L ILE DES CHIENS
Saiute-Hélène? Allons donc! N'acceptant plus vos règles, La Fable aux seuls Titans réserve ses sommets. L'île où vous crèveriez serait l'Ile des Aigles .-^ Mais l'Histoire se dresse et rit dans l'ombre! Mais
La Marseillaise est là ^ui, levaçt, hors d'haleine, Le fouet qu'elle se fit de nos antiques liens. Vous pousse devant elle en criant : « Sainte-Hélène? L'Ile des Chiens! l'Ile des Chiens! l'Ile des Chiens! »
Car la joie et la paix ne seront qu'éphémères Et les songes humains resteront en danger Tant que les peuples, Dieu, la Justice et les mères N'auront pas vu ces rois, sur ce roc, se manger!
l/KTOII.E ENTRE LES l>EUPJ.IEHS
Ln calécliîsmo on moi se dialogue à voix bastse. J'écoute.
— Questce que la France? — C'est la Grâce.
— Dans quel sens prenez-vous ce mot ? — J(> piends ce mot Dans son sens le plus doux comme dans le plus liaul. J^a Grâce, c'est le charme; et la Grâce est encore
Un don du Ciel par quoi l'àme se corrobore.
— Le monde, n'ayant pas la Franc', aurait-ù eu La possibilité de faire son salut ?
— Non ; puisqu'elle est la Grâce il ne jhîuI. rien sins eilcr
— Qu entend-on lorsqu'on dit quelle est spirituelle?
— Qu'elle est le Souffle, au sens mi l'Apôlrc le pi il.
L ÉTOILE ENTRE LES PEUPLIERS. 3oi
l'aile est tous les esprits, d'ailleurs, étant l'Esprit : Le plus farouche, et le plus fin. C'est le mystère De mon pays que seul son peuple, sur la terre, Sache à la fois sourire et s'enthousiasmer.
— Comment faut-il servir la France? — Il faut l'aimer.
— La Douce France est-elle encor douce? — Elle est dure. Chaque fois qu'il le faut, pour que sa douceur dure. — • Et jamais son épée injustement n'a lui?
— Non.
— Qu'est ce qu'un Français ? — Un Français eist celui Qui, né libre, voudrait délivrer tous les hommes.
— Est-il dupe en cela? — Dupes, nous ne le sommes Que lorsque nous craignons la générosité.
Où donc en serions nous si nous n'avions été Combattre follement pour des indépendances? Nous ne fûmes profonds que dans nos imprudences. Rien ne nous a jamais servi que noire cœur. L'amour du genre humain n'aura plus un moqueur.
— Faut-il que cet amour se concentre ou s'épanche? Et comment aimez-vous l'Humanité? — La branche N'aime le sol qti'à travers l'arbre, et je ne puis \imcr l'Humanité qu'à travers mon pays.
— Vous dites mon pays toujours; mais, je vous prie,
3o2 LE VOL DE LA MARSEILLAISE.
Est-ce pour éviter de dire ma Patrie?
— Il est vrai que je veille à prononcer très peu Le plus beau nom qui soit après celui de Dieu. Puisque dans ce seul nom c'est tous les morts qu'on nomme, D'une telle parole il faut être économe,
Car l'oreille et les >eux l'usent en l'adorant. Pas plus que le drapeau ne passe à chaque rang, Ce mot-là ne peut être écrit à chaque ligne. Et pour graver ce mot d'une pudeur insigne On a toujours choisi l'envers des croix d'honneur Parce qu'il doit rester tourné contre le cœur.
— Ce pays se bat-il, comme au vieux temps des princes. Pour des provinces? — Il se bat pour deux provinces, Sans cesser, un instant, derrière elles, de voir
Tous les fronts sur lesquels le sort mit un nœud noir.
— Qu est-ce que doit le monde à la France immortelle?
— Le monde lui doit tout, et le sait. — Pouvait-elle Mourir? — Oui, cette fois elle aurait pu mourir, Car pour donner le temps au monde d'accourir Entre ses bras mordus elle tenait la Bête.
— Quelle auréole a-t-elle à présent sur sa tête ?
— La plus belle : celle qui tremble autour des feux Quand nous les regardons des larmes dans les yeux.
l'étoile entre les peupliers. 3o3
— Quelle est la Preuve de ce peuple, et son Miracle?
— Un chant myslérieux. — Que fut ce chant? — L'oracle, Puisqu'il nous annonça le Jour de Gloire. Il fut
La chanson de la Vierge assise sur l'affût : Il fut, dans nos clairons, l'espoir humain qui gronde : Notre chant. — Maintenant, qu est-il? — Le chant du monde, Le Cantique des Nations. — Que sera-t-il?
— Né sur un violon dans une nuit d'avril, Quand il n'y aura plus de tyrans ni de hordes, Il sortira du cuivre, et, rentrant dans les cordes, Il ne chantera plus, en accents purs et longs, Que dans les nuits d'avril et sur des violons.
— Puisque tout son destin maintenant se dévoiie, Quel est le Signe de la France? — C'est l'Étoile Entre les Peupliers. — Pourquoi les Peupliers Plutôt que les Lauriers ? — Parce que les Lauriers Sont, aux jardins d'orgueil, un groupe noir qui reste; Mais Eux, d'essor sublime et d'essence modeste, Préfèrent, chuchotant l'espoir aux pas humains, Accompagner la marche en longeant les chemins.
— Avez-vous de ce choix une raison plus forte ?
— Jadis, le Peuplier s'appelait Peuple. Morte, Sa branche sait revivre et se multiplier.
■ >o4 LE VOL DE LA MARSEILLAISE.
Plantez au bord d'un champ des pieux de peuplier, Et la barrière deviendra, sans qu'on y pense. Un rideau frémissant et vert. Telle est la France.
— Quelle est l'histoire des peupliers de Saint-Prix'.*
— Les Allemands, fuyant et craignant d'être pris, Les coupaient, espérant nous arrêter sans doute; Mais au lieu de tomber en travers de la route. Les peupliers français qui sont intelligents Tombaient sur les côtés, laissant passer nos gens.
— Que murmure au marcheur cet arbre avec sa feuille ?
— L'éternel mot français, le seul que l'homme veuille; C'est celui qui fut dit par Monsieur Lestoquoi
Avant l'assaut de Mondement; et c'est pourquoi
L'arbre le redira sans cesse aux marcheurs graves :
(( Plus qu'un coup de collier, et ça y est, mes braves I »
Et ça y est ! Jamais ça n'y est qu'à peu près,
Mais à recommencer nous sommes toujours prêts.
On croit qu'on ne peut plus : on peut. Telle est la France.
— Qui sera le vainqueur? — Celui qui recommence, Celui qui se dénigre afin de faire mieux.
Le modeste mettra le pied sur l'orgueilleux. Le beau peuple toujours mécontent de lui-même Battra le peuple affreux qui s'admire et qui s'aime. Car grâce à cette guerre enfin on s'aperçoit
l'étoile km RE LES PE U l> L I K R S . 3o5
Que c'est être vaincu que d'être sur tic soi.
— iV'en pas être content, n'est-ce donc pas le doute? — - Non, c'est la foi dans tout ce que l'effort ajoute. Versailles ne devint un chef-d'œuvre éclatant
Que parce quç le Roi n'en fut jamais content.
— Quelle est la Sainte de la France? Est-ce encor Jeanne?
— C'est elle. C'est toujours la même paysanne Qui laissait la quenouille autrefois pour l'estoc : Elle quitte aujourd'hui le fuseau pour le soc.
-"— E^t r Archange est-il là ? — Toujours. Mais son nom change. — - Comment appelait-on autrefois cet Archange?
— Monseigneur Saint-Michel-du-Péril-de-la-Mer.
— Comment s'appelle-t-il aujourd'hui? — Guynemer.
— Quels sont ceux qui nous ont sauvés? — Toujours les mêmes.
— Qu entendez-vous par là? — J'entends, maigres et blêmes. Toujours les mêmes qui, de la même façon,
Marchant, creusant la terre et combattant, se sont Habitués à nous sauver depuis Bouvines.
Sur leur front, aujourd'hui, plein de sueurs divines, La couronne de ronce est en fils barbelés.
— Comment s'appellent-ils? — Ils se sont appelés
De tous les noms que jette aux sans-nom la Bataille : Enfants Perdus d'abord; puis Gens de Pied, Piétaille,
3o6 LE VOL DE LA. MARSEILLAISE.
Pédaille, Pionniers, Pions; groupés au son du cor,
Ils se sont appelés Enfants Perdus encor,
Compagnons et Routiers, Ménadiers et Maheutres,
Piquichins; ils se sont, sous les bérets, les feutres.
Les casques, les malheurs, les coups et les fardeaux,
Appelés les Wétaux, les Pitaux, les Bidaux,
Les Goujats; c'est le vil troupeau, le tas vulgaire
Des tristes paysans que l'on traîne à la guerre
Contre des cavaliers venus on ne sait d'où.
Ils portent l'arbalète et le sac d'amadou;
Et sous l'œil du baron montant sa jument brune
L'Enfant Perdu devient l'Enfant de la Commune^
Il s'appelle le Franc-Archer. Le Franc-Archer,
A force de lancer sa -flèche, et de marcher.
Et de creuser sa taupinière avec sa pelle,
Devient le Franc-Taupin. Et puis, on les appelle
Les Brigands, les Piquiers, enfants toujours perdus!
Et ces enfants perdus qui nous ont défendus
A coups de faulx, à coups de serpe, à coups de vouge,
A force de porter du drap brun, du drap rouge,
Du drap bleu, de laisser de leur chair aux buissons
D'acier, de se meurtrir sur les caparaçons
Des chevaux, d'opposer au poitrail la poitrine,
De s'accouder, rêveurs, sur une coulevrine