‹ Le visiteur du pauvreChapitre 31 sur 33 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

de la cooperation des jeunes gens aux etablissemens d'humanité.

Dans tous les établissemens formés par l'industrie privée, lage mura eu naturellement le bon esprit de s'associer la jeunesse , comme un utile auxiliaire; les pères ont eu la sage prévoyance de préparer leurs fils , par un apprentissage gradué , à l'exercice des professions qu'ils doivent suivre un jour. Les services publics ont leurs écoles d'application ; le stage introduit les avocats au barreau ; je vois le notaire et l'avoué entoux'és de leurs jeunes clercs, le négociant et le fabricant mettant enmouvementleurs jeunes commis jet, pourchoisir un exemple plus rapproché de notre sujet , dans nos hôpitaux , les plus expérimentés dans l'art de guérir sont accompagnés d'élèves qui préparent, exécutent les prescriptions. Partout le zèle et l'activité de la jeunesse sont appelés comme auxiliaires dans la distribution du travail; partout cette belle époque de la vie devient une seconde éducation, une éducation pratique qui fournit une pépinière de sujets aux divers emplois de la société. Pourquoi nos établissemens d'humanité ne s'aideraient-ils pas d'un semblable genre de secours ? pourquoi la noble carrière de la bienfaisance n'auraitelle pas aussi ses néophytes ?

Combien les établissemens d'humanité n'ont-ils pas déjà recueilli de fruits précieux , de l'assistance de ce sexe auquel la Providence sembla confier la touchante mission d'être sur la terre l'ange consolateur de l'infortuné, qu'elle se plut à doter d'une sensibilité si exquise, d'une bonté si ingénieuse et si délicate, dont la tendre pitié adoucit les maux que sa main soulage, et dont la vertu puise naturellement à la source de la religion , les bienfaits qu'il répand sur le malheur ! Qu'il serait beau de compléter l'ouvrage , en lui associant aussi cet âge heureux, riche de tant de dons et de tant d'espérances, qui nous apporterait un autre genre de concours! Combien cette coopération nous serait utile! combien elle le serait aux malheureux! combien elle le serait aux jeunes gens eux-mêmes !

Ils sont en petit nombre les hommes qui jouissent du privilège de pouvoir se dévouer en entier et sans partage aux nobles exercices de la bienfaisance : ce privilège n'appartient guère qu'à ceux qui sont retirés des affaires , qui ont acquis une certaine indépendance de fortune. Mais, alors, dans un âge avancé, leur activité est affaiblie, leurs forces sont presque éteintes; si leur sagesse et leur longue expérience sont éminemment propres à donner de bonnes directions, à tracer les règles , à juger, à conseiller , leur zèle gémit trop souvent de ne pouvoir suffire aux détails, agir, voir , surveiller et exécuter par eux-mêmes ce qu'ils ont conçu. Les hommes d'un âge mûr ne peuvent consacrer à ces honorables travaux , que des instans de loisir trop fugitifs,ils ne peuvent sedéplacerà volonté; ils sont retenus par des liens de famille , par des devoirs impéiieux. Donnons aux uns et aux autres un cortège d'aides-de-camp,

dans la carrière de la charité ! que ces jeunes adeptes, messagers de la bienfaisance, aillent de toutes parts, recueillant les informations , explorant le champ, hélas! si vaste et si varié des infortunes humaines, portant des paroles consolantes, distribuant des secours opportuns, vérifiant l'usage qui en a été fait, et formant autour de nos établissemens d'humanité , comme une sorte d'auréole qui en répande au loin la féconde influence! Que de nouvelles lumières seront rassemblées ! que de forces nouvelles seront mises en œuvre ! quelle célérité dans l'exécution ! Sans doute la jeunesse serait exposée par cette candeur môme qui est pour elle un si bel apanage, à être facilement trompée par les artifices que l'avidité suggère trop souvent à l'indigence j elle pourrait ne pas observer assez, dans la distribution des bienfaits, cette mesure que commande une prudente économie pour l'exercice de la charité elle-même. Mais ces inconvéniens ne seront point à craindre, puisque les jeunes gens ne seraient appelés qu'à agir sous une direction supérieure; et, d'un autre côté, on trouvei'a , chezles jeunes gens, certaines conditions qui nous manquent trop souvent dans un âge avancé , cette ardeur que rien n'effraie et ne lasse, cette promptitude qui fait saisir le moment favorable , cette vivacité d'esprit qui fait découvrir, imaginer avec facilité tous les genres de ressources. Que d'yeux, que de bras vont être misa notre disposition! c'est un recrutement que nous allons lever pour marcher à la plus belle des conquêtes, pour le triomphe de la sainte cause de l'humanité ! Nous ne craindrons pas de l'avouer : nous nous étonnons et nous affligeons quelquefois d'une sorte de langueur qui semble paralyser à la longue certaines administrations

bienfaisantes, des obstacles que des habitudes de routine opposent, dans quelques-uns de ces établissemens , aux améliorations les plus raisonnables. La coopération déjeunes collaborateurs rendrait une nouvelle vie à ces institutions, étendraitle cercle des idées, ouvrirait l'accès aux perfectionnemens utiles. Elle n'exposera pointau danger des innovations imprudentes, parce qu'elle n'influera point surles décisions définitives^ mais elle donnera l'éveil à ceux qui, avec la meilleure volonté du monde, pensaient qu'on ne peut faire mieux que ce qu'ils ont vu faire et fait jusqu'à ce jour. Ainsi, le foyer du feu sacré se trouvera ranimé et renouvelé sans cesse; les vieux administrateurs se sentiront, en quelque sorte , rajeunis eux-mêmes. Vous qui présidez à nos établissemens , qui nous attristez chaque jour de ne pouvoir assez faire , en même temps que vous allez être aidés , quelle jouissance vous goûterez dans l'emploi de ces nouveaux auxiliaires! Heureux père, vous avez votre fils à vos côtés , en remplissant ce pieux ministère ! c'est de sa bouche que vous apprenez l'existence d'un malheur que vous pouvez soulager, ou le soulagement qu'a produit la dispensation que vous aviez conçue , et la tendresse paternelle mêle ses douces émotions à celle dont la voix de l'humanité faisait tressaillir votre cœur ! Un bienfait répandu devient comme une fête de famille. Vieillard vénérable, vous aimez à voir briller sur le front de ce jeune homme, le reflet des sentimens qui ont rempli et animé votre vie, à voir s'épanouir en lui , comme une fleur d'Eden , l'adolescence de la charité ! La présence de cet aimable compagnon de vos travaux vous console des mécomptes que vous rencontrez dans la dispensation de vos dons ,

de l'ingratitude que plus d'une fois ils recueillent pour récompense. Il vous est doux de vous appuyer sur lui , dans ces routes généreuses où vous lui servez de guide; vous souriez en apercevant dans ses traits la joie céleste que lui fait ressentir l'essai d'une bonne action, vous avez acquis en lui un fils adoptif ; adoption sublime dont l'acte est inscrit aux registres du ciel, qui en fait votre disciple, l'héritier de vos vertus, qui un jour l'appellera à être votre successeur , en lui enseignant à imiter vos exemples !

Oui, si l'exercice de la vraie bienfaisance est un art aussi difficile dans le choix et l'emploi des moyens , qu'immense dans la sphère qu'il embrasse, comment serait-il le seul qui n'exigeât poirit un noviciat convenable ? ce n'est pas trop de l'expérience de la vie entière, pour en étudier tous les secrets; ce n'est pas trop; car il ne s'étudie pas dans les livres, il ne s'enseigne que par la pratique; et cependant ici les erreurs sont fatales. Non-seulement elles entraînent la perte d'une portion des ressources déjà presque toujours insuffisantes; mais elles peuvent accroître et multiplier les maux qu'on se proposait de guérir. Et comment celui qui débute échappera-t-ilà ces erreurs ? comment échappera-t-il aux pièges que lui tend l'immoralité déguisée sous le costume sacré du malheur, aux séductions de son propre cœur, dont l'attendrissement prévient la réflexion et l'examen, dont la délicatesse repousse les impressions de la défiance ? Si vous accordez le noviciat que nous sollicitons, les leçons de l'expérience seront alliées à la chaleur du zèle; les essais se trouveront soumis à un contrôle prudent. Ainsi, notre jeune philanthrope obtiendra sans danger cette longue éduca-

tion qui doit lui faire parcourir et la triste série des misères humaines, et les voies diverses par lesquelles on peut leur porter des remèdes efficaces. C'est de la sorte que l'art de guérir forme auprès du lit des malades ses plus habiles élèves. Nous instituons donc une sorte de clinique pour la bienfaisance. A mesure que les rangs de ces hommes vertueux, dont se composent nos administrations charitables, viendront à s'éclaircir, de nombreux candidats se présenteront pour les remplacer; une sorte de concours s'établira entre eux: l'héritage du dévouement sera pour eux le terme d'une noble ambition ; le choix qui sera tombé sur l'un d'entre eux , en l'appelant à faire plus de bien encore, sera la récompense de tout le bien qu'il aura déjà fait; il ne sera qu'une promotion dans la hiérarchie des plus belles dignités qui soient sur la terre. L'ami de l'humanité arrivera à cette fonction éminente , mi\r, et disposé par les emplois subalternes, il n'aura plus à apprendre, il n'aura qu'à appliquer.

On ne sait pas combien il y a encore à faire pour secourir les maux de tout genre qui affligent l'humanité, ou du moins, si on aperçoit combien il en est encore qui invoquent des soulagemens, on est porté à en accuser l'insuffisance des ressources. C'est une erreur : avec les ressources existantes , on pourvoirait aune masse bien plus considérable de besoins; mais il y a un génie pour la bienfaisance comme pour les autres arts; ce génie exige une certaine jeunesse de cœur, une certaine vivacité d'imagination , un enthousiasme dont la chaleur n'ait point encore été refroidie. Si nous n'avons pas eu l'avantage de recevoir l'éducation sévère et fructueuse de l'adversité, nous pouvons du moins y suppléer en partie,

en nous mêlant, dès nos jeunes années, à cette classe de la société déshéritée par la fortune, en nous unissant à elle par les liens d'une généreuse sympathie. Ainsi, nos jeunes néophytes commenceront par être les confidens de la douleur, pour être un jour mieux à portée de la secourir.

Et qui mieux, en effet, pourrait obtenir la confiance enlière des cœurs affligés? Cette bienveillance aimable et empressée, cette chaleur d'âme, cette ingénuité qui sont naturelles à la jeunesse, encouragent à l'ouverture, à l'abandon; il y a, dans ses paroles, un charme qui captive , dans son regard , quelque chose qui semble faire rayonner l'espérance ; on aime à lui dire ce qu'on n'eût point osé avouer à un homme plus grave ; on sent mieux la compassion qu'elle éprouve : on est ranimé par sa présence, le bienfait qu'elle apporte semble être donné avec plus de grâce ; la joie qu'elle ressent elle-même, en le répandant, est une consolation nouvelle pour celui qui le reçoit. Le malheureux voit, dans un jeune homme, un protecteur qui lui est assuré pour de longues années, qui veillera sur la suite de ses destinées. Les enfans surtout s'attacheront à celui que son âge rapproche d'eux; ils écouteront ses conseils; ils lui montreront avec une sorte de fierté les fruits de leur travail ; ils diront : « Voilà celui qui pourra me servir de guide et » d'appui à toutes les époques de la vie ». Quel touchant spectacle que celui d'un jeune homme accourant au milieu d'une famille désolée ! chacun s'empresse autour de lui ; on reconnaît en lui un messager de paix et d'amour. Celui-là sait le mieux consoler, qui sait le mieux s'attendrir. Dans l'église primitive , lorsque le christianisme, à son aurore , offrait au monde étonné le ta-

l)leau d'une société étroitement unie par les liens de la charité , si l'on réservait aux vieillards les fonctions éniinentes du sacerdoce , c'était aux mains des jeunes lévites qu'on remettait le dépôt des dons destinés aux frères souffrans; ce ministère était le premier degré de la consécration religieuse : on jugeait qu'il était le plus digne moyen de les introduire au service des autels; on sentait que si la vraie piété est la source la plus féconde de la ])ienfaisance, la bienfaisance , à son tour, ramène incessamment le cœur aux sentimens de la piété ; car, les deux grands commandemcns sont semhlables Vun à Vautre , et l'amour de Dieu se confond avec l'amour des hommes. Ah ! que cet âge à qui a été donné de savoir si bien aimer, connaisse le sentiment de l'amour dans tout ce qu'il a de plus sublime et de plus pur, comme une émanation toute céleste, qui, en remontant au créateur, embrasse toutes ses créatures, embrasse surtout le malheur , par la compassion la plus tendre î Dieu lui-même n'a-t-il pas voulu être personnifié en quelque sorte dans l'être délaissé ? Imiter le suprême Bienfaiteur, c'est s'acquitter envers lui. La religion recueille les larmes delà piété, comme la plus digne offrande. Le cœur rempli par le véritable amour, abesoin de se répandre,de se satisfaire en se dévouant. Qu'est-ce aimer, si ce n'est se complaire à donner ? Donner est en soi peu de chose! donner n'est point encore l'œuvre de la charité; aimer celui qui souffre, voilà ce qui la constitue; le don n'en est que l'effet ou le signe, il reçoit tout son prix du sentiment qui l'inspire. Offrons donc à l'infortuné, comme à Dieu même, les prémices de nos facultés et le printemps denotrevie!

Ouvrir aux jeunes gens la carrière d'une bienfaisance

active, c'est donc leui' offrir l'initialion la plus siire à une piété profonde et éclairée ; c'est les exercer d'avance aux autres vertus, c'est leur en inspirer le goût. Il n'est pas une seule des émotions qu'ils épi'ouverontdans ce bel apprentissage, qui ne doive laisser en eux des impressions durables, qui ne doive devenir pour eux un germe de bonnes actions. Leur âme s'entretiendra dans les habitudes d'une sensibilité épurée ; elle sera garantie de cette influence qui résulte trop souvent du tumulte des affaires, du commerce du monde , et qui conduit aux froids calculs de l'égoïsme; elle sera naturellement préservée des nombreux dangers que la dissipation, la frivolité et les faux plaisirs sèment de toutes parts sous les pas del'adolescence. Elle goûtera mieux les plaisirs innocens. L'activité qui la dévore trouvera un digne aliment. Elle puisera une nouvelle énergie dans cette satisfaction intérieure que donne le souvenir du bien qu'on a fait. Elle s'élancera, avec un redoublement d'ardeur, dans les travaux qui lui sont imposés. Le talent recevra en elle des inspirations plus fécondes j l'esprit s'illumine toujours par les saintes émotions de la vertu. Elle s'élèvera aux grandes pensées , par les plus nobles sentimens. Ainsi se nourrira en elle le foyer de cette flamme généreuse qui produit les actes du courage et le chefs-d'œuvre du génie; ainsi se conservera en elle ce calme secret, cette paix inaltérable, qui rendent le jugement sain , et qui seuls procurent la véritable sécurité. Oh ! qu'elles sont belles les larmes qui coulent sur un visage orné des fleurs de l'adolescence, mieux orné encore par la modestie, la timidité et l'innocence! Que j'aime à voir un jeune cœur s'ouvrir à l'espoir d'adoucir les peines d'autrui; décou-

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vrir à l'aurore de la vie, cequ'il y a déplus doux dans la vie, le plaisir de faire des heureux; goûter les joies de ce Iriomplie chrétien, quls'obtienten se sacrifiant pour ses frères, et se consacrer avec transporta une carrière qui seule peut satisfaire une ambition sans bornes , sans être troublée par aucune amertume! Quelle plus juste et plus parfaite harmonie que celle de l'exaltation naturelle du jeune âge, et de l'enthousiasme pour le bien! Elle s'égare dans son élan, elle trompe son propre instinct, cette exaltation capable de tant de choses, si elle ne se porte àêtre utile à nos frères. Tout ce que la nature a décoré de couleurs riantes, déformes gracieuses, annonce et promet un bienfait; elle se pare de jeunesse elle-même , lorsqu'elle apporte aux humains les dons qu'elle destine à leur nourriture: comprenons l'alliance exprimée par ce symbole ! Jeunes gens qui faites l'ornement de la cité, soyez-en aussi l'honneur, soyez les précurseurs de la bienfaisance , parmi les hommes ! Qu'on m'excuse si je m'arrête avec une sorte de volupté sur cette image , si j'y suis ramené sans cesse; elle me charme, me captive. Le spectacle du lever de l'aurore est moins ravissant à mes yeux, que celui delà céleste charité se montrant à la terre sous les formes de la jeunesse.

L'administration publique a ouvert tous les genres d'écoles, pour l'instruction de la jeunesse : elle en a établi pour les belles-lettres , pour les diverses branches des sciences, pour les arts libéraux , pour l'industrie. Mais il est encore une grande école, non moins féconde en lumières positives, non moins nécessaire à cet âge; c'est celle où l'on apprend à connaître le malheur; c'est par làmême, celle où l'on apprend àétudier véritablement

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la deslinée humaine. Le jeune homme que j'introduis dans cette école d'un genre nouveau , dans cette école toute pratique et expérimentale, découvrira bien des choses qu'il n'eût apprises, ou du moins aussi bien apprises dans aucun livrejil verra de ses yeux quelles profondes et innombrables misères sont cachées sous ce manteau brillant que le monde semble déployer aux yeux du spectateur superficiel ; ils se révéleront pourlui les desseins de la Providence qui a voulu faire du passage de l'homme sur la terre, un pèlerinage laborieux ; il apercevi'a jusqu'où peuvent aller les angoisses de la douleur; quels secours la religion et la vertu offrent contre les atteintes du désespoir; quelle est, dans cette crise terrible de la nature, la stérilité et l'impuissance de toutes les consolations qui ne sont pas puisées à cette source. ïl admirera, sur leur plus beau théâtre, la résignation et la patience, s'exerçant dans l'isolement , l'abandon et l'obscurité ; souvent il rencontrera sous les haillons de la misère, des vertus plus vraies, plus spontanées, plus difficiles que celles qui sont célébrées par les éloges du monde; il saura des secrets du cœur main , des vérités delà morale, ignorés des philosophes spéculatifs; il se convaincra , par lui-même, du terme auquel conduisent les désordres du vice, des dangers auxquels exposent la légèreté et l'imprudence, des tristes effets que l'ignorance et les préjugés peuvent traîner à leur suite. Il honorera encore plus le travail ; il sentira tout le prix de l'économie et du bon ordre, qui seuls conservent le fruit du travail. L'attendrissement qui s'emparera de son cœur, à la vue de tant de tlouleurs diverses, la sympathie qui l'associera à ceux qui en supportent le poids, lui feront comprendre

toute lu force du lien de confraternité sacrée qui unit toutes les créatures humaines, et, dans ce sentiment seul, il possédera comme le flambeau qui éclaire toute une région de la morale.

Mais, dira-t-on , un jeune homme ne peut-il pas se livrer de lui-même aux exercices de la bienfaisance privée? sans doute; mais en associant ce jeune homme à un établissement d'humanité, vous lui offrirez l'occasion qui peut-être lui eiît manqué, ou que peut-être il eût négligé de saisir. Ensuite , la plupart des jeunes • gens ne peuvent porter individuellement aux malheureux, en ressources pécuniaires , que des contributions très-limitées. Vous leur offrirez le moyen d'y joindre une foule de services actifs, de ce genre de services auxquels les jeunes gens sont si propres, qui forment la branche la plus importante et la plus fructueuse d'une bienfaisance éclairée : il ne sera pas nécessaire qu'ils soient riches eux-mêmes; ils serviront d'intermédiaires entre ceux qui donnent et ceux qui reçoivent. La bienfaisance privée ne peut embrasser dans sa sphère que certaines espèces de maux ; organe et ministre d'un système général, le jeune homme parcourra sur une plus grande échelle le champ si étendu et si varié des infortunes humaines. C'est peu encore : livré à lui-même , il ne pourrait faire que des tentatives isolées ; initié à l'application d'un système général d'administration philanthropique, il recueillera toutes les lumières qui y ont été rassemblées par une longue expérience; il ne se bornera pas à agir; il verra agir ceux qui sont déjà consommés dans ce grand art. Combien de notions utiles il recueilleia , même d'une manière inattendue, dans l'emploi qui lui sera confié! 11 péné-

treradans les ateliers, dans les chaumières jilconnaîtra des détails de l'industrie manufacturière et apicole que, sans cette circonstance, il eût peut-être toujours ignorés; il recueillera des faits précieux sur l'économie domestique ; il aura même occasion d'acquérir insensiblement quelques idées sur l'éducation physique des enfans, sur l'hygiène, sur les maladies et accidens les plus ordinaires, leurs causes, et les moyens les plus simples d'y remédier. Dans ses relations avec les diverses classes de la société , il en observera les mœurs , il acquerra la connaissance des hommes , étudiera les caractères , s'exercera dans l'art de persuader, appréciera les moyens d'exercer une influence à la fois honorable et utile, c'est-à-dire ceux qui reposent sur la confiance. Si un jour il est appelé à la carrière publique, il trouvera dans ses nombreux souvenirs une foule d'élémens utiles dont il pourra faire usage, soit comme administrateur, soit en discutantles grands intérêts delà législation et de la fortune sociale ; je le déclare, si j'avais à choisir un administrateur pour une province, j'aimerais à rencontrer un sujet qui eût reçu une éducation semblable.

Mais l'un des plus grands avantages que cette association offrirait aux jeunes gens, serait de les mettre en rapport immédiat et habituel avec les hommes respectables qui président aux établissemens de bienfaisance. Un semblable commerce élèverait leur âme, nourrirait leur raison , étendrait leurs idées, leur inspirerait incessamment le besoin de leur propre estime, leur montrerait le terme vers lequel ils sont dignes de diriger leur ambition. Quels exemples seront déployés sous leurs yeux! quelles instructions leur seront offertes !

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quels guides , quels appuis leur sont prépares au besoin ! Quelle émulation s'allumera dans leur cœur! quelle récompense dans l'approbation de ces hommes de bien ! quelle nouvelle gravité dans leurs mœurs ! Quelle direction sérieuse dans leur vie ! Hommes vénérables, qui veillez sur la destinée du pauvre, vous que j'oserais appeler les pontifes de la bienfaisance ; ah ! que nous aimerions à vous voir ainsi entourés , dans les fonctions dece culte touchant, d'une troupe déjeunes lévites, les regards attachés sur vous, empressés à vous servir ! (i).

La règle fondamentale qui séparerait les fonctions propres aux administrateurs, de la coopération confiée à leurs acolytes , consisterait en ce que la direction et la décision seraient toujours réservées aux premiers ; que les seconds ne seraient jamais que des instrumens d'exécution.

Ces jeunes auxiliaires pourraient être rangés en plusieurs ordres ou degrés, et dans chacun , ils pourraient recevoir divers genres de missions.

Le premier emploi, celui qui semble devoir introduire à tous les autres, se compose des nombreuses investigations dont lesétablissemens d'humanité ont besoin pour se former un corps d'informations préliminaires. Nosjeunes explorateurs seraient envoyés, si l'on peut dire ainsi, pour faire des 7-ccon/taissarices.l\sTecue\\\eT3L\ent et constateraient les faits, avec l'attention d'en réunir toutes les circonstances. Il serait bien que deux jeunes gens à la fois fussent chargés d'obtenir le renseignement désiré. Us se serviraient mutuellement de contrôle, ils

(1) Et circiun covona finlrum , quasi phtnUdio cedri tu monte IJbano.

s'exciteraient l'un l'auti-e , ils s'entretiendraient dans une louable émulation , ils se suppléeraient au besoin ; cette association deviendrait l'occasion de saintes amitiés , et le charme de ces amitiés redoublerait encore le zèle , en lui offrant dans ses travaux une douce récompense.

Un second genre de mission aurait pour objet celte surveillance de détail qui consiste à s'assurer que ce qui a été prescrit a été fidèlement accompli; pour s'en acquitter , il faudrait se bien pénétrer de l'esprit des ordres donnés , du but auquel ils tendent , des conditions qu'ils supposent. On conçoit que ces soins donneraient à nos jeunes gens d'heureuses habitudes de régularité et de précision. Ils apprécieraient par euxmêmes les effets et les résultats des dispensations concertées.

Sans doute les chefs supérieurs ne cesseront point pour cela de faire leurs tournées , leurs visites, de s'enquérir, et de vérifier comme par le passé. Rien ne peut dispenser un administrateur de voir par ses propres yeux; mais il ne peut être partout ; il sera donc aidé seulement, et les explorations deviendront plus étendues et plus fréquentes; l'administrateur, dans ses visites, sera même accompagné de quelques jeunes élèves qui se formeront, d'après son exemple, dans l'art difficile de bien observer.

Jusqu'ici nos novices n'ont encore été appelés qu'à voir; et c'est en effet par là qu'il faut commencer en toutes choses; les faits sont les élémens de la science; ensuite ils conmienceraientà agir , ou du moins ils participeraient à l'action. C'est ainsi que l'élève en médecine commence d'abord par faire un cours de clini-

que auquel il n'eit amis que comme spectateur, et que plus tard, il devient à l'hôpital l'aide du médecin en chef.Nos novices agiraient sous les yeux de l'administrateur, d'après son impulsion , suivant lesinstructions qu'ils en auraient reçues; ils coopéreraient à cette partie de l'exécution qui exige le plus d'activité, de promptitude , mais qui est la moins discrétionnaire ; leur travail ressemblerait à celui des apprentis dans les ateliers ; ils se régleraient d'après un modèle 5 ils achèveraient ce qui aurait été tracé.

Voici nos élèves philanthropes en mouvement dans la sphère qu'embrasse un établissement; ils reçoivent , portent, reportent la lumière et le soulagement ; plus tard, ils seront appelés au centre, ils y trouveront d'autres emplois , toujours sans troubler l'économie et l'unité du système administratif. Quelques-uns seront chargés de faire des rapports; d'autres pourront , ou tenir des registres, ou être chargés d'une partie de la correspondance; ils offriront ainsi l'avantage de diminuer les frais de secrétariat. Quelques-uns examineront des mémoires, feront des notes ou des extraits. Ceux qui auront occasion de voyager, visiteront, dans les villes où ils feront quelque séjour , les établisseniens analogues , observeront les méthodes et les procédés qui y sont adoptés.

Chacun de ces jeunes coopérateurs pourra être appliqué à tel ou tel genre de service, suivant la direction qu'auront suivi ses études, suivant la profession qu'il aura embrassée. Ainsi, le commis négociant, le manufacturier, s'emploieront utilement pour les achats, la confection des objets mobiliers, la comptabilité; de Jeunes avocats seront envoyés pour la visite des pri-

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sons; ceux qui continuent à cultiver les sciences et les lettres seront bien placés clans la surveillance des écoles. Si quelques personnes accoutumées à ranger au nombre des vaines théories , ce qu'elles n'ont point vu exécuté, à traiter de beaux rêves les vues du bien public , découragées par le spectacle du monde au milieu duquel elles vivent, élevaient des doutes sur la possibilité de réaliser le plan qui vient d'être indiqué, une expérience positive est là pour leur répondre; depuis quelques années une émulation généreuse s'est développée dans la jeunesse française ; plusieurs associations bonoi-ables en sont nées. Lors de la création de la caisse d'épargnes , à Paris , nous avons vu un grand nombre de commis de maisons de banque de la capitale, venir s'offrir volontairement avec un louable empressement, pour la tenue des écritures, sacrifier avec joie leur dimanche, c'est-à-dire leur seul jour de loisir, pour une corvée fatigante. Dans plusieurs de nos associations de bien public, nous comptons des jeunes gens au nombre des souscripteurs, assidus aux séances, prêts à remplir toutes les commissions qu'on peut leur donner. Des jeunes gens ont reçu, à Paris, la mission d'inspecteurs d'écoles gratuites, et y ont mis un tel zèle, que ces écoles sous leur surveillance, ont fait des progrès rapides et inattendus. Des jeunes gens ont été appelés aux fonctions de commissaires de charité, et les pauvres ont trouvé en eux des amis pleins de chaleur pour leurs intérêts. On voit des jeunes gens qui visitent les hôpitaux de Paris, s'asseoir au chevet du lit du malade , et leur faire des lectures édifiantes. On voit des jeunes gens visiter l'Hôtel-Dieu de Lyon , et y rendre un genre de soins qui exige le sacrifice de quelques répugnances.

Une estimable réunion de jeunes gens que nous nous plaisons à citer de nouveau, s'occupe depuis trois ans, à Paris, de placer en apprentissage des orplielins, et ne donne pas moins de soins à leur éducation morale qu'à leur établissement industriel. 11 n'est rien de bon qu'on ne puisse attendre de la générosité de cet ùge, de l'enthousiasme qui lui est propre! Qu'une voix s'élève, une voix qui lui soit connue, et lui dise : » Venez, vous qui » êtes pour nous l'objet de tant d'affections, la source « de tant d'espérances , vous qu'on vit disputer avec » tant d'ardeur les palmes académiques, tressaillir en » recevant les témoignages de la satisfaction de vos » guides, et les encouragemens de vos familles j vous, » dont le jeune cœur palpitait naguère, lorsque, dans » le cours de vos études, on vous offrait l'imao-e des » belles actions; qui, dans vos essais littéraires, vous » félicitiez de trouver l'occasion d'exprimer les plus no- » blés sentlmens; vous dont l'àme encore neuve et pure » est avide des émotions généreuses, venez, nous vous B offrons des joies célestes, des jouissances inépuisa- » blés, une gloire d'autant plus vraie qu'elle est exempte » des séductions de la vanité! Vous qui êtes heureux , >« à qui tout sourit dans le monde et dans la nature, » venez apprendre à compatir, à soulager! venez, » soyez nos fils de prédilection , les amis du malheur , « les aides de ceux que vous vénérez, les précurseurs » de la bienfixisance ! venez amasser pour le reste de vo- » tre vie, des trésors que la fortune ne pourra vous » enlever! il vous est ouvert le sanctuaire où la charité ré- » sidepour consoler les misères humaines; venez luipor- » ter l'offrande de vos plus beaux jours ! venez, soyez avec » nous, secondez-nous, commencez à recevoir d'avance

'« notrehéritage, disposez-vous à faire un jour mieux que » nous, et que le ciel , pour prix devos efforts, vous « donne un jour aussi des fils qui vous ressemblent ! » Que dis-je? ce n'est pas seulement dans le cœur des jeunes gens qu'a retenti la voix de l'infortune implorant la pitié; ce n'est pas seulement de la main des jeunes gens qu'elle a reç-u un généreux appui : le génie de la charité a élevé de jeunes filles, encore inexpérimentées, étrangères au monde, à la dignité de ce beau ministère qui adopte et soulage les mallieureux. Peut-on voir sans admiration près de deux mille demoiselles mettre en commun, à Paris, leurs petites épargnes de trente centimes par mois, adopter déjeunes filles pauvres qu'elles placent en apprentissage, auxquelles elles fournissent des trousseaux , que chacune d'elles a droit de présenter, qu'elles visitent elles-mêmes (i)? Peut-on voir sans un pi'ofond attendrissement une autre réunion fort nombreuse de demoiselles , former aussi par leurs souscriptions , sous les yeux , sous la direction , et avec l'aide de leurs parens , un fonds annuel pour procurer des vêtemens et des couvertures aux pauvres vieillards, aller, conduites par leurs mères, auprès de ces infortunés, rendre compte ensuite de la situation où elles les ont trouvés, exposer leurs besoins et se charger d'en faire disparaître la cause (2)? Touchantes prémices qui

(1) La société des jeunes économes. L'exemple semble avoir été donné par la ville de Lyou , où une société de ce genre comprend à peu près toutes les jeunes demoiselles do la ville.

(2) Société des enjans en faveur des vieUlards. Une dame vénérable , modèle vivant de la charité activé , éclairée , indulfjente , a essentiellement contribué à cette intéressante création dont nous ne connaissons aucun autre exemple.

promettent une longue carrière de l)onnes actions ! touchant hommage offert à ceux qui , prêts à quitter la vie, en ont subi les épreuves, par des cœurs qui s'ouvrent à toutes les affections, et qui, sans avoir encore expérimenté le malheur, savent déjà si bien y compatir ! On dirait une couronne de fleurs déposée sur l'autel de la Bienfaisance. C'est ainsi que ce sentiment sacré rapproche tous les âges comme toutes les conditions, et tend à ne former qu'une seule chaîne de l'humanité tout en, tière (1).

Méditons ces exemples; ils nous enseignent jusqu'où nous découvrirons d'aimables candidats pour les fonctions de visitews du pauvre.

(1) Dans la belle et intéressante institution de M. Morin à Fontenay-aux -Roses , tous les élèves mettent en commun les jjctites aumônes qu'ils prélèvent sur l'argent qui leur est donné pour leurs menus plaisirs : un bureau de charité composé des élèves qui ont eu la meilleure conduite , emploie et distribue , en nature , sous la direction de M. le curé et des chefs de la maison , le montant de ces secours , et est admis à l'honneur d'accompagner M. le curé dans ses visites aux pauvres indigens ainsi secourus. Ces fonctions sont accordées comme la plus précieuse récompense.

Une institution semblable existe dans la belle école d'enseignement mutuel établie à Mirecourt ( département des Vosges ) , par l'autorité municipale , et dirigée actuellement par M. Pcrney.

36o LE VISITEUR

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