‹ Le vitalisme et l'animisme de StahlChapitre 11 sur 16 · POLÉMIQUE DE STAHL ET DE LEIBNITZ · texte numérisé non relu

POLÉMIQUE DE STAHL ET DE LEIBNITZ

L’hypothèse de l'/iarmonie préétablie, point de départ vicieux de la critique de Leibnitz. Fausseté de ses accusations. Stahl déclaré matérialiste par ses historiens sur la foi de Leibnitz. Réponses victorieuses de Stahl. Animisme de Leibnitz.

Le premier accusateur, c’est Leibnitz, et, sur la foi de Leibnitz, comme sur la parole du maître, Stahl a été souvent, sans plus ample information, déclaré matérialiste : « il a longtemps caché son matérialisme sous » ses phrases embarrassées, mais poussé par les objec- » lions de Leibnitz, il le reconnaît enfin. » Voilà ce que disent en commun et M. Madin et M. Lasègue, et beaucoup d’autres critiques encore (1).

On peut se demander tout d’abord pourquoi Stahl aurait si bien caché son matérialisme pendant plus de trente années et dans une multitude d’ouvrages. Dans quel intérêt? Pourquoi ce soupçon? Suflit-il que Leibnitz accuse pour que Stahl soit condamné? Il faut entendre au moins l’accusateur et l’accusé : l’accusé, pour voir s’il n’a rien à dire pour sa défense; l’accusateur, pour savoir sur quoi il fonde son accusation, quels arguments il fait valoir et quelle condamnation il ré-

(1) Voy. Dict. des sc. médicales, article Stahlianisme, p. 408 ; Biographie de Michaud, art. Stahl; Lasègue, Thèse pour le doctorat en médecine, p. 22.

120 l'OLfiMlQliE DE STAHl.

clame. Or il est facile de prouver que ni accusé ni accusateur n’ont été suffisamment entendus.

Pour éclaircir convenablement la question, il faut distinguer les accusations que porte Leibnitz contre la doctrine de Stabl, renfermée dans la Théorie médicale, et celles qu’il formule après coup contre les Réponses de Stahl à ses premières objections.

Le mot de matérialisme n’est prononcé qu’une seule fois par Leibnitz dans les premières remarques que lui suggère la lecture de la l'héone. Et il faut convenir que jamais accusation ne porta plus à faux et ne manqua plus d’à-propos. Encore, Leibnitz est-il si loin, dans cette première partie de sa polémique, de voir en Stahl un matérialiste, qu’il n’énonce cette accusation que comme une crainte d’un danger lointain, et qu’il en considère l’objet comme une contradiction toute particulière à l’ensemble et au sens général de la doctrine. Il a peur qu’on ne puisse tirer quelque conséquence, voisine du matérialisme, d’une assertion très-spéciale et très-accessoire dans 1e système de Stahl; et il s’empresse d’atténuer aussitôt et même de repousser cette crainte, en reconnaissant que Stahl est aussi éloigné que possible de faire l’âme matérielle.

Quoi qu’il en soit, ce n’est point certainement pour condamner un matérialisme tout au moins fort douteux, caché dans les replis d’une doctrine médicale, que Leibnitz a pris, peu de temps avant de mourir, la plume contre Stahl. Il faut à Leibnitz et d’illustres adversaires et surtout de graves raisons pour entrer en lutte avec eux.

ET DE LEIBNITZ

En effetj dans la polémique qu’il engage contre Stahl, il y va pour lui d’un intérêt bien plus grand. C’est l’animisme tout entier, le principe même de l’animisme, qui éveille et arme Leibnitz, parce que ce principe est essentiellement contraire à son hypothèse la plus chère, à Y harmonie préétablie.

La Théorie médicale de Stahl fut publiée pour la première fois en 1707. Environ deux ans après, en 1709, l’ouvrage arrive aux mains de Leibnitz, qui en prend occasion de concevoir et d’écrire quelques doutes ou remarques sur la Théorie. Il communique ses remarques à un personnage d’une illustre maison, afin qu’elles soient communiquées à son tour à Stahl. Celui-ci comprendra que sa Théorie porte préjudice à la théologie naturelle et révélée, et, sur un tel avertis.sement, reconnaîtra certainement son erreur. Dans cet espoir, Leibnitz demande une réponse écrite; Stahl croit devoir à la célébrité de Leibnitz de satisfaire à ce désir et surtout à celui de ce même illustre personnage qui sert d’intermédiaire entre les deux philosophes, qui semble même les exciter dans une lutte peut-être provoquée par lui, qui a honoré Stahl d’une faveur singulière, lui a rendu de bons offices ou même confié quelque importante fonction (1). Stahl emploie dix ou douze jours à composer une première réponse; il l’écrit de sa propre main, ce qu’il n’a pas coutume de faire, et cependant avec dégoût, tant sa théorie lui semble évidente et les remarques de Leibnitz vagues ou erronées (2).

(1) Negotium oliosum, préface, p. i, n, v.

(2) /bid., ibid.

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Quel est ce personnage d’une illustre maison^ protecteur de Stahl et sans doute aussi de Leibnitz? Ce n’est point Fr. Hoffmann, bien qu’il ait fait appeler StahT par son crédit à la nouvelle Université de Halle. Hoffmann est déjà à cette époque le rival heureux, l'ennemi de Stahl et l’ami de Leibnitz dont il partage les doctrines mécaniques; Hoffmann d’ailleurs est un trop petit personnage. Il n’est pas probable que ce soit Frédéric I" lui-mérae, le premier roi de Prusse, bien qu’il soit le fondateur de l’Université de Halle et de la Société royale de Berlin dont Leibnitz fut le premier président. Il est surtout impossible que ce soit son fils, le soldat Frédéric-Guillaume, bien qu’il ait plus tard choisi Stahl pour son médecin. Cet illustre personnage ne doit être qu’un Mécène et non point un Auguste, tout au plus un petit prince allemand, mais non pas un grand roi. Peut-être est-ce le duc de Saxe-Weimar dont Stahl avait aussi été le médecin (1).

Quoi qu’il en soit, les réponses de Stahl suivent la même voie que les renjarques de Leibnitz. Plus d’un an s’écoule, et Stahl croit pouvoir appliquer le proverbe : Qui ne dit mot consent, lorsque de nouvelles Exceptions lui sont transmises (2). Il répond à ces Exceptions, comme il a fait aux premières remarques, et environ une année après, quelques amis et les fauteurs

(1) On ne trouve aucun éclaircissement sur cette polémique dans la Vie de Leibnitz par Guhrauer, qui se contente de la mentionner, t. 11, p. 201. Breslau, 1846.

(2) Negol. olios., préf., p. in, p. 134.

ET DE LEIENITZ.

de cette polémique l’engagent à faire connaître au public tout ce débat. Stahl parait avoir mis la main à cet ouvrage, en en réunissant les différentes parties, avant la mort de Leibnitz. Il ne fut cependant publié qu’en 1720 à Halle sous ce titre :

Negotium OTiosuM, seu SKIAMAXIA adversus positiones aliquas fundamentales Theoriæ veræ medicæ a viro qmdam celeberrimo intentata, sed armis conversis eiurvata.

Certes, un pareil titre n’était guère propre à attirer les lecteurs ; cette chose oiseuse, ce combat contre une ombre, leur promettait de perdre leur temps sans profit à lire cet ouvrage, comme Stahl disait avoir perdu le sien à le composer. C’est pour cela, peut-être, que le vrai sens de la pensée de Stahl a été méconnu et qu’on l’accuse si souvent de matérialisme, sur la foi de Leibnitz. Cette discussion est au contraire des plus intéressantes et révèle bien mieux que la Théorie elle-même, sinon la doctrine physiologique, du moins la doctrine philosophique de Stahl.

Le Negotium otiomni est une œuvre sans art, sans composition, formée simplement de la juxtaposition des Remarques de Leibnitz, des Réponses de Stahl à ces remarques, des nouvelles Exceptions de Leibnitz et des Répliques de Stahl à ces exceptions (1).

(1) Les Remarques et les Exeeplions de Leibnitz ont été publiées par Dutens, dans le second volume des œuvres complètes de Leibnitz, sous le titre général i'OEuvres médicales. Dutens indique dans sa table des matières comme la source où il les a puisées : la Theoria medica vera. Halæ, 1737, Ce n'est point cependant dans la Théorie

\2h POLÉMIQUE DE STAHL

Leibnitz n’est jamais désigné dans le cours de cet ouvrage, comme dans le titre, que par cette vague politesse, Dominus ou clarissimus anctor. Cependant il était d’autant phis facile de lever un anonyme assez transparent déjà, qu’en 1720 Leibnitz était mort depuis trois ans. C’est pour cela qu’il faut penser que le Negotium otiosim fut composé manuscrit avant 1717, puisque dans Tilrs sanandi, publié dans la vieillesse de Stahl, il désigne Leibnitz autrement, par les mots de B. vir, Beatus vir.

Leibnitz voyait si bien, avant toute autre chose, dans la Théorie de Stahl une doctrine essentiellement contraire à la sienne, qu’il fait précéder ses Bemarques d’une courte mais substantielle exposition de son propre système de la monadologie et de l’harmonie préétablie. Stahl ne répond pas directement et séparément à cette préface des Bemarqves, il n’attaque ni ne réfute la doctrine de Leibnitz. Est-ce indifférence ou ignorance? Stahl ne connaissait de Leibnitz que le nom glorieux, avant les rapports toujours indirects créés entre ces deux hommes par la publication de la Théorie. Il n’avait jamais lu un seul ouvrage du philosophe. Trente ans auparavant, dans sa jeunesse, il avait tenté de connaître les idées de Leibnitz sur la théorie

de Stahl où ces remarques ne se trouvent pas, que Dutens a pu les rencontrer, mais seulement dans le Negotium otiosum, dont un caprice de relieur avait pu augmenter un exemplaire de la Théorie. En tout cas, ce n’est point en 1737, mais en 1720, qu’elles ont été publiées par Stahl lui-mérae.

ET DE LEIBNITZ

du mouvement abstrait, mais, n’y ayant pu rien comprendre, il avait fermé le livre (1).

Stahl ne connaît donc de la monadologie et de l’harmonie préétablie que ce que Leibnitz lui-même lui en expose dans ses Remarques ; mais cela suffisait pour que Stahl vît dans ce double système, surtout dans la dernière hypothèse, des principes en tous points contraires aux siens, et qu’il eût le désir de les réfuter, d’en montrer l’invraisemblance et la fausseté, pour mieux faire ressortir la vérité de sa propre théorie.

Cependant Stahl aime mieux se renfermer dans la défense de sa doctrine qu’attaquer celle d’autrui. Et puis, dans l’impétuosité du premier mouvement, il avait bien, lui aussi, exprimé quelques doutes sur les principes leibniliens; mais on lui dit (probablement ce même illustre personnage) que Leibnitz n’aimait pas en général la contradiction, qu’il n’aimait pas qu’on s'attaquât à ses principes. Ne voulant pas être

(1) Kegot. olios., préf., p. vi. — Si, avant la polémique du Segolium oliosum, Stahl ne connaissait Leibnitz et ses travaux que par leur célébrité, Leibnitz connaissait aussi Stahl depuis longtemps de la même manière, et parait avoir suivi la carrière du jeune médecin avec un intérêt qui ferait croire qu’il pressentait dans le jeune homme un grand esprit et un réformateur. Il semble avoir demandé à l’un de ses amis des détails sur la vie de SlahT et des renseignements sur sa demeure pour engager avec lui un échange de lettres qui n’a jamais eu lieu et qui a été remplacé par la polémique hostile du Negotium otiosum (voy. Leibnitz, édit. Dutens, 35 epist. Placius Leibnitio, 1690).

gratuitement désagréable à Leibnitz, Stahl supprima ces observations préliminaires et ne répondit qu’aux Remarques (1).

C’était vraiment trop de complaisance. Il paraît même qu’on avait communiqué à Stahl des détails très-particuliers sur la susceptibilité de Leibnitz; car, à la seconde remarque de celui-ci, Stahl avait d’abord répondu, toujours dans l’impétuosité du premier mouvement, que c’était là un sophisme, xxne ignorantia elenchi : Leibnitz faisait dire à Stahl ce qu’il n’avait pas dit. Mais, ayant appris que cette accusation d’jÿnorantio elenchi était tout particulièrement désagréable à Leibnitz, Stahl la supprima (2).

Heureusement Stahl ne pourra pas toujours réprimer les élans de sa pensée ou en eflàcer la trace avec sa plume ; et dans le cours de la discussion, on trouvera çà et là les rôles intervertis, Stahl quittant la défensive, l’accusé se faisant juge, et l’harmonie préétablie battue en brèche à son tour par l’auteur de l’animisme.

Quel est le point en discussion entre Stahl et Leibnitz? Il est bien simple et bien clair en lui-méme, mais il est légèrement obscurci et embrouillé dans les objections de détail que Leibnitz fait à Stahl et dans les réponses diffuses de celui-ci. Cependant il s’éclaircit et se révèle plus distinctement dans les dernières Exceptions, particulièrement dans la xxi' et la xxviii*.

(1) JVeflfot. olios., p. d9, 20.

(2) Ibid., p. Zi.

ET bE LEIBNITZ.

C’est une question de vie ou de mort pour l’hypothèse de l’un ou de l’autre.

L’âme est-elle le principe des fonctions organiques et de tous les mouvements qui s’accomplissent dans le corps? Oui, dit Stahl ; non, dit Leibnitz.

11 importe déjà de remarquer combien la question, ainsi posée, est avantageuse pour Leibnitz et défavorable à Stahl. A considérer ainsi les choses absolument, Leibnitz semble avoir raison contre son adversaire. Mais il en est ici comme de l'issue d’un procès, comme du sort d’un accusé qui peut être acquitté ou condamné unanimement par un jury, suivant que les juges posent d’une manière ou d’une autre les questions il résoudre. Si l’on examine en effet, non plus la simple réponse de Leibnitz, mais son plaidoyer et les considérants de son jugement, Stahl a beau jeu contre sa partie, et, s’il n’a pas raison absolument, raison contre la vérité, il a raison du moins contre l’hypothèse leibnitienne.

Les arguments dont sc sert Leibnitz pour réfuter la doctrine de Stahl sont des arguments, non pas ad hominem, mais qu’on pourrait appeler au contraire ex humine. Nous pourrions condamner Stahl avant d’avoir écouté Leibnitz; mais, son plaidoyer entendu, c’est Leibnitz que nous condamnerons.

L’âme ne forme pas le corps, elle ne le conserve pas, dit Leibnitz. Mais pourquoi? Parce que les corps organisés, le sont de toute éternité; ils sont préorganisés et SC développent ensuite mécaniquement. L’âme n’est pas le principe immédiat des fonctions organi-

ques, dit- il encore, parce qu’elle n’est pas même la cause directe des mouvements volontaires : Tâme ne peut pas plus agir sur le corps que le corps sur l’âme ; elle n’agit pas plus sur l’estomac que sur les membres. Le commerce de l’Ame et du corps ne consiste pas dans un échange d’actions réciproques, mais dans une simple harmonie préétablie dès la création.

Tels sont les arguments de Leibnitz. S’il s’attaque à Stahl, ce n’est pas qu’il voie dans son système une erreur plus grande que l’opinion vulgaire qui attribue à l’âme la direction des mouvements volontaires et lui enlève l’administration des fonctions vitales, mais il y trouve, comme dans toute doctrine où est admise la communication des substances, un principe contraire à son harmonie préétablie. C’est à cela seul qu’il est sensible, c’est à ce point de vue qu’il juge toutes choses. Ce qu’il prétend réfuter dans l’animisme, c’est ce principe général, que l’âme agit sur le corps, c’est-à-dire une incontestable vérité ; et ce qu’il faudrait réfuter, c’est cette prétention singulière, que l’âme dirige aussi bien en général les fonctions organiques que les mouvements volontaires. Or, comment Leibnitz pourrait-il combattre victorieusement cette partie de la doctrine de Stahl, lorsqu’il nie l’influence même volontaire et réfléchie de l’âme sur les mouvements musculaires? Il lui faudrait commencer par renier son propre système, et c’est ce système qu’il veut défendre. Leibnitz s’est désarmé à l'avance contre Stahl; bien plus, il prête à son adversaire des armes redoutables, car il ne serait pas diflicile de montrer que l’impossibilité de toute ac-

ET 1)E LEIBNITZ

tion réciproque de Tâme et du corps mise à part, Leibnilz est animiste, Leibnitz est stahlien.

Comment Leibnitz définit-il le corps vivant et organisé? Le corps organisé est celui qui, composé d’une agrégation de monades nues, est dominé par une âme ou monade supérieure ; il est animal, si cette monade est sensitive, homme, si elle est raisonnable. Les âmes sont donc les principes de vie (1).

« Je réponds d’abord que je n’attribue point un prin- » cipe d’activité à la matière nue ou première, qui est » purement passive et ne consiste que dans l’antitypie et » l’étendue, mais au corps, c’est-à-dire à la matière » vêtue ou seconde, qui contient en outre une entélé- » chie primitive, ou principe actif. . . Je réponds en troi- » sième lieu : ce principe actif, cette entéléchie première » est réellement le principe de vie, doué aussi de la » faculté de percevoir (2). »

Si ce n’est point là le véritable animisme, en quoi cette doctrine de Leibnitz en diffère-t-elle? Le voici : cette âme du vivant, de l’animal ou de l’homme, est, pour Leibnitz, principe de vie par sa seule présence ; pour Slahl, elle l’est par son action efficace. Lequel des deux a raison? Slahl était condamné tout à l’heure, c’est Leibnitz qu’il faut condamner maintenant; il est convaincu d’animisme, et d’un animisme encore plus erroné que celui de Stahl, puisqu’il y ajoute l’erreur manifeste de l’harmonie préétablie.

(t) Leibnitz, Considérations sur les principes de vie.

(2) Ibid., Lettres à Wagner, édit. Erdmann, p. é66.

rOLÉMIQl’E DE SÎAIlL

Slahl saura découvrir et signaler lui-même dans le cours de la discussion l’erreur de Leibnitz et l’analogie de cette hypothèse avec la sienne, un point excepté qui n’est dans celle de Leibnitz qu’une contradiction avec le principe de la monadologie et avec les faits, enfin les dangereuses conséquences de l’harmonie préétablie.

Les points vraiment importants de cette polémique ne sont pas nombreux, et toutes les critiques de Leibnitz aboutissent au même résultat, à la même accusation, tantôt timide, tantôt formelle, de matérialisme, adressée à la doctrine de Stahl. Elles ont toutes aussi le même principe, la même origine : l’âme de Stahl peut être, doit être, est corporelle, suivant les phases de la discussion, suivant le degré d’irritation auquel la réponse de Stahl a porté la susceptibilité du philosophe, par cet unique motif, que l’âme en agissant directement et eflicacenient sur le corps, de quelque façon que ce soit, pour imprimer aux muscles un mouvement volontaire ou pour faire digérçr l’estomac, se mêle avec le corps, entre dans l’étendue, se répand, se divise, s’identifie avec la substance corporelle, en un mot, devient matérielle. Cette crainte a toujours été celle de Leibnitz; c’est elle qui, les principes de la monadologie une fois établis, lui en a fait abandonner le sens véritable pour se jeter dans l’hypothèse de l’harmonie préétablie, et c’est l’horreur du panthéisme de Spinoza qui la lui a inspirée.

Stahl pourrait donc être bien réellement matérialiste, sans^que les arguments de Leibnitz parvinssent soit à le convaincre de cotte erreur, soit à la réfuter. Mais si

Di.

ET DE LEIBNITZ

Stahl proclame hautement et à chaque page de chacun de ses écrits sa croyance à la spiritualité de l’ânie, si cette croyance est le fondement naturel et* nécessaire de tout son système, alors surtout il faudra d’autres arguments que ceux-là pour persuader à des lecteurs non prévenus que Stahl n’est en effet, malgré ses professions de foi si nombreuses et l’esprit général de sa doctrine, qu’un matérialiste déguisé.

La première et même la plus solide objection que Leibnitz adresse à Stahl ne porte point sur l’ensemble ni sur le point capital de sa doctrine, mais seulement sur une affirmation très-particulière et qui n’est point d’ailleurs une conséquence nécessaire de l’animisme.

a L’auteur ajoute, dit Leibnitz, que toute la destina- » tion de l’àme humaine consiste seulement en ceci, » qu’elle s’occupe désaffections des choses corporelles, » comme de sa lin véritable, unique et universelle. Bien » que je croie qu’aucune pensée de l’esprit n’est jamais » détachée des sens, au point que rien de corporel ne » lui réponde, et que nous n’avons aucune pensée com- » plète qui ne soit accompagnée d'images corporelles, » et même (ce qui est bien plus) qu’aucune âme n’est » jamais absolument séparée de tout corps organi- » que, cependant je crois que l’esprit est plus étroi» » tement uni à Dieu qu’aux corps, qu’il est moins » destiné à connaître seulement les choses extérieures » et par conséquent les corps qui s’y trouvent ren- » fermés, qu’à se connaître lui-même, et, par tous ces » êtres, leur auteur (1).»

(1) Negol, olios., animadvei sio IV, p. 10.

Cette première remarque de Leibnitz n’est pas bien méchante, et au fond elle est juste, car Stabl dit en effet, quelque chose de semblable dans sa Théorie, et y garde le silence sur la connaissance que l’àme peut avoir d’elle-même et de Dieu.

C’est aussi ce passage qui a particulièrement frappé M. Lasègue et lui fait dire : « C’est bien là la spiritualité » de l’àme et l’activité essentielle préposées à la ma- » tière, mais est-ce là le spiritualisme (1)?» M. Lasègue parle ainsi, parce qu’il lui semble que la construction et la conservation du corps sont le but et la cause finale de l’existence et des actions de l’âme dans la théorie de Stahl.

11 est certain que le spiritualisme de Stahl n’est pas celui de Descaries et des psychologues qui séparent les fonctions organiques de la pensée et de la volonté pour les attribuer à un autre principe ; mais il n’est pas vrai que la construction et la conservation du corps soient le but unique et la cause finale de l’âme humaine; c’est elle au contraire qui est la cause finale du corps et des organes qu’elle ne se construit que pour ses usages.

Stahl professe encore, il est vrai, cette opinion, que les pensées complètes et parfaites de l’esprit sont toujours accompagnées de l'imagination de quelque chose corporelle. Mais cette affirmation n’est guère différente de la propre opinion de Leibnitz, et elle n’est pas aussi absolue que celui-ci l’a faite. Stahl réclame avec raison

(i) Lasègue, thèse, p. â6.

Dioitizod b Ç jQC I C

ET DE LElltMTZ.

contre cette interprétation générale et exclusive de ses paroles : « Où donc ai-je parlé, dit-il, de la destination » de l’âme (1)? J’ai dit que le caractère et la destination » de l’àme, telle que nous la savons, autant que nous » la savons et la pouvons savoir, a pour objet les alTec-

» tions des choses corporelles Or, savoir, c’est con-

» naître par les causes, connaître parfaitement, et, » d’une telle science, nous ne connaissons de l’âme que » ce que j’ai dit (2). »

Nous savons de science certaine que l’âme a des idées claires et parfaites, quand elle se représente et imagine les corps et leurs affections. Voilà ce que Stahl affirme; pour le reste, il ne peut rien avancer aussi positivement, parce qu’il ne connaît pas aussi distinctement ce que l’âme fait, peut faire ou fera. Mais il ne nie rien non plus. D’ailleurs, exposant une théorie toute physiologique, il n’a pointa traiter de la connaissance que l’âme peut avoir d’elle-même, ni de la connaissance de Dieu. « Dire ceci de cela, ce n’est pas nier

» cela de cela Je parle de physique et non de mo-

» raie, de ce que l’âme peut savoir de science certaine » touchant son corps et non d’autre chose ; je n’ai pas » besoin d’en prévenir (3). »

Ce n’est donc pas à dire que l’àme ne puisse rien concevoir sans le secours des images. Au contraire, la distinction du Xéyo{ et du Xoyt^fiôç, à laquelle il faut tou-

(1) Negol. otios., p. lAô.

(2) Ibid., p. 36, 37.

(3) Ibid., p. 142, 143.

jours se reporter, prouve qu’elle peut concevoir vaguement et généralement, il est vrai, sans imagination ou fantaisie corporelle (1).

Et quand Leibnitz s’étonne de ce que Stahl fait l’objet de la raison figurable (2), Stahl s’explique ainsi : «Quant )) à cet étonnement de ce que j’ai dit que la raison a M pour objet des choses corporelles et figurables, je ne » le comprends pas. J’ai toujours distingué )o/o; et » ).c.yi(7pô;, agnoscere et cognoscere, savoir et connaître. » Bien des choses sont vraies pour le )6yoç, Vugnitio, » qui ne sont pas claires pour le Uytigo;, cognilio, ra- » tiocinatio, parce que celui-ci a besoin de pouvoir iina- » giner et décrire son objet. Je n’ai pas pu dire, n.éme » en rêve, que rien n’est vrai des choses que conçoit le » Xiyo;, ratio, agnitio, sans fantaisie. Mais la véritable, » sérieuse et réelle connaissance s’applique aux choses » corporelles et figurables, et, comme disent les Fran- » çais, je ne m’eu dédirai pas (3). »

En effet, dans la doctrine de Stahl, il est un grand nombre de connaissances que l’Ame doit au Xiyo-,, par exemple, toute la science de la configuration générale et des moindres parties du corps organique, de scs fonctions, de la manière dont il faut les diriger, des remèdes naturels qu’il faut opposer à la maladie, toutes les idées du bien et du mal, de l’agréable et de son contraire, et beaucoup d’antres du même genre. Ces

(1) Negot. otios., p. 1*5.

(2) tbid., p. 180.

(3) tbid., p. 205.

ET D£ LEIBNITZ

connaissances naturelles ne sont pas les plus claires et les plus parfaites, mais ce sont les plus sûres et les plus nécessaires, et cependant elles ne tombent pas sous la puissance de l’imagination. C’est lorsque l’ûme %eut embrasser par le raisonnement, Uytofiot, ce que peut concevoir la seule raison, X6yo;, c’est lorsqu’elle veut se représenter sous une figure ce qui ne peut qu’être pensé simplement, c’est alors que l’âme se trompe et que ses erreurs sont souvent funestes à la santé du corps, qu’elle est chargée d’entretenir par la seule puissance du Xôyo;.

Ce n’est pas à dire non plus que l’àme ne puisse parvenir à la connaissance de Dieu ni d’elle-même. Il ne s’agit dans la Théot ie que des rapports de l’âme avec son corps et non pas de Dieu, non plus que de la destinée future de l’âme. Stahl n’est point obligé d’expliquer hors de propos l’essence ou la destinée de fâmo humaine et de donner des preuves de l’existence de Dieu. Cependant il ne doute pas que l’âme puisse atteindre à cette connaissance de Dieu; mais ce sera surtout par la considération « des mouvements des corps » qu’elle est capable de percevoir, qu’elle parviendra à » connaître Dieu, cause première, principale, unique de » tous les mouvements et de leur direction. Si cette » cause cessait d’être, tous les mouvements et tous les » corps cesseraient d’exister; c’est pourquoi l’âme peut H connaître la dignité et le pouvoir de ce Dieu » unique (1). »

(l) Kegnt. otios., p. 37, 38.

L'àme ne se fait paspour cela « un concept clairet ferme )) de l’essence et de la puissance de Dieu sans le secours » de la foi.... Et encore toutes lésâmes ne peuvent-elles » atteindre jusque-là. La plupart neconnai.ssentDieuque » par tradition ; et cela, parce qu’en cette vie terrestre, » rame est attachée aux affections corporelles (1).

» L’âme ne connaît également son essence, son pa.ssé, » son avenir, que par la foi et non par elle-même (2). »

Il y a de la confusion, de l’erreur, de la contradiction même dans ces réponses de Stahl, cela est incontestable ; mais si, poussé à fond par Leibnitz et contraint à se prononcer sur des questions de métaphysique tout à fait étrangères à ses études habituelles et à la nature de son esprit, Stahl ne se montre ni métaphysicien trèsprofond, ni très-conséquent rationaliste, il serait bien injuste de l’accuser pour cela d’athéisme ou de matérialisme. S’il a plus souvent recours, dans ces questions toutes nouvelles pour lui, à la foi qu’à la raison, il ne faut pas oublier que, non-seulement il n’est pas métaphysicien, mais qu’il est piétiste. Enfin, si Leibnitz n’a rien trouvé dans la Théorie qui permette de croire que, selon Stahl, l’âme puisse s’élever à la connaissance de Dieu, il aurait rencontré cette pensée clairement énoncée ailleurs dans un passage déjà cité du traité sur la Différence du mécanisme et de I organisme , où Stahl, non-seulement voit une preuve de l’excellence de la raison et de l’âme sur les organes et leur.s fonctions dans la

(1) Negol. otios., p. 37, 38.

(2) Ibid.

ET DE LEIBNITZ

puissance qu’a l’esprit de s’élever jusqu’à la connaissance de Dieu créateur, mais encore proclame cet acte de la pensée qui s’élève à Dieu, le plus grand et le plus beau que l’on puisse trouver au monde (1).

Avec Stahl, bien moins encore qu’avec tout autre philosophe, il ne faut jamais presser la lettre parce qu’elle est obscure; il faut consulter plutôt l’esprit général qui éclaire tout son système. Leibnitz s’est trop souvent attaché à la lettre et quelquefois sciemment, comme nous en trouverons des exemples manifestes.

Parfois cependant Leibnitz touche plus sérieusement à la doctrine de Stahl; il en attaque le point principal, mais il est destiné à avoir la main malheureuse, et il se heurte chaque fois contre l’erreur de son propre système qui lui rend impossible la critique de celui de Stahl. Il ne veut pas que l’âme puisse imprimer au corps le moindre mouvement, et quand Stahl, en se défendant, lui objecte que son harmonie préétablie n’est qu’une hypothèse invraisemblable, contredite par l’expérience et même contradictoire, Leibnitz alors, comme Stahl en avait été prévenu, se fâche et lance son anathème, son accusation de matérialisme qu’il laisse toujours suspendue sur la tête de Stahl. Stahl est matérialiste ; pourquoi ? Parce qu’il prétend que l’âme entretient avec le corps un commerce direct, qu’elle est capable de mouvoir les organes.

Telle est la marche uniforme de la discussion qui roule toujours dans le même cercle. Les premières re-

(1) Disq. de m. et org., p. 3A.

marques Uu Leibnitz sont bienveillantes, inoffeiisives; Stahl répond, se défend, attaque Leibnitz b son tour, et celui-ci, dans ses Excefitioni, change aussitôt de langage. L’auteur de la Théorie était simplement dans l’erreur; mais du moment qu’il résiste et se permet de critiquer l’harmonie préétablie, l’auteur des Réponses fait l’àme corporelle et mortelle, il attaque la théologie naturelle et révélée.

« Si l’àme, dit Leibnitz, avait assez de pouvoir sur » la machine pour lui commander quelque chose qu’elle » ne dût pas faire spontanément, il n’y aurait plus de » raison pour qu’elle ne pût lui commander quoi que >• ce fût, parce qu’il n’y a aucune proportion entre Tâmc » et le corps, et qu’on ne peut trouver aucune raison M pour que la puissance de l’âme soit renfermée dans » des limites déterminées. Par exemple, si c’était la » force de l’àme qui nous fit sauter, il n’y aurait pas » de raison pour que nous ne pussions atteindre en » sautant une hauteur si grande qu’elle fût; le corps ne » pourrait en aucune sorte faire obstacle à l’âme, et la » nature (c’est-à-dire l’àme, selon l’illustre auteur) se- » rait dès lors le plus etticace guérisseur de tous les I) maux et ne manquerait jamais son but (1). »

11 faut convenir que l’objection est singulière; et, si tel est le principe dont la négation équivaut au matérialisme, on peut faire bon marché des accusations de Leibnitz, au lieu de les accepter sans contestation et de les répéter sans contrôle.

(1) Negot. olios., animadv. XII, jl. 18.

ET Ufi LCIBMTZ.

Stahl est fort sur ce terrain, car il a la raison pour lui et il fait valoir son bon droit. 11 comprend (jue c’est là le point capital de la discussion pour la doctrine de Leibnitz comme pour la sienne. Et d’abord, il veut écarter quelques difficultés qui obscurcissent et embarrassent la principale question : « Si Tâme, dit-on, ac- » complissait elle-même tout ce qui se fait dans le corps » en lui imprimant le mouvenaent, il s’ensuivrait qu’elle » pourrait sur le corps quelque chose que ce fût, à la- » quelle le corps ne serait en aucune façon disposé; » et cela, parce qu’il n’y a aucune proportion entre )» l’Ame et le corps (1). Mais premièrement, l’énergie » de l’âme sur son corps consiste dans la puissance de » mouvoir; or, comme le mouvement a un rapport » avec le mobile, en tant que mobile, on ne peut tirer » cette conséquence que l’àme pourrait mouvoir le » corps dans une autre proportion que celle où le corps » est capable du mouvement. L’énergie de l’âme et U l’âme elle-même sont-elles donc infinies? De plus, » aucun agent fini ne peut agir sur un patient au delà » des limites de la puissance de réceptivité de ce pa- » tient (2).»

D’ailleurs Leibnitz affirme, sans apporter aucune preuve, qu’il n’y a pas de proportion entre l’âme et le corps; or, cela est faux, et voici tes raisons que Stahl en donne : «La condition essentielle de l’âme est d’être » finie; elle a donc une commune proportion avec le

(1) Kegol. otios., p. 82.

(2) Ibid., p. 82,83.

» corps (également ûni). La condition essentielle de » l’âme est d’être (à un certain moment et pour un cer- » tain temps du moins) dans le corps. Cette société sup- » pose la proportion (t). »

Il ne faut donc pas dire « qu’on ne peut trouver au- » cune raison pour que le pouvoir de l’âme soit renfermé

» dans des limites déterminées Ces raisons sont évi-

» dentes : l’âme est un être fini, elle est occupée, elle » agit dans un autre être déterminé, donc elle n’a pas » dù recevoir des forces indéterminées (2). »

Ces difficultés toutefois ne sont que secondaires; Leibnitz soutient deux choses autrementgraves : « 1“ Que » le mouvement doit être attribué en propre à la ma- » chine corporelle ; 2“ parce que l’âme est inhabile à » produire un tel effet, c’est-à-dire parce qu’elle est in- » cable de l’énergie motrice (3). »

A la première proposition Stahl se contente d’opposer l’expérience qui ne nous montre en aucune façon que les corps aient en eux une force propre et spontanée : on ne peut refuser à Dieu la puissance d’avoir ainsi fait les corps ; mais il ne s’agit pas tant de savoir ce que Dieu a pu que ce qu’il a voulu (à).

Au grand argument par lequel Leibnitz accorde au corps le mouvement spontané et refuse à l’âme la faculté motrice, parce que l’âme, surtout l’âme raisonnable, est incapable de cet acte moteur, Stahl répond :

(1) Negol. olios., p. 83, 84.

(2) Ibid., p. 84, 85.

(3) Ibid., p. 82.

(4) Ibid., p. 87 à 90.

ET DE LEIBNITZ

« Que l’âme ne puisse mouvoir le corps, je le nie, » parce que cette raison, que l’âme est immatérielle, J) vraie en elle-même, est mauvaise comme raison et » prouve bien plutôt le contraire. Je nie encore que )) l’ùme soit incapable de mouvoir, sous prétexte que » le mouvement est une affection du corps. Le mouve- » ment n’esl pas le corps, c’est un acte, une chose in- » corporelle qui présuppose une cause incorporelle. » L’âme incorporelle et le mouvement se conviennent » donc l’une à l’autre..., La puissance motrice appar- » tient à Tàme; Dieu la lui a donnée; le on est évident » et le Stôn est plus facile à concevoir que la multipli- » cation des êtres sans nécessité (dans la monado- » fogie). 11 est donc faux que le matériel et l’imma- » tériel ne puissent avoir rien de commun l’un avec » l’autre (f). »

Voilà Leibnitz, à son tour, serré de près, et son hypothèse favorite sérieusement attaquée. Après quelques remarques de détail sur la réponse de Stahl, il a enfin recours au grand moyen.

« Enfin, dit Leibnitz, la réponse en vient à nier que » l’âme soit immatérielle ; cela étant, tomberaient, je » l’avoue, tous les arguments par lesquels nous avons » montré que l’âme ne peut imprimer au corps un nou- » veau mouvement ni une nouvelle direction. Mais, » comme il s’ensuivrait que l’âme est vraiment corpo- » relie, il en résulterait, quoique par une fausse raison, » que tout se fait en réalité mécaniquement (contraire-

(1) Negot, otiox., p. 93 à 108.

i)2 PüLÊNlUtJE DE SfAUL

» ment à l’esprit de la réponse), c’est-à-dire par les lois » des mouvements (1). I)

Leibnitz est-il de bonne foi quand il parle ainsi ; n’est-ce pas là plutôt un de ces échappatoires dont il a souvent accusé ses contradicteurs ou ses devanciers d’user dans la détresse? Slahl a-t-il, en effet, nié dans sa réponse l’immatérialité de l’Ame? 11 a nié seulement cette proposition, ti que l’Ame n’a pas l’énergie » motrice, d et cette autre, « qu’il n’y a aucun com- » merce, aucune réciprocité d’action entre l’âmc et le >1 corps. »

Si c’est là nier l’immatérialité de l’Ame, il n’y aura de spiritualistes que Leibnitz, Malebranche et les quelques autres métaphysiciens qui nient la communication des substances.

Stahl a donc grandement raison de s’écrier avec une sorte d’indignation contenue : «Est-ce donc moi qui ai » nié que l’on pût, bien mieux, que l’on dût appeler B l’Ame immatérielle dans le sens intelligible de ce mot, » quoique je nie constamment que l’Ame puisse être » ainsi appelée dans le sens confus qu’on lui donne gé- « néralement (Malebranche et Leibnitz), quand on en- >» tend parce mol immatériel, quelque chose de négatif, » de contradictoire, d’absolument opposé à tous les at- » tributs du matériel, sans indiquer aucun caractère • H positif d’une telle immatérialité? Voilà pourquoi j’ai )) raison de faire remarquer l’abus de l’opposition qu’on » fait entre l’action et la pas.sion, dont la nature, cha-

(t) Negot. olios., p. 482.

RT fit: LËIBMTZ.

1 "iT

a cune prise à part, est sans doute contraire, mais qui » ont une corrélation évidente, un lien de réciprocité » essentiel... Si donc l’immatérialité, au sens confus et B vulgaire, exclut Tàmo de tout commerce avec le » corps, je nierai éternellement qu’en ce sens l’âme soit B immatérielle; mais je ne le nie pas, comme on m’ac- » cuse de le faire, selon tout autre sens(l). »

Stahl est donc bien véritablement, jusqu’à présent du moins, spiritualiste, mais il croit, avec le sens commun et le monde entier, (jue l’âme spirituelle n’en est pas moins capable de mouvoir le corps. C’est là le crjme que lie peut lui pardonner l’auteur de l’harmonie préétablie.

Un autre reproebe, moins grave en apparence, que Leibnitz fait à SUdil, mais qui touche de plus près peutêtre à la nature de l’àme, est celui-ci : « Je ne dirais B pas que toute action est un mouvement (c’est-à-dire B un mouvement local). Les actes internes de l’ânie 8 sont ceux d’une substance sans parties, pour ne rien B dire des actes immanents de Dieu (2). b

Si Stahl convient en effet que toutes les actions de l’âme sont des mouvements et des mouvements locaux, s’il convient surtout, comme Leibnitz le lui reproche encore, que le mouvement est l’àme elle-même, conservatrice du corps, le spiritualisme de Stahl courra plus de risques par cette simple assertion que par ce principe fondamental auquel cependant Leibnitz attache

(1) Negol. olios., p. 211.

(2) /frirf., aniinailv. XXII, 6, p. 11».

lli l'üLÉMlgiE DE isTAHL

une bien plus grande importance et une bien plus grave erreur : que Tâme possède et exerce la puissance de mouvoir le corps.

Mais Stahl explique sa pensée qui ne renferme pas tant de dangers. Par ces mots, mouvement et mouvement local, il entend généralement tout mouvement ou toute action qui fait passer une chose d’un état à un autre. En ce sens général, la pensée, le raisonnement, toute opération de l’esprit, est un mouvement (1). Stahl n’a surtout jamais confondu l’âme avec le mouvement.

€ Qu’est-ce qui peut mieux m’absoudre de cette accu- » sation que cette proposition qui est comme la base et » le fondenient de toute cette discussion? Car, dis-je,

» je reconnais et je déclare que l’âme est ce principe )) doué de la faculté de mouvoir, par cette raison que » le mouvement, son acte, son etîet, est, tout pesé,

» tout considéré, quelque chose d’incorporel, et par » cela même atteste clairement le caractère de sa cause » efficiente, également incorporelle. De plus, j’insiste )) sur toutes les autres actions de l’àme humaine qu’on » lui attribue unanimement, la pensée, l’intelligence, la » comparaison et la volonté qui se conforme à l’intel- » ligence, c’est-à-dire l’appétit de ce que l’intelligence a » jugé bon (soit d’un jugement vrai et complet, en vérité,

» soit d'un jugement précipité, incomplet, en opinion),

» lesquelles actions doivent être considérées comme M s’accomplissant généralement aussi par le mouve-

(1) Negol. olios., p. 112.

ET DE LEIBNITZ

iA5

» ment, c’est-à-dire par le passage d’une chose à une » autre (1). »

Cette idée générale du mouvement n’est autre que l’antique opinion d’Aristote, et Stahl cite môme ce mot de l’ancien philosophe, que la pensée est une promenade de râme, et cette définition, que tout passage de la puissance à l’acte est un mouvement (2).

Il semble que cette explication parut satisfaisante à Leibnitz, car il se contente de faire remarquer dans l’exception correspondant à la réponse de Stahl, qu'il aurait fallu dire changement et non mouvement [mutatio et non motus) (3). Stahl a donc échappé cette fois à l’accusation de matérialisme toujours suspendue sur sa tête dans les conclusions de Leibnitz. Mais l’occasion va se présenter de nouveau, plus belle que jamais, dans cette théorie de la sensation, déjà citée, où Leibnitz ne trouve d’abord qu’un simple sujet de crainte, dont se sont emparés les critiques de Stahl pour le proclamer définitivement matérialiste.

« Il est dit au môme endroit que la sensation n’est » autre chose que la réaction de subtils mouvements » externes contre les plus subtils mouvements institués » par l’àme dans le but direct de percevoir. Mais je » crains que l’âme ne soit ainsi rendue corporelle et » mortelle, et ne soit transformée en ce que d’autres » désignent par le nom d’esprits, c’est-à-dire d’esprits

(1) Negot. olios., p. 130.

(2) Ibid., p. 98.

(3) Ibid.,exceplio XXIII, p. 216.

LEMÜINE. 9

POLÉMIQUE DE STABL

B corporels, d’autant plus que l’illustre auteur nie » l’existence de semblables esprits, en tant que diffé- » rents de Tâme. C’est ainsi que Hobbes expliquait la » sensation par une réaction. Mais je crois l’illustre au- » tour tout à fait éloigné d’enlever à l’âme l’immaté- » rialité, puisqu’il regarde le mouvement comme une B chose incorporelle, et à plus forte raison l’âme, source » du mouvement (1). »

La crainte de Leibnitz est certainement mal fondée; elle ne lui est inspirée que par cette rencontre, ce commerce, cette lutte de l’âme et du corps, dont la sensation est une conséquence manifeste. On pourrait reprocher à Stahl d’avoir fait de la sensation une action volontaire de l’âme, mais non point de faire courir le moindre risque à la spiritualité ou à l’immortalité de celle-ci. Au moins la remarque de Leibnitz est-elle courtoise, et s’empresse-t-il de reconnaître que Stahl ne dit ni ne pense rien de ce qu’on pourrait conclure de sa théorie; tout au contraire, de l’aveu de Leibnitz, il fait partout profession de spiritualisme. C’est que Stahl n’a pas encore répondu. Leibnitz s’était flatté d’amener facilement Stahl à l’harmonie préétablie, en daignant illustrer sa Théorie de quelques annotations. La résistance de Stahl à laquelle il ne s’attendait pas l’irritera plus tard, et il ne s’en tiendra plus alors à une crainte vague et aussitôt dissipée que conçue.

« Cette crainte est-elle légitime, répond Stahl, je ne » m’en occuperai pas; ce que j’ai dit des caractères

(1) NegoU oiios.,animado. XXVIII, p. 18.

£T DE LEIBNITZ

» communs de l’âme et du corps montre évidemment » qu’elle n’est ni juste ni fondée. Je ne lui trouve sur- » tout aucun fondement, ni même aucun prétexte dans » le caractère de l’activité motrice (1). »

En effet, si l’âme est véritablement active, si elle est une force, une énergie, comme le veut Leibnitz, la con* séquence qu’il en faut tirer, c’est qu’elle est capable d’agir sur le corps ; cette action de l’âmo sur le corps découle de sa nature, loin de mettre en danger sa spiritualité. C’est le point faible de la doctrine de Leibnitz, de croire que l’âme, quoique douée d’une énergie propre et puissante, est incapable d’agir sur la matière; et, comme toutes ses accusations contre Stahl n’ont pas d’autre origine, elles sont destinées à l’avance à être repoussées victorieusement.

«Je suis, comme on finit très-bien par conclure, » aussi éloigné que possible d’attribuer à l’ame la ma- » térialilé ou la corporéité, c’est-à-dire une pure pas- » sivité, privée d’activité propre. Mais je ne le suis pas » du tout d’enlever à Tàme une immatérialité qui con- » sislerait dans une absolue négation de tous les carac- » tères qui conviennent à la matière. J’aftirme au con- » traire que l’àine a très-manifestement deux caractères » qui lui sont communs avec le corps : 1“ lu limitation » (non pas quant à l’étendue locale et absolue), mais » quant à son activité certainement finie; 2° une acti- » vite très-évidente, et qui n’est jamais plus manifeste » que quand elle s’applique au corps et par le corps...

(1) Negoi. olios., p. 119.

» Mais d’un autre côté, je n’attribue à l’âme aucune » immatérialité qui ne s’accorde avec cette activité » motrice (1). »

La pensée de Stahl est assez claire. Oui, l’âme est spirituelle, si l’on entend par là qu’elle diffère du corps, qu’elle lui est opposée par sa nature, qu’elle ne remplit aucun espace de sa substance, qu’on ne peut la concevoir sous aucune image ou figure , qu’elle a une énergie propre pour mouvoir le corps. Mais l’âme n’est pas spirituelle, si, pour qu’elle soit telle, il faut concevoir que cette différence, cette opposition de nature entre l’âme et le corps, empêche tout commerce de l’une avec l’autre, toute action de l’esprit sur la matière.

On comprend donc difficilement que Leibnitz ait pu, sans quelque mauvaise volonté ou sans un singulier aveuglement causé par le préjugé de sa propre doctrine, dire dans l’exception correspondant à la réponse de Stahl : « La réponse semble tantôt affirmer, tantôt » nier que l’âme est immatérielle. Mais dans ce passage, » l’auteur explique ainsi sa pensée : l’âme n’est pas im- » matérielle, parce qu’elle ne manque pas d’une acti- » vité propre. Mais cet argument prouve peu ; tout corps » en mouvement a une activité propre et n’est cepen- » dant pas immatériel, bien qu’il contienne quelque » chose d’immatériel, à savoir l’entéléchie primitive. » Or, comme il ressort de l’esprit de la réponse que » l’âme est divisible ou étendue et qu’elle peut mouvoir

( 1 ) Negot. otios., p. 121 .

ET DE LEIBNITZ. 149

» le corps et avoir ainsi Tantitypie ou la résistance, je ne » vois pas pourquoi, d'après la pensée de l’auteur,

» l’âme ne serait pas en réalité un corps, en sorte que,

» le nom changé, l’àme parait ainsi substituée aux es- » prits animaux, la différence entre elle et ceux-ci con- » sistant en je ne sais quoi d’indéterminable dont on » n’a aucun compte à tenir (1). »

II y a deux choses à distinguer dans cette instance de Leibnitz ; d’abord la répétition de la même accusation fondée sur le même motif ; l’âme de Stahl agit sur le corps, donc elle est corporelle; et puis l’allégation d’une raison toute différente et qui n’avait point encore été produite : Stahl fait l’âme étendue et divisible. Si cela est, la question prend une face nouvelle et un nouvel intérêt, et nous pourrons bien condamner Stahl désormais, sans accepter' toutefois les premiers considérants que Leibnitz a fait valoir.

(1) Negot. olios., exceptio XXIX, p. 221. — Au moment même où cct échange d’observations et de réponses avait lieu entre Leibnitz et Stahl et où celui-ci traitait si injustement la doctrine de son adversaire dans ses Remarques, il était plus juste envers lui dans ses lettres; car, en 1711, Leibnitz écrit à Kortholt: «Je voudrais savoir » ce que pense votre frère des doctrities nouvelles et, si je ne me » trompe, quelque peu superbes du célèbre médecin Stahl ; quoiqu'il » écrive d’une façon trop embarrassée et juge trop témérairement les » autres, et souvent méprise ce qu’il faudrait louer, cependant il me » parait avoir quelque chose de bon, surtout lorsqu’il serre de près » les observations. Au reste, il incline vers l’archce de Van Helmont, » quoique se servant d’autres termes. » (Leibnitz, édit. Dutens, Epist. 20 ad Sebast. KorthoUum, Hanov,, 8 décembre 1711.)

Quant à la répétition de la même accusation, Stahl semble enfin perdre patience ; « Comment lire sans » clégofit, dit-il, cet argument tant de fois répété de )) l’activité propre? » Et il demande à son tour si ce n’est pas plutôt Leibnitz qui tantôt aftirme et tantôt nie : a II s’appuie sur des bypotbèses incompréhensibles et » bien plus chimériques qu"î tout ce dont on peut m’ac- » cuser, par exemple, sur un mouvement qui n’existe » jamais, qui n’a pas de parties, parce qu’il n’a pas de » parties simultanées, qui non-seulement n’est pas ma- » tériel, mais qui n’est pas (1), sur des entéléchies qui, » bien qu’immatérielles, sont dans le corps et avec le )) corps. De toutes ces choses, j’en fais juge le premier » venu, peut-on dire ce qu’on dit de moi, qu’elles sem- » blent tantôt nier, tantôt aflirmer, ou ne doit-on pas » dire bien mieux et tout simplement que tantôt elles » affirment et tantôt elles nient (2)?» Stahl termine enfin, si l’on peut parler ainsi, par un véritable coup de boutoir ; « Ces nouvelles inventions, non-seulement ne » sont pas des fruits, mais ne sont pas frugales, et à » bien plus juste titre, on peut les servir à des mangeurs » de glands (3). »

Cependant Stahl fait-il l’ftme étendue et divisible, comme Leibnitz l’en accuse ? Si cela est, il faut du moins convenir que cela ne ressort pas de l’esprit général de sa réponse. C’est l’action de l’âme, c’est-à-dire le moult) Âlluaioii à la théorie de Leibnitz sur le mouvement abstrait.

(2) Negot. olios., p. 222.

(3) Ibid., p. 223.

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ET DE LEIBNITZ

vement qu^elle imprime à la matière, que Stahl fait divisible, et non l’àme elle-même, comme on le voit par ces mots : « Quant à ceci que l’àme, telle que je la D conçois, doit être en réalité corporelle, à cause de la » divisibilité de son action, etc. (1). » Leibnitz ne cite aucun texte, ne fait allusion à aucun passage, ni de la Théorie, ni des Réponses ; et d’où vient qu’il produit si lard cette nouvelle accusation? Il dit que l’àme de Stahl est étendue et divisible, parce qu’elle agit sur le corps étendu et divisible. Ce n’est qu’une manière de présenter sous une nouvelle forme la même accusation, que l’àme de Stahl est corporelle, parce qu’elle agit sur le corps ; elle n’a donc ni plus de valeur, ni plus de vérité qu’auparavant.

Il est cependant un passage, non pas des Réponses de Stahl, mais de la Théorie, avec lequel Leibnitz n’eût pas manqué de chanter victoire, s’il l’avait eu sous les yeux. Mais il n’a évidemment lu ou feuilleté de la Théorie que les premières pages ; c’est là que s’arrêtent ses doutes. Or, ce passage, très-éloigné du début de la Théorie que Leibnitz parait seul connaître, se cache dans le chapitre purement médical en apparence. De la génération. Stahl qui n’aime pas à imaginer ce qui peut être, et s’en tient rigoureusement d’habitude à ce qui est, ou du moins à ce qu’il croit être, se lance celte fois dans le champ de la conjecture; il ne serait donc pas étonnant qu’il s’y fourvoyât. Cependant on ne peut pas dire qu’il se soit bien fortement engagé dans l’erreur.

(1) NegoU otios., p. 222.

O Une question difficile est suivie de près par une se- « conde, par une troisième et toujours ainsi. Or, voici la » seconde : Si c’est Tûme qui doit construire le corps, » peut-elle être communiquée avec le sperme? Voici » la troisième : Et comment peut-elle être divisée?... » Pour ce qui regarde la division de l’àme, certaine- » ment on peut s’en faire une idée générale, car l’es- » sence de l’être, en tant qu’elle tombe sous les sens, » consiste surtout dans l’activité motrice ; or, le mou- » vement consiste dans une perpétuelle division numé- » rique, de sorte qu’aucun mouvement n’est en divers » temps le même que le mouvement de l’instant écoulé. n II n’y a aucun empêchement à transporter cette con- » sidération en un certain point au moteur lui- môme, 1 ) c’est-à-dire qu’il n’y a pas de répugnance à concevoir » que, comme le mouvement est une chose divisible, » le moteur lui-même puisse sembler aussi divisible. » Mais ne nous mêlons pas trop laborieusement de ces » questions stériles et vraiment oiseuses, puisqu’il nous » suffit d’avoir cité la vérité à posteriori? Que celui qui » a du loisir et point de dégoût, développe les commen- » taires qui existent sur la transmission des âmes ou » leur création à nouveau dans les individus (1). »

Voilà, dans les nombreux et volumineux ouvrages de Stahl, le .seul texte que pourraient invoquer ceux qui l’accusent d’avoir fait l’âme corporelle, étendue et divisible. Or, il est singulier qu’aucun de ceux-là ne le cite, et que tous se contentent de répéter que ce sont les

(1) Theoria med. vera. Phys., sect. IV, § 12, p. 374.

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objections de Leibnitz qui ont forcé Stabl à confesser son matérialisme.

Stabl n’a jamais confessé le matérialisme; au contraire, il a toujours et énergiquement protesté avec d’excellentes raisons contre cette imputation. Et ce texte, il est facile de le réduire à sa juste valeur. « On peut concevoir le mouvement divisible parce qu’il s’écoule dans la durée, se succède à lui-même et ne se ressemble jamais parfaitement. Peut-être aussi, dit Stabl, l’âme peut-elle être conçue comme divisible, parce qu’elle aussi dure, et à aucun instant de sa durée, n’est absolument la même. » Il ne s’agit donc déjà que de la divisibilité dans la durée et non dans l’étendue ; or, personne ne peut contester que l’âme ne dure. Dire que l’âme motrice est divisible parce qu’elle dure, cela peut être une conception confuse et môme contradictoire; mais Stabl est le premier à le reconnaître, ce qui en atténue la gravité, tant il lui semble impossible de satisfaire l’esprit sur de telles questions stériles et oiseuses, faites seulement pour inspirer du dégoût. Pourrait-on, sans injustice, s’emparer de ce passage, qui n’est d’ailleurs rien moins que clair et décisif par luimême, pour s’en faire une arme contre Stabl, quand il ne s’agit pas de la divisibilité dans l’étendue, mais seulement dans la durée, et quand le matérialisme répugne manifestement à l’esprit général de sa doctrine tout entière î

Ce qui donne encore plus de force à l’interprétation de ce passage unique et inconnu de Leibnitz, c’est la réponse que fait directement Stahl à son accusation :

O II est faux, dit-il, que rien ne puisse être divisé, qui » ne soit étendu ; le temps peut être divisé sans qu'on » en sépare les parties, et aussi le mouvement, de » même encore l'acte de l’âme ou du principe moteur, » Elle est inétendue, et cependant son acte peut être » divisé et se répandre dans les parties du corps; et je » conçois cela bien mieux que ces monades infinies » placées dans des corps en nombre infini (1). »

Il est donc bien évident qu’il ne s’agit pas de la divisibilité de l'âme dans l’étendue, mais seulement dans le temps, et même qu’il est plutôt question de la divisibilité de l’action de l’âme motrice que de celle de l’âme elle-même; enfin il est impossible de proclamer plus clairement que l’âme elle-même est de sa nature inétendue.

Leibnitz n’a pas seulement accusé Stahl de rendre l’ânie corporelle, mais aussi de la faire mortelle. C’est encore son hypothèse favorite de l’harmonie préétablie et ce qu’il y a de plus hypothétique et de plus téméraire dans celle de la Monadologie, que Leibnitz veut défendre en portant contre Stahl cette autre accusation. Mais, en vérité, Stahl fait encore moins l’âme humaine mortelle, s’il est possible, qu’il ne l’a faite corporelle. 11 pense seulement que l’âme n’est pas éternelle nécessairement et par son essence ou par cela seul qu’elle existe. Il pense que l’âme a commencé, que tout ce qui commence peut finir, que l’âme est sans doute immortelle, mais qu’elle ne doit son immortalité qu’à une faveur

(1) Negot. olios., p, 208, 209, £10.

ET DE LEIBNITZ

spéciale de Dieu, qu’enfin par conséquent il n’y a que la foi qui puisse nous assurer de notre immortalité. Or Leibnitz professe cette doctrine hardie que Tàme humaine, non plus que toutes les autres monades, n’a pas commencé d’étrCj parce que toutes les monades sont simples, que, n’ayant pas commencé, elles sont indestructibles, qu’il faudrait un miracle do Dieu pour anéantir une àrae ou un atome, comme pour le faire commencer d’être. La raison suffit donc sans le secours de la foi à nous instruire, selon Leibnitz, de notre immortalité.

« On ne peut pas prouver, dit Stahl, que Dieu ait » donné pour l’éternité et nécessairement une fois pour » toutes l’usage de la raison à l’homme, si ce n’est par » une particulière et gracieuse volonté. Car rien n’est » plus évident que ceci : Tout ce qui a commencé peut » cesser d’être, à moins que Dieu ne le veuille autre- » ment. Or, tous les arguments que l’on donne de l’im- » mortalité de l’Ame raisonnable en dehors de la révé- » lation sont vains, parce qu’ils vont contre celte » vérité, que tout ce qui commence peut finir (1). »

Ce n’est pas que Stahl nie cette immortalité; la foi la lui assure et la raison même la lui rend probable : « Quant aux dogmes de la foi révélée sur l’Ame, je crois » qu’il faut les attribuer à la seule grAce divine. Cepen- » dant, autant que l’on peut savoir maintenant de » science naturelle, je ne vois en elle aucune répu- » gnance à ces dons de la grâce. Il n’y a, en effet, au-

(t) Negot, olios., p. 93.

>» cune contradiction à concevoir que cet agent a pu » recevoir innée et imprimée une activité perpétuelle, » qu’il lui serait donné de conserver et d’exercer sans » fin (1). »

Après cette réponse, Leibnitz ne peut plus accuser Stahl de faire l’âme mortelle, mais il trouvé que cette opinion de Stahl nuit à la religion, à la théologie naturelle et révélée, parce que la religion doit s’appuyer sur le dogme de l’immortalité de l’âme, au lieu de l’imposer au nom de la foi (2).

Stahl peut bien s’être montré philosophe peu profond, en ne trouvant pas dans la raison, dans la morale, des gages suffisants de notre immortalité; mais au moins il ne fait pas l’âme mortelle, et sa réserve est peut-être plus près de la vérité que la singulière témérité de l’hypothèse leibnitienne.

Piétiste, Stahl est particulièrement irrité de cette autre accusation qui, elle aussi, se reproduit sans cesse, « qu’il nuit à la théologie naturelle et révélée », et qui était devenue comme le cri de guerre ou le mot d'ordre des adversaires de Stahl. Fr. Hoffmann, en effet, qui aurait dû laisser toujours la discussion sur le terrain de la médecine et de la physiologie, au lieu de la transporter maladroitement sur celui de la métaphysique ou de la religion, Hoffmann, se faisant l’écho fidèle de

(1) Negot. otios., p. 121. — Telle est à peu près aussi l’opinion de Descartes. (Voy. OEuvres de Descartes, édit. Cousin, t. I, p. 444 1 t. II, p. 347.)

(2) Negot. otios., p. 182.

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ET DE LEIBNITZ

Leibnitz, accuse aussi Stahl d’athéisme, parce qu'il attribue à la matière une trop grande puissance. Chaque fois que Leibnitz renouvelle cette accusation, Stahl ne .peut réprimer ce premier mouvement, mauvais conseiller, qui lui fait enfreindre les conseils de modération qu’on lui a donnés. Alors il ne peut s’empêcher d’examiner et de critiquer à son tour la doctrine de Leibnitz et de retourner contre elle l’accusation avec assez d’habileté et d’énergie.

« Il a plu à l’auteur de m’accuser d’enlever quelque » chose au gouvernement, à la gloire de la Providence 1 ) divine, qui, selon lui, fait tout immédiatement et tend » à sa fin dernière par les petits moyens. Mais j’ai eu B raison de dire qu’une telle opinion, surtout en ce qui » concerne les actions des agents libres et les raau- B vaises intentions morales, est bien plus difficile à B accorder avec la Providence, si, par exemple, la né- B cessité de tels effets produits par les diverses causes B intermédiaires ou secondes est ainsi attribuée abso- B lument à l’immuable volonté et au gouvernement de » Dieu, ce qui résulterait certainement et sans aucun » doute d’une telle supposition (1). La théologie serait » bien plutôt attaquée par cette proposition, que les âmes B des brutes et des hommes sont impérissables et même » toutes les monades, et par conséquent tous les corps » inséparables des âmes (2). »

Stahl précise davantage encore ses accusations et

(1) Negol. olios,, p. 123, 124.

(2) Ibid., préf., p. iv, v.

signale les plus graves erreurs de l’harmonie préétablie : « Quant à la faiblesse de ma preuve de l’existence » de Dieu, dit-il, n’est-elle pas meilleure que cette re- » lation des choses à la cause première dans l’har-. » monie préétablie qui n’est guère, sauf ce point, que » l’hypothèse d’Épicure, d’où résultent et ont résulté » de tout temps ces deux erreurs de l’esprit humain : I) 1“ que le monde est éternel ; 2“ que Dieu, les choses » une fois ordonnées par son fait ou par hasard, ne » veille plus sur le monde et ne s’en occupe plus? Cette » harmonie préétablie qui remplace les lois de la na- » ture, ne peut être préétablie, car elle n’a pas de com- » mencenient, comme elle ne doit pas avoir de fin. » Comment donc, à travers ce dédale, l’âme pourra- » t-elle connaître l’action de la cause première (1)?»>

Dien que Stahl ne connaisse le système de Leibnitz que par ce que Leibnitz en a exposé au commencement de ses Remarques, et qu’il s’inquiète beaucoup moins d’attaquer la doctrine d’autrui que de défendre la sienne, il a cependant assez de perspicacité pour découvrir la profonde similitude du système de Leibnitz avec le sien, malgré leur contradiction apparente, sauf ce point, que l’âme, toute puissante qu’elle est dans l’hypothèse leibnitienne, n’agit pas sur le corps, et pour faire voir l’inconséquence de cette énergie et de cette impuissance.

Leibnitz, dit-il, proclame l’existence d’un principe moteur immatériel, l’entéléchie, et même il répand ses

(1) Negol. otios.f p. 1A5.

ET DE LEIBNITZ

entéléchies par toute la matière. Puis, au lieu d’admettre que ce principe du mouvement meut, il suppose, pour expliquer les faits, une conspiration générale de toutes les choses isolées : « Quand même tout le » monde comprendrait cela, je dirais, moi, je n'y vois » goutte (1)... De plus, que cette proposition (le prin- » cipe moteur est quelque chose d’incorporel) puisse • » être la principale raison de douter que l’âme hu- » maine soit capable de mouvoir 1e corps humain, je » dirai, quand bien même tous les autres 1e compren- » draient ; moi, je ne le comprends pas (2). »

Leibnitz, qui prétend pour réfuter la doctrine de Stahl que l’âme, étant incorporelle, ne peut mouvoir le corps, n’a-t-il pas proclamé dans son propre système que tout corps est naturellement doué, non-seulement du mouvement, mais d’un principe moteur, que ces causes du mouvement, « les monades en nombre » infini, sont des êtres incorporels, habitant dans le » corps, unis à lui indissolublement et accomplissant » sur le corps cet acte que nous appelons mouvement,

» par lequel ces corps deviennent organes pour accom- » plir d’innombrables effets. En tout cela et surtout » dans cette dernière déclaration, que la cause effi- » ciente du mouvement est un être incorporel, exer- » çant cependant son effet, le mouvement, sur te corps » et agissant par lui, si quelqu’un peut voir quelque » chose de contraire à ma pensée où j’affirme que la

(1) Negot. otios., p. 34, 35.

(2) Ibid., g. 35, 36.

I) cause du mouvement doit être quelque chose d'in- » corporel et peut cependant imprimer le mouvement » au corps, par ce mouvement l’agiter, et par ce corps » alfecter diversement les autres, je me rends à lui et » j’accorde que tout le procès est jugé contre moi. » Mais on ne peut trouver cette différence, surtout cette » contrariété d’opinions sur la cause du mouvement » nécessairement incorporelle ; il y a au contraire un » plein et parfait accord (1). »

Stahl fait encore preuve de clairvoyance et de discernement quand il met à découvert la contradiction de l’Harmonie préétablie avec les principes de la Monadologie. H n’a servi de rien à Leibnitz de donner à l’âme l’énergie, puisqu’il lui en interdit aussitôt le plus légitime usage: «Il est inutile de dire : le principe qui » meut le corps est incorporel, c’est une entéléchie » inétendue, une substance simple et active par soi, » une monade... et pourquoi cela? Parce que autrement » le corps sauterait à une hauteur quelconque ! Ro- » cher de Sisyphe ! Palinodie d’une confession labo- » rieuse (2) ! »

Leibnitz en effet, tout en niant que l’âme agisse réellement sur le corps, n’en regarde pas moins l’âme comme la raison de la vie, comme le principe idéal par la présence sinon par l’action duquel le corps est formé et conservé. 11 accepte donc de la doctrine de Stahl ce qu’il y a de plus hypothétique et de plus faux, et il en

(1) Negol. ol<oî.,p. 132, 133, 134.

(2) Ibid., p. 200.

ET DE LEIBNITZ

rejette ce qu’elle renferme de plus solide et de plus vrai.

«Il est très-vrai, dit Leibnitz, que l’âme, disposée » pour cet usage par la préformation divine, agit par » sa perception et son appétit, comme si elle seule for- » niait le corps, en sorte qu’on pourrait lire dans l’âme )> tout ce qui se fait dans la formation du corps, s’il I) était possible de voir en elle assez profondément (1). »

« A cette question : Que peut- on attribuer à l’âme » de l’administration des actions vitales organiques? » Je répondrai, d’après mon système de l’barmonie » préétablie : Tout, si le corps est d’accord avec l’âme; » rien, si celle-ci lui commande quelque chose à quoi » il répugne (2). »

Si Leibnitz accorde à Stahl le principe le plus hypothétique de sa doctrine, l’animisme, c’est-à-dire la confusion et l’identification des phénomènes vitaux et des actes intellectuels rapportés à un môme principe, l’âme raisonnable, s’il lui refuse au contraire les plus solides et les plus vrais, le vitalisme et l’action efficace de l’âme sur le corps, pour opposer à l’un le mécanisme, à l’autre l’harmonie préétablie, quels que soient d’ailleurs les points particuliers sur lesquels il puisse convaincre la doctrine d’exagération, d’erreur ou d’hypothèse, on pourra dire que Stahl a généralement raison contre Leibnitz; qu’au lieu d’être convaincu luimême de matérialisme, il a prouvé que l’harmonie

(1) Negot. otio$., p. 7.

(2) Ibid., p. 18. .

préétablie est une conception arbitraire et inconséquente, et que Leibnitz, lui aussi, fait de l’âme le principe, mais le principe seulement idéal de la vie organique.

Le jugement de Leibnitz ne saurait être celui de la justice et de la postérité, parce que ni l’une ni l’autre ne peuvent se placer comme lui au point de vue de l’Harmonie préétablie. Ce que Leibnitz a accepté de la doctrine de Slahl, l’âme principe métaphysique ou réel de la vie, la science le condamne ou le suspecte dans Leibnitz et dans Stahl ; ce qu’il a rejeté au contraire dans cette polémique malheureuse pour lui, le vitalisme et l’efficacité de l’action de l’âme sur le corps, la science l’accepte aujourd’hui comme une double vérité et reconnaît que ç’a été la vraie gloire de Stahl de l’avoir établie ou défendue.

Maintenant, que sur certains points Leibnitz triomphe, cela est incontestable; mais ce n’est guère que sur des questions de détail. S’il reproche à Stahl d’avoir trop méprisé l’anatomie, la chimie, la physique, ou plutôt l’application de ces sciences à la médecine, rien de plus juste, on y applaudira. S’il se raille de sa thérapeutique innocente, disant qu’elle est, comme parlent les Français, une médecine milon mitaine, on sourira (1). On rira même, s’il dit que l’âme d’un pourceau qui conserve le corps de l’animal y joue le rôle du sel (2).

(1) Leibnitz, édit. Dutens, t. II, p. 73, Epist. 3, ad Schelhatnmerum.

(2) Negot. otios., p. 11.

ET DE LEIBNITZ

On trouvera que Leibnitz plaisante plus légèrement que Stahl qui, voulant être malin h son tour, répond longuement et lourdement : « C’est le sel au contraire qui » joue le rôle de l’âine et non l’âme celui du sel. C’est » Van Helmont le jeune qui disait que, quand les cor- » royeurs préparent le cuir du bœuf avec l’écorce du I) pin, ou quand on conserve la viande dans la sau- » mure ou par la fumée, cette opération physique in- » troduit une vie nouvelle à la place de l’ancienne. » Comme la Westphalie est de toutes les contrées la » plus productive en conserves de ce genre, c’est d’elle » qu’a dû venir naturellement cette plaisanterie (1). »

Enfin, tout en reconnaissant que Stahl n’est pas un philosophe, que sa doctrine n’est pas et ne veut pas être un système philosophique, qu’il est difficile d’improviser pour soi ou pour les autres des solutions aux problèmes les plus difficiles de la théodicée ou de la métaphysique, dans l’espace des dix ou douze jours qui ont suffi à la rédaction des Réponses, nous confesserons volontiers que ses opinions philosophiques sont le plus souvent loin d’ôtre claires et acceptables.

Ces réserves nécessaires une fois faites, on peut dire cependant que Stahl a justifié, non pas le titre tout entier du Negotium otiosum, car cette discussion est pleine d’intérêt malgré ses longueurs et ses répétitions, mais au moins la seconde partie de ce titre (2) : il a vérita-

(1) Negol. otios., p. 151, 152,

(2) Sxiocaaxi* a viro celeberrimo inlenlala, sed armis conversis enervala.

10& POLÉMIQUE DE STAUL

blement énervé les objections et les accusations principales de Leibnitz, plutôt qu’il ne les a réfutées. On réfute au nom de la vérité, et l’animisme est une erreur, tout au moins une hypothèse. Il suffit pour énerver les arguments de son adversaire de montrer qu’ils s’appuient sur un faux' système; or c’est une erreur manifeste que l’Harmonie préétablie. Voilà pourquoi Stahl a raison contre Leibnitz, mais non pas raison absolument.

Si, pendant tout le cours de cette discussion, Stahl n’a jamais varié dans sa doctrine, s’il n’a rien cédé de son système aux exigences de son adversaire, il s’y est attaché aussi fermement pendant le reste de sa vie. Longtemps après 1a mort de Leibnitz et près de mourir lui-même, dans l’/4 rs sanandi, ouvrage de sa dernière vieillesse, il tient le même langage ; il professe toujours et la même croyance à la spiritualité de l’àme, principe du mouvement et de la pensée, et le même mépris pour l’harmonie préétablie et sa polémique d’autrefois.

« Il est presque inutile et certainement presque ridi- » cule de rappeler comment un homme qui n’est plus, i de la part de qui je n’aurais soupçonné rien de tel, a » voulu révoquer en doute cette assertion (que l’âme » immatérielle meut le corps). 11 niait donc que l’âme » humaine pût produire le mouvement dans le corps » parce qu’elle est un être incorporel, conspirant ainsi » par ce raisonnement avec le chœur commun des » spéculateurs. Cependant il établit lui-même et pro- » clame spontanément que le principe actif de tout

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ET DE LEIBNITZ

» mouvement est un être absolument incorporel. Ce » qui est d’autant plus étonnant qu’à tous les corpus- » cules de cet univers en nombre infini, comme à cha- » cun en particulier (bien qu’il n’y en ait pas de tels » isolés), il ajoute un semblable moteur incorporel, » qu’il appelle monade, être actif, numériquement un, » qui exerce l’acte du mouvement sur ces corpuscules » dont aucun cependant n’est un par le nombre., . Ce » n’est pas sans un suprême dégoût que j’ai perdu mes » paroles à ces subtilités dans une dissertation intitulée Sciamachia (1). »

( 1 ) Ân 5anandi, p. 2M.

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