‹ Le vitalisme et l'animisme de StahlChapitre 9 sur 16 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

THÉRAPEUTIQUE ARTIFiaELLE.

L’art auxiliaire et imitateur de la nature. Médecine expectante.

Vraie nature de l’expectation. Inutilité de la pharmacie.

Une théorie médicale ne peut se passer de l’arf, même la théorie de Stahl, puisque le principe de la vie, Tâme est sujette à faillir. La thérapeutique de la nature étant souvent impuissante ou erronée, c'est à la thérapeutique artificielle à la suppléer. Or, la thérapeutique artificielle de l’animisme découle rigoureusement et nécessairement des principes de l'animisme etde la thérapeutique naturelle : c’est la médecine d’expectation.

Les plus grands admirateurs de Stahl, aussi bien que ses adversaires, lui ont tous reproché d’avoir une méthode curative trop simple et presque nulle. La critique peut être juste absolument, mais Stahl eût été inconséquent avec lui-même, s’il avait eu recours à des moyens bien compliqués ou à de nombreux médicaments. En tout cas, on ne peut lui reprocher, comme on a fait à tant d'autres, d’avoir tué beaucoup de malades, mais tout au plus peut-être d’en avoir beaucoup laissé mourir.

Puisque l’âme se construit elle-même son propre corps, puisque, mieux que tous les anatomistfô, elle en

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98 THÉRAPELTIQUE ARTIFICIELLE.

connait la structure, puisqu’elle est chargée de le conserver etde le réparer, puisqu’elle développe manifestement dans les maladies tant de ressources contre elles, l’àme est le premier de tous les médecins, et malgré ses erreurs, le plus savant guérisseur de nos maux. L’art consiste à imiter la nature, à la regarder faire le plus souvent, à l’aider quelquefois, sans la contrarier jamais.

La thérapeutique de Stahl est donc une méthode d’expectation, mais non de pure expectation. Un livre curieux de la vieillesse de Stahl expose longuement cette thérapeutique expectante.

Unmédecin anglais, Gédéon Harvey, qui s’était acquis quelque célébrité par l’exagération de sa méthode expectante et la rudesse de ses formes, avait composé un ouvrage intitulé : Ars curandi morbos expectatione, item devmiiatibus, doits et mendüciis medicorum. Cet ouvrage, comme le titre l’indique clairement, n’était qu’une satire virulente et grossière contre la médecine et les médecins, la pharmacie, la chimie, contre la science et contre l’art, une apologie de la médecine naturelle,- de la simple expectation. Toutes les méthodes thérapeutiques y étaient passées en revue et traitées de la même manière, c’esl-à-dire tournées en ridicule.

Les médecins partisans du lait d’ânesse y sont appelés par Gédéon Harvey : doclores asinarii; les amis du quinquina ou de la poudre des Pères Jésuites : doctores jesuitici, ayant brevet sanguinem mittendi, purgandii vomendi et jesuitandi, menteurs des pieds à la

tête; les amis des eaux minérales : doctores aquarii ; les partisans de la phlébotomie sont des écorcheurs : lanii ou lania-doctores ; enfin, les plus illustres de tous, les Purgons de l'époque : doctores stercorarii et même merda~docto7'es. Les pharmaciens sont des charlatans, dont la boutique serait aussi peu capable de renfermer tous les remèdes usités de la médecine qu’une capsule à pilule un éléphant.

Cette méthode expectante que préconisait ainsi Gédéon Harvey, en couvrant d’injures les médecins et la médecine, avait au dehors assez de ressemblance avec la thérapeutique de Stahl , pour que celui-ci ne voulût pas en accepter la solidarité (1). Aussi s’empresse-t-il de relever l’exagération de ce livre ou de ce pamphlet et de l’examiner chapitre par chapitre, depuis le premier mot du titre jusqu’à la dernière ligne.

De là un curieux ouvrage auquel nous avons déjà emprunté maints passages : .4rs sanandi, et non curandi morbos, cum expectatione, et non nvda expectatione. Et, pour que l’opposition soit plus complète : SaUjra Harvœana, Siienus Alcibiades, livre à deux faces; Silène, c’est Harvey, le faux, le laid ; Alcibiade, c’est Stahl et sa méthode, le beau et le vrai.

Le médecin doit attendre sans doute ; mais il y a bien des façons d’attendre.

(1) Slahl avait d’autant plus raison de renier la thérapeutique de G. Harvey, que Leibnitz, longtemps avant la publication de l’^rs sanandi, confondait la méthode du médecin anglais et celle de Stahl. Voy. Leibnitz. Ed. Dutens, t. II, p. 73, EpiiJ. 3, ad Schelhammerum, 19 nov. 1715. Hanov.

Lt nature est le premier médecin ; mais le médecin humain n’est pas inutile.

L’art doit imiter la nature et l’aider quelquefois à propos ; il a donc encore quelque chose à faire.

a Le médecin n’est pas absolument nécessaire à la » maladie, mais seulement accidentellement (1). » Du moins lui est-il quelquefois indispensable.

C’est donc la vraie méthode d’expectation et non cette fausse et funeste méthode vantée et pratiquée par Harvey que Stahl entreprend d’exposer.

tt Puisque cet art de guérir et de guérir par l’expecta- » tion est l’objet d’une incontestable utilité que nos » vœux et nos efforts se proposent d’atteindre, et qu’on » ne saurait dire ni penser que l’auteur ait atteint et » touché ce but, à moins que je ne m’abuse compléte- » inentj j’essaierai en raison de mes forces d’en appro- » cher d’aussi près que possible ; et cela, avec une con- » fiance d'autant plus juste qu’il y a trente ans, plus » l’année qui court, j’ai entrepris le premier peut-être, » de produire ce sujet et de l’éclairer de plus en plus. » Que l’Éternelle Vérité soit favorable à mon entre- » prise et lui accorde un heureux succès (2) ! »

Il ne suffit pas d’attendre, il faut régler l’usage, l’ordre, le terme, le but et l’issue de l’expectation (auswarten). L’expectation véritable, pour devenir un art et surpasser dans certains cas la force de la nature, ne doit pas être oisive (3).

(1) Th. m. V. Path. sect. IV, § 2, p. 181.

(2) Ars sanandi, p. 7.

(3) /Wd , p. 12.

Attendre n’est pas le but de l’art, l’expectation n’est pas l’art; l’art a pour objet propre de faire quelque chose : attendre simplement, c’est ne rien faire. La nature que l’art doit imiter, est active (1).

L’art doit être subordonné à l’action de la nature et à la fin qu’elle se propose (2). Beaucoup de malades guérissent sans médecin, mais non pas sans médecine. La médecine alors n’est pas pharmaceutique, il est vrai, mais naturelle et méthodique (3).

La nature travaille à la guérison en préparant, mûrissant, sécrétant et excrétant les matières étrangères. Ce n’est pas le temps qui guérit; le temps ne fait rien, il dure; c’est la nature qui opère dans le temps; elle agit, non-seulement dans le temps, mais à temps, avec ordre et à propos (4).

Pour être utile, l’art doit agir comme la nature, dans le môme sens que la nature, afin de lui venir en aide quand elle faiblit, de la modérer quand elle est impatiente, de la suppléer quand elle languit et fait défaut. Mais il faut pour cela que le médecin observe avec soin la marche générale et périodique des maladies, en écartant scrupuleusement tout ce qui n’arrive qu’accidentellement (5).

C’est seulement parce que la nature erre et lors-

(1) Ar$ sanandi, p. 26.

(2) im., p. 24.

(3) Ibid., p. 16.

(4) Ibid., p. 27.

(5) /Wd.,p. 80, 81.

qu’elle erre, que l’art doit intervenir, mais pour ne faire exactement que ce que ferait la nature, si elle était constante avec elle-même : « L’art commence vraiment, y> justement, convenablement, où finit la nature, où » elle manque de forces, où elle se trouble et chancelle. » Apprendre, examiner, savoir, comprendre cela, le » pouvoir faire et l’accomplir, voilà le propre de » l’art (1). »

« 11 faut observer quel est le but que la nature se » propose, si elle entre bien en action, si elle poursuit » régulièrement sa marche, s’il n’est pas nécessaire ou » raisonnable de lui indiquer ou de lui offrir un secours » étranger, comment on peut la soulager dans son tra- » vail, la débarrasser quand elle est empêchée, la re- » mettre dans sa voie quand elle trébuche ou s’égare; » il faut mesurer avec prudence, attendre avec vigilance » le temps, le progrès du mal, en examinant les ma- » tières et les mouvements opportuns. Mais, à moins » d’être fou, personne n’ignore combien il est témé- » raire et déraisonnable de s’immiscer dans le travail » de la nature sans le comprendre, combien il est imn prudent d’y intervenir par des tentatives inconsi- » dérées, de la troubler, de l’exciter, de l’arrêter, de » la pousser mal à propos dans des voies nouvelles, et » de la contraindre à des efforts maladroits (2). »

C’est la nature qui dicte à l’art ses procédés : préparer, mûrir, excréter avec elle ou à sa place les ma-

(1) Ibid., p. 167.

(2) ilfs sannndi, p. 198, 199.

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tières étrangères et respecter ses efforts toutes fois qu’ils sont sages et mesurés.

Guerre donc à la pharmacie ; il n’est pas besoin de tant de remèdes pour une chose aussi simple.

» Je me suis servi autrefois d’une manière de parler » qui a fait bruire, frémir, grincer, rugir, disant qu’en- » treprendre d’expurger avec ordre la pharmacie de » notre siècle, était plus qu’un travail d’Hercule, qui » entreprit de nettoyer les étables d’Augias, et qu’il » s’agissait ici d’une étable, non pas de chevaux, mais » d’ânes. Or quel est le praticien, honnête de cœur, » habile, sérieux, qui ne sait que la pharmacie de notre « temps abonde en remèdes superflus, impuissants, in- » certains, absurdement composés et dangereux, laissés » tant par les anciens médecins que par les droguistes » grecs et arabes, qu’elle est encore salie par les men- I) songes téméraires et imprudents des charlatans, des » gens de foire, des charbonniers, des barbiers et des » stupides empiriques, et qui, accompagnés de com- » mentaircs orduriers résonnant de tous les superlatifs, » sont tellement préconisés, que ces faiseurs de tours » publics dans les foires et dans les marchés, avec les » éloges de leurs ordures, qui cependant valent autant » souvent que les mensonges dorés de la rhétorique, » sont k bon droit ridicules? Et certes, ces derniers » remèdes sont des fumiers d’âne qu’aucun fleuve ne » pourrait laver (1). »

11 est hors de notre sujet de décrire les moyens thé-

(I) An sanandi, p. 250, 35t.

rapeuliques que Stahl employait^ quand il pensait que Tart devait sortir de l’expectation. 11 suffit de dire qu’ils sont en tout point conformes aux principes de sa théorie et se résument assez exactement dans la formule du malade imaginaire.

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