistances qui menaçait sans cesse et tourmentait fréquemment nos sociétés modernes, et qui serait la cause principale de la pauvreté.

Mais, nous ne devons nous occuper en ce moment que de l'état habituel des choses, et des causes de pauvreté qui agissent ordinairement.

Ici, l'observateur qui étudie de près la condition du pauvre reconnaît que le manque de travail est un cas isolé , fortuit, et assez rare. On ne le rencontre presque jamais dans les villages : l'extrême variété des occupations champêtres n'y laissant guère de bras inactifs. Dans les villes, et surtout dans les grandes villes, plusieurs des travaux de l'industrie sont sujets à une certaine oscillation qui entraîne, pour un nombre d'ouvriers plus ou moins considérable, quelques interruptions d'activité. Cette oscillation résulte quelquefois des caprices de la mode, quelquefois des variations des saisons; ou d'autres circonstances qui, occasionant une consommation irrégulière, inconstante, occasionent aussi des variations analogues dans le nombre des ouvriers demandés pour y satisfaire. Ce genre de suspension de travail se fait plus particulièrement sentir aux ouvriers qui travaillent pour le compte d'autrui , à ceux qui sont moins appliqués, ou moins habiles, ou à ceux qui, travaillant pour leur propre compte, n'ont pas assez de capitaux pour préparer de nouveaux objets de fabrication, et les conserver en magasin pendant le temps de la stagnation. Elle se fait sentir encore d'une manière plus marquée à ceux qui ont adopté un genre de travail entièrement spécial, et qui, par cette circonstance, sont moins propres a embrasser en peu de

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temps un autre genre d'occupations. Enfin, cette suspension momentanée de travail ne plonge dans une détresse absolue, que les ouvriers qui n'ont pu ou su mettre en réserve aucune économie pendant qu'ils étaient utilement occupés.

On est à cet égard facilement trompé par les apparences, les fainéans ne manquent jamais d'alléguer que le travail leur manque, lorsqu'en effet ce sont eux qui s'y refusent, ou qui du moins s'en acquittent assez mal pour qu'ils ne trouvent pas de maîtres disposés à les occuper. On est trompé encore , et surtout dans le pays où de fausses vues sur l'administration des secours publics, ou des institutions mal dirigées encouragent la fainéantise, ce dont nous n'avons malheureusement que trop d'exemples. Mais, lorsque la distribution des secours publics sera soumise à un régime sage et bien entendu, vigilant, réservé, sévère pour la fausse indigence, généreux pour la véritable, cette source d'indigence se trouvera singulièrement réduite (j).

Il y a des causes d'indigence permanentes et sans terme : il en est de temporaires , plus ou moins durables.

Les premières comprennent d'abord la vieillesse, et celle-ci va croissant de jour en jour; ensuite les infirmités incurables, la privation d'un ou de plusieurs membres, enfin la cécité. Au nombre des infirmités incurables se placent quelquefois l'aliénation mentale, et toujours l'imbécillité.

(1) Chargé depais plusieurs années d'une division qui comprend environ trois cents ménages pauvres, dans la ville de Paris, je n'ai guère compté habituellement dans ce nombre qu'un ou deux ménages que le manque de travail eût contraint de recourir aux secours publics.

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Mais une partie de ces causes , quelque étendue et inévitable qu'en soit l'action , permettent encore quelque travail, travail borné, il est vrai , qui ne peut guère être exécuté qu'à domicile, qui ne demande ni beaucoup de force , ni des organes parfaitement sains.

Parmi les causes temporaires figurent, en première ligne, la maladie et les blessures. Si l'indigent est seul, les nécessités qui résultent d'une telle situation sont absolues. Elles sont plus grandes lorsque ce malheur atteint le chef de la famille : elles se font sentir encore s'il atteint un ou plusieurs de ses membres.

Les femmes en couche rentrent dans cette première catégorie.

Il y a certaines infirmités qui, sans être précisément la maladie, nuisent à la capacité de travail : une poitrine déhcate , la vue faible, etc.

Au second rang des causes temporaires se joint la condition de l'enfance chez les orphelins.

Vient ensuite la viduité , lorsqu'une veuve est chargée de plusieurs enfans en bas âge. Le travail d'une femme suffit à peine à ses propres besoins.

Un mari et une femme, chargés d'un certain nombre d'enfans en bas âge , peuvent être momentanément hors d'état d'entretenir toute leur famille, si la profession qu'ils exercent est peu lucrative.

Dans ces deux dernières hypothèses , le travail pour» voit à une partie des besoins ; les secours ne sont nécessaires que pour combler une lacune.

Enfin , la dernière cause est cette cessation de travail qui provient de ce que l'ouvrier ne trouve pas à s'occuper.

On voit combien doit varier le genre d'assistance que réclament des conditions si diverses.

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Le premier de tous les soins doit consister à faire en sorte que le pauvre trouve encore à accomplir la portion de travail dont il reste capable, et veuille Taccomplir quand il la trouve; et c'est pour ce motif qu'il importe de n'offrir jamais qu'un secours inférieur à ce que le travail eût procuré. Il s'agit moins, le plus souvent, de procurer directement l'occupation, que de fournir les occasions, d'ouvrir les rapports qui conduiront à l'obtenir; on ne peut trop exciter, contraindre même, au besoin, l'indigent à s'industrier lui-même. Il faut le tenir en haleine, dans l'intérêt de sa dignité morale, pour l'empêcher de retomber sur lui-même, pour exercer son énergie et son activité, au besoin même pour le distraire. Toutefois, il est souvent nécessaire de l'aider aussi. Par exemple : Une pauvre vieille femme ne peut plus travailler de ses mains ; mais elle peut encore vendre en colportant; si même elle a peine à marcher, elle peut vendre en étalant au coin d'une rue. On sollicitera pour elle de l'autorité municipale les permissions nécessaires ; on fournira un rouet à une autre qui est retenue chez elle; on recommandera un vieillard, un homme privé de son bras , pour être gardien ou surveillant. Quelquefois même on tâchera de procurer la petite avance de fonds nécessaire à ces malheureux pour avoir soit les instrumens, soit les matières, soit les objets de vente sur lesquels s'exercera leur petite industrie.

Ce qui est surtout à désirer dans la portion de travail qu'on procure aux indigens, c'est de pouvoir la faire servir aux indigens eux-mêjnes, comme, par exemple, de faire confectionner les chemises, l^s habits

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distribués aux pauvres, par les mains d'autres pauvres. On réunit ainsi deux bienfaits à la fois. De plus, comme il est essentiel que le travail procuré directement à l'indigent soit moins productif pour lui que celui qu'il aurait obtenu par lui-même, on trouvera aussi dans cette combinaison un moyen d'économie.

Ce premier genre d'assistance épuisé , viennent les secours proprement dits.

Pour les malades et les blessés , ils comprennent les soins du médecin ou du chirurgien , les médicamens ou pansemens, le linge , le bouillon , le chauffage. Quelquefois dans les maladies graves , il est indispensable de fournir une garde ; mais, alors aussi, on peut employer une autre indigente, et faire ainsi du bien à deux à la fois.

Pour les valides , les secours peuvent embrasser , suivant les cas , les alimens , le pain et les soupes en première ligne, les layettes des petits enfans, les vêtemens, la chaussure, le chauffage en hiver, le coucher, les meubles et les ustensiles les plus indispensables , le paiement de quelque terme de loyer , la délivrance de quelques effets rais en gage.

Pour les enfans, l'éducation et l'apprentissage complètent les deux ordres de secours que nous venons d'indiquer.

Le degré de confiance que mérite le pauvre, par sa sagesse, son économie , son esprit d'ordre, doit influer beaucoup sur le choix du genre des secours qui lui seront apportés, en tant du moins qu'on est libre dans ce choix.

En général , le pain est de tous les objets d'absolue nécessité, celui que l'indigent se procure avant tout,

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avec les ressources qui lui restent, et c'est cependant aussi celui qu'on doit avant tout lui procurer. La raison en est que c'est celui dont il peut le moins abuser, qu'il se fournit au jour le jour, au fur et à mesure du besoin. A côte du pain, et presque au même degré, se placent les soupes économiques , dans les villes où l'on a usage d'en confectionner et pendant la saison où elles se distribuent. Cependant ce second genre d'alimens rencontre dans la pratique quelques inconvéniens qui n'existent pas pour le premier. Les indigens vendent quelquefois les bons de soupe au lieu de les employer : s'ils veulent rapporter la soupe chez eux pour la partager avec leur famille, il faut la faire réchauffer : tous les estomacs ne s'accommodent pas de ces soupes, telles du moins qu'elles sont ordinairement préparées ; on voit fréquemment des indigens qui les refusent. Il serait très-utile encore de distribuer des pommes de terre et du bouillon d'os, quoique cela ne soit guère en usage. Car, l'indigent, quelle que soit sa détresse, ne peut vivre seulement de pain , et ce sera lui rendre un double service que de lui procurer au prix le plus économique les alimens qu'il y peut joindre. Il emploiera alors les ressources qui lui restent à se procurer les autres objets qui lui sont nécessaires; en attendant il aura du moins vécu; on aura pourvu au plus pressé; la faim ne s'ajourne pas.

On reconnaît ici une seconde erreur fondamentale de Malihus. Malthus suppose que le pain et les alimens distribués au pauvre par la charité publique ou privée , augmentant dans la même proportion la consommation totale des subsistances dans le pays, diminuant d'autant ce qu'il en reste pour les autres consommateurs , fera

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élever le prix de ces denrées, en accroîtra encore la rareté. C'est n'avoir point vu comment les choses se passent dans la réalité. Il arrive précisément tout le contraire. Le pauvre à qui vous distribuez le pain et les légumes, se les fût procurés lui-même, ainsi que nous l'avons dit, avant toutes choses, avec le peu qu'il a j mais alors, il se fût refusé des objets d'une nécessité moins pressante : le chauffage, le linge, les habits, le mobilier, etc.; peut-être même, il eût vendu ou mis en gage ses effets". On ne voit guère de pauvre, quelque pauvre qu'il soit, mourir de faim. Que fera donc la charité publique ou privée? Elle lui procurera les mêmes alimens, en lui rendant la faculté de pourvoir alors à ses autres besoins. Mais la charité publique ou privée, si elle est bien éclairée, lui procurera des alimens mieux confectionnés, plus nourrissans;elley emploiera des denrées qui eussent été perdues j appelant à son secours les lumières des sciences et des arts , elle obtiendra des alimens tirés de substances jusqu'alors négligées, comme le bouillon d'os, que nous citions toutà-l'heure. La préparation en grand diminuera la déperdition; sous ces divers rapports, la distribution des secours procurera une économie sur la masse générale des subsistances, bien loin de l'appauvrir. Un plus grand nombre d'individus sera nourri avec la même provision de denrées; ou bien ces individus seront mieux nourris, et la salubrité des alimens conservera mieux leurs forces. Rassurez- vous donc , amis de l'humanité , que des théories construites avec un art si savant, avaient un instant troublés! Non , il n'est pas nécessaire de devenir barbare envers le pauvre, pour préserver la société de l'immense danger qui la menace ! Non, il n'est

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pas nécessaire de faire mourir le pauvre de faim, pour que le reste de la société vive! Le pauvre sera nourri, se portera mieux , les marchés ne seront point dégarnis, et il y aura du pain pour tout le monde.

Occupons-nous sur toutes choses de ce qui peut conserver la santé du pauvre. Sous ce rapport, après les alimens viendront le linge, la chaussure et les vêtemens. Il suffit que vos indigens aient deux chemises, si c'est de vos dons qu'ils les reçoivent; car s'ils en avaient un plus grand nombre, il serait à craindre qu'ils ne vinssent à les vendre ou à les mettre en gage. Vous donnerez des sabots : les sabots, chaussure si économique , sont en même temps une chaussure très-saine, parce qu'elle préserve bien de l'humidité; ti\chez, pour l'hiver, que l'indigent puisse mettre aussi des chaussons de laine. Vous choisirez l'entrée de l'hiver pour donner les vêtemens, parce que c'est surtout en hiver qu'ils sont indispensables, parce qu'étant neufs ils sont plus chauds, parce qu'en hiver le pauvre est tourmenté d'un plus grand nombre de besoins et a souvent moins de ressources : à l'entrée de l'hiver, vous donnerez aussi des couvertures. Si vous accordez une paillasse garnie, il est probable qu'on ne la vendra pas; mais, il n'en est pas de même du bois de lit, des matelas. Connaissez bien le pauvre auquel vous avez à faire : vous avez cru le meubler; peut-être dans quelques jours vous le trouverez aussi dénué qu'auparavant. 11 serait bon d'avoir des couchers, des chaises, des tables, que l'on pût prêter tour-à-tour aux indigens dont les besoins ne sont que temporaires. Vous ne délivrerez le bois et le charbon qu'en très-petite quanti lé , ne fiit-ce que pour contraindre à mettre la plus grande

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économie dans sa consommation. Lorsque le linge et les hardes sont mis en gage, vous trouverez bien plus avantageux de fournir les moyens de les retirer , que de les remplacer par de nouveaux achats. L'essentiel serait d éviter, s'il se peut, qu'on mette en gage.

Il en coûte de le dire , et cependant on ne saurait trop insister sur cette recommandation : il faut se montrer avare, très-avare, presque dur, en accordant ces diverses choses si mesquines cependant et si, misérables, aux sollicitations du pauvre. Dès qu'il a surmonté la honte qui l'empêchaitde demander , ses instances pour obtenir n'ont souvent plus de bornes, surtout s'il voit que son importunité arrache des concessions à votre condescendance. Nous aimerions à lui faire goûter le bien-être; mais ce serait mal entendre ses intérêts; il lui est utile de sentir encore la privation et la gêne;, car, c'est l'aiguillon qui doit l'exciter à s'industrier, à employer toutes les ressources qui lui restent encore. D'ailleurs , l'expérience enseigne que l'on abuse plus facilement de ce qu'on a reçu en don , que de ce qu'on s'est procuré à la sueur de son front; qu'on le ménage, qu'on le conserve avec moins de soin. Enfin , les désirs se multiplient avec la facilité d'obtenir.

Ces règles austères reçoivent cependant des exceptions: il est des pauvres tellement estimables, qu'on n'a pas besoin de s'armer vis-à-vis d'eux de ces précautions multipliées, parce qu'on n'a pas à craindre qu'ils abusent de ce qu'ils ont reçu ; il en est de tellement respectables, qu'on devrait leur procurer un véritable bienêtre, si la chose était possible. Mais ce ne sont pas de semblables indigens qui vous tourmentent par des sollicitations indiscrètes. Au reste , les caractères ne se

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distinguent pas par des différences aussi tranchées; entre les indigens qui méritent une confiance entière, et ceux auxquels on n'en peut accorder aucune^ se trouve une infinité de nuances. On ne peut donc établir des catégories absolues : on mesurera les précautions »ur les dangers. Ainsi le choix des secours ne se modifiera pas seulement d'après la nature des besoins j il se modifiera aussi d'après les dispositions du pauvre , d'après les habitudes de sa vie, suivant qu'il sera plus ou moins régulier, prévoyant, soigneux, économe et sage. Or , il est plus difficile certainement de bien déterminer ce genre de conditions que le précédent; cette étude ne peut appartenir qu'à celui qui a pu avoir, avec le pauvre, des rapports fréquens, et obtenir ou surprendre le secret de ses qualités ou de ses vices.

L'expérience acquise sur l'usage que l'indigent aura fait du secours que vous lui aurez accordé, deviendra la lumière la plus sûre dans le choix de ceux que vous serez appelé à lui accorder parla suite. Vous reconnaîtrez si le genre d'assistance qu'il a reçu de vous , était bien en effet celui qui lui était le plus utile. Vous découvrirez s'il l'a employé suivant vos intentions , s'il a porté dans cet emploi le soin et l'espèce d'économie nécessaires. Vous répéterez vos essais ; vous apprendrez par là à bien connaître le caractère de votre protégé, à mieux pénétrer dans le secret de ses vrais besoins.

Pour que cet esprit de suite puisse être appliqué à la distribution des secours, il est nécessaire que l'indigent demeure d'une manière constante et fixe sous l'inspection et la tutelle du même visiteur; qu'ainsi, d'une part, il ne change point de quartier, et que d'un autre côté, le visiteur, au lieu de diriger tour-à-tour sa sol-

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licitude sur divers infortunés, s'attache à celui qu'il a une fois adopté.

Dans le cours de cette inspection habituelle, il remarquera si la condition du pauvre s'est aggravée, améliorée, modifiée sous quelque rapport; il évitera de laisser prolonger le secours un seul instant au-delà de celui où il a cessé d'être indispensable. D'un autre côté, souvent, par un secours apporté précisément au moment opportun, il préviendra des nécessités qui eussent par la suite exigé des secours plus étendus. Au moment, par exemple, où une famille va mettre ses effets en gage, il lui épargnera l'emploi de cette triste ressource, toujours ruineuse pour l'avenir.

Mais, comment toutes ces précautions pourront-elles être prises, toutes ces règles observées^ si la main qui donne et l'œil qui étudie ne sont constamment associés ensemble? L'une se guide par les indications que l'autre suggère, et celui-ci s'instruit par l'effet des dons que l'autre a distribués. Le don ne doit d'ailleurs arriver au pauvre, qu'accompagné de conseils, d'exhortations, quelquefois de réprimandes, et quel est celui qui peut lui adresser un tel langage, si ce n'est celui qui a obtenu sa confiance, qui a dû apprendre à le bien connaître (i) ?

(1) Toujours préoccupé de la fausse idée qui domine son système , Malthus ne voit de remède à la pauvreté que dans la réducsion du nomLre des ouvriers ( Essai sur le principe de la population , etc. , traduction de M. Prévost , liv. iv, chap. 3 , t. m , page 49 ). Une bonne extermination seraitainsi un vrai bienfait pour la société humaine. Mais , tant qu'il y aura des ouvriers , c'est-à-dire , des travailleurs qui ne vivent que de leur travail ,

il y aura des pauvres , parce qu'il y aura des vieillards , des infirmes, des malades , des orphelins, et que les causes réelles et ordinaires de la pauvreté continueront à agir. Diminuez le nombre des ouvriers , vous ferez augmenter le prix des objets confectionnés par eux; la demande se ralentir^; le travail à son tour sera moins demandé ; il y aura moins de production ; ceux de ces objets qui servent à la consommation de la classe inférieure , renchériront j la condition de l'ouvrier en deviendra peut-être moins aisée.

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