ENFANS
Naturels^
leur rapport
aux
enfans
légitimes.
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Reconnus
sur
cent.
l48 LE VISITEUR
On voit que l'arrondissement de Paris le plus pauvre, sans aucune comparaison, est un de ceux où les mariages sont le moins nombreux, mais qu'en même temps il est celui où ils sont le plus féconds, en sorte que la fécondité des mariages ne suit pas , comme on le suppose, la même progression que leur nombre, en sorte que la plus grande rareté des mariages se rencontre même au contraire avec leur plus grande fécondité. Cette observation tendrait à démentir la supposition de Malthus, que les mêmes causes déterminent à la fois et dans le même rapport la multiplication des mariages et leur fécondité.
Les mariages sont généralement plus nombreux mais moins féconds , dans les arrondissemens les plus riches. Le 8^, qui est le plus pauvre après le 12^, offre sous ce double rapport une anomalie ; les mariages y sont tout ensemble très-nombreux et très-féconds : au contraire, le 6® et le 1 1^ qui occupent à peu près le terme moyen de l'échelle , relativement à la richesse et à l'aisance, figurent, le premier comme celui de tous où il y a le moins de mariages , quoiqu'ils soient assez féconds ; le second, celui de tous où ces mariages sont le moins féconds, quoiqu'ils soient très-nombreux. Si le nombre des mariages ne suit pas régulièrement le rapport delà plus grande aisance, c'est que plusieurs autres causes concourent à influer sur ce rapport.
On voit ensuite que les arrondissemens les plus pauvres sont ceux où le nombre des enfans naturels est plus faible comparé avec celui des enfans légitimes , et ceux aussi où le nombre des enfans naturels reconnus est le plus considérable; les 12^ et 8^ arrondissemens offrent à cet égard un exemple bien remarquable.
ou PAUVRE. l49
On se croirait autorisé par ces rapprochemens à conclure que les quartiers où il y a le moins d'aisance, sont en même temps ceux où il y a le plus de mœurs ; qu'une vie laborieuse est un préservatif contre la débauche; c'est ici une grande cause morale, dont l'action influe essentiellement sur les mariages et leurs effets , et dont on tient trop peu de compte dans le système de Malthus. Dans les familles laborieuses et peu aisées, les époux vivent plus rapprochés, plus unis; les affections de famille, les sentimens de la nature conservent plus d'empire; les jouissances domestiques ont plus de prix.
Nous ne saurions toutefois tirer des rapprochemens que nous venons d'établir, des conséquences trop rigoureuses ; les documens authentiques sur lesquels ils sont fondés, ne concernent que Paris, ne sont pris que sur une année. D'ailleurs, on n'a pu faire entrer dans le calcul des naissances, les enfans abandonnés qui, transportés directement à l'hospice, sans désignation , ne peuvent être assignés à aucun arrondissement; le nombre s'en est élevé, en 1822, à 5,274' Ce nombre peut se répartir entre les arrondissemens d'une manière fort inégale et dans des proportions qui nous sont incon* nues; il se peut , en particulier, que le 1 2^ arrondissement y conserve une part plus considérable, surtout si l'on considère que l'hospice des enfans trouvés est situé précisément à l'extrémité de cet arrondissement, et par conséquent plus à portée pour en recevoir les enfans.
En consultant le rapport fait sur l'état des hôpitaux, hospice et secours à domicile, de i8o4 à i8i4(i)» ^®
(i) Ce beau travail est l'ouvrage de M. Pastoret, qui n'y a point mis son nom. C'est un trésor de faits instructifs pour les hommes qui s'occupent du soulagement de Thumanité.
l5o I.E VISITEUR
dernier de ceux où nous puissions chercher des rensei- , gne mens, nous trouvons les rapports suivans :
Rapport des diverses classes d'indigen» à la population indigente totale.
Hommes mariés sur 100 indigens 16,0
Femmes mariées 6,9
Veufs 1,7
Veuves. .... 13,5
Célibataires ( hommes ) ■. . * -i-' . . 0,7
— ( femmes ) 3,4
Enfans chez leurs parens < ... .... .;•. ^i 48,7
Sans désignation ».;.ir(, ît^:..- ;v»r^,, ,,, 9,T
ce qui nous montre que la misère tombe essentiellement sur les gens mariés , sur les veuves et sur les familles chargées d'enfans en bas âge ; mais il n'en faut pas conclure que les indigens se marient plus facilement, que leurs mariages soient plus féconds; il faut seulement y reconnaître, ce qui est naturel, que les ménages chargés d'enfans en bas âge, et les veuves , sont, par leur position elle-même, plus exposés à l'indiffence.
En communiquant, par des rapports habituels, avec la classe inférieure et laborieuse de la société , on ne la trouve point dirigée, du moins en France, relativement aux mariages, par le genre de motifs et de considérations que leur prêtent à certains égards, les auteurs du système dont nous parlons, et, ici encore, l'observation directe et assidue des faits dément les assertions de la théorie. Dans cette classe , les ouvriers, avant de se marier, ne calculent point d'avance qu'ils trouveront un jour les ressources de la charité publique, pour leur petite famille et peut-être pour eux-
DU PAUVRE. l5l
mêmes, et ne se déterminent point par un semblable genre de calcul. Qu'ils soient iniprévoyans sur [leur avenir, qu'ils ne mesurent pas bien lëtendue des moyens qu'ils auront pour élever et nourrir leurs enfans, c'est malheureusement ce qui n'est que trop fréquent. Mais, bien loin de prévoir d'avance les chances de la misère, ils sont plutôt portés à se flatter d'illusions naturelles à leur âge. D'ailleurs la vie fatigante qu'ils mènent , le peu de jouissances qui leur est accordé, leur fait rechercher plus vivement les douceurs de l'uni on conjugale; leur vie sédentaire les y porte aussi : l'occasion se pré. sente; ils font des connaissances; ils cèdent d'autant plus facilement à un penchant naturel , que leurs mœurs sont plus pures. Voilà comment les choses se passent parmi nous. Il en est de même de la multiplication du nombre des enfans : il n'est rien à quoi les parens songent moins d'avance , en prévoyant l'augmentation de leur famille, qu'à la perspective des hospices ou autres établissemens destinés à recueillir les enfans des misérables ; cette perspective n'a rien qui les flatte ou leur sourie : au contraire , on peut affirmer que, dans les conditions inférieures, la tendresse des parens pour leurs entans est généralement plus vive : il faut voir avec quelle douleur ils s'en séparent. N'avons-nous pas remarqué tout-à-l'heure que les quartiers les plus pauvres sont, sans comparaison, ceux où les parens des enfans naturels sont plus empressés à les reconnaître ? Si, dans cette classe de la société, les unions sont plus fécondes, c'est que les époux vivent plus étroitement et plus habituellement ensemble; souvent ils se persuadent que leurs enfans pourront un jour les aider dans leurs travaux.
l52 LE VISITEUR
Du reste, nousne voyons point les indigens déjà admis aux secours^ se marier, à l'exception des aveugles, et cette exception s'explique d'elle-même, par le besoin impérieux qu'a l'aveugle , d'avoir un guide , une assistance continue pour ses moindres besoins. D ailleurs , nous voyons seulement les indigens faire légitimer par le mariage une liaisondéjà formée : c'est un genre d'union qui doit être encouragée dans l'intérêt de la morale , et à laquelle le visiteur du pauvre ne manquera point d'inviter par ses conseils, surtout quand il existe déjà des enfans.
Nous lerépétons ,en attestant ici les faits réels, tels que nous les avons recueillis, nous ne prétendons offrir quele résultat de notre propre expérience, et les observations de mœurs qui sont propres à la France , particulièrement à la capitale. L'imprévoyance , une confiance trop aveugle dans l'avenir , une trop grande facilité à céder aux penchans, sont la vraie cause qui multiplie les mariages imprudens. Le remède doit être cherché dans une bonne éducation qui fasse naître , fortifie^ dans les classes laborieuses, les idées d'ordre et les habitudes de la réflexion. Mais, après tout, les époux eux-mêmes qui auront consulté la prudence avant de s'unir, peuvent éprouver des revers par une foule decirconstances ; nous devrons d'autant plus nous empresser de les assister , qu'ils auront moins mérité, leur malheur. Ceux mêmes qui auraient été imprudens , en subissant la peine de leur imprudence ne méritent point pour cela d'être abandonnés par nous; nousne sommes pas chargés de les punir; il ne serait plus temps de les corriger par un refus barbare ; nous les assisterons aussi j voyons ce qu'il y aura de mieux à faire.
En cherchant avec notre indigent, à établir le petit biulget de ses dépenses, nous établirons d'abord une première distinction entre les dépenses qui ont lieu au jour le jour, d'une manière à peu près égale et constante, et celles qui ont lieu seulement à certaines époques plus ou moins fixes ou déterminées et par fortes sommes, et à cette distinction s'attache une considération importante.
La première espèce de dépenses esl celle à laquelle le pauvre subvient le plus facilement; elle est, par là même, aussi celle qu'il est plus particulièrement exposé à laisser étendre hors de la mesure rigoureuse, en même temps qu'elle est celle aussi où, pour peu qu'on excède la juste mesure, même d'une manière insensible, on arrive sans s'en apercevoir à de plus graves conséquences, par la répétition prolongée de ces pertes journalières. Elle est donc celle où l'économie semble le plus difficile tout ensemble, etcependant le plus nécessaire. D'un autre côté, la plus légère économie opérée journellement sur ce genre de dépenses , produit avec le temps une réserve utile , pour d'autres besoins , sans que le sacrifice ait pu être pénible.
La seconde espèce de dépense est celle qui cause toujours au pauvre les plus cruels embarras, et qui le jette dans une véritable angoisse. Lorsque le moment arrive de payer une somme un peu forte, en une seule fois, il se trouve ordinairement sans réserve disponible qui puisse lui être appliquée. Plus les époques de paiemens sont éloignées les unes des autres , plus cette fâcheuse difficulté s'accroît ; elle s'accroît aussi d'autant plus que cette époque est moins déterminée ! Car , si un|paieraent doit être fait nécessairement à jour fixe , la pré-
voyance est mieux rappelée , plus ST\reme*nt contrainte à se mettre en mesure pour y satisfaire. Ainsi l'indigent paiera plus aisément son loyer tous les mois que tous les trimestres, que tous les ans. C'est lui rendre un mauvais service que de laisser accumuler pour lui les paiemens. En général ce sont pour lui de véritables crises, que les époques fatales où il doit acquitter le loyer échu , renouveler l'habillement, rembourser une somme empruntée, ou bien retirer les effets du Montde-Piété pour éviter qu'ils ne soient vendus. Jusquelà, il avait péniblement sans doute traîné son existence; mais enfin il avait respiré ; l'infortuné détournait ses regards du moment fatal qui devait amener la grande et terrible obligation ; ce moment arrive, que faire ?
D'un autre côté, il est plus aisé de procurer au pauvre les secours de détails qui s'appliquent aux besoins de chaque jour, que ces sommes rondes et assez fortes quelquefois qui sont nécessaires pour le tirer de la crise où il se trouve. On prévient mieux aussi l'abus du premier genre de secours.
Une seconde distinction non moins essentielle est celle des dépenses qui s'appliquent à la saison d'hiver et à celle d'été. La saison rigoureuse amène de nouveaux besoins en vêtemens, en couvertures, en chauffage , en éclairage; ordinairement elle affaiblit le peu de ressources qui restent à l'indigent, en ne lui permettant plus la même étendue de travail ; quelquefois même, elle interrompt pendant plusieurs jours les travaux auxquels il est accoutumé de se livrer. Mais pendant la belle saison , il s'est accoutumé à une suite de bien-être relatif; il a contracté de certaines habitudes;
ou PAUVRE.
il arrive à l'entrée de l'hiver sans avoir songé à faire des épargnes ; les privations vont s'accroître.
Si donc, par une sorte de fktion , nous pouvions nous emparer entièrement de la direction de l'indigent,
lui assi<;ner et lui mesurer en tout la nature et l'étendue
de ses dépenses, nous devrions appliquer, autant qu' 1 serait possible, tous les secours qui lui arrivent à ses besoins journaliers, réduire ses consommations journalières au plus strict nécessaire, former chaque jour, sur ses petites ressources , un prélèvement de quelques centimes, les mettre en réserve, pour parer d'abord au paiement du loyer, à l'habillement, pour les besoins imprévus j rendre cette réserve plus sensible en été. Ce que nous ferions pour lui, nous essaierons de l'obtenir de lui par nos conseils, nos prières. Il faut l'avouer, nous n'aurons pas tout le succès que nous pourrions espérer en pensant que nous ne demandons au pauvre que ce qui est dans son intérêt le plus évident. Plaignons cet infortuné ! Il est facile d'être sévère ; mais on sait très-peu se mettre à la place de celui qui souffre. Comment, pressé par tant de besoins présens, se refusera-t-il chaque jour, ayant dans ses mains un petit pécule avec lequel il peut les satisfaire ? Nous ne nous lasserons point d'insister, nous emploierons divers moyens indirects pour prêter plus de force à nos conseils, nous mesurerons l'assistance et les témoignages de bienveillance à la docilité que nous aurons rencontrée.
L'élévation toujours croissante du prix des loyers dans la capitale et dans la plupart de nos grandes villes, devient le désespoir des indigens et de ceux qui s'occupent de les soulager. On se félicite anjourd'hui à
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Paris, si pour cent francs par an, on obtient un petit cabinet à un quatrième ou cinquième étage, dans une vieille maison , dans une rue étroite et sombre : comment une pauvre femme âgée et seule; comment une pauvre veuve avec des enfans en bas âge, peuvent-elles amasser la somme nécessaire pour acquitter une telle location ? Le travail de leurs mains leur rend à peine quinze à vingt francs par mois. Se logeront-elles à un prix inférieur ? Alors elles ne trouvent plus à occuper que des réduits tellement bas, étroits, délabrés, obscurs, qu'ils sont inhabitables, et que leur seul aspect fait frémir. Cependant , c'est une chose bien essentielle pour le pauvre que d'occuper du moins un logement sain , surtout lorsque les circonstances où il est placé le retiennent au lit et l'obligent à une vie sédentaire. Il faut qu'il respire un peu d'air, un air libre et pur, que le soleil arrive jusqu'à lui. Ce n'est point un inconvénient pour lui que sa chambre soit placée au sommet de la maison , si du moins il n'est pas atteint d'infirmités qui le mettant hors d'état d'y gravir j elle en sera ordinairement moins humide; les portiers confinés dans une espèce de cachots obscurs, au bas. des maisons, sont sujets à de fréquentes maladies ; mais il faudrait un peu d'espace, il faudrait un peu de jour, et c'est là ce qui manque. Malheureusement encore, l'indigent ajoute luimême à l'insalubrité de son logement, par l'excès de la malpropreté et par la négligence à renouveler l'air. Hélas ! indépendamment des obstacles que l'indigent ren" contre dans le taux exorbitant des loyers, souvent il en est encore un autre : beaucoup de propriétaires répugnent à le laisser habiter chez eux; la crainte de n'être pas exactement payés les arrête ; souvent ils élèvent en-
DU PACVRE. iSy
core le taux de la location , pour compenser cette chance par une sorte de prime d'assurance.
On désirerait qu'il put être construit des édifices avec la destination spéciale de loger les pauvres, où ils trouvassent des lo'jemens sains et à bon marché. Mais qui voudrait faire une telle spéculation ? Qui calculerait sur le produit de locations si incertaines avec de tels locataires? Pour nous, nous préférerions, à tous égards, que les logemens destinés aux pauvres fussent disséminés et répartis dans les combles des maisons habitées parles gens aisés. Plus les pauvres seront disséminés, et plus il leur sera facile d'attirer individuellement Fattention et l'intérêt des particuliers qui peuvent les secourir. Ils seront aussi plus à portée d'être assistés de secours et de conseils. Ceux qui habitent sous le même toit ne pourront ni ignorer leur sort , ni y demeurer indifférens. Nous remarquons chaque jour ce contraste entre les indigens qui habitent dans ces vieilles masures qu'on appelle des maisons de pauvres , et ceux qui ont réussi à se placer sous le même toit que les personnes aisées. Ces derniers ne sont jamais entièrement abandonnés. D'un autre côté, en voyant beaucoup d'indigens réunis , la charité est sujette à se décourager , elle a plus de peine à particulariser sa bienveillance. La dissémination des indigens favoriserait cette adoption qui les répartit sous des protecteurs, et qui nous paraît si désirable.
Un ouvrier et un indigent trouvent, dans la capitale, à se placer en garni chez un logeur, à raison de six francs par mois. Mais , à ce prix, ils sont entassés dans des chambres où les lits se touchent, où aucun air ne circule. Cet arrangement suppose d'ailleurs que
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l'individu est célibataire, qu'il mange à la taverne, que ses occupations l'appellent toute la journ ée hors de chez lui. Mais, si une famille veut se loger, en garni , avoir une chambre qu'elle doive habiter pendant le jour, le prix sera ruineux. Le loyer sera le double de celui d'une chambre nue.
Le propriétaire ou le principal locataire ne consent à louer qu'autant que la pauvre famille a suffisamment garni de meubles le chélif logement qu'elle veut occuper j si , au terme , elle ne peut payer , les meubles sont saisis et vendus. Il est donc d'une nécessité impérieuse de procurer à l'indigent ces meubles, s'il ne les a pas , de les lui conserver quand il les a, de les lui remplacer s'il vient à les perdre. Autrement , il sera forcé de se mettre en garni , ce qui rendra sa situation plus fâcheuse encore , et de plus , à Paris , par un règlement particulier, que de sages motifs ont dicté, les indigens logés en garni sont exclus des secours publics (i).
On réussit à pourvoir une femme seule, du mobilier absolument nécessaire, pour cinquante à soixante francs : ce mobilier comprend un lit de camp, une paillasse, une couverture, deux chaises, quelques petits ustensiles, le tout acheté de hasard, mais encore solide et en bon état; mais ce petit capital n'est pas toujours facile à réaliser.
Il est à craindre, quand on a pourvu une famille indigente de ce petit mobilier nécessaire pour l'établir, que son imprévoyance, ou l'excès de ses malheurs fasse bientôt évanouir, lorsque le terme du loyer vien-
(1) On redoute justement d'attirer les pauvres du dehors; ils n'aflluent déjà que trop dans la capitale j on craint aussi de favoriser le vagabondage.
DU PArVRE. IH^
dra à échoir, le bienfait qu'elle avait reçu; elle laissera saisir et vendre ses meubles; il faudra recommencer. Tâchons, s'il le faut, de paraître quelquefois plus durs et plus insensibles que nous ne sommes ! Qu'on ne se flatte pas, si nous avons payé une fois le loyer, que nous renouvellerons périodiquement ce service; si nous avons procuré des meubles, que nous les renouvellerons à volonté ! Autrement, on comptera sur nous , on consumera en détail les petites ressources qu'on eût pu accumuler pour le terme, et l'incurie déjà si ordinaire, si funeste, sera encouragée.
Coucher sur la paille , est une expression que nous avons coutume d'employer pour désigner l'extrême misère ; cependant, si la paille est le lit le plus économique, elle est un lit fort agréable , et, ce qui est essentiel, un lit très-sain , pourvu qu'elle soit fraîche et par conséquent fréquemment renouvelée. On aura de la bonne toile à paillasse à raison de i fr. 20 à 1 fr. aS c. , une couverture de laine neuve à 10 ou 11 fr. , et ce qu'on appelle une Thihaude , à 4 francs. Il est rare que les indigens aient des draps; quand ils en ont, il est bien rare aussi qu'ils sachent les conserver, on regrette que cette dépense soit si considérable pour eux; pendant la maladie, il devient indispensable de leur en procurer; on trouvera peut-être à leur en faire prêter.
Le comte de Rumford avait proposé, pour l'usage des indigens, un lit dont on avait fait l'essai avec succès, et où l'air contenu dans une sorte de caisse, tenait lieu en quelque sorte de matelas : il est reconnu en effet que l'air fait mieux encore cette fonction , sous plusieurs rapports , que la plume, la laine, le crin. Ce lit ne coûtait guère que douze francs; il n'exigeait point
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de renouvellement; il était d'une longue durée. Il n'a cependant point été adopté. La seule objection qu'on ait pu lui opposer est qu'il était un peu lourd , qu'il ne se pliait point, mais se renversait de bout, et tenait un peu plus de place. Mais ces inconvéniens étaient à peine sensibles.
La facilité à trouver des prêts sur gages, est l'une des séductions les plus funestes pour les indigens. Toujours absorbés par le sentiment des besoins présens, confians dans l'avenir, ou insoucians pour l'avenir^ ils croient obtenir une ressource dans ce qui devient leur ruine. Ils commencent par engager seulement quelque objet dont ils se flattent de pouvoir bientôt rentrer en possession, dont ils pourraient d'ailleurs se passer à la rigueur; bientôt, un second, un troisième effet, vont successivement s'écouler de la même manière; insensiblement, le pauvre reste nu, et cependant les intérêts et les frais consomment déjà une portion notable de la valeur des effets déposés; il faudra, pour retirer ces effets, une somme beaucoup supérieure à celle qu'ils ont momentanément procurée; ils seront donc infailliblement vendus; ils le seront à vil prix, et le produit sera en presque totalité absorbé. Les Monts-de-Piété ne peuvent rendre un office utile que dans le cas très-rare où un ouvrier, se trouvant subitement atteint par une gêne passagère, est assuré de reprendre bientôt, avec son activité, les moyens de retirer ses effets. Mais, généralement parlant, cette prétendue assistance qu'on offre au malheureux, qu'on se complaît à lui annoncer, à rapprocher de lui , n'est qu'une cruelle perfidie qui l'engage à se dépouiller du peu qu'il a; heureux en co-re s'il résiste à la tentation de s'accorder une fantaisie, de
s'abandonner à quelque désordre! Le plus souvent, nous sommes avertis trop tard ; nous arrivons quand tous les effets sont engagés, quand ils sont au moment d'être vendus; on nousmontre des paquets de reconnaissances du Mont-de Piété : c'est un malade qui attend d'être à l'agonie pour appeler son médecin. Que pouvons-nous alors ? Où trouver subitement la somme nécessaire pour récupérer toute la dépouille ? Puisse donc la sollicitude du visiteur du pauvre avoir été éveillée assez à temps pour prévenir ces désastreuses opérations ! Qu'il arrête son protégé avant de le laisser s'engager sur cette pente qui le conduit dans l'abîme! Un léger secours, à l'origine, pourra rétablir l'équilibre , tandis que, plus tard, par une progression fatale, le mal se trouvera sans remède. Toutefois , si nous ne découvrons la situation de l'indigent que lorsqu'il a déjà cédé à cette dangereuse séduction, il vaudra mieux sans doute lui faire retrouver ses effets que de lui en acheter d'autres. Mais il faudra bien prendre garde que la séduction ne reçoive à ses yeux un attrait nouveau, par l'espérance d'un secours qui viendra le délivrer à propos des fâcheuses conséquences auxquelles elle le conduit. On ne peut se montrer assez sévère à l'égard des indigens qui vendent ou mettent en gage les objets qui leur ont été fournis. Cette habitude est un signe certain du désordre; elle nous annonce qu'on sollicite notre secours pour en abuser.
Ce qu'on doit s'attacher à tout prix, s'attacher sans cesse, s'attacher de toute manière, à faire naître, à encourager chez les indigens, c'est l'esprit de conservation, esprit qui malheureusement leur manque presque toujours, dont l'absence les a le plus souvent con-
duits à la misère, que la tristesse, l'abattement, l'humiliution tendent encore à éteindre. Ne cessons de leur demander compte de l'attention qu'ils ont mise à soigner, entretenir, ménager le peu qu'ils possèdent; accoutumons-les , s'il se peut, à des habitudes d'ordre; récompensons les efforts qu'ils font pour mieux régler leur vie; n'hésitons pas à punir leur négligence. La propreté est tout ensemble et un moyen de conservation et un signe qui annonce l'esprit d'ordre et de conservation ; on s'afflige de voir à quel point elle est inconnue à la plupart des indigens, et c'est un triste symptôme de la maladie morale dont ils sont atteints. Soyons donc aussi empressés à recommander la propreté, sévères à l'exiger; et, si nous en trouvons la pratique bien établie, accordons quelque confiance à l'indigent; il la mérite.
Cette considération nous guidera dans le choix des objets à fournir au pauvre. On peut encore distinguer des qualités de divers degrés, dans ceux dont ils font usage. Sous tous les rapports, il convient, lorsqu'ils n'ont pas encore appris à bien conserver , de ne leur donner que ce qu'il y a de plus grossier , de ne leur remettre à la fois que les moindres quantités.
Le zèle des philanthropes s'est beaucoup exercé, surtout dans ces derniers temps , sur la recherche des moyens les plus avantageux dévêtir etnourrir le pauvre. Le respectable comte de Runiford avait apphqué à ces recherches toutes les lumières de la chimie et de la physique ; M. Cadet de Vaux n'a rien négligé pour multiplier les essais, répandre les bons procédés, améhorer les moindres détails , avec une infatigable persévérance ; nous devons beaucoup aussi à M. Bouriiat, membre et
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professeur de l'Ecole de Pharmacie de Paris , qui remplit depuis un grand nombre d'années les fonctions d'administrateur des pauvres, avec un dévouement exemplaire , et qui a dirigé sur ce sujet d'utiles investigations dont la société d'encouragement pour l'industrie nationale a fréquemment recueilli les fruits. Ils ont fait voir combien il serait facile de mieux pourvoir aux besoins du pauvre, à moins de frais, par un choix mieux entendu, ou par une meilleure confection des objets employés. Cependant, comment se fait-il que presqu'aucun des procédés qu'ils ont indiqués , n'est admis dans la pratique, ou du moins n'est généralement usité; que ces précieuses améliorations restent reléguées dans les livres? Serait-ce que l'expérience en a rendu l'utilité douteuse? Nullement. Mais, les pauvres, n'en soupçonnant pas l'existence, les ignorent; alors même qu'ils seraient à portée de les connaître, l'incurie, les préjugés, la routine, les détourneraient encore d'en faire usage. Les conditions inférieures de la société sont celles où l'ignorance rend l'empire des habitudes plus aveugle et plus absolu. L'indigent ne profitera donc jamais de tant de précieux travaux faits dans son intérêt, si vous l'abandonnez à lui-même. Le visiteur doit être sa providence; c'est à lui d'éclairer l'ignorance, de vaincre le préjugé, et pour y parvenir, il lui faudra plus que des conseils; il faudra qu'il fasse essayer, qu'il persiste à faire continuer l'essai. Devrions-nous ajouter que le visiteur du pauvre devra lui-même ne pas négliger de s'instruire de ces détails, ne pas s'associer aux préventions du vulgaire , ne pas s'associer aussi aux frivoles dédains des gens du monde pour ces obscures études ?
l64 LE VISITEUR
Nous aimerions à voir former pour l'usage du visiteur du pauvre , un manuel qui renfermerait toutes les indications sur le genre de fournitures et d'approvisionnemens qui peuvent le mieux convenir à sa situation. Les deux cliemises indispensables au pauvre, neuves et confectionnées, reviendront de 3 fr. 5o c. à 4 francs. Les étoffes pour habillement doivent varier suivant les localités , et suivant les saisons. L'habillement d'un homme, en drap grossier, pour l'hiver, n'excédera point le prix de II à 12 fr. ; celui d'une femme, aussi pour l'hiver, composé d'un jupon de rasis ou de molleton, d'une camisole de tricot ou de molleton , et d'une paire de bas de laine ^ n'excédera point celle de 9 à 10 fr. On est naturellement porté à préférer les étoffes qui résistent le mieux à l'usage ; mais lorsque le prix des étoffes de qualité solide est aussi plus élevé, on ne doit pas perdre de vue que le pauvre peut revendre ce qu'on lui a donné; et lorsqu'on a lieu de supposer qu'il est en effet capable d'abuser ainsi, on se voit contraint à ne lui donner que les qualités les plus inférieures quoique de peu de durée. Les indigens ont coutume d'acheter des revendeurs de vieilles bardes qu'ils ont à un prix beaucoup plus modique j mais elles font en général peu d'usage. L'indigent a besoin d'être bien vêtu , parce qu'il est plus exposé à l'intempérie des saisons, parce que la santé est la condition de toutes ses ressources^ parce que presque toujours il est atteint d'infirmités. C'est une vraie économie pour lui que de se couvrir convenablement pendant la saison rigoureuse. Alors d'ailleurs, il dépense moins en chauffage.
Le chauffage est dans les villes une dépense considérable pour le pauvre. La houille et la tourbe lui offrent
plus d'avantages partout où Ton se trouve à portée tic l'un ou l'autre de ces précieux combustibles. Le bois est au contraire celui qui leur convient le moins, à cause de son prix. A Paris, on emploie des mottes dont le cent revient à 5o centimes, et du poussier (poussière de charbon) dont le prix varie de 4o à 60 centimes le boisseau. Avec vingt-cinq mottes une pauvre femme entretiendra sa chaufferette pendant deux ou trois jours ; avec un boisseau de poussier, elle aura plus de chaleur, pendant un espace de temps trois ou quatre fois plus long ; ordinairement elle mélange les deux combustibles. On emploie aussi, particuHèrement pour les malades, des cotrets, dont le prix revient à environ 24 centimes. Mais ce qui n'importe pas moins que le choix du combustible , et ce qui est cependant beaucoup plus négligé, ou plutôt même ce qui est entièrement négligé dans la pratique , c'est le choix de l'appareil du chauffage. Les cheminées sont le moyen d'avoir le moins de chaleur en consommant le plus de combustible ; il en est à peu près de même des brazières , qui ont d'ailleurs de 'graves inconvéniens et occasionnent de nombreux dangers. Plusieurs appareils ingénieux ont été conçus et exécutés depuis vingt-cinq ans ; à peine sont-ils connus. Du reste plusieurs d'entre eux quoique d'une construction agréable et commode, sont d'un prix trop élevé pour 1 indigent. On cite avec éloge ceux de M. Haul. Celui de tous qui paraît offrir incontestablement les plus grands avantages , est celui dont M. Bourriat a recommandé l'usage , et qu'on trouve à Paris , dans les rues Copeau, Neuve-St.-Médard et Vaugirard, passé la Barrière: c'est un petit poêle en terre cuite, dont la forme est celle d'un quarré long , qui reçoit une
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marmite, est portatif, peut se placer partout, dont la fumëe s'échappe par un tuyau auquel un carreau de la fenêtre donne passage , dans lequel on peut consumer la houille , la tourbe, les mottes, le poussier, de petits morceaux de bois, en y plaçant une grille dans le foyerj qui répand dans la chambre une chaleur saine et abondante, qui n'expose point à l'incendie, et dont le prix ne s'élève qu'à 5 ou 6 francs , en y comprenant le couvercle qui remplacera le pot au feu , après que le petit ménage est terminé. Indiquons encore au pauvre le petit fourneau potager dont M. Bourriat a aussi donné le modèle, et qui ne coûte que y francs, la marmite comprise; on y fait la soupe pour toute une famille, avec huit centimes de braise ou de charbon. Il est fort utile à l'indigent, pour l'été, parce qu'alors on brûle dans le poêle beaucoup plus de combustible. Ces appareils entêté employés avec le succès le plus complet; ils ont été recommandés par les sociétés philanthropiques; comment se fait-il qu'ils soient encore si peu répandus ?
On trouve dans les Ephémérides du Citoyen , pour l'année 1769, l'indication de deux sortes de soupes économiques qui avaient été distribuées, l'une à Saint- Roch, l'autre à Sainte-Marguerite , à Paris , et qui ne coûtaient, la première, qu'un sol; la seconde, que deux sols et demi. Tout le monde connaît la composition des soupes imaginées par le comte de Rumford et qui ont conservé son nom: elles ont certainement résolu le problème de la combinaison qui réunit à la nourriture la plus substantielle le prix le plus modique. Mais on n'en prépare pas partout, ni pendant toutes les saisons. Et d'ailleurs , comme nous avons déjà eu occasion de le remarquer, tous les indigens ne sont pas en
état d'en profiter par différentes causes. Outre la soupe économique employée à Paris, il est plusieurs autres compositions du même genre, mises en usage à Londres, àHambourg (i). Le comte de Runlford avait fait lui-même exécuter dans la maison d'industrie à Munich une combinaison un peu différente. Ces préparations doivent varier suivant les circonstances locales. De précieuses ressources sont nées pour les pauvres dont la santé est altérée, et qui ont besoin de bouillon, dans la préparation des tablettes de gélatine, et dans celle du bouillon d'os. Mais il paraît que ces préparations sont encore peu répandues. M. Appert, dans le grand établissement qu'il a formé aux Quinze-Vingts , pour la conservation des viandes et autres comestibles, confectionne des tablettes de gélatine de viande et de légume à l'usage des indigens, fort nourrissantes et d'un goût assez savoureux, pour le prix de 6 francs le kilogramme qui représente environ seize kilogrammes de viande dans le pot au feu ; c'est une économie d^un peu plus de moitié. Les frères Robert au Gros- Caillou préparent du bouillon d'os, aussi sous forme de gélatine, dont une once remplace dans la confection du bouillon, une livre et demie de viande de bœuf, et qui coûte 4 fr. 80 c. le kilogramme : mais le goût en est insipide; il a besoin d'être fortement aromatisé; il demande, pour être assimilé au bouillon ordinaire, que, dans un pot-au-feu, on y réunisse un peu de viande naturelle, des légumes, et surtout quelques ingrédiens propres à lui rendre de la saveur ; néanmoins il peut
(1) Voyez sur ces diverses préparations l'écrit publié en l'an VIII, par MM. Benj. Delesscrt et Decandolle, brochure de 40 payes , avec gravures.
être employé ayec avantage pour les malades , en économisant la quantité de viande. M. Ternaux l'aîné a formé avec la fécule de pomme de terre , une sorte de polenta, sous forme sèche, qui est préparée pour faire du potage, qui se conserve pendant plusieurs années, n'occupe qu'un très-petit volume, se transporte facilement, donne un potage aussi sain que nourrissant, et n'aurait que le désagrément d'être un peu fade, désagrément auquel il est facile de remédier. Le paquet de cette polenta , pesant un demi-kilogramme, coûte en ce moment soixante-quinze centimes et fournit huit potages ; la même substance est préparée aussi sous forme de farine, de semoule, de gruau, et peut alors être employée comme vermicelle ou pour faire de la bouillie; elle sert aussi pour des potages maigres ; la livre coûte 35 , 4o et 45 centimes (i).
L'orge a été reconnue comme l'un des grains qui contient le plus de parties nutritives ; elle doit être employée, mondée, concassée ou gruée, plutôt qu'en farine. Le riz est une excellente nourriture , mais dont le prix est malheureusement trop élevé. Le maïs a le même avantage, sans avoir le même inconvénient; mais il est trop peu connu à Paris et dans le nord, où il serait à désirer qu'on pût en répandre l'usage, en ayant soin de le faire torréfier, pour qu'il ne s'échauffe pas en le conservant. Parmi les légumes secs, les haricots seront préférés, parce qu'ils sont moins chers et ont moins décorée.
Généralement la pomme de terre est la denrée la
(1) Ces substances alimentaires sont confectionnées à Saint- Onen, dans la manufacture de MM. Karr et Comp. , et se vendent à Paris , rue des Fossés-Montmartre.
plus Utile pour le pauvre , elle reçoit les plus faciles apprêts : on peut dire que tout le système des subsistances est changé pour la consommation populaire, depuis que cette pulpe bienfaisante est aussi généralement cultivée. Son seul inconvénient serait de ne pas se conserver assez bien; mais on emploie avec succès, pour la conserver, des moyens qui sont trop peu connus ou répandus en France.
Si l'hiver est la saison qui multiplie le plus les besoins du pauvre sous une foule de rapports, les mois de mars et d'avril sont souvent pour lui beaucoup plus pénibles qu'on ne serait porté à le croire. Alors ses ressources sont épuisées ; cependant cette époque est celle de l'année où les légumes, sa principale subsistance, sont plus rares et plus chers ; et quelquefois un retour du froid survient, qui lui apporte les privations d'un hiver nouveau.
Comme toute denrée achetée en détail revient toujours à un prix sensiblement plus élevé , il y a un avan. tage marqué à pouvoir former, à l'aide des établissemens publics de bienfaisance, de grands approvisionnemens pour toutes les fournitures destinées aux pauvres , et à les former aux époques opportunes. D'ailleurs l'indigent est peu exercé à connaître les qualités. Une administration bien servie aura les meilleurs objets au prix le plus modique.
Si, pour un moment, nous supposions réalisée, par une sorte de fiction, cette distribution des indigens dans les combles des diverses maisons habitées par les gens aisés, combien se trouveraient simplifiées, les pénibles difficultés que nous éprouvons en voulant pourvoir aux divers besoins du pauvre! Il y a à Paris vingt-
sept mille maisons environ, et environ aussi vingt-sept mille ménages indigens. Par un rapprochement fort curieux, on aurait donc un ménage indigent par maison. Le ménage ne se compose souvent que d'un seul individu; il en contient quelquefoisjusqu'àsixou sept, compris les petits enfans. Ne suffirait-il pas pour nourrir, vêtir, chauffer ce ménage , d'une faible partie de tout ce qui se perd , se gaspille , se jette comme inutile, dans les ménages aisés qui habitent le reste de la maison! Parmi ces habitans , n'y aurait-il pas plus d'une personne sensible et bonne qui ne saurait avoir sous les yeux le spectacle du misérable , sans s'imposer avec joie quelque petite privation en sa faveur! que de ressources subitement produites sans frais! Or, cette fiction serait en quelque sorte réalisée en effet, si toutes les personnes qui peuvent exercer l'office de visiteur du pauvre étaient appelées à le remplir.
La plupart des vues qui viennent de nous occuper dans ces deux chapitres ne s'appliquent qu'aux indigens des grandes villes. Ceux des campagnes sont en général dans une situation plus favorable: ils ont moins de besoins, ils trouvent plus aisément à les satisfaire; ils sont mieux disséminés. La population indigente n'est guère dans la campagne que d'un trentième ou d'un quarantième de la population totale, tandis que dans les grandes villes, elle s'élève presque jusqu'au cinquième (i), indépendamment du nombre considérable de pauvres reçus dans les hôpitaux et les hospices. Elle est à peu près de i sur 20 dans la capitale; mais un grand nom-
(1) A Genève, à ce qu'on assure, 1 sur 5 ou même sur 4. On assure aussi qu'à Bordeaux , avant la restauration , le nombre s'est élevé à cette dernière proportion.
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bre de causes tendent à y augmenter la population indigente; ne fût-ce quela multitude de pauvres étrangers qui y affluent de toutes parts. D'un autre côté , un incendie, une inondation, une épizootie, une grêle , peuvent réduire quelquefois un village entier à la plus extrême détresse, sans qu'il reste pour une telle calamité aucune ressource locale.