‹ Le visiteur du pauvreChapitre 29 sur 33 · DU MENDIANT · texte numérisé non relu

DU MENDIANT

Quel est cetetre infortuné qui s'offre à moi, étendu sur la voie publique, à peine couvert de haillons, ayant à peine la figure humaine', étalant des plaies dégoûtantes, entouré de petits enfans exténués; et qui sollicite un bienfait d'une voix lamentable? Quel est cet autni qui me poursuit à l'entrée, à la sortie du temple, dans la rue, en m'exposant la faim qui le presse; cet autre que j'aperçois immobile, silencieux , confus, cachant son visage, annonçant toutefois le désespoir, et m'implorant avec une sorte de timidité? Une émotion où l'horreur se mêle quelquefois à la pitié, m'a saisi d'abord. Mais un doute pénible s'élève au fond de mon cœur ! l'image qui s'otlre à mes regards est-elle une réalité , est-elle un artifice (i) ?

(1) On a évalué, d'aprèsJcs calculs que nous ne pouvons contester et que nous ne sommes pas disposés à croire fort exacts , le nombre des mendians cxistans en Europe à 17 millions , sur une population totale de 178 millions d'individus. On suppose que cette proportion est :

Le Dancmarck de 5 \

En Hollande. , de 14 \ gur 100

En Angleterre de IG i

Cologne en renfermait autrefois, disait-on, 11,000 sur une population do 35,000 liabitans, par reflet des distributions établies dans les couvons.

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La question est grave. Les deux hypothèses sont également possibles; et quelle différence dans les deux cas !

Il n'y a pas au monde de con traste moral plus prononcé que celui qui existe entre le faux pauvre qui mendie par calcul, et le véritable indigent qui est réduit à mendier.

L'un mérite notre indignation , notre mépris : l'autre a droit à notre bienveillance et même à notre respect.

L'un est le rebut de la société ; la fainéantise, la dé- ])auche, le mensonge, l'astuce, l'effronterie, tous les vices sont personnalisés en lui ; il ne lui manque peut-être que le courage de l'audace pour se joindre aux grands criminels ; la nature humaine a subi en lui la plus triste dégradation. Peut-être ces enfans que vous voyez à ses côtés ne sont pas même à lui ! Que disje ? peut-être il les a dérobés ! il les laisse languir de faim, pour que leur vue vous attendrisse ! Sa maladie est presqu'incurable, car on se relève difficilement quand l'avilissement est devenu une habitude, et qu'on est parvenu à s'y complaire.

L'autre succombant sous le poids du malheur , après avoir épuisé toutes ses ressources, abandonné, n'ayant ni parens, ni amis, ni protecteurs, a été contraint par le désespoir, de recoui'ir à la pitié publique. Combien sa fierté en souffre ! Un secours placé à propos peut le sauver. S'il contracte l'habitude de mendier , il peut tomber dans des vices et des désordres qui lui étaient jusqu'alors inconnus.

Que faire dans cette incertitude? Celui qui m'implore m'est absolument inconnu. Je cours risque, en donnant, de récompenser et d'encourager la turpitude. Je cours risque, en refusant, d'être barbare

envers un île mes frères qui avait tous les titres à mon affection.

Voilà ce que chacun de nous e'prouve, ce qu'il se dit à lui-même, chaque fois qu'il recontre un mendiant, sans pouvoir trouver de solution à ce triste problème. C'est déjà un grave inconve'nient de la mendicité , que de faire éprouver un aussi cruel embarras à d'honnêtes gens; car, quoi qu'ils fassent, ils sont, malgré eux, exposés à mal faire, à aller directement contre leurs propres intentions. A la faveur de cette incertitude, les vagabonds, les désœuvrés, les gens de mauvaise vie, les paresseux, sont invités à venir surprendre la bienveillance des âmes généreuses. Par cette incertitude, des malheureux dignes de nous toucher sont menacés de nos dédains, de nos préventions les plus injustes. La pitié publique s'égare ou se refroidit. Les égoïstes trouvent un prétexte spécieux pour justifier leur refus. L'industrie perd des bras, le malheur des ressources; les fripons seuls profitent.

Voulons-nous cependant ne rien hasarder; et sortir de l'anxiété où nous sommes ? Au lieu de donner à ce mendiant , au lieu de lui refuser , demandons-lui son nom, son adresse. — « Quoi! j'irai faire cette » question à tous les mendians que je rencontre sur « mon chemin ? Vais-je donc en dresser la statis- » tique ? Pour l'emploi d'un sou qui fait l'objet de » mon hésitation, j irai aux informations, je perdrai » des heures en recherches ?» — Vous ne les perdrez peut-être pas; essayez une fois; peut-être recueillei^^'zvous de précieuses lumières; peut-être serez-vous appelé à rendre un grand service. Mais , je conviens que

mon conseil n'est pas exécutable d'une manière habituelle j j'ai voulu l'aire ressortir par cette hypothèse la vérité fondamentale qui préside à cette difficile matière : c'est qu'un bon système pour la visite des pauvres à domicile, est le moyen assuré, et le seul moyen de prévenir l'incertitude que nous venons d'exprimer , et toutes les fâcheuses conséquences qu'elle entraîne.

Je suppose donc que j'ai pris le nom et l'adresse du mendiant. S'il m'a donné une indication fidèle, je serai bientôt éclairé; s'il m'a mal indiqué, c'est déjà une preuve à peu près certaine que c'est un mauvais sujet; si la police me faisait découvrir quelques-unes des tavernes où ces sortes de gens se réunissent , peut-être j'y trouverais mon prétendu malade qui m'avait paru exténué de souffrances, je le trouverais bien portant, participant à quelque orgie avec ses semblables. C'est en effet ce qui arrive tous les jours. Le métier de mendiant est souvent fort lucratif à Paris, d'après ce que m'assurent des personnes que leur position met en mesure d'être bien instruites , il rend jusqu'à neuf ou dix francs par jour.

Aussi quelques magistrats, pour délivrer le public de ce doute funeste, ont imaginé de réserver la permission de mendier à certains pauvres par eux bien connus pour tels, et porteurs d'un signe distinctif. Mais cette mesure, en prévenant un inconvénient, en conserve cependant plusieurs autres, elle donne lieu aussi à quelques injustices; car les aumônes, distribuées aveuglément , ne pourront se répartir en raison des besoins réels.

Il y a quelquefois des mendians de haute volée, des

mentlians qu'on pourrait appeler de bonne compagnie , qui se présentent clans les maisons, avec une mise décente, un air et des manières d'une condition libérale: ceux-ci ont éprouvé de grands désastres; il leur faut uneassistance proportionnée ; ils vous connaissent , mais vous ne les connaissez pas. Pendant ces dernières années, ils s'étaient fort multipliés à Paris, à la faveur des circonstances: les uns étaient des émigrés rentrés à la suite de nos princes, 'qui avaient tout sacrifié pour la bonne cause ; les autres étaient des employés du dernier gouvernement qui avaient perdu leurs places. Ils étaient munis d'une foule de papiers : leur histoire ne finissait point. En réalité , le plus souvent c'étaient des escrocs. Comment se débarrasser poliment d'une personne qui, en se faisant annoncer, s'est introduite ainsi dans votre cabinet? lui exprimerez-vous un doute injurieux? Vous ne pouvez cependantlui refuser un don, sans l'accuser de vous mentir. Prenez encore son adresse ; elle refusera peut-être sous divers prétextes : alors , soyez sur qu'on vous trompe, et devenez sévère ; peut être en vous donnant l'adresse , on vous représentera qu'on ne peut attendre votre secours , une heure , un instant ; qu'on est à jeun , que la chose est urgente ; alors soyez d'autant sur vos gardes. Courez , s'il le faut, une heure après, au domicile indiqué : il y a cent à parier contre un, que le personnage y estinconnu.il se peut au reste', et nous le voyons souvent , que votre question ait seule déconcerté le solliciteur, et lui fasse prendre la fuite. Tout le mal provient de ce que le misérable est conduit à venir lui-même, montrer , hors de chez lui , à des yeux étrangers , à ceux que lui amène le hasard , non pas ses besoins réels, mais leur signe extérieur, ap-

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parent , et par là même suspect. C'est précisément l'inverse de ce qui serait utile.

Les plus fâcheux effets de la mendicité disparaîtraient , si l'on parvenait à opérer avec certitude , parmi ceux qui demandent , la distinction et la séparation de ceux qui disent vrai et de ceux qui trompent. Mais , la visite des pauvres à domicile , est encore le moyen essentiel du seul système praticable pour la répression de la mendicité.

Il n'y a peut-être pas de sujet relativement à l'administration publique qui ait fait éclore plus d'écrits , concevoir plus de projets , que l'extinction et la répression delà mendicité; des hommes d'un mérite supérieur, ont traité à fond cette question , et , cependant, dans les diverses contrées de l'Europe, cette branche d'administration est encore dans un grand état de souffrance. Loin de nous de vouloir reproduire ici , discuter tout ce qui a été dit sur cette matière ! Nous nous bornerons à une seule réflexion qui se lie étroitement aux considérations renfermées dans cet ouvrage : c'est qu'en vain tenterat-on de réprimerlla mendicité, si on n'a avant tout pourvu par des institutions convenables à ce que le pauvre trouve ou le travail, s'il est encore en état de travailler, ou le secours, s'il ne lepeut; c'est que la répression delà mendicité deviendra très-facile, si on est parvenu à pourvoir à ce double objet ; c'est enfin, qu'on ne pourra ni prévenir , ni éteindre la mendicité qu'autant que, par une investigation active, régulière, de la situation des pauvres, on sera remonté aux causes de la mendicité , et qu'on aura pu déterminer exactement , par ce moyen, les besoins réels auxquelsil s'agit de satisfaire.

C'est pour ce motif que nous nous sommes réservé

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de ne traiter des étal)lissemens relatifs à la répression de la mendicité , qu'après avoir jeté un coup d'œil sur tous les autres établisseniens d'humanité, parce qu'en effet ceux-là ne doivent et ne p^.uvcnt arriver qu'à la suite de ceux-cidontilssupposent la préexistence, qu'ils supposent organisés de manière à remplir entièrement leur but.

Cependant la plupart du temps , on en a agi autrement ; on a voulu exécuter la dernière mesure, avant celles qui devaient lui servir de condition; souvent on a voulu commencer par ovi seulement on pouvait Cnir, Cette faute capitale a fait échouer presque toutes les tentatives faites dans le but dont ilsas^it. Rarementa-ton fait surtout précéder, comme on aurait dû , les réglemens faits contre la mendicité , par un bon régime de secours à domicile. Rien ne met dans une plus grande lumière les vérités exposées jusqu'à ce moment, que l'expérience des tentatives qui ont eu lieu en ce genre.

Il y avait autrefois en France beaucoup de dépôts de mendicité; il y avait en même temps aussi beaucoup de mendians. Les dépôts de mendicité permettaient d'enlever et d'enfermer avec un pouvoir discrétionnaire , les gens sans aveu et les vagabonds , ou ceux qu'on jugeait tels ; mais on ne pouvait procéder à ces enlèvemens qu'avec précaution et réserve ; les mendians étaient protégés par la pitié publique; et comment n'en auraitil pas été ainsi ? la pitié publique ne peut faire le discernement ; elle croit à la réalité des misères dont elle voit les symptômes ; elle adopte ceux qui se sont confiés à elle. Partout le peuple prend intérêt aux mendians , et embrasse leur cause contre les mesures de l'autorité, parce qu'il est surtout frappé des apparences.

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Sous le gouvernement impérial , on exécuta un vaste plan , dans le même dessein. On érigea à grands frais , lin dépôt de mendicité dans chaque département: rien n'y manquait j l'étendue des édifices ,les dispositions locales, les dotations annuelles , les réglemens intérieurs. Mais, on avait oublié encore de faire la séparation préalable ,de pourvoir aux besoins de l'indigence réelle. Dès-lors les dépôts de mendicité furent atteints, dans leur but , de la même incertitude qui frappe le spectateur à la vue du mendiant, et que nous peignions il y a un instant. On ne sut s'ils devaient être une maison de secours , ou une maison de répression. Ils furent d'abord vaguement , confusément, l'un et l'autre tout ensemble. Mais , comme maison de secours , pourquoi y enfermer l'indigent qui eût pu être secouru plus convenablement au sein de sa famille? comme maison de secours, ils offraient une existence beaucoup trop douce aux vagabonds j le régime dans quelques-uns de ces dépôts était si agréable et si abondant, qu'on sollicitait comme une faveur d'y être reçu ; c'était en d'autres termes , donner une prime à la fainéantise. On s'aperçut cependant, à l'épreuve, qu'on avait réuni ensemble, soumis au même traitement , et des gens qu'il fallait soulager, et des gens qu'il fallait corriger: que dès-lors, ou l'on condamnait injustement les premiers, ou l'on récompensait les seconds ; on fut donc conduit à former , dans chaque dépôt de mendicité, deux, et quelquefois trois cantons séparés, sans communication entre eux , à établir , pour chacun , et des règles et un régime tout différent : les décrets de création , prononçant eux-mêmes cette distinction , avouent ainsi l'erreur commise dans l'origine.

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Quelques années s'étaient à peine écoulées, que les conseils généraux de déparlemens, fatigués d'une dépense énorme, et frappés de voir que ces établisseniens remplissaient mal leur destination, en ont provoqué la suppression. On a fait une seconde faute en accédant trop faiblement à ce vœu. Il eût été mieux de rechercher pourquoi les dépôts de mendicité ne remplissaient pas leur but ; on eût reconnu que la faute n'en était pas à ces dépôts eux-mêmes j que la cause en était dans l'imperfection du système général des établissemens d'humanité, dont ceux-ci ne doivent être que le complément; on eût été conduit, de la sorte, à faire un grand bien, en conservant ce qui existait , et le rendant utile. Quelques départemens , cependant , ont eu le bon esprit de maintenir les dépôts qu'ils avaient fondés avec tant de frais. Puissentils bien comprendre les moyens d'en tirer le parti le plus avantageux !

Qu'on se définisse bien ce qu'on prétend réaliser dans un dépôt de mendicité : est-ce une maison de travail pour des indigens valides, laborieux, mais à qui le travail manque ? Alors concevez-le dans l'esprit, soumettez-le au régime des simples ateliers de travail conçus dans ce but, et surtout qu'il n'offre, à cet égard, que la ressource absolument indispensable; qu'il ne s'ouvre qu'autant qu'il y a réellement impossibilité de subvenir à la détresse, par la seule industrie privée; qu'il ne contredise point la marche de cette industrie. Veut-on au contraire, en faire une maison de correction pour les fainéans ? Alors qu'il soit dirigé et tout entier dans ces sévères intentions de réforme 5 mais qu'on n'y conduise que ceux aux-

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quels cette discipline est nécessaire. Est-ce enfin une sorte de refuge pour les vieillards ou les infirmes ? examinez alors si les hospices ne suffisent pas , s'il ne serait pas mieux de secourir ces malheureux dans leurs familles; et si , ensuite, vous croyez devoir persister, alors convenez, avec vous-même, avec le public, que vous voulez fonder un hospice supplémentaire.

Mais, dans tous les cas , comme condition préalable, établissez une bonne organisation de moyens, pour étudier la condition des pauvres, et pour opérer, à l'aide d'une surveillance éclairée , la distinction nécessaire entre ces différentes classes. Il est, au reste, un fait digne delà plus grande attention. A Paris, où l'administration des secours à domicile, a reçu une si parfaite organisation, on rencontrerait à peine un indigent admis par les bureaux de charité, qui ose se permettre de mendier, et l'on ne voit point les mendians se présenter aux bureaux de charité, pour être inscrits et secourus. Ils composent une classe à part, et tirent trop de parti du métier qu'ils exercent, pour ne pas dédaigner la faible assistance qui leur serait accordée par les bureaux de charité, et surtout pour ne pas éviter de se soumettre à la surveillance qui en serait la condition.

Il existe en Angleterre, des lois répressives contre l'abus de la mendicité. Mais le système de mesures établi par la législation générale relativement aux pauvres, permet de les faire exécuter. Il s'est formé néanmoins à Londres, en i8i8, une association digne des plus grands éloges , qui s'est en quelque sorte chargée de prévenir l'exécution des lois répressives de la mendicité, en prévenant, par elle-même, les inconvéniens

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que peut entraîner leur exécution , c'est-à-dire, en i-eniplissant la condition préalable que suppose toute répression de ce genre. Elle fait distribuer aux mendians des rues certaines cartes avec lesquelles ces niendians peuvent se présenter à sa maison ; là on leur fournit immédiatement la nourriture, on enregistre leurs demandes; on procède ensuite à une enquête personnelle, pour découvrir leur vraie situation ; s'ils ne sont que malheureux , on s'occupe de les soulager ; dans le cas contraire ils sont envoyés en prison ; car la Société a ses constables qu'elle emploie à cet effet. Une pareille mission , remplie par une société privée , suppose, il est vrai, le caractère particulier des institutions anglaises; elle ne pourrait avoir lieu dans notre pays. Mais de simples particuliers nous ont montré par cet exemple, ce que , en d'autres pays, devrait faire l'administration publique, lorsqu'elle ne veut pas le laisser faire.

Les demi-mesures ont , en cette matière comme en beaucoup d'autres, les effets les plus fâcheux. Quelquefois une administration molle et timide, après avoir pris des mesures pour réprimer la mendicité, se borne à faire enlever , de temps en temps , les mendians qu'elle surprend sur la voie publique , puis laisse en paix , le lendemain , ceux qui viennent les remplacer. Qu'en résulte-t-il ? On restreint seulement la concurrence dans l'exploitation du métier; le métier en devient plus lucratif, et par conséquent plus attrayant. La sévérité dont on use envers les uns, l'indulgence qu'on accorde aux autres, forment un contraste dont le public est choqué : l'aministration est accusée tout ensemble et de négligence et d'injustice.

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