CHAPITRE V
L’âme médecin de son corps. Méthode curative de l'âme. La fièvre, moyen de {;uérison, ciTort volontaire de l’âme. Erreurs du principe ■ de la vie. Causes de la maladie. Les tempéraments et les caractère.*, leurs rapports. Cause de la mort. *'
Là s’arrêteraient les attributions de Tâme raisonnable, si le corps ne connaissait ni la maladie, ni la mort. La maladie ouvre à l’animisme un nouveau champ où il se développe avec la même rigueur. Les fonctions organiques de l’âme s’étendront aussi loin que peut s’étendre naturellement le pouvoir du principe de vie, aussi loin que peut l’étendre l’imagination se substituant à l’observation et à la raison.
Le principe de vie consèrvc et entretient la vie du corps une fois formé par l’accomplissement volontaire de toutes les fonctions animales. Il forme ce corps avec la matière fournie par la substance de la mère.
Mais cette matière, dont l’essence est la corruptibi* tité, n’est pas seulement sujette à cette corruption de tous les instants, naturelle et intérieure, à la réparation de laquelle suffisent le repos, la nutrition et les fonctions secrétoires et excrétoires d’organes spéciaux. Elle reçoit encore d’ailleurs de rudes assauts.
La matière se corrompt sans cesse ; mais, tant que les fonctions s’accomplissent convenablement, le corps
n’en est pas moins en bonne santé, ou bien il ne l’est jamais, car la santé n’est que la régularité des fonctions (1).
La maladie a donc, sinon une autre origine première que la corruptibilité du mélange corporel^ du moins une autre nature et un tout autre résultat; car celte corruptibilité s’allie fort bien avec la santé qui exclut au contraire la maladie.
11 est didicile à Stahl de donner de la maladie une définition générale et rigoureuse. Ce n’est ni la corruptibilité, ni même la corruption de la matière qui résulte nécessairement de cette corruptibilité, puisque cette corruptibilité est essentielle au corps vivant, et que la secrétion et l’excrétion sont des fonctions régulières qu’accomplit l’àme dans un corps sain et d’autant plus sain qu’elle les accomplit mieux. Ce n’est qu’une corruption qui dépasse certaines limites et que néglige ou traite maladroitement l’âme conservatrice.
Il est impossible de séparer dans le système de Stahl la pathologie de la thérapeutique, comme il est facile de le faire dans tout autre système. Selon Stahl, en effet, c’est l’âme qui guérit le mal ou s’efforce de le guérir, et c’est elle aussi qui le plus souvent l’engendre, le laisse faire invasion dans le corps ou l’aggrave par les mêmes procédés dont elle se sert pour l’éloigner ; seulement, tantôt elle en use avec sagesse et à propos, tantôt intempestivement et sans ordre. Ce n’est donc que dans quelques cas particuliers que la
(1) Tk. m. V. Phys., scct. I, § 6, p. 201.
pathologie peut être parraitemeiit distinguée de la thérapeutique ; le plus souvent^ le mal et ses symptômes ne sont autres que les efforts de l’Rme et leurs effets. Toujours la maladie et le remède se mêlent en se combattant, en se fortifiant réciproquement, et marchent côte à côte jusqu’à la solution dernière, où ils s’arrêtent tous deux, comme ils proviennent tous deux de la même cause.
- La seule distinction bien marquée que l’on puisse faire et que nous ferons, consistera à séparer de tout le reste, de la pathologie et de la thérapeutique naturelle, de celle que Tâme exerce, la thérapeutique du médecin, l’art qui est bien peu de chose dans une semblable doctrine.
Il est surtout impossible, quelque distinction que l’on parvienne à établir dans l’exposition entre ces deux parties de la science médicale, la pathologie et la thérapeutique, de commencer par l’exposition de la pathologie, comme le demande l’ordre naturel des choses et comme font les autres systèmes : la science du mal avant celle du remède. Ici, c’est autre chose. Le remède, c’est l’âme qui l’administre, et les efforts de l’âme dans la maladie sont la chose la plus visible et qui instruit le mieux l’observateur sur la nature du mal. En voyant ce qu’ordonne le médecin au malade, on peut savoir, sans connaître le malade, pour quelle maladie on le traite. Ce ne serait pas un moyen à employer en toute occasion peur connaître la maladie d’un homme; mais ici c’est le meilleur et peut-être le seul, car le médecin se montre et c’est le plus habile de tous, la na-
ture, tandis que le mal se cache. C’est donc la thérapeutique naturelle qui éclairera d’abord la pathologie générale, et toutes deux réunies éclaireront en dernier lieu la thérapeutique du médecin humain et étranger, l’art.
Il y a des circonstances où la maladie s’attaque au corps et menace de le détruire. N’est-il pas dans les attributions du principe de la vie, par conséquent de l’âme, de lutter contre la maladie î Cette lutte du principe de la vie contre le mal n’est-elle pas manifestée par l’expérience de chaque jour?
Stahl n’est pas le premier qui ait reconnu l’effort de la nature contre la maladie, mais personne mieux que lui ne l’a mis en lumière. Il y a des maladies qui procèdent évidemment avec régularité et par périodes. D’où vient donc cet ordre, si ce n’est de la nature qui dirige la maladie pour la conduire ù bonne issue ? Les fièvres réglées en sont le plus éclatant exemple, et cette obser\’ation de la marche de la nature a la plus grande importance et produit les plus grands résultats tant théoriques que thérapeutiques.
Il y a dans ce seul fait une multitude de choses qu’il importe de bien établir et surtout de bien distinguer.
La nature est le premier guérisseur de tous les maux.'
« Dès les premières années de ma jeunesse, je n’ai » pu m’empêcher de me demander avec étonnement » pourquoi jamais on ne se propose l’exemple qui s’of- » fre à nos yeux par tout l’univers, tandis qu’on répète » perpétuellement mille raisonnements sans résultat.
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PATHOLOGIE ET THÉRAPEOTIQUE NATURELLE. 70 » sans mesure, sans ordre, dans des discours, des écrits, » des dissertations, des traités et des volumes, et qu’on » les broie, selon le proverbe allemand, comme de la » paille vide. Or ce que j’entends, a’est cette guérison » de maladies graves accomplie sans l’intervention » d’artifices étrangers par la seule force interne, de- » mestique et économique de la nature (1). »
Cet effort delà nature est visible, et il trahit en même temps son procédé. Comme le mal consiste dans la corruption de la matière, le procédé de la nature consiste à « mûrir ou préparer les matières étrangères, » à les séparer ou secréter, enfin à les éliminer ou ex- » créter (2). »
» J’avais sans cesse sous les yeux les exemples par » lesquels la nature dans les différentes maladies attend » la maturité des humeurs corrompues, secrète les » matières mûres et excrète les matières secrétées, rend » à sa pureté première le corps purgé des choses étran- » gères, répare et restaure le dommage éprouvé (3). »
» C’est la sagesse et la puissance divines qui ont » donné à la nature ce pouvoir, cette manière d’agir qui » consiste 1“ à mûrir, 2“ à sécréter, 3® à excréter, quele » médecin doit observer et contempler (û). »
Comme la maladie ne diffère pas essentiellement, mais seulement par le degré, de cette corruption ac-
(1) Ars sanandi, p. 14.
(2) Ibid., p. p. 17.
(3) Ibid., p. 16.
tuelle de la matière qui se peut allier avec la santé, ainsi le procédé thérapeutique de la nature ne diffère pas non plus essentiellement du procédé conservateur ; l’action de l’âme y est seulement plus énergique et plus attentive (1).
Ce n’est pas assez de reconnaître en général dans les maladies l’effort conservateur de l’âme, il importe surtout de bien distinguer parmi les symptômes ceux qui sont l’effet de la maladie elle-même ou qui la constituent, et ceux qui, loin de résulter de la maladie ou d’en faire partie, sont au contraire suscités contre elle par l’âme conservatrice. Les anciens ont bien reconnu l’effort général de la nature, mais ils n’ont pas su faire cette distinction capitale entre le fait de la maladie et celui de la nature, entre ce que la nature souffre dans la maladie et ce qu’elle fait. Et non-seulement les anciens, mais les modernes aussi ont commis cette confusion dont la gravité se comprend facilement; car, si le médecin veut lutter avec son art contre la maladie et en vaincre les effets, il arrêtera les efforts salutaires de la nature, à moins qu’il ne sache les distinguer de ceux de la maladie elle-même.
L’exemple le plus remarquable de cette confusion est dans la fièvre que tous les médecins regardent comme un effet de la maladie, quand elle n’est au contraire bien évidemment qu’un effort puissant et fréquent de la nature contre le mal.
« J’affirme et je me fais fort de démontrer que la
(1) Ars sanandi, p. 41, 42.
» fièvre (en général et dans tous les cas particuliers) » n’est pas une maladie dans le sens qu’on lui assigne » de tout temps et jusqu’à ce jour, mais un acte entre- » pris par 1a nature et toujours gouverné, autant qu’il » est en elle, avec ordre et circonspection, pour purger » et débarrasser le corps des matières étrangères qui » doivent plus ou moins promptement lui nuire, et pour » lui rendre sa pureté en les mûrissant, secrétant et » excrétant. Et que tous ces symptômes de 1a maladie, » comme on a coutume de les appeler, qui intervien- » nent dans le mal et se mêlent à lui, ne sont pas du B tout produits par la cause morbifique elle-même, B mais résultent simplement de ces actions que la na- B ture a entreprises et doit continuer tant qu’il en sera B besoin pour le salut du corps. Et que la fièvre, en soi B et par soi, maîtresse de marcher, de progresser, de B se produire librement avec ordre et sans empêche- B ment, ne doit jamais être estimée périlleuse, bien B loin qu’elle soit funeste (1). » — « Il est clair que la B marche de la fièvre est non-seulement l’unique res- B source par laquelle la nature peut se secourir elle- B même, mais qu’elle lui est encore propre et très-fa- B milière (2). b — ciLes vraies actions fébriles, tendant B à la conservation salutaire de la vie par des secrétions B successives proportionnées et des excrétions tempes- B tives, et par l'expulsion, à l’aide de ce moyen, de la B matière morbide, doivent non-seulement être tolé-
(1) An sanandi, p. 156, 157.
(2) Th. m. V. P. 2. spécial, sect. IV, § 18, p. 708.
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» rées, mais même respectées, gouvernées, et de toutes n façons aidées et suscitées plutôt que négligées et » surtout empêchées. Telle est ma théorie générale des » fièvres (1). » . «
On diffame la fièvre, Stahl la réhabilite; au lieu d’être l’ennemie de l’homme, elle est au contraire sa meilleure auxiliaire. Elle n’a d’autre cause qu’une cause morale (2).
S’il arrive que la fièvre s’aggrave outre mesure et qu’elle semble être la cause de la mort qui survient, c’est encore par suite de l’aggravation de la maladie contre laquelle la nature fait un dernier et violent effort (S).
Les fièvres intermittentes et périodiques surtout prouvent bien qu’elles ne sont pas des effets de la maladie, mais des actions de la nature.
« La raison des périodes et des paroxysmes des lièvres » est double : à des corruptions plus dangereuses, c’est- » à-dire plus présentes, la nature oppose aussi une com- » motion continue du sang;... à des corruptions plus » lentes, elle oppose aussi des commotions plus mon dérées (à). »
Aussi Stahl est-il un ennemi naturel du quinquina (5) .
La fièvre n’est pas le seul acte de la nature que l’on
(1) Ibid.,§ 36, p. 714.
(2) Ar* sanandi, p. 193.
(3) Jbid., p. 209.
(5) Ibid., p. 213, 216.
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confonde ainsi avec les symptômes de la maladie et ses effets nuisibles. L’insomnie, l’inquiétude sont encore des efforts de l’âme, qui, incertaine sur l’issue du mal, veille avec attention et s’applique au péril présent ou à venir (1). Les convulsions qui se produisent au moment de la mort sont un effort de l’énergie vitale de l’âme. Les vieillards, chez qui celte énergie est épuisée, meurent sans convulsions; mais les jeunes gens, à l’heure suprême, ne quid usquam inausum et intentatum relinqmtur, font un dernier et énergique effort pour chasser le mal (2).
Ainsi l’âme est le meilleur et le premier de tous les médecins ; confondre ses actes salutaires avec les effets pernicieux du mal, c’est prendre le remède pour le poison.
Une des conséquences naturelles de celte autocratie de la nature, c’est que, contrairement à l’aphorisme d’Hippocrate, "'OXoîavOswTTOî t*y£vtr«çvoO«îtffTi, il doit y avoir moins d’hommes malades dans le cours de leur vie que de bien portants. De là une dissertation spéciale : Quod sinquli homines ravis numéro et paucis vera specie moi'bis per totum suce vitœ cursum afficiantur (3).
Mais ce serait une erreur aussi grave de croire que l’âme n’accomplisse jamais que des mouvements salutaires et qu’elle lutte toujours, sinon heureusement, du moins sQgement et de toutes ses forces contre le mal.
(1) /Irs sanandi, p. 164.
(2) Th. m. V. Palli., p. 2, spec., sect. III, tnembr. i, § 18,
(3) Path , p. 1, sect. 1, § 1, p. 445.
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8à PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE NATURELLE.
Il n"en est rien ; elle est souvent, très-souvent elle-même la cause du mal, et plus souvent encore elle l’augmente par son incurie ou même par son action maladroite.
La maladie, c’est toujours la corruption des humeurs, mais les causes générales de la maladie sont très-variées; elles sont extérieures ou internes. Ce sont le trouble et l’empêchement des excrétions ; ce sont les aliments, le mouvement, le repos, le sommeil, leur excès ou leur défaut; ce sont l’air et l’eau ; c’est un tempérament athlétique, parce qu’un corps athlétique ayant la santé parfaite, et rien dans la nature ne pouvant rester longtemps le même, il n’y a pour lui de changement possible qu’en mal selon le proverbe : les mieux portants sont les premiers à mourir (1).
Mais d’autres causes également importantes et bien plus curieuses à étudier, ce sont les passions de l’âme.
Les passions ont sur l’état du corps la plus grande influence (2). Leur action est souvent même des plus nuisibles (3). Elles troublent les sécrétions et les excrétions (h). Elles provoquent ou rappellent les maladies [5] . Mais c’est surtout dans la direction des mala-
(1) Theor, med. ver, Palh., p. 1, gen., sect. ], membr. ii, p. 450 et suiv.
(2) Disq. de m. et org., § 89, 89, p. 37. Devtonslr. de m. et v
corp., § 124, p. 118. •
(3) Th. m. V. Path., p. 2, spec., sect. V, § 5, 720.
(4) Vind. et ind. de scr. suis, § 90, p. 170.
(5) Parœnesis, § 37, p. 57. Th, m. v. Palh., p. 1, sect. L membr. ii, p, 4, p, 461.
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dies et des efforts qu’elles font contre le mal que les passions peuvent être nuisibles.
Cette âme, chargée de la conservation du corps, erre souvent, non pas à bon escient, mais elle n’erre pas moins. Cette erreur est manifeste et la cause n’en est pas difficile à comprendre. La nature, l’âme erre partout, dans l’acte de la pensée pure, dans celui de la volonté ; pourquoi donc n’errerait-elle pas dans l’acte de la conservation du corps? Cet acte est si difficile, il y faut employer de si Justes proportions ; et les choses auxquelles l’âme s’applique dans l’accomplissement de cet acte lui sont si souvent étrangères ! Des mouvements un peu trop lents, un peu trop précipités, et l’effort de l’âme est plus nuisible que salutaire au corps. Il faut d’autant moins s’étonner de ces erreurs de l’âme, qu’elle a deux manières de connaître et de se conduire, le l6yo; et le Xoytofjlbi. Or, les erreurs viennent précisément de ce qu’elle fait interv'enir à tort le Xoyifffiôç dans l’affaire de la conservation qui ne doit relever que du \6yoç ; aussi ces erreurs de l’âme et par conséquent les maladies de toute sorte sont-elles bien moins fréquentes chez les animaux privés du raisonnement que chez l’homme (1); et, parmi les animaux, elles sont moins fréquentes chez les animaux sauvages que chez les animaux domestiques (2).
O Puisque l’âme est de sa nature sujette à l’erreur,
(1) De frequentia morborum in homine prœ brutâ.
(2) Theor. m. v. Path., p. t, sect. I, merabr. i, art. 1, § 1, p. 447.
» au point que dans les simples actes de penser, de » concevoir, de juger et surtout de vouloir, elle erre » plus souvent qu’elle n'atteint le vrai, il est d’autant » moins étonnant qu’elle erre aussi quand la corruption » envahit son corps et le blesse, quand le conseil et la » volonté sont insuffisants pour le débarrasser, quand il » y faut employer des mouvements conduits avec la » plus exquise proportion... Ils méritent d’exciter le » rire plutôt que l’indignation ceux qui veulent que la » nature n’entreprenne rien que de correct et dont » l’heureux succès soit aussi facile que certain. Ils our » blient qu’il n’en est pas même ainsi dans les choses » de la raison raisonnante (I). »
11 suffit qu’une passion soit excitée dans l’âme avec quelque violence ou que l'âme au contraire demeure dans l’atonie quand il faudrait agir, pour que la maladie envahisse le corps et le tue. 'Car l’influence des passions de l’âme sur le corps est puissante et durable ; elles ont pour effet tantôt l’exagération, tantôt la défaillance des mouvements vitaux. La preuve en est dans les changements du pouls que produisent la joie et la terreur. U est surtout remarquable que les sujets chez lesquels cette influence des passions de l’âme est la plus puissante, sont les esprits les plus simples, les enfants et les femmes ou les hommes dont la raison est faible et inexpérimentée (2).
(1) Th. m. r. Path., p. 2, spec., scct. I, membr. ii, § 13, p. 524. — Ars sanandt, p. 113, 197, 289. — De motus hemorrhoid. Trac~ talus, 1, p. 47.
(2) Th. m. V. Pliys., sect. H, membr. vi, § 3 et suiv., p. 339.
• On explique souvent de la façon la plus ridicule les effets des passions de Tâme, et l’on accuse à tort les mouvements qu’elles causent d’être tumultueux. Les passions, au contraire, sont raisonnées, sinon raisonnables. « Ce ne sont autre chose que certaines con- » clusions intempestives et prématurées sur les choses » sensibles ou les fictions de l’imagination, sans examen » suffisant de toutes les circonstances ou du moins des » principales. De ces conclusions prématurées résultent » des volontés intempestives et des mouvements ayant » pour but l’exécution de ces volontés; dans la colère, x> par exemple, des mouvements impétueux pour saisir, » repousser, arracher, soumettre ; dans la terreur, une » agitation inquiète, un effort général pour fuir et se » dérober ou pour résister par la force au mal présent; » Dans le désir, un regard vers l’objet désiré, un mou- » vement pour le saisir et le posséder, comme on le » voit chez les enfants (1). »
C’est le contrepied de la théorie de Descaries, où les esprits animaux et leurs mouvements sont la cause déterminante des passions. Ici, au contraire, ce sont les mouvements qui répondent docilement aux désirs de l’âme.
a Dans la colère, l’affiuence du sang vers la surface et » les parties musculeuses, leur tension voisine de la ri- » gidité, que font-elles autre chose que préparer le » corps à un effort plus grand capable des mouvements « volontaires les plus énergiques? Et les mouvements
(1) Ibidem^ p. 340 et luiv.
» convulsifs, comme ils s’accordent parfaitement avec B ces luttes violentes que nous voyons souvent les » hommes colères soutenir contre ceux qui entrepren- » nent de s’opposer à leur impétuosité ! Car il est remar- » quable que la colère, assouvie selon le vœu de l’âme » et que ne suit point le repentir, n’est pas nuisible au B corps, tandis que si une violente colère vient à être » réprimée, elle traîne après elle dans l’âme une longue » douleur, un long ressentiment et engendre dans le » corps des vices de la digestion ou de la nutrition, des » langueurs et des marasmes des actions vitales, quel- B quefois même elles causent dans l’âme le délire et B dans le corps les convulsions (1). b
Ainsi les passions sont une cause fréquente de maladies, mais aussi les mœurs, c’est-k-dire le caractère général et les passions habituelles, non plus accidentelles de l’individu. On s’attend donc à voir Stahl nous montrer l’origine et la cause première des tempéraments physiques dans les mœurs de l’âme. Point du tout; ce sont au contraire les mœurs de l’âme qui ont leur principe dans les tempéraments physiques. C’est un changement de front complet et qui parait illégitime; mais Stahl nous force presque à accepter cette inconséquence, tant il raisonne ingénieusement, sinon rigoureusement.
L’âme et le corps exercent l’un sur l’autre une influence réciproque ; les passions agissent sur l’état du corps, mais aussi l’état du corps sur les passions. La-
(1) Th. m. V. Phyg., secl. Il, membr. vi, § 10, p, 341.
quelle de ces deux influences est la plus puissante? Pour Stahl, l’influence des passions sur le corps semble être momentanée, seulement présente; celle des états du corps sur les passions de l’àme est durable et continuelle, au point que c’est le tempérament du corps qui fait les mœurs de l’âme.
Il était impossible que Stahl, qui accorde tant d’influence aux passions et aux mœurs, ne les étudiât pas avec soin. En effet, sa peinture des mœurs correspondant aux différents tempéraments est faite de main de maître et digne d’étre rapprochée des plus fameux passages de la Rhétorique d’Aristote.
Il y a quatre espèces de tempéraments physiques dont la différence provient de la nature différente des humeurs. Elles peuvent être très-fluides et faciles à s’échauffer, par conséquent à se corrompre en fermentant; ou plus aqueuses, moins sujettes à la fermentation, mais disposées à dégénérer en un liquide salin ; ou convenablement fluides et chaudes, florissantes, entre les deux premiers tempéraments; enfin plus épaisses et contenant plus de matières terreuses. Ces quatre tempéraments sont le bilieux, le flegmatique, le sanguin et le mélancolique (1).
Chez les sanguins, la texture du corps étant lâche, poreuse, spongieuse, les vaisseaux étroits, le sang fluide, la circulation en est facile, ainsi que la sécrétion.
(1) Th. m. V., eect. I, membr, iv, art. 3, § i, p. 233 et suiv. Voyez encore l’opuscule : Disserlalio de temperamenli$, et cet autre : De fundamento moralilalis personalis tn sanguine.
l’excrétion et en général la vie. Chez les colériques, la texture est plus serrée, aussi paraissent-ils plus maigres; mais comme le sang est très-subtil et le cœur plus énergique, tout se fait et se répare assez bien dans l’économie, grâce à la forte impulsion du cœur. Chez les flegmatiques, la texture plus molle est un obstacle à la circulation d’un sang plus épais; aussi sont-ils plus froids, plus pâles et plus gros. Chez les mélancoliques, le corps est plus épais et plus dense, plus maigre et plus sec, le pouls plus lent, mais plus fort (1).
C’est dans la peinture des caractères qui correspondent à chacun de ces quatre tempéraments que Stahl excelle. Il montre le sanguin insouciant, voluptueux, glorieux, franc et ouvert, ami du bien-être et du loisir, ennemi des difficultés et incapable de conseil dans le danger pressant. Le colérique, ne craignant rien facilement, s’attend cependant toujours à quelque danger ; vigilant, prêt à agir, habile à exécuter, impatient des obtacles, téméraire, il ne peut demeurer en repos. Le flegmatique engourdi jouit du présent, mais d’une joie presque inintelligente; ennemi du travail et de l’effort, désespéré dans les dangers imminents, il est calme et résigné devant la mort. Le mélancolique, satisfait du présent, est inquiet de l’avenir, pessimiste, circonspect, infatigable, toujours porté à l’exagération, ami de la justice et de la vérité, sûr lui -môme et défiant d’autrui, fait le bien mais n’attend que le mal en échange (2).
(1) Th. m. V. Pliys., scct. I, membr. iv, ,irt. 3, § 5 et suiv., p. 23â.
(2) Ibidem, p. 237 cl suîv.
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PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE NATURELLE. 91 Ce n'est rien que de peindre le caractère du mélancolique ou du sanguin, après avoir décrit son tempérament. Comment la densité ou la rareté des humeurs ou des tissus peut-elle produire ces mœurs différentes? La cause de ces caractères est dans la dimension des canaux, la fluidité des humeurs, le rapport de l'une à l’autre et la violence du mouvement nécessaire pour entretenir la vie dans ces conditions avec ces organes et CCS matériaux. L’Orne, pour gouverner convenablement le mouvement essentiel et continu du sang dans ses vaisseaux, proportionne son effort aux circonstances organiques, elle se fait de cette proportion nécessaire une sorte de type qu’elle s’accoutume ensuite à reproduire dans toutes ses actions, morales aussi bien que physiques. Voilà comment le sanguin, qui n’a pas grand effort à faire pour que son sang fluide circule convenablement dans ses vaisseaux ouverts, est content, insouciant de l’avenir, incapable d’un travail opiniâtre ; comment le colérique, ayant des canaux plus étroits et obligé d’imprimer constamment à son sang d’ailleurs très-fluide une impulsion plus énergique, est toujours prompt à agir sans crainte comme sans hésitation. Voilà comment le mélancolique, dont le sang est plus épais, obligé, lui aussi, à faire plus d’effort pour le lancer dans ses vaisseaux, est courageux à la peine ; comment aussi, toujours menacé d’un arrêt dans cette circulation pénible et de la corruption des humeurs stagnantes, il est inquiet, soupçonneux et augure mal de l’avenir. Enfin, voilà pourquoi le flegmatique, au sang aqueux et froid, aux tissus lâches et mous, ayant
toutes sortes de raisons pour ne pas déployer habituellement beaucoup d’énergie dans Tacte du mouvement circulatoire, est ami du repos, profondément tranquille et peu curieux de ses propres affaires (1).
Pour compléter ce tableau et ce commentaire, il y faut ajouter la peinture et l’explication des mœurs générales de la femme. Si le caractère que Stahl attribue au sexe féminin est vrai, la raison qu’il en donne est du moins peu flatteuse et trop animale. En effet, c’est dans la génération, c'est-à-dire dans la vraie destination de ce sexe qu’il va la chercher. « La femme a trois pas- » sions dominantes : la coquetterie, la crainte et l’incon- » stance. La coquetterie semble être fondée sur le be- » soin de l’amour et de son dernier effet, la génération. » La crainte est bien naturelle chez un être qui doit » penser non -seulement à sa personne, mais à un autre » être tout chétif. Comme les injures extérieures peu- » vent le blesser gravement, la femme doit toujours » craindre même sans injure. Son inconstance en toutes » choses semble avoir pour raison la pluralité des en- » fants à concevoir, car les femmes sont destinées à » mettre au monde non pas un seul fruit, mais plusieurs. » Aussi aiment-elles le repos parce qu’elles doivent les » porter paisiblement et sûrement dans leur sein, les » surveiller, les choyer, les protéger sans cesse, une » fois mis au monde (2).
(1) Th. m. V. Ibidem, et Negotium etotiosum, p. 72.
(2) Th. m. V. Phys., secl. 1, rnembr. vin, § 4, p. 293. — II est curieux de rapprocher de cette théorie de Slahl sur les passions de
La manière dont Slahl fait dériver les passions habituelles, les caractères, les tempéraments moraux des tempéraments physiques est ingénieuse, mais en contradiction flagrante avec Tidée de Tâme architecte de son propre corps.
Chez les sanguins, les vaisseaux sont libres et le sang fluide *, ce tempérament physique où la vie est facile à entretenir n'a besoin que d’une impulsion modérée de l’ârae raisonnable ; les sanguins ont donc le caractère gai, sans soucis et ami du loisir, parce qu’ils prennent l’habitude de gouverner leurs actes moraux comme ils font leurs actions vitales. Soit ; mais alors pourquoi les sanguins se sont-ils composé un sang si fluide et les mélancoliques un sang si épais? Ou bien il y a là un cercle vicieux, ou bien la raison des tempéraments physiques eux-mêmes est dans le caractère de l’âme qui s’est construit un corps selon ses besoins, sa nature et ses puissances. 11 serait étrange que l’àme fit tout dans le corps, qu’elle en fabriquât et gouvernât toutes les parties et qu’elle se laissât imposer par lui ses propres passions et ses mœurs.
la femme et sur leurs causes les chapitres A, 5 et G de' la première partie du Système physique et moral de la femme, de P. Roussel. On voit ainsi jusqu’à quel point la doctrine de Stahl a exercé son inHucnce sur l’esprit du physiologiste français. Malgré l’amour honnête, respectueux et bien connu que Roussel portait au sexe féminin et sa foi à la puissance de l’àme sur le corps, l’exemple de Stahl l’entraine à rapporter à la constitution physique de ce sexe, et surtout à la fin de cette constitution, à la génération, toutes les qualités et tous les défauts des femmes.
Si fréquentes que soient les erreurs de Tâme, quelque mauvaise influence qu’exercent souvent les passions sur la santé du corps, il n’en faut pas moins reconnaître les efforts que fait la nature pour la guérison des maladies, alors même que ces efforts sont mal dirigés et par conséquent funestes.
Bien mieux, si le malade meurt, ce n’est véritablement pas de sa maladie cllc-méme, « mais du mauvais » succès de la maladie, par suile-du mauvais succès de » la résistance vitale (1). » On petit dire alors avec Sénèque : « Morieris, non quia <ggrotas, sed quia vivis; » ista te calamitas etiam sanatum manei (2). »
Toute mort qui n’est pas une mort violente, c’est-àdire qui ne résulte pas de l’action d’une force étrangère et irrésistible, est donc dans la doctrine de Stahl un vrai suicide, ou plulôt un meurtre que l’âme exerce sur son corps par ignorance ou par imprudence.
Et même, si la mort n’était pas un fait aussi éclatant et universel, il semble que, selon la doctrine de Stahl, nous devrions ou pourrions être immortels. Il donne à la nature tant et de si puissantes armes pour conserver le corps, que, si la force d’une expérience qu’aucun fait n’a démentie ne prévalait nécessairement contre l’hypothèse, nous pourrions espérer de l’énergie conservatrice de notre âme la durée et la restauration indéfinie de notre corps.
En effet, pourquoi l’homme meurt-il, j’entends, de
(1) Th. m. V. Pathol., aect. IV, { 2, p. âSi,
(2) TA; m. V. Path., sect. iV, § 2, p. 481;
PATHOLOGIE ET THÉRAPEtJTlQlE NATURELLE. 95
mort naturelle? Pourquoi Pacte vital cesse-t-il un jour? On ne peut trouver de raison naturelle pour que le mouvement conservateur fasse défaut. « Tant va la cruche à l’eau qu’elle se brise, » n’est pas une raison scientifique. Dans la doctrine stahlienne, ce n’est pas à la matière, aux organes, qu’il faut imputer la mort, c’est à l’agent du mouvement, c’est à l’âme (1).
C’est l’âme qui tue ou laisse mourir le corps ; comment et pourquoi? Stahl lui-méme pose encore mieux la question : « La question n’est pas absolument : pouro quoi l’homme meurt, mais, pourquoi il meurt au » bout d’un espace de temps déterminé; ou plutôt en- » core : puisque l’homme peut ne pas mourir pendant » un long temps, pourquoi ne le peut-il pas toujours ; » pourquoi est-il nécessaire qu’il cesse de vivre (2). » Parfois Stahl renonce â expliquer le fait. C’est sans doute que l’énergie de l’âme est limitée quant à sa durée, qu’elle s’épuise et s’affaiblit à la longue; mais pourquoi cet épuisement et cette impuissance? « On ne peut » trouver aucune raison pour laquelle, au bout d’un » certain temps, d’une si courte période, l’énergie ac- » tive, l’énergie qui forme et répare le corps, languisse » et fasse peu à peu défaut (3). »
Parfois, sentant que la mort naturelle est une grave
(1) Ibid,, Pathol., part. 1, sect. I, membr. iil, § 6, p. 456.
(2) Th. m. V. Path., sect. I, membr. lit, § 3, p. 435.
(3) Ibidem. Phys., sect. I, membr. v, § 11, p» 244-, — Path., part. 1, sect. IV, membr. v, § 6, p. 503i — Voy. Grimaudj Leçons de physiologie, t. 1, p. 29i
96 PATHOLOGIE ET THÉRAPEUTIQUE NATURELLE, objection contre l’animisme, il essaie, par un subterfuge ingénieux mais arbitraire et qui ne fait que déplacer la difliculté, de décharger l’âme de la responsabilité que la mort fait peser sur elle. C’est que l’âme aurait sous son pouvoir la structure du corps tout entière, mais non pas le mélange matériel dont elle forme le corps ; or, c’est de ce mélange et de sa corruptibilité que viendrait tout le mal. Les influences étrangères du chaud, du froid, de l’humide, agissent sur ce mélange, et, à un moment donné, leur action peut devenir assez puissante pour vaincre toute résistance que l’âme tenterait de lui opposer (1).
(t) Th. m, V. Phys., sect. I, metnbr. ii, § 12, p. 21A.