CHAPITRE XVIII L'AVENIR DE L'AVIATION
Dans le volume intitulé V Aéronautique , j'ai consacré les derniers chapitres aux applications scientifiques, militaires et sportives de la navigation aérienne sous toutes ses formes et à des considérations générales sur l'avenir réservé à ce mode de locomotion. Gomme alors j'ai parlé autant de l'Aviation que de l'Aérostation, je ne pourrais envisager exclusivement les appareils plus lourds que l'air sans m' exposer à des redites ; je vais donc me borner à de courtes réflexions pour terminer ce volume.
Il est à peine besoin de dire que je crois fermement à l'avenir pratique de la locomotion aérienne, en général, et de l'Aviation en particulier. Ma foi en cet avenir a eu l'occasion de se manifester à chaque chapitre, à chaque page de cet ouvrage ; ceux qui l'ont parcouru jusqu'ici doivent bien connaître ma croyance, et j'espère qu'ils la partagent.
Il y a un an, il était nécessaire de réagir contre une opinion assez répandue, d'après laquelle les aéroplanes n'étaient que des instruments très intéressants au point de vue ècientifique, mais qui n'auraient jamais aucune application pratique, leur rôle étant de tourner indéfiniment sur des pistes d'aérodromes. Cette manière de voir était à peu près
aussi logique que celle qui consisterait à penser que les chevaux ne peuvent faire autre chose que d'évoluer dans des manèges ou dans des cirques, et qu'on ne peut leur demander aucun service pratique de transport.
Aujourd'hui, les événements ont marché, et il n'est plus besoin de combattre une opinion dont les faits ont démontré l'inexactitude. Les voyages proprement dits d'aéroplanes se sont multipliés *, quant aux applications pratiques, elles ont commencé sur une assez vaste échelle, et de même que pour les ballons captifs, les ballons libres ou les dirigeables, et pour bien d'autres inventions humaines, ces applications ont eu pour objet l'art de la guerre : j'écris ces lignes quelques semaines après les brillants résultats obtenus par les aéroplanes aux grandes manœuvres de Picardie.
Il en sera ainsi de plus en plus. Les aérodromes ne seront plus que des terrains d'entraînement ou des champs d'expérience ; mais le véritable intérêt de l'Aviation sera en rase campagne, au-dessus des mers et des montagnes.
En donnant à son dernier ouvrage, paru au commencement de 1909, ce sous-titre suggestif: « De crête à crête, de ville à ville, de continent à continent », le regretté capitaine Ferber résumait en une phrase lapidaire l'histoire future de l'Aviation. On peut considérer aujourd'hui la première période comme terminée ; nous en sommes maintenant à la phase de ville à ville; nous n'attendrons pas très longtemps la troisième, celle des voyages de continent à continent, car si l'on songe qu'il ne s'est pas encore écoulé trois années * depuis le jour où l'on célébrait comme un triomphe le premier kilomètre
U Ecrit en septembre 1910.
l'avenir de l'aviation 367
bouclé et qu'aujourd'hui le Pas de Calais a été franchi plusieurs fois, les Alpes viennent de l'être, le Circuit de l'Est a promené les aéroplanes de Paris à Troyes, Nancy, Mézières, Douai et Amiens, qu'on a atteint et dépassé l'altitude de 2.500 mètres, qu'on emmène couramment un passager, et que souvent on en a emmené deux ou trois, on ne saurait être taxé d'exagération en fondant sur l'avenir de l'Aviation toutes les espérances les plus brillantes. Jusqu'à présent les prévisions les plus optimistes ont été dépassées par la réalité, il n'y a pas de raison pour qu'il en soit autrement dans l'avenir.
Nous devons donc nous attendre à voir les aéroplanes prendre une place importante dans la vie des individus, et même dans celle des nations. Cette évolution se produira insensiblement, et un beau jour nous serons tous étonnés du profond changement introduit dans nos habitudes.
Je n'ignore pas les objections qu'on formule couramment. La conduite des aéroplanes, dit-on, est très difficile : tout le monde ne peut pas devenir un aviateur. On peut répondre qu'il y a quinze ans, la conduite des automobiles semblait être aussi le privilège d'un petit nombre d'hommes doyés d'aptitudes spéciales, et aujourd'hui les chauffeurs se sont multipliés de telle manière qu'on est bien obligé de croire que la majorité de nos contemporains est apte à ces fonctions. En fait, le métier d'aviateur, comme celui de conducteur d'automobile ou de mécanicien de chemin de fer, exige certaines aptitudes qui ne sont pas très rares, et un apprentissage qui n'est ni plus long ni plus difficile que celui d'une profession quelconque. De plus, on peut prendre place dans un train de chemin de fer ou dans un autobus sans être mécanicien de profession ; il en sera de même en Aviation ; tout le monde pourra monter dans un
aéroplane sans être nécessairement un pilote consommé.
Je pense, en effet, que grâce à leurs perfectionnements successifs, grâce à remploi de moteurs surabondants, les aéroplanes pourront être organisés de manière à transporter un certain nombre de voyageurs qui seront installés confortablement et n^auront aucune part à prendre aux manœuvres ; ils seront même séparés du pilote et de ses aides, et n'auront pas plus de communication avec eux qu'on n'en a avec le timonier d'un transatlantique ou le mécanicien d'une locomotive.
J'ai parlé du pilote et de ses aides. Je crois, en effet, que dans l'avenir l'équipage d'un aéroplane devra se composer nécessairement de deux personnes au moins, et par équipage j'entends le personnel employé à la manœuvre et non les passagers. S'il est intéressant, au point de vue sportif, de demander, comme on le fait aujourd'hui, aux aviateurs une somme extraordinaire d'endurance et d'énergie, cette manière de procéder est incompatible avec la pratique courante. Quoi qu'on fasse, et quelque amélioration qu'on apporte aux aéroplanes actuels au point de vue de la sécurité, il y aura toujours des instants où le salut ou la perte des aéronefs seront à la merci d'une fausse manœuvre, d'une distraction de l'aviateur. Lorsqu'il est seul à bord, s'il veut poursuivre un voyage malgré sa fatigue, il sait qu'en le faisant il risque sa vie; c'est son droit; s'il succombe, on ne peut que l'admirer d'avoir été vaincu dans un effort gigantesque. Lorsqu'un mécanicien de chemin de fer, par un moment d'inattention, cause la mort de nombreuses victimes, on ne songe pas à le traiter en héros, mais à le traduire devant les tribunaux pour homicide par imprudence. Il en sera certainement de même lorsqu'il y aura