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CHAPITRE QUATRIÈME

A Nijaii-Novgorode se termine la dernière ligne de rimmense réseau de voies ferrées qui, depuis Textrémité méridionale de l'Espagne, couvre l'Europe ccmtemporaine. Dans cet l'angle du Volga et de l'Oka, on se trouve comme aux antipodes des railways de Malaga et de Cadix. Au delà , c'est la navigation à vapeur qui supplée pour les touristes la traction terrestre par la vapeur^ et la locomotive laisse au steamer le soin de les emporter vers le midi ou l'orient.

L'apparition du premier pyroscaphe en Russie remonte à l'année i8i5. En 1821, la nouvelle et merveilleuse invention faisait son début sur le Volga lui-même. Toutefois, c'est seulement à une époque beaucoup plus rapprochée de nous qu'y a véritablement commencé la navigation à vapeur. La force motrice mise à la mode par les Anglais avait reçu

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d'abord sur le Volga une application toute pfirtîcu- Uère, un mode d'emploi approprié aux usages de la iTatelIerie locale. D^ temps immémorial, il y avait eu des navires remorqués de la rive par de longs attelages humains, par d'interminables files d'indigènes voués modestement à la carrière de béte de somme. Mais, en même temps, un grand nombre de barques ou de bateaux^ qui à la descente n'avaient qu'A se laisser aller à la dérive en s'entourant des précautions nécessaires pour conserver une bonne direction, se servaient, afin de remonter, d'un appareil de traction portatif et essentiellement primitif. Un canot se détachait du bateau à l'ancre, et transportait à force de rames, aussi loin que possible en avant dans le fleuve, une seconde ancre, munie d'un câble solidement attaché à la proue du bateau. Cette seconde ancre une fois bien solidement fixée dans le sable, on levait la première, et, soit à bras d'hommes, soit à l'aide d'un ou d^ plusieurs chevaux tournant dans un manège, on enroulait le câble autour d'un cabestan. Le bateau avançait d'autant en amont dans la direction de l'ancre. Dès que le point d'appui était atteint, on recommençait la manœuvre, et ainsi de suite jusqu'au but et au bout du voyage. Aux hommes ou aux chevaux qui opéraient sur le pont, on imagina, après ï 821, de substituer la vapeur, mais sans obtenir, par cette sorte de touage automatique et à petites doses, une vitesse déplus de 3o à 5o verstes en vingtcjuatre heures. Les crues du printemps et les ensablements de l'été rendaient difficile l'organisation

d'un véritable service de louage sur un fleuve qui, de même que le peuple dont il arrose les terres, malgré son calme habituel et cette douceur de caractère, si je puis dire ainsi^ qui s'allie si naturellement à la vraie force, a des accès^ des réveils soudains et terribles de colère sauvage. Ce ne devait donc pas [être à des loueurs, mais bien à de libres remorqueurs, naviguant d'inspiration, et non pas à la chaîne, qu'il était réservé de tuer ici le halage à dos d'hommes et la navigation primitive au cabestan.

La Société sur le Volga (i) s'était fondée en 1843 pour organiser en grand les transports sur le fleuve. En 18 56, la Compagnie Satnolète (2) se mita transporter régulièrement des passagers. Aujourd'hui ces entreprises se sont singulièrement multipliées, les premières en date ayant pu donner à leurs actionnaires environ 80 0/0, il y a une quinzaine d'années. L'ensemble des transports de Ruibinske à Astrakhan s'élève, en effet, kijS millions depoud : or ïq poud équivaut à environ 16 kilogrammes. Il s'en faut par malheur que les bénéfices des différentes Compagnies se soient accrus en raison directe de leur multiphcation. Le Samolète qui, en 1871, avait attribué 17 roubles 1/2 à chaque action de 25o, a restreint les deux années suivantes sa répartition à 10 roubles, puis à 6. Sa rivale sur le Volga, qui n'avait rien distribué en 1871, n'a pu faire annoncer que 4 rou-

(i)Po Volgié.

[1) Samolète signifie à peu près automoteur^ ou, plus exactement> autovolant.

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bles en 1873 comme en 1872. Une autre Compagnie qui s'est vouée spécialement au transport des marchandises, sous le nom du Cygne (i), s'est trouvée hors d'état de faire aucune espèce de versement à ses actionnaires depuis plusieurs années. En revanche, la Compagnie Caucaselet Mercure, qui reçoit du gouvernement une subvention de 258,ooo roubles pour ses lignes de la mer Caspienne et ses transports périodiques d'hommes et de munitions dans le Turkestan, a réussi à élever de 12 à 20 hTubles en trois ans le revenu de ses coupons. Une fusion récente a réuni en une seule la Société dite £>roujina (2) et celle de la Navigation du Volga et de la Kama. Sur les cinq cents bateaux à vapeur qui parcourent le fleuve, pour le compte de 23o propriétaires différents, cette puissante association en possède aujourd'hui 40 à son service, plus une flotte de 80 bateaux à rames.

De grandes maisons de commerce sont à la tête d'escadres commerciales beaucoup moins puissantes, mais d'une utilité incontestable, puisqu'on général elles desservent les affluents ou les points négligés. Tandis que la flottille de M. A. I. Dubrovine reprend en sous-ordre le service fluvial de Nijnii à Kazane, celle des frères Kamenski remonte la Kama jusqu'à Ferme, en concurrence avec \ts steamers An Caucase et Mercure et du Samolète. La Droujina et son as-

(i) Lébède,

(2) Ce nom, qui signifie troupe armée, escorte^ est en somme assez difiBciie ^ traduire ici,

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sociée ont aussi des navires à vapeur et deç comptons sur la mer Caspienne^ à Bakou et à Gouriève. Âiosi que le Samolète, elles font remonter des pyroscaphes plus légers et tirant moins d'eau jusqu'à Ruibinske, à 460 verstes en amont de Nijnii. Mais le Samolète a organisé un service de passagers même au delà de Ruibinske, jusqu'à Tvère, et, en sa qualité d'auxiliaire privilégié de la poste, il expédie ses packetboats dans toutes les directions sur tous les affluents navigables du grand fleuve, sur la Cheksna, sur rUnja, rOka, la Biélaia, un des tributaires de la Kama qui conduit à la ville d'Oufa. Enfin, trois firis par semaine, un esquif à vapeur encore jdus facile à manœuvrer que les autres, le Papillon, va de Tvère à Rjève, presque jusqu'au point le plus élevé de navigabilité du fleuve.

Excepté entre Nijnii et Kazane, les départs ne sont pas quotidiens. En général, on ne compte pour chaque Compagnie que deux départs par semaine. Mais ces diverses Compagnies ont eu le bon esprit de combiner leur service de telle façon que le voyageur trouve toujours en trente ou quarante heures une occasion de s'embarquer pour Saratove ou Astrakhan. Le plus embarrassant pour lui, c'est même de faire un choix entre les entreprises rivales qui se complaisent à étaler cette rivalité et se disputent sa préférence, non-seulement au moyen d'annonces incessantes dans les journaux, mais encore en ville, au pagyen de grands tableaux de bois montés sur des perches et qui sont comme des bannières comm»*-

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daks. CbiKane de ces enseignes affirme que le meiltear bateau se trouve « au coin du quai; » ce qui est incontestable^ mais tous sont c au coin du quai, » et voilà pourquoi précisément l'option est plus difficile qu'entre les maganns de nouveautés parisiens. Ajoutez que presque tous ces bateaux partent de Nijnii vers onze heures' du matin, ce qui produit une confasion extraordinaire sur la berge du fleuve parmi les voîturiers, les portefaix^ les matelots, les voyageurs et les £aunilles' de» voyageurs, attendant que . Fon pèse les bagages avant de les porter, dûment aum^otés et catalogués, dans la soute qui leur est réservée.

Comme le bruit commençait à se répandre dans la ville que les eaux du Volga étaient exceptionnellement basses par suite de la sécheresse, je me décidai en faveur d'un navire de dimensions assez modestes, mais d'un aspect cependant très-attrayant, appartenant au Samoiète. Grâce à ses fermes fluettes et souples, le Gla^enape avait visiblement plus de chance de pouvoir passer partout, à travers bancs de sable et îlots desséchés, que le magnifique Alexatir dre Ily de la Compagnie Caucase et Mercure ^ qu'il m'avait été permis de visiter entre une arrivée et un départ. Je ne sais si ? Alexandre II est, en réalité, le meilleur marcheur du Volgay comme le soutiennent ses propres réclames. En tout cas, il est bien le plus somptueux bâtiment de ce genre que j'aie jamais vu, sans en excepter les très-beaux transatlantiques français qui vont de nos côtes à celles de» Etats-Unis.

Malgré sa taille moyenne et son luxe relativement sans prétentions, je Gla:{enape n'en était pas moins parfaitement aménagé pour la commodité du touriste. La terrasse découverte qui constituait l'étage supérieur, et sur laquelle une sorte de tente en bois abritait le capitaine et le timonier^ devait être évidemment un lieu d'observation excellent pour bien voir tout ce qui défilerait devant nous. Au-dessous de la terrasse, sur le pont même^ mais comme mise sous verre au moyen de cloisons garnies de nombreuses vitres^ se trouvait la salle à manger. Sous la salle à manger^ à fond de cale par conséquent^ mais fort joliment meublé et tapissé^ se cachait le dortoir ou salon. Deux longues banquettes partagées en couchettes s'y faisaient vis-à-vis, et chacune de ces couchettes offrait déjà à la somnolence des voyageurs blasés un moelleux oreiller de reps lilas.

Malgré l'incontestable activité des employés de la poste qui précipitaient dans les âancs du Glasfenape de monstrueux sacs de lettres, et des hommes de l'équipage^ coiffés d'un petit chapeau aplati à bords relevés, qui les secondaient de leur mieux, notre parokhode (i) ne s'ébranla que quarante ou cinquante minutes après l'heure indiquée. En quelques tours de roues, nous eûmes contourné le pied du Kremlin et nous entrâmes dans le plein lit du Volga, filant à travers les bateaux de toute provenance et de toute apparence arrêtés au milieu de ses eaux : les ladiiy les

(i) Bateau à vapeur. On prononce parakhode.

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raschivuiy qui vont à la voile, les biélianuiy qui, n'étant pas peintes, continuent à passer pour blanches, enfin les mokchanui, propres à la rivière du même nom, et baptisées d'après elle. L'ouverture de la foire avait eu pour conséquence Tencombrement du fleuve, transformé littéralement en une forêt de mâts portant au sommet un pavillon blanc, rouge et bleu, aux mêmes couleurs par conséquent que le nôtre, mais aux bandes disposées horizontalement. L'eau que les agiles palettes du Gla:(enape repoussaient loin derrière elles en longs monticules d'écume enroulée rappelait, par sa nuance jaunâtre, soit Teau delà Tamise, soit le porter anglais, soit, pour prendre notre comparaison en France, le contenu d'un baquet de lessive. Les ondes du Dniépre sont encore plus chargées de matières colorantes, mais à Kiève, au moins, elles tirent plus sur le brun que sur le jaune. On chercherait vainement en Russie, on le voit, la limpidité bleuâtre et pâle du Rhin ou l'opalescence toujours un peu trouble du Rhône. La brise, qui fouettait cette surface liquide et la hérissait de petites vagues anodines, avait donné une excellente idée à un adolescent qui naviguait seul dans un canot fait d'un unique morceau d'écorce savamment distendue. Au lieu de ramer, notre jeune Argonaute s'était improvisé une voile d'aventure avec un bouleau de son âge, dont il présentait le feuillage au vent favorable : on n'est pas plus ingénieusement sauvage en pays civilisé.

La foule des gros bateaux de bois pesamment char-

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gés allait toujours en augmentant, à mesure que nous avancions hors de la rade fluviale. Les statisticiet» en comptent 1 5,700 sur le fleuve, et, au début de la foire, pas un ne chôme. Tous ceux que nous renomtrions remontaient, et, par conséquent, nous ks croisions tous. Mais le règne du cabestan semblait bien définitivement passé. Seuls, des remorqueurs se chargeaient de la besogne, et, attardés déjà, soufflaient et râlaient à pleins poumons pour arriver en temps utile. Quelles que fussent la cargaison et la forme du chaland, on remarquait toujours sur le pont une trèsélégante maisonnette en bois, artistement décorée de peintures, avec un petit fronton et des colon nettes, servant d'habitation à Téquipage. Une guérite... ai homines se distinguait même au-dessus d'un des flancs du bateau. Parfois passait un petit remorqueur d'allures plus légères, avec un ou deux hommes en chemise rouge et debout contre la cheminée noire qui dégorgeait une fumée plus noire encore. On eût dit à les voir des compagnons ou des collègues du H(dlandais volant, des serviteurs de Lucifer, des diables en feu échappés de l'enfer, ou y retournant à toute vapeur. Une autre fois, nous effleurâmes un convoi de poudre. D'après une tradition constante, des perches au haut desquelles était fichée une aigle à deux têtes en métal indiquait le contenu des barques, pour plus de sécurité profondément immergées dans l'eau. La cheminée du remorqueur qui les traînait portait, en outre, à son ouverture une sorte de cage, de muselière plutôt, en fil de fer tressé, afin d'empêcher les flam*

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mèches de s'écbapper en arriére et de tomber sur quelqu'une des poudrières.

De grandes nappes de sable continuaient à jaunir [es bords du fleuve. Dans les prairies ou pâturages de la rive gauche, des troupes de chevaux erraient en liberté, autant que le leur permettait le lien d*étoffe chargé de maintenir, serrés Tun contre Fautre, leurs pieds de devant. Au moyen de ce lien, qui les oblige à les lever très-haut, à sauter, en quelque sorte, pour pouvoir avancer, on les habitue de bonne heure à t ces grandes allures, » sujet d'admiration légitime pour les connaisseurs. Ces t aboutie (i) n'apparaissaient jamais que du côté gauche. Déjà, en effet, se manifestait pour l'étranger avec une persistance caractéristique un phénomène à la fois géologique et pittoresque qui a rendu le Volga célèbre en Russie, et inspiré une épîgramme fort connue au poôte libéral et très-goûté des jeunes gens, Dobrolubove, un vrai nom de poète ou de moraliste, car il signifie à peu près ce qu'Agathophile signifierait en grec. La rive droite du Volga est toujours élevée ; la rive gauche, au contraire, toujours basse. A droite, les collines, les monticules se succèdent les uns aux autres; en face, au contraire, la platitude est constante, inéluctable. Aussi la rive droite s'appelle-t-elle toujours rive des montagnes (2), et la rive gauche, rive des

(0 Troupeau de chevaux libres. C'est aussi le titre d'une charmante nouvelle de Tourguenève.

(*) Nagomaia,

prairies (i). Ce privilège d'inégalité au profit d'an côté^ et aux dépens de l'autre^ existe déjà et peut se constater plus haut que Nijnii-Novgorode. D'autres fleuves que le Volga, dit-on, sont soumis en Russie à cette loi bizarre, à ce caprice inattendu d'une orographie exceptionnelle. Ce qu'il y a de certain^ et quelques explications que les naturalistes donnent de cette anomalie, de ce lusus naturœ^ c'est que jusqu'à Astrakhan le Volga aura sa rive droite toujours beaucoup au-dessus du niveau de sa rive gauche. A mesure, il est vrai, que nous descendrons le fleuve, les hauteurs de la rive droite tendront à s'abaisser graduellement jusqu'à ce qu'elles se perdent dans les steppes. Mais, à part une exception due à des phénomènes naturels tout spéciaux, ces hauteurs ne sauteront jamais d'un bord à l'autre. Encore cette exception n'en est-elle pas même une véritable, puisque le redressement momentané coïncide avec une recrudescence d'élévation des collines de droite.

Le premier endroit intéressant devant lequel nous passâmes, où nous prîmes barres même un instant, vers trois ou quatre heures de l'après-midi, fut Makariève, l'ancien monastère sous la protection duquel s'est tenue si longtemps la foire de Nijnii, A l'heure qu'il est, le monastère menace ruine, au moins extérieurement et vu du milieu du fleuve. L'eau est en train de miner ses murailles d'enceinte, tout particulièrement une tourelle trop avancée sur la berge. Le courant,

(i) Lougovaia,

obéissant ici à une impulsion irrésistible, décrit une courbe très*âccentuée, et donne tout lieu de craindre que les restes de Makariéve ne soient emportés quelque printemps en plein Volga par ses ondes débordées. Aussi notre bateau nestationna-t-îl pas devant le couvent^ bien que les autorités ordinaires d'un cheflieu d'ouie^de résident dans la petite ville voisine. C'est en face^ sur l'autre rive^ au modeste village d'Isade, que les Compagnies de navigation ont préféré établir leur pristane, c'est-à-dire le ponton toujours flottant, bien que constamment ancré, qui sur tous les fleuves russes facilite si bien le débarquement et rembarquement en pleine rivière des marchandises comme des voyageurs.

A peine le Gla^enape eut-il accosté son pristane, que presque tous les passagers des troisièmes s'y précipitèrent pour descendre au plus vite la passerelle en planches élastiques qui conduisait au rivage. Sur ce rivage s'était installé un niarché en plein vent de comestibles populaires, de fruits^ de concombres, de melons d'eau, de champignons marines, de graines de tournesol. A côté de ces friandises végétales figuraient des mets plus substantiels, entre autres, des pâtés massifs oti l'on apercevait delà viande grossièrement coupée et de l'oignon. Deux popes à panse rabelaisienne et à barbe luxuriante se firent donner, moyennant quelques kopieks, une part virile de cette lourde et indigeste composition dont la vue seule eût épouvanté d'autres estomacs. Les gens du peuple se contentaient d'une livre de pain, qu'ils se mirent à

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manger avec un peu de sel. Quand on gagne à pdae une douzaine de roubles par mois, on ne peut pu faire de grosses dépenses pour sa gourmandise. Un bon arbou:{e , dûment ausculté avant Tachât au moyen d'une forte pression contre l'oreille penchée, console d'ailleurs de bien des f)rivations. Ces melons d'eau cependant, malgré tout ce qu'a d'appétissant leur pulpe rose imprégnée abondamment d'une eau fraîche, sont à la fois fades au goût et coriaces au palais, dès qu'on cesse de les regarder pour les manger ou les boire. Cela n'empêcha pas les marchands d'arbou:{e d'Isade de voir enlever en deux ou trois minutes tout leur étalage. Une sorte de sauvagesse, qui semblait fraîchement échappée de la Sibérie, sinon du Kamtchatka, fut obligée, vu l'absence des succulents arbou^e^ épuisés en un clin d'oeil, de se rabattre sur de simples ogourtii (i) ou petits concombres verts qu'elle empilait sur sa poitrine, dans le creux de sa chemise en toile à torchon, avec des gestes de satisfaction désordonnés. Ses jambes étaient nues, ses cheveux flottaient épars au vent, et la chemise qui composait tout son vêtement, avec un collier de perles coloriées, en faisait juste autant.

La différence était grande avec la tenue très-propre et très-décente des femmes et des jeunes filles du village qui, à Isade comme tout le long du Volga, ontle soin et le monopole d'approvisionner de bois à brûleries flancs de chdiqixtparokhode. Le foulard de cotonnade

(i) Prononcez ^ig'OMrfjfi.

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iffifmmée rabattu sur le front et noué en dessous, les coHcitoyennes orthodoxes et civilisées de la sauvagesse cheminaient rapidement de la rive au bateau, portant deux à deux sur un brancard une pile plus ou moins haute de rondins de bouleau ou de bûches fendues. Le tout provenait des immenses entassements de bois à brûler, entassements percés de rues et de ruelles tout comme une ville, qui attendent sur la rive le passage des Minotaures xylophagesdu 19® siècle, je veux dire les bateaux à vapeur. Ces monstres, assurent les pessimistes, finiront dans un ou deux milliers d'années, avec le concours des locomotives, leurs émules en voracité, par dévorer tout ce qui reste de bois en Russie. Il en reste heureusement beaucoup encore. Comment d'ailleurs préférer ici le charbon au bois pour le chauffage ou la chauffe P Le charbon manque dans la vallée du Volga, bien que Pallas en ait signalé des traces vers Simbirske. Le bois au contraire ne coûte que quatre roubles par sagène cubique, soit environ une dizaine de stères, ce qui est fort bon marché. Aussi quelle quantité n'en apportait-on pas ? Arrivées à la trappe ouverte sur le pont à leur intention, les babui etdiévouchki (i) laissaient tomber leur fardeau avec un fracas impitoyable dans les profondeurs invisibles où les chauffeurs devaient les retrouver en temps et lieu. Puis, redressant les deux montants de leurs brancards avec autant de fierté que si elles venaient d'amener dans une chaise à porteur le marquis

(1) Vi«Ules femmes et jeunes filles.

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de Mascarille ou la comtesse d'Escarbagnas, tout ce personnel féminin retournait sur la berge en trottinant pieds nus, avec l'activité d'une fourmilière en émoi. Mais dès que le machiniste siffla, les fourmis laborieuses s'enfuirent comme une troupe de moineaux effarouchés. Les Compagnies ne paient pas sans doute ce travail plus de 5 ou lo kopieks par cachet. Toutefois, si Ton songe que, dans le gouvernement d'Olonetze, notamment dans le canton de Pavlovska, les femmes ne gagnent que 4 kopieks 1/2, tout au plus 6, pour coudre trois cents morceaux de fourrure longs chacun de près de cinq centimètres, ce qui représente douze heures de travail, on comprendra que sur le bord des fleuves la population féminine soit toute disposée à apporter, moyennant 5 ou 6 kopieks, la pâture ou le combustible nécessaire aux machines à vapeur.

Deux petits incidents signalèrent notre stationnement. D'abord un marinier qui, pour s'être attardé dans une église ou un cabaret, avait laissé partir sans lui le bateau à bord duquel il travaillait, était venu supplier le capitaine du nôtre de le rapatrier, le Gla- ^^enape, selon lui, ne devant pas manquer de rattraper bientôt le navire à l'équipage duquel il appartenait Le capitaine avait d'abord manifesté toute sa joie de compter un passager de plus, mais en réclamant un rouble et un certain nombre, de kopieks, bref le prix du tarif jusqu'à la première halte. C'était là justement le point embarrassant. Notre déserteur malgré lui n'avait ni le moindre rouble, ni le moindre

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kopiek. Voyant Tembarras du capitaine et du solliciteur, un généreux passager offrit de payer la somme litigieuse. Rapide comme l'éclair, le pauvre diable se précipita p)our les embrasser sur les mains et les bottes de son bienfaiteur. Ce que voyant, le capitaine, ne voulant pas être vaincu en générosité, déclara pour cette fois consentir à une gratuité complète, tout en affirmant que cette faiblesse n'était probablement qu'une regrettable prime d'encouragement, un bill d'indemnité tout au moins accordé à Tivrognerie.

Le second incident avait plus spécialement attiré l'attention des voyageurs de première classe installés à l'avant du navire. Il ne s'agissait de rien moins que d'une série de négociations entamées à la proue par le sten^ard ou officier de bouche du Gla\enape avec des marchands de sterlets, offrant dans des paniers leur marchandise vivante et frétillante. Nous avions déjà vu des sterlets à V aquarium du Prater à Vienne, et admiré la demi-transparence de leur corps aux formes anguleuses, à la ligne médiane très-accusée, à la nageoire caudale relevée en triangle. Mais ceux-ci se démenaient bien plus vigoureusement dans leur prison sans couvercle, et tentaient, pour regagner leur fleuve natal et consoler leur famille inquiète, des sauts de sterlet qui valaient bien des sauts de carpe. C'eût été une belle fête pour le baron Brisse que d'assister à la victoire finale, non pas seulement des pêcheurs sur leurs prisonniers, mais surtout des offres du maître d'hôtel sur les exigences des pêcheurs. Une douzaine de sterlets avait été en fin de compte em-

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barquée à bord, à la visible satisfaction d'un ministre anglican, égaré dans ces parages orientaux, assez loin de son troupeau ordinaire d'ouailles. Un fort aimable juge de paix russe, avec lequel nous avions fait connaissance, vint au secours de notre gastronome anglais, quelque peu embarrassé pour donner des ordres précis au garçon^ qui désirait savoir à quelle sauce le sterlet serait mangé par le Révérend. Le juge de paix conseilla le po rousski, l'accommodement à la russe, qui au moins devait avoir le mérite de la couleur locale. Le po rousski fut donc adopté à l'unanimité des trois votants, car Tappétit du Révérend avait éveillé le nôtre, et, pour que l'heure du dîner se fasse sentir, point n'est besoin d'être un old fellow d'Oxford ou de Cambridge, licencié en théologie britannique et docteur es régates.

Nous fîmes donc de concert tous les trois, dans le salon-réfectoire vitré qui occupait le pont, à l'usage exclusif des voyageurs de première classe, la connaissance du sterlet, préparé d'après le Manuel du bon cuisinier moscovite^ c'est-à-dire avec un mélange plus sucré qu'acidulé, mais à la fois acidulé et sucré^ de légumes hachés menu, de câpres, d'olives, etc.. Il faudrait évidemment, pour oser nous prononcer sur la valeur de cette combinaison culinaire, une compétence que nous dénierait justement le savant fondateur du journalisme gastronomique en France. Ne nous risquons donc pas sur un domaine réservé où l'on ne doit s'aventurer qu'un torchon sous le bras et un tablier trois fois noué autour des reins. Confes-

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«ans feulement que, si ïacipenser rutkenus, qui mérite bien ce nom essentiellement slave, portant un nez retroussé d'un slavisme indiscutable, a son goût et sop mérite propres, la modeste et jolie bachforelle des ruisseaux limpides du Harz ou de la Tburinge, avec sa robe grise étoilée de points roses^ nous semble avoir tout autant de charmes après comme avant son entrée à la cuisine. Que ceux de nos publicistes qui sont habitués à manier l'écumoire aussi familièrement que la plume me pardonnent mon hérésie ! Aussi bien était-ce un pays d'hérétiques, de raskoleniki, que nous traversions en ce moment, et mainte légende populaire y a consacré le souvenir des brigands disséminés dan3 les forêts du Kerjenetze, dont nous avions passé l'embouchure avant d'arriver à Isade.

Pendant que notre repas s'achevait en commun, je continuai la conversation avec le sympathique juge de paix. Il était licencié en droit de la Faculté de Paris : c'était presque un confrère pour moi. Peutêtre 2ivions-nQus, côte à côte, mais sans nous connaître, entendu jadis l'excellent M. Vuatrin expliquer les beautés, chères à l'administration de l'enregistrement, de la loi du 22 frimaire an VII. Quoique chamarré de croix et peut-être par-dessus le marché knia:[e, mon interlocuteur se fit un plaisir de m'expliquer la partie des grandes réformes judiciaires de 1864 qui concerne les justices de paix. Ces justices de paix ont pour mission de réduire à leur minimum, grâce à une juridiction patriarcale, pour ainsi dire, et presque gratuite, ce qui ne gâte rien, les lenteurs et

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les frais des tribunaux ordinaires. Au civil^ elles tranchent toutes les affaires d'une importance inférieure à 5oo roubles, pourvu qu*il ne s'y rattache aucun droit immobilier constaté par acte authentique. En matière correctionnelle, elles peuvent prononcer des condamnations à un an de prison, avec droit d'appel devant l'assemblée des juges de paix du district, assemblée oli ne peut figurer le juge de paix qui a prononcé la première fois. Bien entendu, cette sorte de cour d'appel, composée des collègues du juge de première instance, siège au civil comme au correctionnel. Il se peut que, de cette façon, le nombre des différends d'intérêt et des cas douteux déférés à la justice ne tende pas à diminuer, mais il est aussi incontestable, et n'est-ce pas là le point capital? que la commodité de l'arbitrage retire à la contestation tout caractère de querelle haineuse et inutilement traînée en longueur, sinon aggravée, par l'intervention ruineuse des gens de loi.

De l'institution si originale des justices de paix russes, nous passâmes sur le terrain politique, celui de la politique extérieure, cela va de soi, sujet douloureux, mais inévitable, pour tout Français sorti de France. Au reste, impossible d'entendre manifester de plus vifs sentiments de condoléance et d'intérêt pour la cause française. En 1870, affirmait mon bienveillant consolateur, si le peuple russe eût pu aider la France, certes il l'eût aidée. L'alliance des deux dynasties prussienne et russe, sans doute aussi l'attitude révolutionnaire de Paris, avaient tout gâté.

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Il avait lu avec passion le livre du général La Marmora^ et surtout paraissait n'avoir pas oublié de quelle façon les Allemands avaient exploité la Russie au dix-huitiéme siècle. Il n'avait nulle envie de leur laisser reprendre cette lucrative industrie à la fin du dix-neuvième. Aussi se félicitait-il et me félicitait-il presque de l'attention nouvelle et de la bienveillance générale qui, de toutes parts en France, se manifestent pour la Russie.

a Autrefois, » me dit-il, « nous étions les seuls à aller vous voir sur les bords de la Seine. A présent, vous commencez à nous rendre nos visites, et vous venez jusqu'à la Neva pour savoir enfin ce que nous sommes. Des études considérables sur nos institutions et nos antiquités ont paru ou sont en train de paraître chez vous^ et ces études nous aident quelquefois à nous mieux connaître nous-mêmes, car nous ne connaissions pas tous, à beaucoup près, tout ce qu'ont compulsé et dévoré, en fait de documents officiels ou d'ouvrages d'érudition, M. A. Leroy- Beaulieu et M. Alfred Rambaud. Un autre de vos compatriotes, dont la philologie slave paraît le domaine spécial, M. Louis Léger, a pu figurer de la manière la plus honorable et la plus utile dans un de nos congrès scientifiques. Votre Exposition actuelle de géographie universelle, dont le succès nous appartient un peu, fécondera ces heureux germes d'alliance scientifique et littéraire. » En revanche, sur notre Nationalnoé Sobranié et son chef-d'œuvre du 2 5 février précédent, je dus écouter, dans un silence res-

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pectueux par patriotisme, la confession de brillantes espérances^ qui, pour moi, n'étaient que des illusion» d'optimisme^ trop faciles toujours, quand Téloignement prête aux hommes les moins grands je ne sais quel vague prestige, et surtout lorsqu'on n'est pas appelé soi-même à manger les brioches qui doivent sortir tôt ou tard du four.

Notre causerie durait encore, lorsque le pasteur, cravaté de blanc et vêtu de noir, reparut, les joues presque rouges for shame, et le regard tout à fait indigné. Il tenait à nous montrer, sans beaucoup de charité peut-être, mais avec un pharisaïsme incontestable, les deux popes qui, sous l'action irrésistible du pâté rustique de viande et d'oignons, s'étaient en* dormis sur le pont, l'un ronflant comme une contrebasse, l'autre tenant encore dans sa main pendante un dernier reste du corpus delicti, du pâté narcotique dont nous lui avions vu faire l'emplette. Sans doute les pauvres sviatchennike eussent préféré manger du sterlet à la russe, même en l'arrosant d'un bon flacon d*oW Irish wiskey. Mais les prébendes ecclésiastiques sont en Russie moins nombreuses qu'en Angleterre. Toutes les prébendes d'ailleurs, fussent-elles anglaises ou luthériennes, ne réussissent pas à procurer ce sommeil paisible du juste dont dormaient nos deux bons sviatchennike, échappés pour une heure ou deux aux misères de ce bas-monde en général et de leur paroisse en particulier.

Naturellement plus orthodoxe qu'anglican, le juge de paix prit la balle au bond et entama avec l'Anglais

KAZANS ET SON UNIVEKSITi, iSç

un parallèle entre rAngleterrre et son pro[H« pays, parallèle piquant tout d'abord comme un paradoxe, et bientôt judicieux comme la vérité elle-même. « Vous autres, à Londres ou à Oxford, » disait-il ou à peu près, «vous persistez à regarder le peuple russe comme un peuple barbare, perdu physiquement au milieu de neiges éternelles, et moralement au milieu d'une ignorance et d'un despotisme dont rien n'approche en aucune région du continent. Le démenti que donne à la première de ces préventions la riante et verdoyante nature qui nous entoure doit suffire pour la faire tomber. Notre climat n'est pas assez tempéré pour être toujours très-clément. Mais le re* gard a aussi ses joies chez nous, et plus ces joies sont courtes, plus elles sont vives. Pour ma part, je préférerais encore nos tapis de neige diamantée sous les rayons d'un beau soleil, nos forêts argentées de givre bien cristallisé et irisé de millions de facettes lumineuses, je préférerais encore ces tristesses de notre long hiver, dussent-elles durer toujours, au perpétuel brouillard qui assombrit votre atmosphère d'une teinte opaque et jaunâtre où il pleut lentement, mol» lement, mais éternellement, inexorablement, de la suie. Au point de vue intellectuel et moral, sans doute nous sommes jeunes encore, et nous n'étions pas assez avancés au 1 3« siècle pour avoir aussi notre Magna Charta, Mais le progrès des mœurs publiques fera son œuvre naturellement et peu à peu. Il est d'ailleurs souverainement injuste de [>ersister à juger la Russie de 1875 sur la Russie de i85o. Nous

l6o RAZANE ET SON UNIVERSITÉ,

avons fait du chemin depuis ce temps-là. Nous en ferons encore, il faut Tespérer, en conciliant l'esprit de progrès avec le respect des traditions^ en n'avançant vers la liberté que par la grande route de Tordre, à pas de tortue, s'il le faut, pas qui vaut mieux que l'allure du lièvre, l'expérience le démontre mieux encore que la fable. D'ailleurs, nous jouissons chez nous-mêmes d'une telle autonomie administrative, le principe électif s'y applique si sincèrement à des fonctions de toute espèce, qu'à cet égard nous n'avons à rougir d'aucune comparaison avec aucun Etat en Europe. Or, la saine et vraie politique ne doit-elle pas se réduire à n'être qu'une série d'actes administratifs préparés et exécutés par les plus dignes ? Si notre dynastie tient à diriger seule, autant que possible, la barque de la Russie au milieu des tempêtes européennes, la seule carrière qui reste fermée à notre initiative nationale (?), en revanche que de débouchés ouverls à notre activité et à notre industrie dans cette Asie oU nous ne rencontrons plus aujourd'hui que deux barrières, Tempire vermoulu dont le souverain végète à Pékin, et les Indes anglaises qu'occupent vos compatriotes! »

Pour se tirer de ces raisonnements d'une hardiesse si imprévue à Oxford et à Cambridge, le pasteur ne trouva rien de mieux à faire que de lancer immédiatement les Polonais sur le champ de bataille, afin d'opérer une diversion. Mais le juge de paix déjoua immédiatement la manœuvre en faisant entrer en ligne les Irlandais de « l'Ile-Sœur » et beaucoup d'autres

KAZANE ET SON UNIVBRSITi. l6l

races que Thistoire a familiarisées pour leur désagrément personnel avec la civilisation anglaise.

« Voyez en Asie^ » ajoutait-il» c les peuplades sauvages que peu à peu nous amenons au chrbtianisme par le contact de nos usages^ beaucoup plus que par la terreur de nos armes^ et comparez la situation qui leur est faite par nous à celle que vos proconsuls, qui ne vont aux Indes que pour en revenir promptement millionnaires, même quand ils s'appellent Macaulay, font aux Indiens dévolus à leurs rigueurs administratives. Oti nous cherchons à civiliser, vous ne cherchez guère qu'à exploiter. De quel côté est rinstinct d'humanité, de quel côté la supériorité morale ? »

Le pasteur, pour son malheur, entama une diatribe contre le knout. « Il est aboli depuis longtemps dans nos villages, » répliqua le juge de paix, c mais le chat à neuf queues sévit encore, sinon sur le dos des marins de la Grande-Bretagne, du moins dans ses prisons sur les épaules, non pas seulement des criminels de lèse-ma)esté, mais même des simples voleurs. »

L'Anglais se plaignit alors amèrement de ce qu'à son entrée en Russie le vérificateur de la douane eût poussé le soupçon et la minutie jusqu'à ouvrir des enveloppes de lettres, absolument vides d'ailleurs, dont il avait fait provision pour son usage personnel. La plainte fut encore bien vite rétorquée.

<t Moi qui ai l'honneur de vous parler, monsieur, » II; reprit le juge de paix avec une note de fierté blessée

l62 RAZANB BT SON UNIVBSSITi.

dans la voix, c je me suis vu enlever brutal^nent, grossièrement par un de vos douaniers, portant écritoire et plume à sa boutonnière, un volume, déjà coupé et lu par moi, de Dickens. Aucun volume de rédition Tauchnitz, paraît-il, n'a le droit de pénétrer sur le sol libre de la vieille Angleterre. Ceci s'est passé à Gravesend il y a peu d'années, et vous avouerez au moins que nos employés de douane ou de police sont plus gentlemen que les vôtres, puisque notre gouvernement a voulu qu'ils fussent en état de comprendre la langue des étrangers se présentant à la frontière. Seulement ce gouvernement n'aime point et cherche à arrêter, en effet, à sa frontière, les chefsd'œuvre de haute littérature qui se publient aussi librement dans certaines rues de Londres qu'en plein Genève, et dont l'Angleterre couvre lies auteurs de sa tacite protection, en échange sans doute du mal qu'ils peuvent faire au reste de l'Europe. »

Je craignais une nouvelle tirade, un nouveau dégagé dans cette escrime de paroles, à propos de la forr malitédu passeport, cette bétenoiredesAnglaisdes trois royaumes. Heureusement, il n'en fut rien. Notre Anglais se rabattit, en s'y cramponnant, sur son admiration orgueilleuse pour le parlementarisme national. Il lui semblait que ses seuls compatriotes méritassent le titre d'hommes libres. « Sans doute, monsieur, » continua son adversaire, lorsqu'il eut terminé, « sans doute le self-government a chez vous, sinon plus d'ancienneté et de résultats pratiques, du moins plus d'éclat oratoire et de mouvement que chez nous.

KAZANB BI SON UNlVSMITé. l63

Mais pensez-vous que notre gouvernement impérial ne soit pas aussi à sa façon un self-govemment, et que le peuple russe ne participe en rien à la conduite de ses destinées? Je ne parle pas de Pierre V* et de Catherine 11^ qui se sont chargés de faire seuls notre bonheur à une époque où vos princes n'échappaient pas eux-mêmes aux pires faiblesses ou aux pires épreuves de la vie humaine. Mais^ à part deux ou trc»s souverains de génie, qui ont tenu à n'avoir que d'obscurs et très-obéissants collaborateurs, notre aristocratie et notre peuple ont bien pris quelque part aussi au développement historique de notre grandeur collective. Si nous ne possédons pas un parlement fécond en luttes d'éloquence ou de chiffres entre banquiers causant le chapeau sur la tête et les mains dans les poches, du moins avons-nous un sénat diri* géant, qui s'applique uniquement à peser les avantages et les inconvénients de chaque mesure législative à {«rendre. Le tzar, bien que seul il approuve ou rejette, ne manifeste, en réalité, son omnipotence qu'en accélérant ou en différant ces progrés imposés plus encore que suggérés au jour le jour par le changement des mœurs et destinés tôt ou tard à passer dans les lois. Croyez-vous sérieusement que nos sénateurs gagneraient beaucoup à puiser leurs inspirations dans la brigue^ si souvent compromettante, des suffrages populaires? Ne vous semble-t-il pas plus sage, en vérité, qu'uniquement guidés par leur amour naturel pour le bien de leurs semblables, qu'obéissant uniquement à 4es convictions mûries par de longues et persévérante^

études, nos législateurs silencieux ne poursuivent que dans la paix de leur bibliothèque d'abord, puis à la lumière de délibérations intimes, les seules qui puissent être sérieuses, les moyens de porter remède aux malheurs séculaires du genre humain, et de dépasser sur cette noble voie tout ce qui s'est fait encore de mieux jusqu'ici en Russie comme en Europe? A mon sens, je vous l'avoue, la politique la plus humaine^ la plus souhaitable, la plus féconde, c'est celle qui répartit entre le plus grand nombre d'hommes possible la plus grande quantité possible de bonheur. Ceci posé, ouvrez les Mémoires d'un chasseur^ de notre illustre et admirable conteur populaire Ivan Tourguenève, comparez avec n'importe quelle œuvre de votre grand et généreux Charles Dickens^ et ditesmoi ensuite si c'est en Angleterre ou en Russie que se trouvent le plus de larmes et de mauvaises passions dans le peuple, le plus de ces souffrances morales, de ces appétits inassouvis qui sont autant de tortures, la plus grande dose de haine en un mot, et par conséquent la plaie la plus incurable au cœur de l'homme, celle-là précisément que le vrai christianisme, la vraie civilisation doit s'appliquer à guérir avant tout? »

Cette fois, le pasteur ne répondit pas, ou plutôt il s'apprêtait à répondre, quand un choc violent rompit brusquement l'entretien pour nous faire monter sur la terrasse du bateau. J'ajoute à la hâte, pour en finir avec cet insulaire peu charitable, qu'il ne paraissait pas appartenir à la fine fleur intellectuelle du clergé britannique. Outre le voile vert qu'il est inutile de

KA2ANE Et SON UNIVERSITÉ. l65

décrire, il portait un thermomètre aussi ridicule que microscopique au ruban de son chapeau; il n'avait remarqué à Moscou avec plaisir qu'une salle de manège, the most magnificent in the world, disait-il avec emphase, etaussila/t^fov/ra, liqueurdefeuillesde framboise très-chaudement recommandée par M. Murray, Ledit M . Murray lui avait malheureusement donné une autre recommandation beaucoup plus malencontreuse, celle de ne pas s'arrêter une seule nuit à Nijnii, parce qu'il n'y a rien à y voir, selon lui, et qu'en temps de foire les chambres sont hors de prix. Arrivé à huit heures du matin, notre homme était donc reparti à onze, après avoir traversé la ville, et qooked directement, lui et son bagage, pour Kazane, où il lui était si facile de ne pas venir du tout. En réalité, il devait être delà famille de ce mélomane anglo-saxonet fantaisiste qui, quittant le buffet de Mantes, en route pour New- Haven ou Southampton, après avoir préalablement retiré ses bottines, exprimait sa mélancolie ou sa joie intérieure à l'aide d'un accordéon, ou bien encore de cet autre qui, descendant le Rhin, évaluait au passage, par une ébauche de triangulation instantanée, la hauteur approximative des tuyaux de bateaux à vapeur, au lieu de regarder le payage, voire même de lire le classique Murray.

« Svinia (i), ' criait le capitaine au timonier, lorsque nous arrivâmes en corps sur le pont, a je t'avais pourtant bien dit de prendre à droite. » Le svinia

(i) Nom russe du... sanglier domestique.

l66 EA2ANB ET SON imiYERSITi.

restait impassible et muet, au lieu de grogner^ comme il en eût eu le droite pour justifier la quafification peu flatteuse que lui valait sa négligence ou son manque d'adresse. Le fait est que nous étions bel et bien ensablés. Nous n'avions pourtant cheminé qu'avec la plus louable prudence, et la sonde à la main, dans tous les endroits dangereux. Partout, en effet, où deux perches peintes apparaissaient sur les deux rives, indiquant la présence d'un mêle ou banc de sable, un homme de l'équipage se plaçait à la proue, avec un long bâton gradué au moyen d'alternances blanches et noires. De là, plongeant sans cesse son instrument au plus profond de l'eau, il criait à pleins poumons, en se retournant en arrière, le nombre de mesures constaté par son dernier sondage. Les perches dont je viens de parler marquent d'une manière très-simple le chenal libre et le détour nécessaire : il sufiit, pour suivre la bonne voie, de se placer sur la ligne qui de l'une mène à l'autre. Des bouées blanches et rouges rendent ce système de signaux plus précis encore. Un certain nombre de boules rouges ou noires en osier et de planchettes en bois noirci, placées au haut des mâts sémaphoriques, £|nnoncent même la quantité exacte d'archines et de seizièmes d'archines du thalweg navigable. En dépit de ces excellents engins de balisage et de police fluviale, nous n'en étions pas moins retenus captifs sur un banc de sable invisible. Vainement la machine allait-elle de l'avant ou de l'arrière : elle ne réussissait qu'à produire un remous

KA^AMB 8T SON UNIYBtlttTtf. 167

d'eau sableuse* Quelques braves gens, postés sur un radeau fort long qui s'appuyait obliquement au rivage et devait être une pêcherie, contemplaient d'un air calme la lutte désespérée de notre machine et de notre équipage contre le monstre souterrain obstiné à ne pas lâcher sa proie. Enfin parut un panache de fumée, puis une cheminée, puis un bateau à vapeur de notre Compagnie, qui ne remorquait quoi que ce soit et ne portait qui que ce fût. Lorsqu'il se trouva à proximité suffisante, on lui jeta une grosse corde, après quelques explications ou conventions au portevoix. Alors, en peu de temps, ses efforts aidant les nôtres^ nous parvînmes à nous dégager de l'étreinte du Triton taquin ou du Briarée jaloux qui nous retenait de ses cent bras invincibles et perfides.

Une fois renfloués, nous reprîmes notre course de plus belle, toujours entre les deux faces du même paysage. A gauche, la longue bande de grèves, çà et là égayées d'un rideau de saules et comme animées par le perpétuel va-et-vient de troupes de chevaux libres, continuait à se dérouler sans transformation notable. Au sud, pareillement, se dressait la falaise à pans coupés que nous suivions depuis le matin, as^ sez semblable à un paravent dont les châssis auraient été tirés autant que possible, sans cependant arriver à former une ligne droite. Sur ces collines sans cesse renaissantes d'argile et de sable verdissaient de longues forêts riveraines, dont beaucoup de vieux chênes. En revanche^ ni pinSj ni sapins. Parfois les moissons arrivaient à mi-côte de ces pentes. Maintes de ces dé^^

l68 KAZANE £T SON UNIVERSITE.

clivités infécondes avaient été abandonnées au lent envahissement des graminées, dont le travail silencieux préparera en un demi-siècle le terrain pour l'agriculture ou la sylviculture. A un certain endroit, un grand bateau avait été surpris par la baisse des eaux sur un bas-fond, sur un mêle perfide. L'eau ayant continué de se retirer, il était là à présent comme enchâssé par sa quille au milieu d'une île de sable, fort menacé, sinon certain, d^y passer tout l'automne, puis tout l'hiver, au milieu des glaces, jusqu'à ce que le printemps et les eaux de* 1876 le remettent à flot, si toutefois la pression ne fait pas éclater sa carcasse comme une noisette prise dans un étau. Les remorqueurs à vapeur se montraient toujours aussi nombreux avec leur procession de gros bateaux marchands pressés d'arriver en foire. On en voyait qui traînaient trois ou quatre chalands côte à côte, comme des chiens de meute conduits en laisse par un veneur au poignet vigoureux. Il fallait certes une grande habileté pour filer à côté de tous ces trains de magasins flottants sans se heurter à quelqu'un d'entre eux. Dès que notre capitaine en apercevait un, il se hâtait de faire siffler, pour attirer son attention, puis agitait trois fois un drapeau blanc pour indiquer de quel côté il passerait. La rencontre devait se .faire à droite, si le drapeau avait été agité sur le tambour de droite; à gauche, dans le cas contraire.

L'atmosphère cependant commençait à s'assom^ brir. Il était, en effet, près de dix heures. J'aurais pu assister aux innombrables parties de cartes qui se

poursuivaient dans le salon, autour d'une table où les points se marquaient à la craie sur le drap vert. Je préférai, réchauffé comme je Tétais par deux ou trois verres de thé, et enveloppé dans mon manteau, rester en contemplation au milieu des ténèbres poétiques que les premières heures de la nuit étendaient comme un voile vaporeux sur la majesté du fleuve. Peut-être bien le vodianoi, Tesprit des eaux, le génie protecteur du Volga, qu'on croit être généralement, non pas S. A. le prince Volga, le plus petit nain que Ton ait jamais vu, du moins au n^ 6 de la Karavannaia, à Saint-Pétersbourg, mais bien un ancien preux du nom de Sviatoslave, peut-être, dis-je, le vodianoi allait-il se dresser tout à coup devant moi, échappé de quelque tourbillon fluvial. Ce Sviatoslave, toujours d'après les légendes, par ses perpétuelles allées et venues entre deux eaux, chatouille le Volga et l'oblige à se tordre dans tous les sens, pour se dérober au supplice. D'oU il résulte que le Volga ne coule plus tout droit jusqu'à Astrakhan, ce qui avait lieu avant que le vodianoi eût été emprisonné dans ses ondes. Le plus clair de ses crimes était de n'avoir pas voulu se convertir au christianisme. Au dire d'autres personnes qui l'ont connu à cette époque reculée, il paraîtrait aussi que Volga, fils aîné de Péroune, était trop fier de sa haute naissance et de sa force. Il avait besoin d'une leçon et d'un maître. C'est pourquoi il fut enfermé dans les eaux du fleuve, afin d'en paralyser un peu la fureur, tout en lui donnant son nom. Sans doute, c'était ce géant espiègle, qui a beau-

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170 KA2ANE fit SON UNlVEftSITé.

coup vieilli depuis, et dont la barbe grise est faite d*écrevisses attachées les unes aux autres, que nous avions dérangé durant sa sieste, et qui nous avait retenus une heure auprès de la pêcherie.

Tout en faisant des vœux pour qu'il ne recommençât pas ses plaisanteries de mauvais goût, j'admirais rillumination du fleuve^ destinée précisément à en prévenir le retour. Partout, en effet, les gardes du rhrage avaient grimpé depuis longtemps à leur bâton de perroquet pour y accrocher des lanternes. Une partie des bouées projetait au ras de l'eau des feux blancs ou rouges. Notre bateau lui-même émettait à bâbord et à tribord une double gerbe de lumière colorée suivant les usages de la navigation. Nos signaux, au lieu de se faire avec un drapeau trois fois agité soit à bâbord, soit à tribord, ne s'exécutaient plus qu*à l'aide de feux de couleur variable. Enfin, à chaque instant, devant ou derrière nous, apparaissaient des fanaux dont les plus élevés se confondaient avec les étoiles, et eussent déconcerté des astronomes privés de télescope. Il y avait même des moments, et le coup d'œil avait alors tout le charme d'une féerie, en même temps que le piquant d'une énigme, oti l'éclairage du convoi en marche, pour peu que ce convoi fût nombreux, donnait l'illusion d'une ville fantastique, le mirage d'une cité étagée sur des coteaux et enguirlandée de verres de couleur des pieds à la tête. Ajoutez à cela les feux d'artifice échevelés, les plumets et les panaches de virgules ardentes que le bois résineux des remorqueurs lançait à travers l'obscurité

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profonde de la nuit. Entrevus dans un lointain con« venable, ces panaches allaient jusqu'à prendre l'apparence de comètes. Vous comprendrez sans peine après cela qu'à cette époque de Tannée on puisse pas* ser fort agréablement une couple d'heures à regarder Tonde et le ciel s'assombrir sur la route de.Nijnii à Kazane.

Il était près d'une heure du matin, lorsque le sommeil vint à bout de ma curiosité. Mais à peine m'étais-je étendu sur la large banquette et le coussin que je m'étais réservés depuis le matin dans Télégant dortoir à fond de cale, qu'une nouvelle secousse suivie d'une sensation de frottement extérieur se fit sentir à travers tout le bateau. Evidemment nous talonnions encore sur un banc de sable. Je remontai précipitamment jusque sur le pont, pour assister aux péripéties de Téchouage et des manœuvres qui ne pouvaient manquer d'en être la suite. Cette fois encore le mauvais génie, le poulpe anonyme et gigantesque de Taprès-midi, avait fait des siennes; nous étions derechef et en pleine nuit prisonniers du fils aîné du féroce Péroune. Le moins content de tous, c'était le capitaine. Par le fait, sa responsabilité devenait sérieuse à un moment oti on ne distinguait que très-difficilement le ciel de la terre. Il se voyait, en effet, privé de toute liberté de mouvement à deux pas d'un chenal étroit oîi les fusées d'étincelles et les villes flottantes aux mâts terminés par une émeraude ou un rubis étincelant continuaient de défiler, sinon en nous narguant, du moins en nous menaçant bien

involontairement d'un abordage qui eût pu devenir facilement une catastrophe.

Une heure environ se passa dans cette expectative. L'aube commençait à éclaircir le ciel, lorsque de nouveau reparut une fumée, puis un tuyau double, puis enfin notre sauveur de la veille, le petit par okkode du Samolète, qui nous avait déjà donné un si utile coup de main, et qui, plus heureux que nous, ne s'était pas laissé ensorceler à l'heure fatale des mystères de la nuit. Les deux capitaines se comprirent d'un mot ou d'un geste, et la grosse corde qui nous avait remis à flot fut une seconde fois portée à bord du parokhode de renfort par des hommes de l'équipage en chemises carmin. Mais cette fois, voyez la malice du fils aîné de Péroune, sinon de Péroune lui-même, la corde cassa net. La secousse fut même si forte qu'elle réveilla tous les dormeurs. Un câble plus solide fut tiré de la cale, et transporté avec le même cérémonial par quatre ou cinq mariniers dans la même chaloupe. Le nouveau câble ne se rompit pas, comme avait fait k précédent, mais il ne se rendit pas plus utile que s'il se fût rompu, car il ne nous fit avancer ni reculer d'un empan. Pour nous tirer d'embarras, il eût fallu, en effet, que l'autre bateau s'aventurât jusqu'à un point oîi il se trouvait également trop peu d'eau pour que lui-même fût assuré d'y conserver toute sa liberté d'action. Or l'instinct charitable du second capitaine ne pouvait le décider à aller se jeter dans les filets du vodianoi, sur le mêle soupçonné. Vainement le nôtre montrait-il le large avec sa casquette blanche, tandis

qu'avec son porte-voix il faisait appel au dévouement, à l'abnégation de son collègue. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Le collègue; qui paraissait Allemand ou tout au moins semi- Allemand, finit par détacher Tamarre qui associait mbmentament son sort au nôtre, et, tout essoufflé de s'être démené pendant deux heures pour donner des ordres, la casquette d'une main et le mouchoir de l'autre, prit le parti de poursuivre sa route sans nous. Au passage, les deux capitaines s'apostrophèrent un peu à la façon des héros d'Homère, mais en allemand, langue, comme l'on sait, admirablement appropriée à l'échange des aménités de toute espèce. Sic sind me 'ein Messer scharf, cria le chef du Gla^enape, en se voyant abandonné par le Jason venu des bords de la Baltique à la conquête d'une toison russe de roubles argent. Sie kœnnen dock nicht besser wie ich urtheilen, riposta l'interpellé, qui n'était pas un Renaud, ou du moins pour qui nous n'étions pas une Armide. Aprèsquoi, justement persuadé qu'à l'impossible nul n'est tenu, il continua son chemin, toujours en s'épongeant le front de son mouchoir.

Heureusement, notre véritable libérateur était déjà arrivé ; c'était un puissant remorqueur de la Drou^ jina, ayant nom l'Hercule, et robuste en consé* quence. Le second du bateau fut dépéché en ambassade pour régler d'abord l'affaire au point de vue financier, puis VHercule alla mettre en sûreté son convoi un peu en aval dans la rivière et revint vers notre pauvre Gla\enape, morfondu dans la brume

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rhumatismale du matin. Il fallut une bonne heure encore pour fixer solidement le câble de salut; mais, du premier coup, PHercule déracina le Gla^^enape de son immobilité forcée ; c'était évidemment le moindre de ses travaux. Aussi bien depuis longtemps les mauvais génies envoyés pour troubler notre voyage avaient-ils dû être recouchés de nouveau dans le lit du Volga par le sage Péroune. Il était, en effet, déjà sept heures du matin. Nous avions perdu six heures à nous dévisser de cette grève beaucoup trop hospitalière. Je jugeai à propos d'imiter le sommeil des petits Pérounes et dormis toute la matinée, sans plus songer au Volga et à ses aventures nocturnes.

A moq, réveil, le fleuve s'était considérablement élargi et les monticules de la rive droite le serraient de moins près. Une cité à coupoles nombreuses brillait dans l'éloignement. Un instant, je m'imaginai que nous étions déjà devant Kazane, mais ce n'était qu'une petite ville, Sviajske, je crois, de laquelle nous ne nous approchâmes que de loin. La véritable Kazane ne fit son apparition que vers les trois heures, fièrement campée sur un pli de terrain qui semblait tout au bord du Volga et qui cependant en reste éloigné de cinq ou six verstes. Dans les lagunes de Venise, ces effets ou ces erreurs d'optique abondent aussi. Sur la rive gauche, celle où Kazane effectuait son entrée en scène, les tentes d'un camp blanchissaient le fond d'une vaste forêt de petits arbres verts. Un fil télégraphique, immergé dans le Volga et venant directement du nord, se redressa tout à coup sur la rive

KAZÀNE ET SON UNIVERSITÉ. lyS

droite, celle du sud, porté jusque sur le plateau par une rangée de poteaux, messagers immobiles et aussi prompts que discrets des ordres ministériels. Tout comme un océan, ce fleuve a son télégraphe sousaquatique, et Télectricité ne le traverse qu*à la condition de ramper sous lui.

A mesure que nous approchions du faubfturg de Kazane, détaché comme une sentinelle avancée au bord du Volga, la situation de la ville sur une sorte de plan incliné, plus élevé à Toccident qu'à Torient, s'accusait davantage dans une chaude et brillante atmosphère toute saupoudrée de soleil. Nous n'eûmes pas le temps de nous préoccuper de Tenlèvement de nos bagages. DesJ^acchini tatares, coiffés d'un chapeau blanc aux bords ramenés en pointe sur le devant, comme le couvre-chef des manants du moyen âge, m'avaient enlevé caisses et sacs avec une fantasia un peu inquiétante et un empressement de concurrence qui n'avait pas attendu mes ordres. Heureusement, sur la rive, des i^votchike attendaient, eux, la clientèle, comme à toutes les stations*où nous avions fait halte. Mais à côté des drojki figuraient cette fois des voitures de charge (i), faites de deux brancards posés sur des essieux. Nous fûmes fort aise de nous débarrasser sur leurs ridelles des colis volumineux que les nécessités de l'existence obligent à traîner avec soi. La lomovaia karéta une fois en tête de notre caravane, malgré les protestations de

(0 Lomovia kareti.

notre propre voiturier qui se refusait à abandonnera nos bagages l'honneur du premier rang, nous nous laissâmes conduire par une route sinueuse à travers des prairies accidentées. Il paraît que les travaux d'établissement d'un tram)pajr, qui va mettre Kazane en communication facile avec le Volga, rendaient impraticable ou du moins incommode la chaussée, qui, à l'époque des inondations, permet seule aux habitants de la ville de se rendre jusqu'au fleuve.

Ce qui dominait dans le paysage, ou plutôt dans la ville placée au centre et au premier plan de ce paysage, c'était d'abord le Kremlin bien nettement posté à l'ouest sur le point le plus élevé du talus, puis, dans le Kremlin, une haute tour blanche, assez semblable de loin à un grand pain de sucre, émergeant d'un col -cylindrique de papier blanc. Cette agglomération d'édifices blancs commandait sur la gauche le cours de la Kazanka, humble affluent du Volga, qui jadis servait de fossé ou de rempart occidental à la ville et lui sert encore aujourd'hui de limite du même côté. Le reste de la cité s'éparpillait en constructions de bois sur la partie abaissée de ce modeste promontoire formant une pente douce et descendante vers l'orient. On y comptait en 1862, outre une chapelle catholique et un temple protestant, quarantedeux églises russes, plus six monastères et neuf mosquées. Qu'on juge par là du nombre de coupoles bulbeuses qui, comme des ballons à demi dégonflés ou des poufs étirés par la pointe, éblouissaient notre regard de leurs reflets métalliques, tandis qu'au mi-

KAZANE ET SON UNIVERSITÉ. IJJ

lieu même de ces reflets aériens scintillaient avec une intensité plus précise les croix et les croissants d'or des églises ou des mosquées !

Dans l'histoire de la Russie, Kazane joue un grand rôle. Jusqu'en i552, l'année même où nous reprenions Metz^ ravie à elle-même par les Allemands sous le règne d'Henri l'Oiseleur, Kazane était demeurée depuis l'invasion mongole la capitale et la forteresse des descendants de Gengis et de Batou. Il existait bien auparavant^ à 45 verstes environ, en remontant le cours de la Kazanka, une ancienne ville nommée également Kazane, c'est-à-dire marmite ou chaudron, par allusion évidemment aux circuits encaissés de la rivière. D'après Karamzine, en plein pays turc, notamment du côté de Trébizonde, on rencontre encore aujourd'hui plusieurs bourgs ou bourgades qui doivent leur nom à la même étymologie. Toutefois cette première cité, qui paraît ou pourrait avoir été quelque temps, après Bolgari, le centre principal et le point d'appui de la domination des Bulgares, fut ravagée, jusqu'à destruction inclu sivement, par le prince moscovite Vasilii Dmitriévitche vers 1399, ce qui amena le khan de la horde d'or Oulou-Mackmète à édifier une nouvelle ville, beaucoup plus rapprochée sans doute du Volga que Kazane ne l'est actuellement, le volume des eaux et la largeur du fleuve ayant dû constamment diminua de ce côté aussi bien que devant Bolgari. Or Bolgari €st éloigné à présent de sept à huit verstes du bord dç l'çau. Le rétrécissement incessant du Ut du Da-

nube et des principaux fleuves de l'Europe est un phénomène avéré dont l'explication vient de préoccuper encore tout récemment F Académie impériale de Vienne, Une vingtaine de khans se succédèrent sur le trône de Kazane jusqu'au règne d'Ivan k Terrible, auc^uel la Russie a pardonné patrîotiquement bien des cruautés, parce qu'il fut pour elle un libérateur, un conquérant, bref, le premier fondateur de la puissance nationale. Parti de Sviajske avec une armée de i 5q mille hommes, Ivan vint mettre le siège devant les murs de bois de Kazane, au mois de juin i552. Le moment était bien choisi. Une nouvelle trêve venait d'être conclue avec Auguste î^, roi de Pologne. Les Kosaques du Don, qui devaient donner tant de preuves de fidélité à la dynastie moscovite, se chargeaient de contenir les Turcs du côté de la Crimée. D'autre part, les Kazanais étaient loin de s'accorder entre eux, les uns voulant recevoir les Moscovites à bras ouverts, les autres prétendant leur résister à outrance, s'ils avaient l'audace de se présenter. C'était donc avec les meilleures chances de victoire qu'Ivan, après avoir chassé de Toula le khan de Tauride, arriva devant Kazane et s'établit fortement sur le bord de la Kazanka.

Le siège fut long et l'assaut sanglant. Une fois la brèche pratiquée dans l'enceinte, les soldats orthodoxes se précipitèrent dans la ville, oti les Tatares les reçurent de pied ferme, se faisant tuer avec un fanatisme héroïque, mais ne reculant pas devant les envahisseurs. Un moment, les Russes s'abandon-

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nèrent prématurément au pillage, rendant ainsi facile un retour offensif et victorieux des vaincus. Ivan n'eut que le temps de saisir son étendard sacré pour arrêter et rallier les fuyards. Edigère, le chef des assiégés^ concentra à son tour ses intrépides partisans autour d'une mosquée où se trouvaient réunis déjà les ministres du Prophète. Ranimés par leur contact momentané avec le sanctuaire et les saints hommes de leur culte, les Tatares reprirent l'offensive contre les Moscovites et ramenèrent leur khan jusque dans son palais. Il y fut pris par les troupes d'Ivan. Désespérant désormais du succès, les braves défenseurs d'Edigère descendirent de la ville dans les prairies, et» passant à la nage la Kazanka, se firent massacrer jusqu'au dernier homme par la cavalerie des Moscovites. Au bout de trois mois de luttes, le 4 octo bre i552, Ivan put faire son entrée solennelle dans Kazane. Cette brillante conquête né tarda pas à être suivie de celle du khanat d'Astrakhan, en i556, et de la prise de possession des solitudes de la Sibérie, que le Kosaque Ermake Timophéiévitche livra à la domination de ses suzerains en i582. Ce n'était pas seulement les anciennes possessions de la horde d'or qui tombaient sous la dépendance des grands princes de Moscou, c'était aussi toute l'Asie septentrionale, l^ès lors, le Volga devint, depuis sa source jusqu'à son embouchure, un fleuve russe, et, comme disent encore les gens du peuple, le a père nourricier » de la Russie.

L'intérieur de la ville répond assez bien à l'idée

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qu'on s'en fait par avance, soit d'après les descriptions des voyageurs, soit d'après le premier coup d'oeil. Le Kremlin, en somme peu élevé au-dessus de la rivière et des prairies, y figure la tête, en quelque sorte, tandis que la rue du Dimanche en représente l'épine dorsale. Cette rue du Dimanche suit dans toute sa longueur la crête des petites collines sableuses sur les deux pentes desquelles la cité a été bâtie. On voit dans le Kremlin, outre la demeure du gouverneur et le local où siègent les principales autorités, plusieurs églises et monastères, la demeure de l'archevêque de Kazane, une école de cadets, plus un palais impérial de construction récente. En 1774, à l'époque de la grande jacquerie organisée par Pougatchève sur les bords du Volga, le Kremlin de Kazane eut encore plus que la ville à souffrir. Ces bandes furieuses de paysans, non contentes de mettre ici le feu comme partout ailleurs, fusillèrent même dans l'église d'un monastère un vétéran des guerres de Pierre le Grand, à qui son âge, sous Catherine II, aurait dû mériter au moins quelque pitié : il s'appelait Koudriavtzève. La démagogie russe, on le voit, n'est pas restée, en fait de supplices d'otages et d'infamies sanglantes, en retard sur la démagogie parisienne.

Ce monastère, réputé, après le Kremlin, le plus célèbre monument de Kazane, est un couvent de jeunes filles consacré à la sainte Vierge, et tout particulièrement révéré à cause d'une image de « la Mère de Dieu » trouvée intacte dans ce lieu même, par

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une enfant de dix ans, à la suite du grand incendie de 1 579. Le premier miracle qui avait sauvé l'image se trouvant confirmé par d'autres d'une nature bien plus merveilleuse encore, le tzar ordonna Tédification, immédiate d'un monastère, pour consacrer le souvenir de ces faits surnaturels et en remercier Tinvisible auteur. Plus tard, le tzar Michel propagea le culte de l'image sacrée en lui dédiant une cathédrale à Moscou, Pierre le Grand lui-même suivit ce pieux exemple en faisant construire à Saint-Pétersbourg l'église de Notre-Dame de Kazane, réduction ingénieuse de Saint- Pierre de Rome, 011 maints trophées militaires attestent au moins les miracles de la persévérance et de la vaillance russes. C'est le berceau précisément de cette glorieuse légende à Kazane que Pougatchève avait choisi pour le souiller du sang de ses victimes.

Il y a encore dans la ville plus d'une intéressante église. Celle de Saint- Paul, sur la déclivité méridionale, est couverte de peintures à l'italienne presque effacées aujourd'hui, mais d'une fantaisie charmante. A l'intérieur du Gastinuii Dvore^ vaste place carrée, où les échoppes et le marché sont en dedans et les beaux magasins en dehors, une grande chapelle se distingue par de très-jolies figures d'évangélistes, d'apôtres ou de saints, qui ornent chacune le vide d'une fenêtre terminée en ogive. La plupart des églises grecques ont ainsi sur le haut de leurs quatre façades comme un quadruple triptyque toujours ouvert, avec des peintures à fresque. Dans la ville basse, du côté

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du midi, je remarquai encore un khrame voué au vert des pieds à la tête, y compris ks pilastres et les grilles de la clôture. Plusieurs ont des dômes réticulés de losanges d'argent ou de zinc produisant l'eSet de Targent, et ce quadrillage de lignes les fait ressembler plus que jamais à un aérostat vu sous son filet, la pointe en Tair. On en voit aussi dans ce faubourg qui affectent une forme toute nouvelle, tran* chant singulièrement sur celle de la vieille égUse qu'on aperçoit ici même à l'entrée du Kremlin, avec un escalier montant soins un portail, dans le genre de Saint- Basile^ à Moscou. Ces temples chrétiens ont, en effet, un campanile en avant, puis un vestibule allongé qui conduit au sanctuaire. N'était la croix qui brille à la pointe du campanile, on les preiKirait presque pour des mosquées. Les gens du peuple d'origine tatare peuvent s'y tromper. Ce n'est peut-être pas ce qu'ont redouté le plus les constructeurs.

La rue centrale et médiane d'oU s'échappent, sur les pentes nord et sud, des rues perpendiculaire» à soa axe, exhibe quelques beaux magasins, deux ca* binets de coiffeurs parisiens, un restaurant chinois et le plus bel hôtel de Kazane, celui de M. Kommoneû, dans les vastes et splendides salons duquel se réunissent pour dîner les nobles de passsage dans la ville et les officiers supérieurs de la garnison. Sur la peate septentrionale, très-peu sensible de ce côté, k promenade publique se présente aux oisifs sous la forme de bosquets plantés à l'anglaise, non loin d'un petit kc, « le lac noirj, » qu'entourent de jolis parterres. Ua

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restaurant-café, fort bien approvisionné par les brasseries locales de bière de Vienne et de bière de Bavière, permet d'écouter d'une façon nutritive les concerts militaires qui se donnent le soir au centre de la promenade. Un autre jardin public, mais de dimensions plus exiguës, fait concurrence par son voisinage aux ombrages du « lac noir. » Placé en face du théâtre récemment incendié, ce Square sert comme de cadre fleuri et verdoyant à la statue en bronze de Derjavine, dont vous trouverez Y Ode à Dieu dans toutes les chrestomathies russes qui se respectent. Pour la Russie, les poésies de Derjavine ont un intérêt national tout particulier, le poëte descendant d'une grande famille tatare. Le génie et la gloire de Derjavine signifient donc pour les Moscovites assimilation définitive et volontaire de la race vaincue à la race victorieuse. L'auteur de la statue a visiblement cherché à faire passer sur les traits de son héros quelque chose de son inspiration religieuse et de son lyrisme ordinaire. Mais la calvitie du modèle eût pu être, à tmtre sens, agréablement atténuée par quelque brin de laurier, et sa longue toge nous' semble pécher par une certaine monotonie de lignes.

La municipalité de Kazane a été mieux servie par l'architecte qui lui a apporté le plan des charmantes petites datcha carrées où logent, été comme hiver, les modestes et dévoués agents de la police- urbaine, si facilement reconnaissables à leur casquette basse de forme et si serviables à tous les étrangers qui font appel à leur mémoire pour découvrir le domicile d'Ivan

Ivanovitche ou d'André Andréiévitche. Rien de plus coquet que ces petites maisonnettes qui ornent le milieu de toutes les places publiques de leurs sobres guirlandes de boiseries décoratives. Une pompe avec tuyau en caoutchouc passe au dehors^ afin de donner de Teau aux ménagères. Le réservoir est à Tintérieur, pour que Teau ne gèle pas. Au centre du toit carré se dresse un tuyau garni d'une petite couronne en fil de fer tressé. Je ne sais si cette maison- fontaine est commode et saine pour ceux qui l'habitent. En tout cas, elle constitue un progrès notable à tous égards sur la guérite de bois en forme de temple gréco-romain, dont on rencontre à Saint-Pétersbourg tant d'exemplaires uniformes. La ville est également éclairée au gaz, ce qui permet de lui donner un bon point de plus qu'à Nijnii-Novgorode, bon point que regagne au reste l'édilité novgorodienne par le soin qu'elle prend de numéroter à l'européenne les maisons de ses rues. Trouver dans une ville russe un de ses habitants, fût-il banquier ou fonctionnaire, reste toujours une grosse affaire, alors même qu'il existe dans la ville un livre d'adresses. La poste elle-même ne peut vous donner que des indications qui supposent une connaissance préalable et très-exacte de la cité. A moins de faire appel à l'érudition spéciale et routinière de plusieurs gorodovoi et de pas mal d'i^votchike, vous n'arriverez jamais à la terre promise, c'est à-dire jusqu'à la personne cherchée. Nous en savons quelque chose.

Les alentours immédiats de Kazane méritent plus

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d'une excursion. Il serait curieux de pouvoir suivre une des processions qui, chaque année^ font le tour de Tancienne ville, et, par leur passage traditionnel, naarquent pour Tarchéologue la place même où se trouvait l'enceinte de bois du temps des Tatares. A Test, sur une place spacieuse et vague qu'on pourrait appeler un lac de poussière, se trouve la grandVoute de Sibérie, passant par Ferme. Toutefois, que ce mot de grand'route n'aille pas éveiller en vous l'idée d'une large surface solidement macadamisée et imperceptiblement bombée. Le macadam est inconnu en Russie comme en Sibérie. Il s'agit seulement d'un grand ruban jaunâtre ourlé d'ornières profondes qui s'étend à perte de vue vers les immenses horizons du nord, en compagnie de cinq ou six fils télégraphiques que la bise transforme en harpes éoliennes. Toutes les vingt ou vingt-cinq verstes, on y rencontre une maison de poste, avec sa colonnade réglementaire, des chevaux de relais, et un samovare fumant. C'est par ce fleuve immobile et indéfini de sable que s'en vont pour toujours vers l'orient oti l'on gèle, vers les rives de TObi ou de l'Iéniséi, les lugubres caravanes de condamnés à la déportation, caravanes d'autant plus nombreuses que la peine de mort n'existe pas dans le code russe. En 1874, on a vu 12,488 de ces malheureux, en souquenille de toile grise, hâves et maigres comme des ombres, arriver ici de Nijnii-Novgorode pour s'y renforcer du contingent criminel des gouvernements du bas Volga, soit de 3,838 individus. A Ferme, le triste cortège devait

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encore se grossir de 261 déportés du gouvernement de Viatka.

En laissant à droite ce mélancolique et aride chemii^arrosé de tant de larmes, on arrive bientôt au haut d'une suite de mamelons très-bien boisés et qui portent les noms séduisants de Suisse allemande et de Suisse russe. J'eus le plaisir d'y récolter pour la première fois un asarum vraiment sauvage^ sans soupçon de naturalisation ou de subspontanéité, et la satisfaction encore plus grande de n'y voir flotter aucun étendard germanique. Cela n'empêche point la colonie allemande d'être fort nombreuse en ville et probablement aussi remuante que nombreuse, sinon un peu plus. Une Exposition universelle impériale allemande, en réalité une baraque foraine contenant des merveilles de la 36« catégorie, venait justement de couvrir de ses affiches tous les murs disponibles de Kazane, afin d'en initier la population inculte à toutes les splendeurs, sinon à toutes les félicités, du nouvel empire. Mon asarum, édition princepsy une fois en portefeuille, je continuai la descente jusqu'aux bords de la Kazanka. Une sorte de demi-cirque naturel sépare les deux Suisses, qui ni Tune ni l'autre n'ont, du reste, quoi que ce soit de commun avec les grands spectacles de la nature alpestre. Une grâce attristée, telle est la note pittoresque qui se dégage de ces dunes de sable empanachées d'innombrables bouleaux. En traversant la Kazanka et en contournant dans les prairies le pied du Kremlin, on arrive, au moins par la pensée, car à pied ou en voiture il est

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plus court de suivre un autre itinéraire, Jusqu'au monument funèbre élevé par ordre du dernier tzar à la mémoire des soldats russes tombés en i552 devant les murs de Kazane et dans Kazane même. Ce monument, qui pour le géomètre ne serait qu'une pyramide tronquée, figure pour l'archéologue un temple assyrien à colonnes d'ordre dorique. Dans la chapelle intérieure, un portrait en pied d'Ivan le Terrible fait pendant à celui du tzar Nicolas. L'ossuaire est audessous, au centre même du tertre sur lequel le monument repose. Dans un grand cercueil entr'ouvert on a réuni les crânes; les os des bras et des jambes sont à part. Comme on a recueilli pêle-mêle tous les restes humains épars dans la plaine, et comme rien ne ressemble plus au tibia d'un Russe que le tibia d'un Tatare, vainqueurs et vaincus ont confondu leurs restes et mêlé chrétiennement leur poussière.

A deux pas de ces catacombes, on rencontre la chaussée qui mène delà ville au fleuve. Ce long remblai, coupé de ponts de bois presque aussi longs que des jetées, conduit également dans cette direction à l'ancienne Amirauté de Pierre !«', bâtie sur le bord de la Kazanka et qui a l'honneur de conserver sous une toiture ad hoc la fameuse galère Tvère, dans laquelle Catherine accomplit son voyage de 1767. Le cocher qui nous y transporta sur nos indications voulait absolument que ce fût un bateau à vapeur, un parokhode. Il lui semblait presque offensant de supposer qu'une tzarine orthodoxe eût pu se servir pour naviguer d'un véhicule autre qu'un parokhode, et

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nous dûmes renoncer à troubler les illusions ultramonarchiques de ce trop parfait citoyen. Longue de cent pieds et large de vingt-deux, la galère Tvère porte deux tours carrées en avant, onze bancs de rameurs de chaque côté, plus un gaillard d'arrière contenant deux étages d'appartements. Presque tout est peint en vert avec application de grandes figures en bois, jaunies à coups de pinceau. Sur le bord court une balustrade que supportent des anges, dorés euxmêmes par ce procédé économique. Le faubourg adjacent annonce par une odeur caractéristique que les habitants s'y occupent avant tout de Femmagasinement et de l'expédition du poisson salé. On échappe avec plaisir à cette atmosphère moins agréable que celle d'un massif de lilas en continuant de faire à travers les prairies le tour de la cité, et on arrive ainsi, en terminant la circonférence, à ce que Kazane renferme peut-être de plus curieux^ à ses deux faubourgs tatares.

« Il y a dans cette ville vingt peuples divers qui ne se ressemblent point du tout, » écrivait Catherine à Voltaire sous la préoccupation de réformes communes, propres à contribuer du même coup au progrès des mœurs et à l'unification de son empire. Parler de vingt peuples, c'était peut-être exagérer, mais il est bien certain qu'il y a au moins dans Kazane deux villes, la ville chrétienne et la ville mahométane. Les deux faubourgs qui composent cette dernière s'étendent vers le sud-est. De plain-pied avec les prairies^ ils s'avancent jusqu'au premier des trois lacs ap-

pelés Kabane et qu'un canal met en communication avec la Kazanka. A peu près toutes les maisons y sont en bois; les rues, en terre, sans même l'adjonction latérale de petits trottoirs de planches ; Téclairage, à Fhuile de naphte, ou, tout simplement, au clair de lune. Porcs, chèvres, boucs, veaux errent conjointement dans la boue ou le fumier, sortant des cours de toutes les maisons et s'égarant dans tous les quartiers voisins. Ces intérieurs de cours sont d'une turquerie sordide, avec le soleil de l'Asie Mineure ou de la Corne d'or en moins. C'est le comble de la rusticité en même temps que l'idéal de la malpropreté.

Le contraste heureusement est grand entre les ha- ' bitations et les habitants. Si tous leurs costumes sont loin d'être frais, du moins ces costumes oût-ils tous une originalité qui confine souvent au luxe et atteint parfois l'élégance. Je ne rappelle que pour mémoire les calottes convexes et raides^ portant à leur sommet une houppe en laine qui fait songer à la mèche du crâne rasé des Chinois, ou bien les blouses en grosse toile blanche ornées, je pourrais dire tatouées, surtout vers la poitrine, de jolis dessins de fil ou de galon rouge ; nous avons déjà vu cet accoutrement populaire à la foire de Nijnii. Mais ici, outre les bonnets de peau dont le fond est en drap, vous rencontrerez de véritables turbans, d'une blancheur immaculée. Ils servent comme de couronne à des vieillards en longue robe de soie rayée ou unie, qui, une canne à la main, cheminent gravement par les rues, paraissant songer toujours à quelque chose de plus grave encore

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qu'eux et ne songeant à rien du tout peut-être. Les femmes ressemblent encore davantage par leuF manière de s'habiller aux femmes de l'Orient antique ou moderne. Leur robe double se compose d'une scM'te de camisole très-ample tombant librement sur une jupe de même étoffe. Cette camisole à pointes pendantes a visiblement un air de parenté avec le péplum ou la palla des matrones romaines. Sur leur tête, les femmes tatares jettent^ en outre, pour faire fonctions de voile, un vêtement qu'on prendrait d'un peu loin pour un pardessus d'bomfne, très-long de taille et de manches. Quelquefois ce vêtement est en drap ou en soie, le plus souvent en cotonnade, trèsrarement de la même étoffe et de la même couleur que la robe. Les deux mains relevées, les promeneuses serrent sous leur menton les deux bords de cet étrange couvre-tête, mettant à s'emprisonner le visage beaucoup plus de bonne volonté que les vraies femmes russes n'en dépensent avec leur fanchon. A peine le passant réussit-il à apercevoir leurs yeux et le milieu d'une couronne en velours brodé, généralement vio* let, comme beaucoup de calottes d'hommes. Sur leur poitrine on découvre plus facilement trois ou quatre colliers de plaques rondes de métal. On dirait un véritable médaillier à plusieurs rangées de médailles, disposées en oméga, et brillant sur un plastron d'étoffe. Cet éventaire de bijouterie marque probablement le rang social ou la richesse de la personne. Parfois, on voit passer quatre ou cinq de ces dames se tenant groupées par les bras et assises dos à dos sur la ban-

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quette d'une voiture. Le soir surtout, ces fantômes

féminins^ entraînés par un cheval sur ce divan à quatre roues, ne sont pas rares dans les rues.

En revanche, vous ne trouverez pas une seule femme dans les mosquées, lorsqu'au coucher du soleil le muezzin, du haut de son balcon circulaire, tournant au pied de la pyramide pointue de maçonnerie que surmonte le croissant d'or, appellera A la prière les fidèles croyants. D'une allure impassible et avec un empressement imperturbable, Us arrivent de leur maison à leur temple. Dans une première salle, les sabots de cuir brodé, qui se mettent pour sortir par-dessus des bottes sans talon, restent déposés en tas dans un coin particulier. Le sanctuaire intérieur, le vrai temple, apparaît tapissé de nattes. Au fond, dans une niche qu'éclaire du côté de l'orient une fettétre garnie de verres de trois couleurs, se tient debout le prêtre en turban et en robe de soie, et, chaque fois qu'il prononce le nom révéré d'Allah ou AUoh, les auditeurs, rangés sur deux files aussi droites qu'un peloton à l'exercice, se prosternent comme poussés par un ressort magique, tantôt à genoux, tantôt le front sur le sol, qu'ils semblent embrasser, et contre lequel ils restent aplatis horizontalement pendant quelques secondes.

Il y a toutefois dans Kazatie quelque Chose qui mérite plus encore l'examen et les comparaisons de la part d'un voyageur français, ce sont ses établisse* ments dlnstruction publique et surtout son Université. C'est, en effet, surtout par des procédés péda-

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gogîques que le gouvernement russe est parvenu à inoculer sa civilisation et le christianisme à ces populations mongoles dont nous venons de traverser le dernier refuge, et qui, il y a trois siècles, étaient encore maîtresses du pays.

Au début, aussitôt après la conquête, le clergé assuma la plus lourde part de cette œuvre de réduction et de propagande, mais avec une grande douceur et sans y employer le moindre bûcher. Les recommandations les plus précises furent faites par Ivan au premier archevêque de Kazane, qui administra ce nouveau diocèse de 1 555 à 1 564. Loin de persécuter, il devait tolérer, attirer à lui le plus possible, mais laisser venir plutôt que faire venir, et respecter les usages religieux des populations. Il lui était même enjoint d'avoir table ouverte et de tenir le kvase et rhydromel à la disposition des Tatares aussi bien que des Russes, afin de mériter à la religion des vainqueurs une bonne renommée d'hospitalité et de douceur. Aux moines des monastères incomba surtout le soin de faire des prosélytes, en multipliant les bons exemples. Dfes ruches de religieux furent installées au plus profond des bois comme au bord et à la jonction des étangs. L'un de ces couvents tira même son nom des sept petits lacs dans le voisinage desquels il se trouvait. Ces noms de lieux dérivant de la multiplicité des pièces d*eau voisines ou de la nuance particulière de leur eau sont un des traits caractéristiques, et non pas certes le moins poétique, de la géographie russe. Le clergé nouvçau fit assez rapidement des convçr-

sions, mais les Tatares convertis à l'ortbodoxie ne se montraient orthodoxes qu'en apparence. Ils ne mani - Testaient aucune disposition pour apprendre la langue des Moscovites, en un mot« ils continuaient à vivre comme par le passé, malgré les brillantes promesses d'une conversion plus nominale qu'effective. On songea alors à' faire seconder les missionnaires par des maîtres d'école, et c'est ainsi que Kazane, historiquement et chronologiquement, peut passer pour le berceau de l'instruction populaire en Russie.

Pierre l^ mit avec vigueur, selon son habitude, la main à l'œuvre. Il ordonna la création d'écoles d'arithmétique, de lecture et de catéchisme. En 173 3, on fit venir de Kiève des professeurs afin de renforcer le corps enseignant de Kazane. A la fin du siècle dernier, le séminaire ecclésiastique, dont Paul I« fit une académie ecclésiastique, ne comprenait pas moins de cinq cents élèves. A mesure que le besoin et le goût de la civilisation russe se développaient, de nouveaux moyens d'instruction étaient offerts à ces populations qu'il s'agissait de tirer de leur barbarie et de leur insouciance. En lySS, le premier gymnase ou collège laïque qu'on eût vu en Russie fut ouvert à Kazane, avec l'épithète d'impérial. Il était destiné à faire l'éducation des fils de nobles ou d'employés, et c'est ainsi que le génie de Derjavine put être conquis par la Russie, ou du moins dégagé par elle de la stérilité littéraire propre à la race mongolique. Lors de l'irruption des bandes de Pougatchève, les élèves du gymnase, directeur en tête, défendirent courageuse-

ment leur ville et leur dynastie contre ces hordes victorieuses de paysans affolés. Un assez bon nombre se fit tuer ou blesser les armes à la main. ETn 1785, une grande école à l'usage particulier du peuple fut ouverte à son tour, afin de faire participer de plus en plus les Tatares à la vie intellectuelle de la Russie. Le gymnase^ établi pendant quelques années au Kremlin, eut alors à traverser une période d'épreuves jusqu'à sa transformation en Université. Disons-le tout de suite : à Theure actuelle, ce n'est plus un gymnase qu'on compte à Kazane. Nous avons vu nous-même le nouvel édifice qui contient le troisième de ces utiles établissements.

En i8o4enfin^ l'Université de Kazane sortit de son gymnase transformé, comme le papillon sort de sa chrysalide. Le but d'Alexandre I»' et de ses ministres, en instituant cette Université, était surtout d'y créer un puissant foyer d'études philologiques, d'orientalisme et de polyglottisme théorique et prati* que, une pépinière, en un mot, de linguistes à même de rattacher à l'Etat russe les populations éparses et nomades de l'Asie entière. Mais ce n'était qu'une école des langues vivantes orientales qu'on avait voulu organiser sur un terrain exceptionnellement favorable. Le reste avait été fort négligé. Jusqu'en 18 10, il n'y eut pas de clinique, et celle qu'on se décida tardivement à organiser ne compta d'abord que quatre lits.

L'embarras était de trouver des professeurs. Le premier curateur de la naissante Université, Rou-

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tnovskii, prit le parti de faire une commande en Ailecnagne. Le recrutement du corps enseignant s'opéra lisément, grâce à ce mode d'importation scientifique. Restait seulement une difficulté. Les Allemands avaient bien accepté de venir apprendre aux Russes toutes les langues orientales connues et inconnues, le droit, la médecine et une foule d'autres choses encore, tout enfin, hormis le russe, dont eux-mêmes ne savaient pas un mot. Force leur fiit de se servir du latin, parfois même du français, pour leur enseignement. La langue et la littérature françaises étaient en effet en grand honneur à Kazane dés le siècle dernier, puisque, sous le règne d'Elisabeth Pétrovna, en 1760, les élèves du gymnase y jouaient V Ecole des Maris, de Molière, pièce bien peu faite cependant pour des écoliers. Malheureusement, les professeurs allemands avaient apporté avec eux, outre leur bagage scientifique, tous les mauvais et grossiers usages des Universités allemandes, lesquelles, d'après les détails si curieux donnés par M. de Raumer dans sa Pédagogie, n'étaient rien moins, il y a un siècle ou môme un demi-siècle, que des écoles de distinction et de bon goût. Les étudiants russes crurent donc faire œuvre de science germanique en tirant la nuit des pétards dans les jambes de la police, ou en parcourant les rues les plus fréquentées à cheval sur une vache. De leur côté, les ménages des professeurs, dans leurs relations sociales, ne ressemblaient en rien ^ ces templa serena dont parle le poëte latin et oli devrait habiter à perpétuité la sagesse humaine. Ce

n'étaient que brouilles et disputes suivies de plaintes en règle consignées dans les registres académiques, et oîi le professeur faisait corroborer sa déposition par celles de sa femme, de ses filles et de sa cuisinière. 11 fallut plus tard en venir à une grande hécatombe de professeurs exotiques, et les choses n'en allèrent pas plus mal après leur départ ou leur mort naturelle.

Le successeur de Roumovskii à la curatelle de rUniversité, Saltuikove, avait été élevé dans le goût des idées françaises, à Técole des encyclopédistes. Il professait -pour le principe de l'égalité civile un si sincère enthousiasme qu'il provoquait en duel ses propres subordonnés. Sous son administration, en 18 14, l'Université, qui, jusqu'alors, n'avait encore été, à proprement parler, que le gymnase agrandi et élargi, se dédoubla en rendant le gymnase à lui-même comme auparavant, pour devenir tout à fait ellemême une Université, libre de toute entrave et de toute préoccupation d'enseignement secondaire. En même temps se constituait à Kazane la Société des Amis de la littérature nationale. Les moyens de propagande slave et chrétienne devaient moins que jamais lui manquer, car l'Université avait sa typographie depuis 1807, ®^ s^ Revue, ses I\viestia, comme les autres Universités, depuis 1811. Répétonsle toutefois : cette grande expansion des idées russes par la pédagogie'appliquée à la politique n'a rien eu de blessant pour les amis de la liberté de conscience. Les autorités impériales n'ont point fait violence à la foi des musulmans; et la meilleure preuve que j'en

puisse donner, c'est qu'en i8o2, le gouvernement avait fondé proprio motu à Kazane une imprimerie arabe pour l'impression du Koran et des livres de piété les plus goûtés par les musulmans. Il y eut plus, car en i836 le tzar Nicolas, après avoir visité lui-même le premier gymnase, ordonna d'y continuer l'enseignement de la langue tatare (i). Le bon vouloir et la munificence de ce tzar pour l'établissement universitaire lui-même ne firent d'ailleurs que redoubler après cette visite. En iSSy, il lui assigna en une seule fois deux cent mille roubles pour la rapide construction des bâtiments dont elle avait le plus besoin. Aussi, dès 1841, l'Université de Kazane possédaitelle, grâce à lui, un observatoire, une bibliothèque, un amphithéâtre d'anatomie, un cabinet de physique et un laboratoire de chimie. Désormais, elle était en état de soutenir la concurrence avec ses sept rivales d'Helsingfors, de Dorpat, de Varsovie, de Kharekove, d'Odessa, de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Il était même question, depuis la curatelle de Magnitzkii, d'établir à Barnaoul, sur l'Obi, au sud de Tomske, une école supérieure dépendant de l'Université de Kazane et plaçant toute la Sibérie sous sa dépendance scolaire. Malheureusement, non-seulement ce beau projet échoua devant l'intention secrète du gouvernement de doter un jour ou l'autre la Sibérie

(0 Ce n^est que depuis quelques mois ^ 1876) que le conseil municipal a voté un subside annuel de 5oo roubles pour frais de location de deux salles où l'on apprendra le russe aux élèves des médressé ou écoles musulmanes.

d'une Université pour elle seule^ mais encore, en 1854, Kazane se vit enlever, au profit de Saint-Pétersbourg, ce qui avait fait sa spécialité et sa gldre jusque-là, sa « Faculté orientale. » A l'heure qu'il est, en effet, par suite de l'extension de l'empire, Kazane a perdu son caractère et sa raison d'être comme Université de frontière polyglotte et presque internationale. C'est ce que demeurent seules aujourd'hui les deux Universités de la Russie du nord-ouest, Helsingfors et Dorpat, qui, fondées Tune et l'autre par Gustave-Adolphe, — l'Université d'Helsingfors n'est que celle d'Abo déplacée, — maintiennent la Russie en contact intellectuel permanent avec la Suède et avec la science germanique entretenue maintenant à Dorpat au lieu et place des professeurs suédois. Si l'école des a jeunes de langues » doit jamais quitter plus tard Saint-Pétersbourg, la future Université de Sibérie, qui va être instituée à Omske, diton, réclamera et obtiendra bien probablement le monopole des études de philologie asiatique faites sur le terrain même, aussi près que possible des populations de langue monosyllabique ou agglutinante.

C'est tout à l'extrémité de la rue du Dimanche, à l'extrémité opposée au Kremlin, que s'élève l'Université de Kazane, sous la forme d'un immense bâtiment à un seul grand étage avec trois colonnades dont les chapiteaux sont ioniens. Bien qu'elle offre par derrière une jolie vue sur le lointain Volga et sur la ville tatare, elle n'a pas, comme l'Université de Saint- Vladimire à Kiève, un parc coupé d'allées si-

nueuses et planté de bouquets de mélèzes sur des' mouvements de terrain tellement brusques et variés, qu'on s'y croirait presque dans une vraie petite Suisse^ n'étaient les kamennia babui, les idoles de pierre, qui gisent à terre, et la croix d'or symbolique qui, de même qu'ici, brille comme un étendard au front du monument. Elle n'est pas non plus installée, ainsi que son autre sœur de Kharekove, dans un élégant palais à terrasses italiennes édifié pour l'usage personnel de Catherine II, au milieu d'une fraîche et riante vallée de l'Ukraine. Elle n'a pas enfin les superbes escaliers, la belle aula octogone, les marbres variés de cette Université de la Nouvelle- Russie qui est en train de se compléter à Odessa, mais qui occupe déjà un édifice carré de dimensions fort enviables. Néanmoins, l'installation universitaire de Kazane peut compter parmi les plus confortables, surtout si on la compare avec le local sordide, par exemple, où se font à Grenoble les cours de droit et de lettres, voire même avec l'élégante miniature en pierre où se donne depuis quelques années à Clermont l'enseignement supérieur.

Sous la colonnade du milieu, une porte fort simple donne accès à un vestibule assez bas et assez sombre que décorent seulement un certain nombre de bustes verdâtres. Les affiches ou avis abondent sous ce péristyle, où les Compagnies de navigation à vapeur viennent elles-mêmes poursuivre leur concurrence effrénée et sans trêve. A l'entrée s'ouvre la loge du Chveiti{are, ou Suisse, un Suisse de Russie bien

entendu, que secondent officieusement des soldats sans uniforme, invalides ou vétérans. En face se trouve un vestiaire à Tusage des étudiants. L'édifice est traversé dans toute sa longueur par un corridor parallèle à la rue, et qui serait absolument obscur, s'il n'était perpétuellement éclairé au gaz. Ce corridor, dallé de larges plaques de fer ouvragé, devient, dans toute la force du terme, une voie ferrée sur laquelle les bottes du passant produisent des soubresauts et des bruits d*une sonorité inattendue. C'est par là qu'on arrive aux salles de cours, à la plupart d'entre elles au moins.

Au premier étage, ces salles se retrouvent encore, beaucoup mieux éclairées que les pièces du rez-dechaussée, et se distinguent par une extrême propreté de toutes les salles du même genre qui existent en France et en Allemagne. Point d'entailles sur les tables, point d'inscriptions sur les murs. Tout est fraîchement peint et bien entretenu. Le sous-conservateur du musée zoologique, qui voulut bien me faire les honneurs de ses pensionnaires empaillés ou condamnés à l'alcoolisme posthume et perpétuel, portait la plus riche calotte tatare en velours broché d'or que j'eusse encore aperçue. Quatre vastes galeries carrées, que sépare une petite salle de cours, contiennent les collections indispensables au professeur d'histoire naturelle. De même qu'à Kharekove la persévérance des naturalistes de l'Université a réussi à rassembler une série presque unique des oiseaux de la Russie méridionale, de même à l'Université de Kazane on a

groupé un nombre considérable de beaux exemplaires des nombreuses espèces de poissons qui vivent dans les eaux du Volga. Mais à Kharekove, on possède par surcroît une vraie galerie de peinture avec six Aivazovski, plus des portefeuilles richement garnis d'aquarelles et de gouaches. Ici on ne peut opposer à ces richesses artistiques qu'un musée historicoethnographique, appelé cabinet de curiosités, et logé au dernier étage^ dans une suite de petites pièces assez basses. Il y a là plus d'un objet fort curieux en effet, venu de Russie ou de l'extrême Asie. Mais quand on a vu récemment les raretés exotiques du musée Roumiantzove à Moscou, celles de Kazane perdent un peu de leur prix. On devient vite, en Russie, fort difficile en matière d'art et d'archéologie.

La bibliothèque universitaire contient encore plus de quatre-vingt mille volumes, sans parler d'un grand nombre de manuscrits curieux, tels qu'une arithmétique en français, copiée ou écrite tout entière de la main de Souvorove, et des autographes de Deijavine. Une partie de ces richesses bibliographiques, celles qui se rattachaient surtout à l'enseignement des langues orientales^ a émigré à Saint-Pétersbourg^ en 1854, avec les professeurs chargés de les enseigner de vive voix. Une subvention annuelle de 6,000 roubles pour achat de livres nouveaux, et de 1,000 roubles pour abonnement aux principales publications périodiques du pays et de l'étranger, sert de baume pour cicatriser la blessure. Au total, l'Université reçoit de l'Etat chaque année 347 mille et quel-

ques centaines de rottbies, beaucoup plus d'un million de francs.

On compte à Kazane, ainsi que dans toutes ks Universités russes qui ne souffrent pas d'hypertrophie, comme celle de Saint-Pétersbourg, ou qui n'ont pas encore dépassé leur période d'adolescence, comme celle de la Nouvelle-Russie, quatre Facultés, jœte autant qu'à Moscou. L'enseignement de la théologie, étant réservé au clergé orthodoxe dans ses établissements spéciaux^ ne figure.sur les programmes universitaires qu'à Dorpat, où les Allemands trouvent moyen de faire payer au gouvernement russe les frais de leur propagande. Il existe ainsi en Russie le même nombre de Facuhés que chez nous, avec cette différence que nos Facultés de lettres y sont qualifiées Faculté d'histoire et de philologie, et nos Facultés de sciences. Facultés de physique et de mathématiques. Seulement, dans Tempire russe, les Facultés ne sont ja-* mais disséminées, comme en France, dans des villes plus ou moins voisines. Elles ne vont jamais l'une sans l'autre et forment toujours une Université. L'école de droit établie à laroslave depuis 1 8o5, et réorganisée en 1869 sur une plus large échelle par un membre de l'influente et intelligente famille Demidove, ne change rien à la règle, car l'école porte le titre de lycée seulement, et n'est qu'une sorte de pro- Université tout à fait à part. J'en dirai autant de l'institut historico-philologique du prince Bezfoorodko, à Niéjine, comme de l'institut agricole et forestier qui existe à Novaia-Aleksandria .

KAZANE AT SON UNIVIRSITI^. ao3

Au i«r avril 1873, on ne comptait pas moins de cinquante-neuf professeurs à l'Université de Kazane, en y comprenant aussi bien les professeurs ordinaires qae les professeurs extraordinaires, les chtatnié et les sverkkchtatnié, les privatdocenten et les lecteurs. Ce dernier titre, en Russie comme en Allemagne, est «t* tribué aux maîtres de langues vivantes occidentales^ d'anglais et de français. Il serait fort à désirerque dans nos établissements universitaires on s'occupât pareillement de mettre les élèves à même de lire et de comprendre ce qu'on se borne à commenter ingénieusèment ouf éloquemment devant eux, d'après des oui-dire de tradition et surtout d'après des traductions. Avec ses cinquante membres, le personnel enseignant de l'Université de Kazane était cependant bien loin d'être au complet. Quarante-huit chaires se trouvaient vacantes, non pas seulement parce que le gouvernement ne trouve pas aussi facilement qu'en Allemagne des lehrkrœfte suffisantes, mais un peu aussi parce qu'il confie, tro^ volontiers peut-être, aux titulaires de certaine» chaires des missions, parfois un peu prolongées, à l'étranger. Tel professeur, par exempte, qu'on s'attend à trouver à Odessa, est en train de lire dans l'Herzégovine, plutôt sans doute cor am populo quQprivatitn, sinon ïesPandectes, du moins le célèbre Oulojémé dû tzar Alexis. A la même date, il: manquait 32 professeurs à Kiève et 40 à Kharekove. C'étaient les Allemands de Dorpat qui avaient le moins laissé entamer leur phalange sacrée ; on ne signalait chez eux que six vides. Les professeurs ger-

maniques sont comme le rameau d'or du poëte, ou plutôt comme un rameau qui aime à se faire dorer hors de chez lui : Uno avulso non déficit alter (i).

Toujours au i«r avril 1873, les 5o professeurs de Kazane avaient 53 1 élèves, ainsi répartis entre les quatre Facultés : 61 pour l'histoire et la philologie, 239 pour le droit, 62 pour les sciences naturelles et exactes, et 169 pour la médecine. On comptait, en outre, 56 auditeurs libres. L'examen d'admission n'est subi que par les aspirants qui ne sortent pas avec un certificat de bonnes études d'un gymnase dépendant du ministère de l'instruction publique. Il faut justifier en outre qu'on a été baptisé, qu'on est en règle avec l'autorité militaire relativement au service personnel, et qu'on appartient à telle ou telle classe sociale. A cet égard, au reste, la tolérance, ou plutôt la libéralité du gouvernement est extrême. La preuve en est que ce sont les fils de pauvres prêtres qui fournissent le plus de recrues à l'enseignement supérieur. Le gouvernement leur accorde des bourses ou des demi-bourses appelées stipendii. En 1873, à Kazane, 171 étudiants recevaient de ce chef plus de 41,000 roubles. Le nihilisme, c'est-àdire l'ensemble des doctrines matérialistes et radicalement négatives qui se sont produites çà et là en Russie, et surtout hors de Russie, parmi certains exilés ou émigrés, n'est même que la conséquence du choc ou de l'alliance qui se fait à l'Université entre un

(i) Je dois dire qu'en 1875, dans les huit Universités russeSi il y a eu 22 chaires de plus d'occupées qu'en 1874.

KAZANE ET SON UNIVERSITÉ. 2o5

grand excès de misère et un grand excès de science. Plus d'un esprit surmené s'est trouvé pris de vertige en se voyant face à face, dès la vingtième année, avec les embarras de la vie matérielle et les tentations de la fausse science, là où tant de jeunes seigneurs abusaient au contraire, jusqu'aux dettes inclusivement, de l'opulence paternelle.

Il est un autre problème social qui se rattache à cette Université comme à toutes celles de la Russie, c'est celui de l'enseignement supérieur des jeunes femmes et des jeunes filles. Il existe dans l'empire environ deux cents gymnases ou progymnases , c'est-àdire autant d'établissements d'instruction secondaire, àl'usage exclusif des enfants du sexe féminin.On conçoit donc qu'un certain nombre des vingt-cinq ou trente mille lycéennes qui y achèvent leurs éludes sous la haute surveillance et, plus ou moins, aux frais de l'Etat, se présentent aux portes des Universités pour compléter une éducation brillamment commencée, et tenter tout comme un homme la fortune parfois si décevante des professions dites libérales. On compte ici une cinquantaine de ces étudiantes. Les cours qu'elles fréquentent de préférence sont les cours de médecine. Il en est de même dans les autres Universités de la Russie ( i ] . Ce fait pourra surprendre au

(i) Les cours spéciaux pour les femmes qui se font à l'Académie de médecine et de chirurgie de Saint-Pétersbourg étaient suivis de 1874 à 1873 par 171 auditrices, parmi lesquelles 102 nobles et 12 catholiques. IJ n'y avait que 23 femmes mariées.

206 KAZANE ET SOK UNIVERSITÉ.

premier abord, et M. Avcnarius, un romancier qui a cru de son devoir de calomnier la Russie afin de faire mieux apparaître dans tout son éclat la beauté de la vertu germanique, a écrit sur ce sujet une suite de feuilletons infiniment niais comme satire et d'une immoralité aussi inconsciente qu'indiscutable. Il eût été plus digne d'un écrivain sérieux d'épargner les gémonies d'une caricature toujours facile à ce besoin nouveau, à cette avidité d'instruction, excessive sans doute pour son début, mais fort louable dans son principe, qui s'est emparée de toutes les jeunes' filles russes. Malgré la lourde antithèse d'une Kaetchen de Heilbronn de bas étage opposée par M. Avenarius aux jeunes étudiantes qui, depuis Helsingfors jusqu'à Kazane, manient le microscope et le scalpel, les mères de famille ne se trouvent pas mal, sut les rives toîntaines de la Névà et du Volga, de pouvoir appeler d'autres femmes pour les soigner, elles et leurs enfants. Des asiles spéciaux, destinés à recueillir ces derniers, ont été confiés à des directrices munies d'un diplôme de docteur en médecine, et il rie paraît pas, bien loin de là, que la mortalité ait augmerité parmi les chers petits êtres placés sous la protection de leur instinct maternel. C'est, en tout cas, un phénomène moral bien curieux que cette émancipation précoce de la femme par l'instruction acquise et l'égalité intellectuelle, dans un pays où si longtemps les femmes ont vécu séquestrées à l'orientale, et tenues en charte privée par la défiance jalouse de leur mari et maître. Mais le moyen de refuser un grade universitaire à une

femme préàsémsat dan$ un empire où le trône n'a jamais peut-être été aussi brillamment occupé que par une femme ! D'ailleurs, au moyen âge même, l'Université de Bologae n'a-t-eUe pas eu parmi $e$ professeurs jusqu'à des jeunes filles qui savaient plus de grec encore que l'Henriette de Molière et qui ont illustré son enseignement autrement que par leur jbeajuté? En renversant la barrière de préjugés qui sépare les deux sexes l'un de l'autre, en les réconciliant SUT le terrain de la vérité cherchée ensemble» en ren* dant le plus faible l'égal du plus fort par le savoir et la raison, la Russie aura donné en Europe le si* gnal d'un inestimable progrès.

On ne saurait nier cependant, si l'on en croit certains conteurs ou moralistes indigènes, par exemple, M. Tourguenève dans Pères et /ils, que le tropplein de science qui déborde peut-être un peu prématurément sur la Russie du haut de ses huit Universités ne soit, sinon un danger social pour l'avenir^ du moins, dans le présent, une occasion pour certains esprits, masculins ou féminins, de verser du même coup, et bien jeunes encore, dans le matérialisme et le ridicule. Aussi s'est-on demandé plusieurs fois déjà dans certains groupes conservateurs si la Russie ne sacrifiait pas un peu plus que 4e raison au luxe de ses Universités, et s'il ne serait pas plus sage de retirer quelque chose à la dot de ce haut enseignement pour accroître un peu encore le trousseau, c'est-à-dire le budget des écoles professionnelles et populaires, en faveur desquelles il reste tant à faire, quoique l'on ait

tant fait déjà. Il est un fait incontestable, c'est que renseignement supérieur est merveilleusement bien traité en Russie. La comparaison avec notre pays n'a rien de flatteur pour notre amour-propre de Français. Tandis que notre Assemblée nationale, qui sanscrit elle-même pour plus de dix millions en tête de notre budget, persiste à ne sacrifier que 86,000 francs pour notre instruction supérieure, d'après les chiffres officiels produits par un de nos derniers ministres S la Russie, en 1874, a dépensé pour ses huit Universités 2,340,000 roubles, dont 1,482,000 pour le personnel enseignant. En 1869, les deux chiffres correspondants n'avaient été que de 2, 1 5o,ooo et 1,197,000 roubles. Le progrès, on le voit, est trèsappréciable. Les municipalités elles-mêmes ne reculent devant aucun sacrifice pour rivaliser en munificence avec l'Etat et lui rendre sa tâche plus facile. Au moment oti j'écris ces notes, il est question à Odessa d'inscrire sur le budget communal une somme de 740,000 roubles comme frais de premier établissement, et une autre de 38,ooo comme subvention annuelle de la ville, en faveur de la Faculté de médecine qui manque encore à son Université. Si large que soit la part proportionnelle qu'il convienne de faire dans un pareil empire à l'enseignement élémentaire des classes pauvres, pour notre part, nous n'apprendrions pas sans un vif regret qu'on eût rogné les enviables subsides réservés jus-

(i) Ecrit en 1875.

qu'ici à ces Universités modèles, où la science, au lieu de vivre au jour le jour, mesquine et gênée, trouve, en même temps que les instruments de travail qui lui sont nécessaires, le prestige utile d'une aisance qui touche parfois de bien prés à Topulence. C'est même, croyons-nous, sur ce terrain que la Russie fera le mieux de battre et d'éclipser la Turquie : la victoire sera encore plus honorable pour elle qu'à main armée.

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