ACTE I, SCÈNE V
MACBERT.
Ne VOUS ai-je pas vu tout à l’heure regarder avec envie ces jeunes gens qui soupent joyeusement... écouter, en tressaillant, le bruit de l’or qui retentissait au-dessus de vous... jeter des regards de convoitise sur les femmes, éblouissantes de beauté et d’élégance, qui se montraient à vos yeux comme les bouris du paradis de Mahomet?
RAPHAËL
Eh bien 1 je le suppose, vous n’avez ni le pouvoir ni la volonté de me donner tout cela.
. MACBERT.
Qui sait?...
RAPHAËL, attachant sur Maubert un regard de reproche et de colère.
Monsieur, il est cruel de jouer ainsi avec l’agonie d’un homme qui ne vous demande rien!
HAUBERT, avec calme.
Faites-moi le plaisir de ne pas dénaturer mes intentions ! Voyons, je vais m’expliquer d’une façon claire, précise, catégorique... Vous êtes orphelin?... {U le fait asseoir prés de la table.)
RAPHAËL
Oui... orphelin... enfant trouvé!
HAUBERT, tournant autour de lui et passant de l'autre côté de la table.
C’est au mieux!... Et, ma foi, en comparant vos baillons avec certaines velléités aristocratiques que j’ai remarquées en vous, j’étais tout porté à faire cette supposition.
Comment?
HAUBERT
Eh ! certainement ! Comme dit Figaro, tout enfant de l’amour est de droit gentilhomme. {Il a fait un signe au garçon de café.)
RAPHAËL
Gentilhomme ! je suis sûr de l’être.
HAUBERT
Bah ! et quelles sont vos preuves?
RAPHAËL
Je porte sur le bras un signe ineffaçable qui prouve qu’on attachait une grande importance à me retrouver un jour...
HAUBERT
Et ce signe?...
RAPHAËL
L’empreinte d’un bijou... d une petite croix rougie au feu et appliquée sur mon bras droit le jour de ma naissance. {Le garçon est venu apporter un plateau sur lequel sont une bouteille et deux verres.)
HAUBERT
Ceci me semble significatif, en effet... Pourtant jamais on n'est venu vous réclamer, jamais vous n’avez entendu parler de votre famille? {U lui présente un verre plein.)
RAPHAËL
Jamais! {Il boit.) Mes premières années s’écoulèrent â l’hospice des Eiifants-Trouvés. A quatorze ans, un honnête fermier demanda à se charger de moi, et me fit donner quelque éducation par le maître d’école de la commune... Mais, peu d’années après, il périt dans un incendie qui dévora sa ferme ! Orphelin pour la seconde fois, je revins à Paris, je cherchai à y utiliser le peu que je savais; mais, soit difficulté de trouver de l’occupation, soit répugnance instinctive pour la médiocrité, bientôt je tombai dans le plus affreux dénument, et, de déceptions en déceptions, de misères en misères, je roulai jusqu’au précipice où vous me trouvez aujourd’hui.
MAL'BERT
Moi, mon jeune ami, je me nomme le baron Ludovic-Anatole Sacramento de Maubert. Ma famille, d’origine espagnole, mais, depuis un siècle, naturalisée en France, passe pour être illustre, et, parmi mes ancêtres, je compte de grands capitaines... J’ai passé une partie de ma vie au service de diverses
E uissances étrangères, ce qui m’a donné la franchise et la rusquerie d’un vieux soldat... Je possède aujourd’hui le titre de baron et les insignes de différents ordres que vous voyez à ma boutonnière et que j’ai conquis par mon faible mérite sur les champs de bataille. — Actuellement, retiré du service, je jouis en paix d’une fortune de soixante-deux mille quatre cent vingt-six livres do rentes... Je suis sans famille, je suis garçon et fort ennuyé do ma solitude!... Voulez-vous être. mon fils?
RAPHAËL, stupéfait.
Moi!... moi ! votre fils...
HAUBERT, se levant.
Je comprends à merveille que cette offre vous surprenne, et que vous n’y puissiez répondre à l'instant même... Aussi, je ne vous demande point de vous décider dès à présent... Vous avez faim... ma voiture est là... venez souper chez moi. RAPHAËL, se levant.
Quoi!... vous voulez?
HAUBERT, avec bonhomie.
Voyons, acceptez-vous?
RAPHAËL
Eh bien, oui, j’accepte !
HAUBERT
Très-bien! montez donc!
(H fait monter Haphaél dans le tilbury; en même tempSy Soiluces, Lucenay, Baville et Montlouis paraissent à la porte au café.)