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aurait le droit d'entreprendre une telle spéculation? La charité aurait-elle dit au malade, en ouvrant les hôpitaux: « Je t'offre un asile où , à moins de frais, il est vrai, tu pourras souffrir davantage et succomber plus certainement?» Non, sans doute. Au surplus, il en est précisément l'inverse , et l'intérêt de l'économie est ici en accord avec celuide l'humanité. Les mêmes comptes annuels des dispensaires de la capitale (i) nous montrent aussi qu'il en coûte la moitié moins avec une probabilité double de guérir chez soi, que pour être traité à l'hôpital avec une probabilité double d'y périr. Que dis-je , la moitié moins ? La journée du malade revient à plus d'un franc dans les hôpitaux de la capitale (2); et pour 36 francs par an, vous avez une carte de dispensaire avec laquelle vous pouvez faire traiter gratuitement un malade pendant tout le cours de l'année. La proportion est donc de i à i5. Il est vrai que les secours fournis par le dispensaire ne comprennent que les soins du médecin ou du chirurgien , et les médicamens ou pansemens; mais, c'est le principal, et plus la maladie est grave, plus cette portion des frais est prédominante. Si donc on veut l'économie, la moindre dépense est obtenue.

Dans les dispensaires de Paris , la mortalité roule de 1 sur 2 5 malades enregistrés, à i sur 48 j elle a été de I sur 28 , terme moyen , pendant 2 1 ans. Celle qui a lieu dans les hôpitaux de la capitale, d'après les derniers rapports publiés, présentait les résultats suivans:

(1) Voyez les rapports de la Société philanthropique de Paris. Année 1825, pagcl^S.

(2) Un fr. 68 c, d'après les rapports des hôpitaux de Paris. Paris ,1822.

Eofans malades 1 sur 4,34

TT. • 1 11- !• • 1 (le 1 sur 5,92

Hôpitaux pour les maladies ordinaires. )

^ ^ j à 1 sur 8,49

Saint-Louis 1 sur 14,44.

Véuériens 1 sur 25,65

Maison d'Accoucbemens 1 sur 30,

Loin de nous l'idée de faire supposer, par ce rappro chement, que les malades ne reçoivent pas, dans les hôpitaux de Paris, tous les soins et tous les secours que l'art et la bienfaisance réunis peuvent leur prodiguer ! Certes, ils sont justement considérés comme le modèle des hôpitaux de l'Europe, et la sage administration qui les dirige n'a rien négligé pour y porter toutes les améliorations désirables. Mais, trois causes principales donnent lieu à cette énorme différence, et sont signalées par les hommes de l'art. Il faut reconnaître une première cause dans la classe même et la condition des malades admis à jouir des bienfaits du dispensaire; en général, ils appartiennent à une condition plus aisée; ils sont mieux soignés, mieux pourvus de ce qu'exige leur position. La seconde cause mérite une grande attention : les dispensaires offrent au malade un moyen facile de réclamer les secours dès la première origine des maladies aiguës, aune époque où elles peuvent être encore facilement maîtrisées ou guéries, tandis qu'ils ne sont transportés dans les hôpitaux que lorsque les mêmes maladies se sont déjà développées, aggravées, par le défaut de soins , souvent par de fâcheuses imprudences , de funestes prescriptions, et sont devenues extrêmement dangereuses, quelquefois inévitablement mortelles: les médecins de nos hôpitaux ne cessent de se plaindre justement de ce que trop fréquemment on ne leur amène que

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des malades désespérés. La troisième cause ne se recommande pas moins à nos réflexions les plus sérieuses : on reconnaît que le chagrin de quitter sa famille, que le spectacle de l'hôpital , la vue de tant de malades et de mourans , en produisant de fâcheuses et sinistres impressions sur l'esprit des malades , concourt puissamment à paralyser les efforts que l'art tente pour les soulager. Ne réduisons donc pas tout en chiffres , dans ce qui touche à la destinéehumaine: tenons compte aussi, même sous le rapport médical , des élémens qui sont hors du domaine de l'arithmétique; de ceux qui appartiennent aux affections, aux mœurs. Faut-il sans nécessité ajouter à la maladie le poids des peines morales qui aggraveront la maladie elle-même, et qui sont bien quelque chose aussi aux yeux de l'ami de l'humanité ? Ce malade n'a-t-il pas une femme, une fille, une mère, une sœur, une tante, qui puisse lui présenter les remèdes, et lui donner quelques soins? Alors, ne respecterons-nous pas, n'encouragerons-nous pas l'exercice de ces pieux devoirs dans les plus humbles demeures ? Ne sera-t-il pas la consolation de la pauvreté même ? Ne sera-t-il pas utile à ceux-là même qui remplissent de tels devoirs ? Epoux infortunés! un mal cruel est venu se joindre à l'indigence qui vous accablait. Ah ! du moins vous ne vous séparerez pas! plus vous êtes à plaindre, plus vous sentez le besoin d'être uni l'un à l'autre. Eh bien ! ce besoin si touchant du cœur, vous pourrez le satisfaire! Infortuné, sèche tes larmes! ta femme, tes enfans sont-là ! c'est à leurs soins que tu devras la vie! combien ils vont te devenir encore plus chers! eux-mêmes ils en seront meilleurs; et, de ce temps d'épreuves vous garderez tous un touchant et précieux souvenir.

Je suis debout sur le préau de l'Hôtel- Dieu; je vois arriver d'ici et de là, portés sur des brancards, de pauvres gens enveloppés d'une couverture j leur œil éteint semble indifférent à tout ce qui se passe; des femmes, des enfans tristes , abattus , les accompagnent. Je m'approche des ces femmes , des ces enfans ! « Votre pauvre V malade! Pourquoi l'apportez-vous ici? » — E/i ! nous sommes si malheureux I Ceci vous le pj'ouue assez ! Que deviendrait-il à la maison, oh nous manquons de tout? — Accourez , accourez , protecteurs généreux, tuteurs volontaires du pauvre, que j'invoque! Accourez! séchez les larmes de ces familles! Prévenez cette séparation qui serait peut-être éternelle!

Nous avons rencontré dans les hôpitaux, d'anciens officiers retirés, d'anciens professeurs , d'anciens employés, d'anciens marchands, et d'autres qui avaient ap. partenu à des conditions aisées, qui, maintenant , atteints par la maladie , venaient occuper les lits de l'indigence. S'ils eussent été à portée de confier à quelque âme généreuse le secret de leur malheur, les eiit-on laissé chercher un semblable asile ? ne leur eût-on pas retrouvé quelque parent , quelque ancien ami , quelque protecteur? Ne les eût-on pas préservés du désespoirqui réduit à une telle nécessité, et qui doit la leur rendre encore plus cruelle?

Les malades traités à domicile , seront épars dans la ville, au lieu d'être réunis ;il y aura moins d'ense mble, moins de surveillance; je le sais. Ils seront épars; mais c'est à la charité que je m'adresse, c'est la charité que je suppose en action. La charité est comme la lumière du jour, qui s'épanouit et se d'issémine en rayons de toutes parts; elle est comme la rosée qui tombe en petites goût-

tes. Combien de soins , de sentimens compatissans , peuvent être mis à profit dans cette distribution de détail, qui n'auraient point été provoqués, qui n'auraientpoint eu occasion de s'exercer! De bonnes actions auront lieu, et ce sera autant de richesses réelles pour la société; les bonnes actions sont fécondes ; elles ont mille effets utiles, d'une manière plus ou moins indirecte. D'ailleurs, les hommes de l'art nous l'attestent; les peines morales aggravent beaucoup les maladies du corps ; les consolations sont aussi un médicament efficace, souvent le plus salutaire. Combien de fois la vue de l'hôpital n'a-t-elle pas causé à elle seule une impression mortelle! Combien de fois la confiance et la sérénité n'ont-elles pas rendu à la vie ! Il est une dernière considération qui doit, dans un grand nombre de cas, faire préférer de secourir à domicile, le malade ou l'infirme, lorsque sa situation le permet. Il y a certaines maladies, des affections chroniques surtout, qui permettent encore au malade de se livrer à quelque occupation ; les vieillards , les infirmes et les incurables conservent souvent la même faculté; transportés les uns dans les hôpitaux, les autres dans les hospices, et n'étant point alités, ils vivront dans le désœuvrement ; ils prendront l'habitude de la fainéantise : les malades, une fois guéris, chercheront à prolonger encore leur séjour à l'hôpital , pour se dispenser d'un travail dont ils ont perdu l'habitude ; nous en voyons de fréquens exemples.

Qu'on ne se méprenne point sur le but de ces observations : prétendons-nous établir d'une manière générale que le traitement des malades à domicile, est en soi préférable au régime des hôpitaux? Prétendons-nous provoquer la suppression, la réduction des hôpitaux? Nul-

lement. Nous aspirons seulement à faire bien comprendre qu'il y a une distinction essentielle à faire dans la condition des indijrens atteints de maladies ou de blessures : quelquefois ils seront plus utilement traités à domicile; d'autres fois ils seront réellement mieux dans les hôpitaux; cela dépend des ressources qui leur restent, des liens qu'ils conservent avec des personnes de leur famille, et d'autres circonstances encore. Le malade qui est isolé , celui qui est dépourvu de linge, qui ne peut faire de feu chez lui, seront mieuxàlhôpital. H y a certaines maladies extraordinaires, particulièrement des maladies chirurgicales , qui seront quelquefois mieux traitées dans les établissemens publics; il y a aussi des maladies contagieuses qui exigent qu'on prenne un semblable parti. C'est précisément cette distinction qui est essentielle à faire, et l'examen qui doit la préparer, à qui peut-il être confié, si ce n'est au visiteur du pauvre .**

Pendant que nous voyons avec douleur transporter dans les hôpitaux, des indigens qui, traités chez eux, eussent été moins malheui'eux , et eussent obtenu plus facilement leur guérison, et, dans les hospices, des vieillards et des infirmes qui eussent pu demeurer avec moins d'inconvéniens au sein de leurs familles, nous regrettons de ne pouvoir faire accueillir dans les établissemens publics, d'autres individus bien dignes d'intérêt. Oserons-nous les appeler indigens? Non, sans doute; ils sont cependant bien malheureux.

Il est, nous l'avons dit, une pauvreté relative. Une personne qui, ayant vécu dans l'aisance, se volt, dans la vieillesse, réduite à cent ou cent cinquante francs de revenu , et se trouve toute seule , peut être , sous quelque rapport, aussi à plaindre que le pauvre auquel est

accordé le pain de la paroisse. Entre la plus modique aisance qui se suffit rigoureusement à elle-même, et l'indigence absolue, il y a une foule de nuances ou de degrés; l'isolement et l'abandon peuvent aggraver la condition de ceux qui sont placés dans cet intervalle, lorsque des revers de fortune les condamnent à des privations pénibles.

Hommage soit rendu à une princesse auguste qui , dans l'hospice de Marie- Thérèse, a ouvert un asile à de grandes infortunes , d'autant plus digne de pitié , qu'elles avaient été précédées par une condition plus heureuse !

Ce qui rend utiles les établissemens publics qui reçoivent les malades ou les infirmes, ce n'est pas seulement la pauvreté, c'est surtout l'isolement. L'infortuné Gilbert, le vénérable Anquetil du Perron, sont morts dans les hôpitaux de Paris. Pourquoi donc ne multiplions-nous pas dans les hôpitaux , les lits payans, avec une échelle bien graduée ? qu'il y en ait pour toutes les facultés, pour tous ceux qui ne peuvent se faire soigner chez eux ! les étrangers , les ouvriers qui ont fait quelques épargnes, en profiteront.

Qu'on nous excuse, si nous paraissons un instant sorti du sujet que nous nous sommes proposé ! il est des infortunes qui , sans constituer l'indigence proprement dite, réclament notre intérêt et même notre respect.

On ne peut assez déplorer qu'il y ait si peu d'hospices où les vieillards , les incurables, puissent être reçus moyennant une modique pension de i5o, 200, 3oo, 4oo francs par an. On ne se figure pas combien d'infortunes réelles, d'infortunes amères ils pourraient sou-

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lager, et soulager en ménageant la dignité de ceux qu'elles atteignent. Autrefois , en France, les veuves, les filles âgées ou infirmes, jouissant d'un petit douaire ou d'une petite pension , se retiraient du moins dans les couvens ; quelques-uns de ces asiles se rétablissent aujourd'hui; mais les couvens de femmes n'étant plus dotés, ou du moins ne l'étant plus aussi richement, le prix de la pension dans ces retraites est beaucoup plus élevé; souvent même les couvens y cherchent un accroissement de revenu. Rien de semblable d'ailleurs n'existe pour les hommes. Pour que ce genre d'asilepuisse s'établir au prix le plus économique, il faut qu'il soit construit sur une très-grande échelle, qu'il comprenne plusieurs centaines d'individus; alors, celui qui ne pouvait se procurer le nécessaire en vivant chez lui , avec 800 francs , qui ne pouvait, avec ce revenu payer son loyer, se chauffer, se vêtir , se nourir et acquitter encore sa contribution , sera fort bien , réuni avec d'autres, en versant seulement dans la communauté la moitié de cette somme. Ceci, il est vrai, ne peut guère s'appliquer qu'aux grandes villes. Là, du moins, on peut avoir quelques établissemens, à des prix gradués, et leur donner l'extension convenable. Mais , pour les autres heux , ne pourrait-on pas associer le département entier, instituer çà et là> de ces asiles collectifs et économiques dans les campagnes, où ils seraient, àtous égards, bien plusconvenablement placés ?

Si nous n'avons déguisé , affaibli , aucun des inconvéniens qui résultent de l'admission des malades dans les hôpitaux, des vieillards et des infirmes dansles hospices , si nous avons essayé démontrer que cette admis-

sion ne doit avoir lieu que lorsqu'elle est absolument nécessaire, et qu'il n'y a pas d'autre ressource; ironsnous jusqu'à nous associer à l'espèce d'indignation que quelques partisans du célèbre système de la population semblent éprouvera la vue de ces établissemens ? Craindrons-nous, avec eux, que ces établissemens, renfermés dans les limites que nous venons de tracer , n'accroissent encore l'indigence au lieu de lui porter remède ? Certes, nous ne saurions découvrir en quoi ils encourageraient la multiplication du nombre des pauvres , en quoi ils favoriseraient l'oisiveté ou la fausse indigence! On ne se marie pas dans l'intention d'aller à I hôpital -j on ne met pas des enfans au monde avec le projet de les y envoyer un jour ; on ne se condamne pas à se priver de tout, pour arriver à l'extrême détresse qui seule fera ouvrir la porte de l'hôpital ou del'hospice , uniquement afin d'obtenir une telle faveur ? Les abus cessent dès que les indigens n'y sont reçus que sous les conditions rigoureuses qui ont été reconnues indispensables. Quel serait donc le danger à redouter ? celui de conserver à la vie les malheureux atteints de maladies, d'infirmités, d'accidens , et d'affliger ainsi la société de ces excès de population qu'on déplore avec des accens si lamentables ! de mettre ainsi obstacle à ce prétendu bienfait de la nature, qui moissonnait parmi les indigens, les malades, les vieillards, surtout les enfans , et qu'on se plaît à nous présenter comme le seul remède efficace contre l'indigence ! remède bien efficace en effet, que celui qui consisterait dans l'extermination des indigens! Mais, nous le confessons, avant d'applaudir à ceremède, nous attendrons de voir la famine à nos portes 5 nous ne saurions dési-

rer que d'autres fléaux anticipent sur ses ravages. Non, non ; loin de nous même une telle concession ! Les droits de la sainte humanité, les notions de la justice, décident ces graves questions par d'autres principes, par des principes supérieurs à toutes les spéculations systénïatiques. La vie du pauvre est aussi sacrée aux yeux de l'humanité, que celle du riche; ses souffrances réclament la même assistance de qui peut les soulager ; la société doit venir au secours de l'homme honnête et laborieux, dont les sueurs lui ont été profitables; ce n'est point une simple générosité qu'elle exerce, c'est une dette qu'elle acquitte, une dette dont rien ne saurait la dispenser.

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