‹ Le Volga: notes sur la RussieChapitre 7 sur 13 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

Après avoir traversé une contrée forestière plutôt qu'agricole, oîi le laurier de Saint- Antoine, Vepilobium spicatum des botanistes, s'élance en pyramides de fleurettes purpurines sur tous les terrains peu ou point cultivés, on arrive de Tvère à Moscou en quelques heures. Mais ce n'est point un travail facile que de sortir du Voksale, — tel est le nom donné par les Russes à leurs gares de chemins de fer, aux terminus des Anglo- Américains, — tant est grand l'empressement des attendants et des attendus à se jeter dans les bras les uns des autres, et à s'embrasser bagages en main ou sous le bras.

A peine échappé à ce pêle-mêle habituel d'accolades multiples et d'effusions cordiales entre parents ou amis, effusions par lesquelles se trahit si bien l'instinct affectueux de la race slave, je me trouvai en présence

d'une ou plusieurs rangées de cochers, justement impatients de grivène, c'est-à-dire de pièces de dix kopieks (i). Maintenus par la police à distance et en ordre de bataille avec leurs véhicules, les iivotchiki enjuponnés s'étaient fait du fauteuil et de la capote renversée de leur voiture une sorte de tribune aux harangues d'où pleuvaient sur la tête du voyageur éperdu des appels bruyants mêlés AtpajaVs et de gas^ padine's, suivant ce singulier caprice de prononciation des gens du peuple qui leur fait ajouter, pour Teuphonie des liaisons sans doute, la lettre 5 à la fin de chaque mot. Si ces voituriers, avides de grivène et de clientèle, sont réellement aussi nombreux que les numéros délivrés par la police et appendus à leur dos, on en compterait ici plus de seize mille, ce qui serait beaucoup pour une population d'environ six cent mille habitants. Beaucoup d'entre eux étaient des gamins absolument imberbes et que la police, à notre sens, ferait mieux d'envoyer à l'école nolentes volent tes, au lieu de leur confier une plaque numérotée, bien qu'ils ne conduisent pas sensiblement plus mal que leurs collègues ou aïeuls à barbe chargée de frimas et k faciès de Père Eternel. A quelques pas stationnaient deux ou trois omnibus d'hôtel, dont l'un, celui du Bà^ar Slave, portait fièrement son nom en lettres slavonnes, sans doute pour rendre l'entrée du sanctuaire moins accessible aux descendants d'Hermann le Ghérusque et aux blonds fils d'Albion. Ces

(0 On dit en russe kopieika^ et le mot est féminin.

omnibus avaient un attelage de quatre chevaux^ utie tchetviorka enharnachée de légers fils de cuir, que piquaient des clous d'argent. Un cocher à toquet mos* covite^ coquettement garni de plumes de paon^ tenait en main du haut de son siège les rênes du quadrige piaffant, tandis qu'un heiduque d'hôtel, vulgairement 2iÇ^t\é portier ou commissionnaire, en costume non moins national, quoique la houppelande écourtée fût devenue tunique, et le toquet, casquette, se mettait à la disposition du voyageur pour revendiquer et faite apporter ses bagages.

Une fois caisses et coffres mis en ordre sur les omnibus ou empilés tant bien que mal dans les drojki, sous les jambes du cocher ou à côté de leur propriétaire, omnibus et drojki s'ébranlèrent presque tous à la fois^ roulant comme un léger grondement de tonnerre sur les cailloux serrés dru de la place, et dérangeant de leur éternel repas les nuées de pigeons, imar ges vivantes du Saint-Esprit, qui encombrent places et rues à Moscou comme dans toutes les villes de la Russie. Un antique scrypule religieux leur permet en effet de picorer et de pulluler tout à leur aise sans aucun souci des tortures posthumes de la broche ou de la casserole.

J'étais entré, quant à moi, dans un charmant petit omnibus en velours bleu capitonné, et me laissai transporter par lui avec une confiance aussi aveugle que le héros de ce conte italien qui, monté par hasard sur le cheval de son ami, se trouva conduit par le cheval précisément là où son ami désirait le moins

qu'il allât. Mais Taventure finit pour moi beaucoup plus vite^ et surtout beaucoup moins galamment. Au bout de quatre ou cinq minutes de trot accéléré, mon omnibus bleu, un vrai boudoir à quatre roues, me déposa, à deux pas de la gare, dans un hôtel récemment ouvert et tout aussi à la russe que le Slavianskit Ba^are lui-même. Cinq minutes encore de plus, et j'étais installé dans un petit appartement fort coquet comprenant une antichambre avec porte-manteau et grande armoire, un salon fort élégamment meublé, enfin une chambrette à coucher.

Le salon, communiquant au moyen de deux portes avec l'antichambre et la chambre, était éclairé au couchant par deux doubles fenêtres, et au nord par une troisième, si bien qu'Une lui restait qu'un pan de muraille intact, c'est-à-dire non percé de portes ou de fenêtres. L'ameublement se composait d'un grand guéridon recouvert d'un tapis, d'un guéridon minuscule propre à recevoir une tasse de thé ou une lumière, d'une table de jeu, d'un bureau des plus coquets à formes arrondies et muni de deux porteflambeau également en chêne sculpté, d'un canapédivan, dedeux fauteuils, enfin de quatre chaises, le tout en bois odorant et joliment ouvragé, sans peinture ou coloration d'aucune sorte, avec le seul fard d'une légère couche de vernis. Sur le plancher s'étendait un tapis en moquette à grands médaillons, et le long des fenêtres pendaient, artistement drapés, des lambrequins et des rideaux de damas d'un marron original et très-doux au regard. Une cheminée en marbre avec

glace occupait un angle, pour le bon effet plutôt que pour Tusage, car il eût suffi en hiver d'ouvrir une seule des deux bouches de chaleur qui faisaient le v dans la chambrette pour saturer l'appartement entier d'inépuisables torrents d'air enflamme. Point de pendule sur la cheminée, mais seulement un thermomètre, marquant les degrés de chaleur au lieu des heures de la journée. Un calendrier mobile, diminué chaque matin d'une feuille par les gens de service, indiquait le jour du mois et fournissait tous les renseignements astronomiques et ecclésiastiques désirables. Dans l'angle opposé à celui de la cheminée apparaissait une petite image byzantine de piété, au-dessus de laquelle ne brillait cependant ou ne fumait aucune veilleuse. Un tableau à l'huile représentant un clair de lune sur une vaste rivière décorait la paroi au-dessus du canapédivan.

La chambre à coucher, grande comme un cabinet de toilette, prenait jour exclusivement au nord et donnait vue sur de vastes chantiers de bois. Un lit en fer à la mode du pays, c'est-à-dire très-bas, et peu chargé de literie, malgré les concessions faites inévitablement dans un grand hôtel aux habitudes internationales; garnissait un des coins de la chambre, trop exiguë pour comporter le paravent à rideaux verts qui, en général, dérobe le lit aux regards du visiteur, ou soustrait le dormeur en train de s'assoupir à l'agaçante clarté d'un crépuscule dégénérant paresseusement en aurore. Un château d'eau à pédale, d'oîi l'onde fraîche tombait dans une cuvette, devait per-

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mettre à l'hôte temporaire de l'appartement de prendre, soir et matin, une douche en chambre.

Contrairement au principe posé par Alfred de Musset, les portes de ces pièces, comme partout ailleurs en Russie, n'étaient précisément ni ouvertes ni fermées, car, grâce à un mécanisme fort peu compliqué, elles adhéraient d'une façon si légère, qu'il suffisait d'en pousser une un peu fortement pour rompre aussitôt l'adhérence. Lorsque d'aventure on ferme ces portes à simple ou à double tour, la serrure fait entendre une vibration prolongée, destinée sans doute à servir de coup de sonnette, et à prévenir de la visite d'indiscrets ou de voleurs. Si ce ne sont pas des serrures à musique, ce sont du moins des serrures de sûreté musicales, luxe indispensable dans un pays oti l'on ne frappe pas avant d'entrer. Au dos de l'un des battants de la porte extérieure, était suspendu un tarif imprimé, avec lequel on pouvait heureusement prendre quelques accommodements. Une salle de bains offrait, dans le corridor, ses services au voyageur, ainsi qu'un cabinet de lecture fort largement approvisionné de périodiques russes. Le salon adjacent, également à l'usage de tous les voyageurs, outre le piano et le stéréoscope de rigueur, étalait au regard réjoui une variété fraîche et bien choisie de plantes exotiques, à feuillage toujours vert.

On a souvent accusé Moscou d'être une ville de construction embrouillée, très-difficile à comprendre dans son ensemble, quand on n'y est pas né. Il y a beaucoup d'exagération dans ce reproche. Sans doute

Moscou est loin d'être une ville tirée au cordeau^ découpée en parallélogrammes par des rues rectilignes et présentant la figure géométrique d'un éventail ou d'un damier. Le grand incendie de 1812 n'a que trèsmédiocrement servi à rectifier la pittoresque irrégularité et la conception toute fortuite de l'antique cité. Il est évident qu'on a dû viser surtout à rétablir les choses dans l'état oti elles étaient et à combler sans trop innover les lacunes produites par le feu. Mais, si Moscou ne ressemble ni à Carlsruhe, où le grand-duc surveille toute sa capitale du haut de son balcon, ni à Turin, dont le plan, dit-on, peut servir aux joueurs d'échecs dans l'embarras, il s'en faut de beaucoup qu'on y retrouve l'inextricable confusion de ce labyrinthe en maçonnerie qui s'appelle Venise. Sans y mettre trop de bonne volonté, on peut s'en représenter la configuration générale sous la forme d'un cercle, d'un disque que la Moskva (i) traversée sa partie inférieure en y inscrivant une ligne sinueuse et repliée plusieurs fois sur elle-même. Si Ton ne se préoccupe pas de cette découpure de la ville par la rivière serpentante^ dont quatre ou cinq ponts mettent les deux rives en communication,on reconnaît alors sans peine que Moscou se partage naturellement en quatre parties concentriques, toujours plus larges à mesure qu'elles s'éloignent du centre qui est le Kremlin, la vieille citadelle, l'Akropole, le Capitole, l' Alcazar, la burg de Moscou.

( I ) En russe, Moscou s'appelle aussi Moskva comme la fivière, mais on prononce Moskva dans les deux cas.

Etabli au bord de la Moskva, le Kremlin est devenu le point de cristallisation de la cité entière, comme le noyau d'un fruit qu'entourent aujourd'hui plusieurs écorces. Une haute muraille blanche percée de créneaux à Titalienne marque les trois principaux côtés du Kremlin et le sépare matériellement de tout ce qui l'environne. Au delà, c'est le Kitai 'Gorode, la Ville chinoise, dénomination sur laquelle les éty«* mologistes ont beaucoup controversé. Une muraille blanchie également à la chaux Temprisonne ellemême d'un corset de briqueterie, et ne permet pas de la confondre avec la Ville blanche, autre appellation sur l'origine de laquelle les archéologues moscovites ne semblent pas près non plus de tomber d'accord. Cette Ville blanche était d'abord, elle aussi, limitée et défendue par une muraille de pierre devant laquelle se trouvait un large fossé. Cette construction, qui datait de la fin du seizième siècle^ fut détruite tant pour cause de vétusté que pour cause d'inutilité sous le règne et par l'ordre de Catherine II. A Vladimire, qui fut avant Moscou la résidence des grands princes russes, on retrouve exactement la même disposition. Un Kitai Gorode, puis un Biéluii Gorode y font cercle aussi autour du Kremlin local. Les fossés comblés et les murs abattus ont donné naissance à d'agréables boulevards qui font le tour de Moscou. Un peu plus loin, en suivant toujours le rayon pour arriver à la circonférence, on rencontre une autre promenade circulaire, un autre anneau plus développé que les précédents, en un mot, un boulevard extérieur qui a reçu

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le nom de Sadovaia, la rue des jardins. Viennent ensuite les faubourgs proprement dits qui se perdent insensiblement dans la campagne^ car Moscou, comme toutes les villes russes, a le bonheur d'ignorer ce qu'est une enceinte d'octroi, ce qu'est par conséquent cet injuste impôt prélevé par la routine des municipalités sur la faim et la soif des classes les plus pauvres. Après ces indications à vol d'oiseau prises sur la carte, revenons maintenant au cœur même de Moscou, en d'autres termes, à son Kremlin, ou, pour parler comme les Russes, à son Kremle,

Le 26« bulletin de la Grande Armée, en date du 2 3 octobre 1812^ annonçait avec une emphase de mauvais goût à l'Europe et à la postérité que, grâce aux bons soins du duc de Raguse chargé^ de mettre le feu aux poudres, le Kremlin avait sauté. « Cette ancienne citadelle, le premier palais des tzars ont été, » ajoutait la dépêche officielle, avec un laconisme qui visait à la majesté. Par bonheur, ce n'était là qu'une odieuse fanfaronnade de guerre, que n'excusent qu'à demi les torts de Paul I«r envers la France, Le Kremlin d'avant 181 2 existe encore dans son intégrité, à l'immense joie du Français de 1875. On peut le définir en deux mots : c'est une ville dans la ville, mais une ville toute de monuments monarchiques et religieux, sans boutiques ni commerce d'aucune sorte. Elle contient trois cathédrales, sept églises, un monastère d'hommes et un monastère de femmes, un petit palais impérial et un grand palais impérial tout moderne avec musées et galeries, des bâtiments ad-

ministratifs donnant asile à la Cour d*appel et au Tribunal d'arrondissement, des maisons alignées en rues pour certains employés du palais, un vaste arsenal militaire, enfin une large esplanade d'oti Ton découvre une vue magnifique sur la partie de Moscou située au delà de la Moskva et les campagnes boisées qui ondulent tout autour.

Au centre de cette agglomération de toits et de clochers, jaillit du sol, imposante et fière comme une colonne triomphale, la fameuse tour d*Ivan le Terrible, coiffée de son turban d'or effilé en pointe ; c'est elle qui indique de loin au voyageur l'approche de la glorieuse cité. Au pied de la tour la grande cloche, presque aussi célèbre, appelée tj^ar-kolûkole, semble le corps de garde ou la niche verte dans laquelle les esprits invisibles préposés à la conservation du monument font éternellement sentinelle. Cette cloche, ébréchée par une forte cassure, pèse, assure-t-on, plus de douze mille poude, près de deux cent mille kilogrammes. N'ayant pu être maintenue ou soulevée jusqu'à la place qui l'attendait, elle est restée à terre comme pour forcer les passants à mesurer leur humiliante petitesse à son écrasante énormité. La principale cathédrale, celle de l'Assomption, a été construite de T 47 5 à 1479, sur le modèle de la cathédrale de Vladimire, par un architecte bolonais, Aristote Fioraventi. Il n'est donc pas étrange d'y retrouver des traces de style lombard dans un ensemble tout byzantin. Les deux autres cathédrales sont dédiées à l'archange Michel et au souvenir de l'Annonciation. La

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petite église miniature du « Christ dans la forêt, » encastrée dans le grand palais impérial, est une des plus antiques constructions religieuses du Kremlin. La plus riche assurément, par son contenu au moins, est la sacristie des anciens patriarches, dite aujourd'hui du Saint-Synode. Ce luxe inouï d'orfèvrerie et d'images de piété est à peine dépassé par la magnifia cence incomparable des appartements impériaux.

Les salles de Saint-André, de Saint-Alexandre Nevski, celle de Saint-Georges, la plus grande de toutes, sont des merveilles de décoration somptueuse d'après le goût national. Mais ce qui, encore plus que le palais contigu de granit à bossage, attire et captive l'attention du visiteur, malgré toutes les splendeurs accumulées par le tzar Nicolas dans sa propre demeure, c'est le tereme^ c'est-à-dire le gynécée, la série de chambres en belvédère réservées aux femmes, aux princesses du sang comme aux tzarines ellesmêmes, dans l'ancien palais. Le tzar Nicolas a voulu qu'on les respectât. Aussi l'illusion et le prestige du passé sont-ils irrésistibles, dès qu'on a mis le pied dans cette enfilade de boudoirs meublés et ornés comme au seizième siècle et encombrés de menus objets dont l'intérêt historique décuple la valeur intrinsèque. La superbe galerie d'armes attenante au palais [oroujeinaia palata) ne dépasse guère l'attrait du tereme, bien que dans ce Musée des souverains on puisse contempler la chaise de cuir sur laquelle Charles XII se faisait porter à Poltava, tous les drapeaux pris à l'armée hongroise en 1849, les unifor-

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mes militaires ou les robes de gala des principaux souverains du pays, les armes et jusqu'aux chapka, ou bonnets cerclés de fourrures et constellés de grosses pierreries, que portaient les premiers tzars de la dynastie actuelle, coiffures dont Tirnage au dix-neuvième siècle a été rendue populaire par les belles gravures imprimées au milieu des billets de banque. On referait Thistoire internationale ou intime de Russie avec tous les objets mobiliers classés et étiquetés dans ces vastes salles.

Quand on les quitte pour revenir dans Tenceinte de la forteresse, on aperçoit sur la droite une rue où s'offre au regard étonné une maison en style byzantin le plus fantaisiste, avec des têtes d'animaux aux linteaux des fenêtres, et deux grosses colonnes renflées en forme de massue. Le tout surplombe à pic les remparts et les jardins publics qui les longent de ce côté, non loin du palais de l'Exposition polytechnique de 1872, nef ou serre en vitrage dont le caractère tout anglais fait un peu disparate sous ces murs. Dans la cour de l'arsenal, outre le canon-monstre, le t^farpouchka, qui fait pendant de loin au t^^ar^koiokole, et qui, bien que fondu dès 1 586, a une ouverture d'environ 90 centimètres, on voit rangés en groupes symétriques tous les canons pris en 18 12 par les troupes et le peuple russes à la Grande Armée. Ceux de Frédéric-Guillaume, qui n'eût pas mieux demandé que de profiter des succès définitifs de Napoléon, si Napoléon fût demeuré vainqueur, portent la célèbre légende ultima ratio régis, qui résume admirable-

menl dans sa brièveté Vidée prussienne et T Evangile pratique suivant saint Frédéric. Des aigles à deux têtes et aux ailes déployées en métal verdâtre posent leurs serres çà et là au-dessus des piles de canons et semblent un vivant symbole du triomphe obtenu sur les envahisseurs. Pour peu qu'on lève la tête, on aperçoit de toutes parts dans Tair, mêlées de petits drapeaux de zinc, de pareilles images d'aigles mignonnes en bronze verdi, perchées à la pointe des pyramides à quatre faces qui s'élèvent de place en place au-dessus des créneaux de la muraille d'enceinte, toute fendue et tailladée de meurtrières. Ainsi que les tours de formes diverses qui leur servent de base, ces pyramides terminales ont chacune de leurs faces partagée en deux à l'aide d'un filet ou cordon de poterie rouge qui tranche agréablement sur les plaques de faïence verte dont elles sont écaillées. L'encadrement et l'ensemble des tons verts, ainsi que le rouge des briques dont est faite la haute muraille, relèvent fort à propos la monotonie des façades blaliches dont se compose la forteresse. A elles seules, les coupoles dorées des églises ou les murs Jaunâtres du grand palais ne réussiraient pas à l'égayer suffisamment.

On peut sortir du Kremlin par cinq portes différentes, dont l'une, celle du Sauveur, ne doit être franchie par les hommes que la tête découverte. Une tradition pieuse, voire un oukase impérial, fait de cet acte de dévotion une règle absolue. Une fois hors de la voûte, vous trouvez à droite comme à gauche

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de vastes espacts libres qui semblent tenir à une respectueuse distance les premières maisons de la Ville chinoise. Ce vide toutefois, dont une grande partie forme la Place rouge ou Belle Place, — la langue russe n'a qu'un seul mot pour exprimer Tidée de beau et l'idée de rouge^ — ce vide, dis-je, est singulièrement orné, ou même rempli, par certains monuments historiques et religieux, connus de réputation dans le monde entier. A gauche se découvre d'abord le groupe en bronze du prince Pojarski et du paysan Minine, les deux organisateurs du soulèvement populaire qui chassa de Moscou les Polonais pour refaire une dynastie illustre et incontestée au petit peuple moscovite. Sousanine et Minine! Voilà les deux grands noms des annales russes pour les gens du peuple, parce qu en effet ces deux héros représentent d'une manière fort brillante la participation, d'ordinaire beaucoup plus obscure, des classes inférieures à l'œuvre séculaire de la grandeur nationale. Directement en face, on aperçoit le Lobnoie Miesto, lieu saint entouré d'une balustrade circulaire de pierre et qui servait aux tzars de tribune aux harangues pour proclamer leur volonté devant leurs sujets assemblés. De là aussi partait la procession solennelle du dimanche des Rameaux, où, jusqu'à Pierre !«', qui abolit cet usage, on voyait, en commémoration de l'entrée du Christ dans Jérusalem, le tzar mener par la bride l'âne du patriarche et recevoir de lui, en échange de sa peine supposée, quelques pièces de monnaie. Là aussi, devant ce Golgotha de

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Moscou, ainsi qu'on l'appelait au bon vieux temps, s'exécutaient les sentences capitales. On y exposait^ par surcroît, sur des pieux, la tête des suppliciés. Sur ce large intervalle laissé entre la ville et le côté le plus long de la forteresse triangulaire des tzars, s'élevaient de plus jadis jusqu'à quinze églises. Il n'en reste guère qu'une aujourd'hui, un peu à droite, quand on quitte la Porte du Sauveur, à deux pas du Lobnoie Miesto, Mais cet unique vestige du passé est aussi une merveille unique dans l'univers, puisque c'est Saint-Basile, l'étonnant et inimitable Vasilii Blajennuii*

Quoi qu'on en ait dit, le plan de l'édifice, avec un peu d'attention, n'est pas plus insaisissable que celui de la cité, malgré son incontestable et très-apparente complication. La fantaisie du constructeur ne s'est donné pleine et entière carrière que dans la coloration extérieure de ce temple abusivement polychrome, et c'est surtout dans sa manière bizarre de mêler le blanc, le vert, le rouge et le jaune qu'il faut chercher le secret de cette originalité trop accusée qui lui fit trancher la tête par Ivan le Terrible, de peur qu'il n'allât faire à l'étranger une seconde édition de son stupéfiant chef-d'œuvre. La partie supérieure qui se dégage de cet assemblage de coupoles anguleuses ou arrondies et les domine toutes est une pyramide hexaèdre rouge et verte au-dessus de laquelle brille un oignon d'or surmonté d'une croix à trois branches et à chaînettes. La pyramide elle-même a pour piédestal une triple superposition d'arcades pleines. Au-

tour et au-dessous de cette pyramide maîtresse gravite un système de huit tours didynames, eût dit Linné, c'est-à-dire de huit tours^ dont quatre sont grandes et quatre petites. Les grandes tours ont deux étages et des pans coupés de triangles, tandis que les petites^ toutes rondes^ reposent sur un socle de voussures étagées, analogue aux arcs de cercle qui supportent la pyramide centrale. Tours et tourelles sont couronnées par huit dômes en forme de tubercule, dont les quatre plus grands ont une dimension triple à peu près par rapport au petit bulbe de la grande pyramide. Rien de plus capricieusement varié que la surface et les similitudes de ces renflements affaissés sur eux-mêmes. L'un est côtelé comme un melon, l'autre guilloché comme un ananas. Sur le fond jaune d'un troisième se détache en relief tout un réseau ou filet de losanges verts. Un quatrième présente l'aspect squameux d'une pomme de pin. La partie inférieure de l'édifice est bien plus riche et bien plus surchargée encore. Pas d'entrée principale au milieu^ de porche conduisant de plainpied dans l'intérieur. On n'y accède que par deux escaliers latéraux installés sous une galerie couverte dont le toit est coquettement coiffé de deux petites pyramides vertes. Ces deux galeries occupent les deux angles les plus rapprochés de la muraille du Kremlin. Un troisième angle est caché par l'adjonction d'une nouvelle tour en forme de pyramide aussi, qui se dresse sur un soubassement. Un très-modeste tubercule vert se gonfle à son extrémité. C'est ici qu'est le

principal carillon. Le dernier angle disparait sous un amoncellement de constructions basses pressées les unes contre les autres d'oîi émerge une petite tourelle ronde surmontée d'un tubercule d^une énorme dimension. Tous ces murs inférieurs sont ornés d'un bout à l'autre de faïences vertes ou bariolées, dont beaucoup représentent des pots de fleurs ou des végétations exotiques. Là où les plantes manquent, l'architecte a figuré de grandes mailles jaunes s'entremêlant sur un fond vert tendre, et faisant l'effet d'un tissu cellulaire vu sous le microscope.

En somme, l'impression produite est surtout celle de la bizarrerie la plus fantasque dans le coloris le plus extravagant du monde. Un russophobe assez ridicule du commencement de ce siècle, M. E. D. Clarke, de l'Université de Cambridge, a raconté que des personnes dévotes instituaient en mourant des legs pour faire peindre ou repeindre à perpétuité tel ou tel dôme de Saint-Basile, suivant leur caprice de moribond. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'étrangeté du coloris ajoute singulièrement à l'étrangeté de la construction, et que cette confusion indescriptible de tons criards, d'ocre rouge, d'ocre jaune, de vert chou et de blanc grisâtre, donne je ne sais quel caractère de sauvagerie pittoresque, je ne sais quel attrait violent de prodigalité désordonnée à un monument qui, à ne le considérer que d'après son plan, serait, après tout, moins compliqué qu'une foule de cathédrales gothiques. Malgré son incontestable curiosité, nous préférons néanmoins à Saint- Basile la grandiose et nou-

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velle cathédrale dite du Christ-Sauveur, avec ses magnifiques groupes de figures colossales sculptées le long (les murs extérieurs et ce ciel d'or convexe qui seul y décore Taustérité chrétienne de la pierre grise. Mais appeler Saint- Basile « Tébau'che du palais d'Arlequin, » comme Ta fait M. Boucher de Perthes, c'est singulièrement forcer la vérité et se montrer plus dur ou plus humoriste qu 'équitable et qu'artiste.

Au delà du Lobnoie Miesto et de VasiliiBlajennuii, on entre dans la Ville chinoise proprement dite, le Kitai Gorode, dont la base est formée par le côté le plus long du triangle oti se trouve le Kremlin, côté un peu brisé vers le milieu. Ainsi que nous l'avons déjà dit, un mur semi-circulaire, malgré ses détours anguleux, et qui vient s'appuyer à la muraille même du Kremlin, fait encore aujourd'hui du Kitai Gorode une ville à part. Il ne faudrait pas toutefois vous attendre à rencontrer le moindre habitant du céleste empire dans Tune de ses trois grandes rues, la rue Nicolas, la rue Elle ou la rue Barbe. Vous n'y verrez, parmi quelques vieilles églises et quelques riches monastères, que des Russes fort nombreux et surtout fort affairés. Ici, en effet, nous sommes dans le quartier de la Bourse et en plein Gastinnii- Dvore, cette inévitable « cour des étrangers, » qui se retrouve dans toutes les villes de la Russie, et qui équivaut, mais avec bien plus de précision, à ce que nous appelons le quartier marchand d'une ville, à ce que les Italiens appellent merceria, et les Orientaux ba:{ar.

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Le Gastinuii Dvore de Moscou est beaucoup plus russe, et par conséquent beaucoup plus original^ que celui de Saint-Pétersbourg, où les modes et les articles de Paris tiennent assurément un peu trop de place. C'est un grand carré de maisons traversé par quantité de rues ou de corridors et occupant en réalité la meilleure partie du Kitai Gorode, 11 est la propriété de personnes collectives n'ayant qu'une existence légale, telles que la ville, certaines corporations de marchands, enfin divers monastères. La moitié la plus avancée, qui fait façade par une galerie couverte sur la Belle Place, est percée de ruelles et de passages se coupant à angle droit et qui ne restent jamais à ciel ouvert. Une double toiture ou marquise en pente des deux côtés vers Taxe de ces rues intérieures rabat les eaux vers cet axe. De là, des entonnoirs, suspendus de place en place entre les deux plans inclinés du vitrage, précipitent la pluie jusque sur le sol. Des ima* ges religieuses, toutes bosselées d'or, alternent avec ces gouttières verticales, et, de loin, donnent l'illusion d'une enfilade de riches bannières dans une procession arrêtée. Les négoces les plus variés se font concurrence sur ce marché ouvert à tout venant et à tout vent. Les industries textiles y coudoient les produits métallurgiques, la soierie y fraternise avec la quincaillerie, la papeterie y frôle la bijouterie, et le département des guitares y est à deux pas des comptoirs oîi des changeurs patentés payent ou escomptent les coupons échus des valeurs mobilières. Non loin des ornements et des ustensiles du culte grec qui flam-

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boient dans le clair-obscur, on voit briller d'un éclat plus modeste^ mais non pas moins séduisant, des cen« taines de ces beaux coffres russes plaqués d'un ferblanc historié qui joue merveillement l'argenterie. A terre, au milieu des sacs en sparterie, gisent des caisses en feuillets de bois entrelacés où les approvisionnements non déballés attendent leur tour. Le regard^ sinon le pied, s'y heurte aussi à de gros poids de fer en forme de boules à anse, dont vous retrouverez la réduction fractionnaire sur Téventaire des petits marchands au détail, et la miniature en malachite ou en porphyre chez tous les bijoutiers bien assortis en bre* loques. La malachite, ce beau carbonate de cuivre à l'aspect soyeux dont les nœuds et les ondulations coniques trahissent la stalactite primitive, est en effet, avec le porphyre, Tune des merveilles minéralogiques de la Russie et Tun des plus précieux ornements de ses boutiques de lapidaires.

Ni portes ni vitres du reste à tous ces magasins. Le promeneur circule entre des comptoirs à découvert, en tête à tête immédiat avec la tentation de la marchandise étalée que caresse avec affectation et mélancolie anticipée un commis aux yeux en coulisse, habitué dès ses jeunes ans à crier, à aboyer presque, lui aussi, pajaPs, pajal's, au nez et à la barbe des passants les plus inoffensifs, tout en préparant son abaque aux gros grains jaunes et noirs. Des chaises ou des tabourets posés en dehors du magasin permettent aux amateurs de manier à leur aise Tétoffe brillante, avant que le marchand fasse jouer Varchine, l'aune

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russe, en l'enroulant rapidement sur la marge de l'étoffe pour la mesurer. C'est l'après-midi qu'il faut voir la clientèle féminine de ces échoppes, oti l'on vient, sinon delà Tverskaîa, du moins du voisinage, préparer les élégances inédites de sa toilette future ou de son ameublement domestique. Sous les ombres fraîches de cette basilique mercantile, le flâneur se donne pour rien, pendant les heures torrîdes de la journée, le divertissement d'une foule de scènes de la vie populaire. Quelques costumes de l'Asie Mineure s'y montrent déjà parmi les marchands ambulants de comestibles, de petits pâtés, d'oranges, de fruits de toute espèce. On y vend des pêches depuis le i» juillet, et du raisin dès le i«r août. Côte à côte avec les gamins qui portent sur la tête leur grande carafe en verre toute pleine d'eau de framboise, louvoient des cuisiniers de tout âge, promenant un plateau en bois oti fume un appétissant rôti dont les drapiers et les merciers, désaltérés, mais non rassasiés par leur intarissable verre de thé, se font détacher une tranche au passage, afin de ne pas tomber morts d'inanition au pied de leurs trésors.

La Ville blanche enveloppe, pour ainsi dire, dans son ensemble toute la Ville chinoise, dont elle fait le tour en s'arc-boutant de droite et de gauche sur la rivière. La partie la plus animée et la mieux bâtie en est assurément celle qui se trouve en contact direct avec le troisième et le plus petit côté du Kremlin, c'est-à-dire le quartier de la rue de Tvère. C'est le nord-ouest, j'allais dire le west-end de la cité. Là se

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trouvent Saint-Sauveur, la résidence du gouverneur général, le grand théâtre, le plus spacieux qui soit au inonde, le petit théâtre, plus spécialement affecté au drame et à la comédie, voire à la bouffonnerie en prose et en musique, le palais Pachkove, contenant la bibliothèque publique et le musée Roumiantzove, l'Université impériale, fondée en 1755, les librairies russes ou allemandes^ les magasins de nouveautés et d'articles de luxe à l'instar de ceux de Paris ou de Vienne, enfin les grands hôtels et les principaux restaurants, établis non loin du marché aux légumes et aux vivres, sur la lisière d'une place ou plutôt d'une suite de places oti voituriers et pigeons vivent familièrement ensemble.

Pendant que nous sommes dans le quartier oti l'on dîne, le lecteur me permettra, ne serait-ce que pour prendre haleine et couper un peu notre course à travers la ville, de l'introduire dans un des traktire en vogue, celui de Tiestove, ou celui de Gourine. La différence entre les deux restaurants est du reste peu de chose. Les meubles qui, dans l'un, sont en velours ponceau, ont été recouverts dans l'autre en damas de soie à ramages. Tous deux se trouvent en revanche au premier et dernier étage. Il est extrêmement rare en effet qu'un restaurant russe soit installé au rez-dechaussée. Un soldat, médaillé et chevronné tout le long du bras, vous ouvre la porte et vous débarrasse au bas de l'escalier du superflu de vos vêtements, silencieusement et respectueusement. Les salles à manger, qui se font suite de plain-pied, avec ou sans re-

tour d*équerre, sont partagées en boxes anglaises au moyen de canapés placés dos à dos et devant chacun desquels se trouve une table préparée à l'avance. De cette façon on peut prendre son repas et lire son journal dans un demi-isolement> à la fois chez soi et pourtant avec tout le monde. Une armée de garçons, ou d'hommes, va et vient sans faire de bruit, fugitive et légère comme un vol d'ombres. Tous portent une blouse courte en toile, d'une entière blancheur. Le col s'en boutonne sur le côté, un simple cordon de couleur la serre à la taille. Si c'était aujourd'hui dimanche, vous verriez, à la place des blouses de toile, de superbes blouses de soie toujours fraîches et d'une seule teinte, mais d'une teinte différente pour chaque tchelovièke, vêtement national beaucoup plus riche et plus coquet que le frac râpé et poissé de graisse de MM. les Oberkellner et Kellner de Berlin ou de Vienne. |

Au centre de la salle se dresse le meuble par excellence du restaurant* Je ne parle pas du bufiFet, organisé, lui aussi, à la façon d'un fear anglais, et où, sous la forme d'une tartine de caviar et d'une gorgée d'alcool plus ou moins fort, l'on va prendre la ^akouska préalable, l'indispensable apéritif solide et liquide de tous les repas russes. J'entends parler de l'orgue qui fait le plus bel ornement pour l'oeil et pour l'oreille de tout traktire de bon ton, qui le constitue presque, et qui a remplacé au dix-neuvième siècle les pendules à musique placées jadis par les grands seigneurs moscovites sur leur table, aux jours de gala. Ici l'orgue est mo-

numental. Ce n'est même plus un orgue» c'est tout un orchestre, qui a en effet reçu le titre d'orchestrion. Grâce à Vorchestrion, om polyorchestrion, vousaures donc en dînant un concert gastronomique» une digestive musique de table, tout comme si vous étiez principicule allemand, propriétaire d'une c chapelle militaire. » Les fonctions de chef d'orchestre sont remplies par un garçon spécialement chargé d'enfourner de temps à autre dans la machine, à peu près comme un chauffeur de locomobile, un nouveau rouleau, une énorme bûche à pointes et à mélodies fixes, tirée du bûcher où est entassé le répertoire. Un ressort poussé par l'organiste-chauffeur, et voilà qu'aussitôt commence, avec je ne sais quelle sonorité étouffée, un morceau du grand ménétrier prusso-parisien» Jacques Offenhach, morceau toujours nouveau et pourtant toujours le même. Ce moulin à surprises musicales exécute aussi par éclectisme, et pour faire des concessions au passé, certains passages ou ouvertures de Rossini, de Mozart, de Wagner, voire même de Beethoven, sans parler de l'air national russe qui» à deux pas du Kremlin, dont on pourrait en réalité entendre les cloches, fait tout particulièrement bon effet. Toutefois, ces vibrations à la fois bruyantes et voilées, partant d'un buffet qui rappelle jusqu'à un certain point l'armoire des frères Davenport, et dans laquelle vous voyez les instruments, j'allais dire les concertants, rangés méthodiquement par ordre de taille et de bataille, ces vibrations, si correctes qu'elles puissent être comme note et comme mesure,

ne vont pas à Tâme, parce qu'elles n'en viennent pas. Passe encore quand cet orchestre sans musiciens sert à son public affamé les morceaux de la Belle Hélène^ mais pour la symphonie en ut mineur, halte-là.

Le mieux alors est de s'occuper de ce que l'on mange. Aussi bien ne faut-il pas faire fi des mets et de la cuisine moscovites. Le bouillon au poulet avec une aile du même volatUe et quelques bribes de légumes hachés menu est un régal aussi délectable que nourrissant, et la soupe aux choux, litchi national, avec une tranche de bœuf et une addition ad libitum de crème épaisse, annonce chez son inventeur un degré de culture culinaire déjà très-satisfaisant. Le poisson froid, saumon ou esturgeon, est toujours irréprochable de fraîcheur. Perdrix et gelinottes sont à votre disposition en toute saison. Toutes les rivières du pays ont envoyé à profusion des écrevisses géantes qu'un bain d'eau bouillante revêtira sur votre ordre de la pourpre des cardinaux. Des. fraises grosses ou petites, servies avec un gobelet artistique plein de lait frais, pourront compléter agréablement votre repas par un dessert à la Rousseau. Quant à Vokrochka^ soupe aigre et froide, il faudrait avoir les connaissances spéciales du savant baron Brisse pour l'apprécier à sa vraie valeur gastronomique. La côtelette Pojarski est aussi un mets fort recherché, et qui a consacré au moins dans les cuisines le nom du courageux et confiant patriote. Que de grands hommes, hélas ! ne vivent plus dans le souvenir de la postérité que grâce à

la protection d'un maitre-coq, et où en serait aujourd'hui le nom de Soubise sans la purée d'oignons ! Si vous désirez enfin être fixé sur le compte du kvase, on vous en servira sur votre demande spéciale. Comme aspect, le kvase fait un peu songer au porter britannique. Au moment oti on le transvase, il mousse assez fortement. Bien firais, il est agréable et désaltère réellement, non pourtant sans vous laisser un arrière-goût bizarre de prune et de pain fermenté. Ce qui est moins agréable, surtout ici, c'est le quart d'heure de Rabelais. Il a cela de particulier à Moscou qu'on ne vous apporte aucune addition écrite, ce qui laisse bien de la marge à l'arithmétique de votre échanson en blouse de toile ou de soie, mais ce qui d'un autre côté ne permet pas à une gracieuse dame de comptoir, travaillant jour et nuit à l'encre bleue, d'ajouter, par distraction pure, quoique fréquente, au nombre de francs ou de roubles que vous n'avez plus qu'à payer le numéro de votre table et le quantième du mois. Pour le payant, le résultat est à peu ptés le même.

Reprenons maintenant notre course interrompue à travers la cité. La ligne circulaire de boulevards qui limite la Ville blanche est bien loin d'avoir atteint la splendeur de cette succession tournante de palais à six étages qui, à Vienne, a reçu le nom de Ring* strasse^ après avoir, comme ici, pris la place de fortifications aujourd'hui nivelées. Les boulevards moscovites ne se soudent pas même toujours très-exactement les uns aux autres; il y a des lacunes, des anneaux

qui manquent dans la chaîne. La largeur en est irrégulière, et les maisons y comptent tout au plus deux étages : beaucoup ne se composent même que d'un rez-de-chaussée. Les arbres qui décorent ces boulevards sont de plantation récente, par conséquent petits de taille et peu fournis en verdure. Leur principal ornement, ce sont les kiosques élégants oîi se vendent des eaux minérales, c'est-à-dire de Teau de Sdtz et de Teau de soude artificielle, qu'une naïade à poste fixe et à nez retroussé mélange avec un sirop de fruits quelconque.

Au delà de ces allées, dont plusieurs sont encore des remblais, commence ce qu'on a pendant longtemps nommé la Ville de Terre {Zemlianoi Gorode)j beaucoup moins sans doute par allusion à l'incroyable quantité de poussière que la moindre brise y soulève que par souvenir d'une autre enceinte, d'un rempart en terre qui l'entourait à l'époque de sa fondation, à la fin du seizième siècle, quand les Tatares étaient toujours à craindre sur la Moskva. Trente-quatre portes permettaient alors aux habitants de la cité de communiquer avec ceux de la campagne. Il ne reste plus guère de tout cela que les Portes rouges ou Belles Portes, devenues par leur isolement une sorte d'arc de triomphe, et le sobriquet de Va/a, c'est-à-dire de Rempart, du mot allemand Wall, qui est parfois encore donné à cette partie de la ville. Une sloboda germanique figurait en effet depuis une époque fort reculée parmi ses faubourgs. Le périmètre de cette digue en terre

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contre les inondations humaines de Test et de l'ouest était^ dit-on^ de 40 verstes, soit une dizaine de lieues. La rue des jardins semble aujourd'hui suivre au moins en partie le circuit de l'ancienne ligne de défense^ et doit sans doute à l'étendue des terrains encore en disponibilité sa largeur et son aspect exceptionnels. A de certains endroits^ dans la Sadovaiay on se croirait sur tels ou tels boulevards semi-extérieurs de Londres, à Euston-Road, par exemple. Chaque maison est en effet précédée d'un jardinet, contenant plus d'arbustes que d'arbres, et soigneusement dos par des pâlis à claire-voie.

Dans les quartiers excentriques compris entre la double circonférence des boulevards et de la Sadovaia, on ne rencontre plus de ce$ édifices publics si nombreux dans le centre de Moscou, et qui s'annoncent d'ordinaire par de vastes colonnades supportant une architecture grecque ou romaine, mais d'un aspect assez triste et d'un extérieur toujours un peu dégradé. A leur tour, les maisons en pierre ou en briques deviennent un accident dans.la rue. Ce qui s'offre partout, le long des voies tortueuses et où, faute de cailloutage, sévit le chasse-poussière, ce sont des constructions en bois, des murailles faites de poutres et des clôtures faites de planches. A peine çà et là quelques-unes de ces habitations de sapin, de ces is[ba (i) urbaines, portent-elles un revêtement de plâtre ou un faux air de maçonnerie fictive. Elles-mêmes, les

(i) Nous laissons le mot au nominatif singulier.

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datcha, qui trahissent Torigine et l'opulence aristocratique de leurs hôtes par le luxe de leurs moulures et de leurs figurines artistiques, n'échappent pas toujours à la loi commune. Il est facile souvent, à je ne sais quelle âpreté ou quelle rigidité de la façade, de deviner qu'une couche de plâtre blanchie à la chaux ou enluminée d'une teinte douce y revêt seule de son épaisseur une superposition bien équilibrée d'arbres équarris et cimentés de mousse dans les interstices. Çà et là se montrent aussi des monastères et des églises, avec leurs pelouses d'herbe jaune que traversent des sentiers étroits. Ce sont les seuls bâtiments à propos desquels on puisse affirmer que le bois entre pour peu de chose dans leur construction, ce qui les prédispose d'autant mieux au miracle, en cas d'incendie du quartier. Les êtres vivants qui persistent le plus ici sont les imperturbables troupes de pigeons, cherchant du bec la riche pitance tombée des voitures de fourrage ou de grains, et faisant gracieusement miroiter les nuances fuyantes de leur collerette vert feu, tandis qu'ondule sous les mille jeux de la lumière leur souple et élégant plumage ardoisé. Qu'un entablement, qu'un ressaut, qu'une ligne d'oves se rencontre dans le voisinage sur quelque édifice, et les lignes architecturales de disparaître sous de mobiles guirlandes, sous des festons animés qui s'envolent de temps à autre et tombent à terre avec la légèreté d'un flocon de neige. Les types les plus populaires des rues intérieures ont disparu eux-mêmes peu à peu, depuis le marchand de kvase à barbe de

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bonhomme Noël ou de Saturne gourmand occupé k grignoter, à déguster éternellement ses produits^ tout en les exposant au public sur un petit tréteau garni d'un barriquet et d'un tas assez malpropre de poires à demi sèches, jusqu'au jeune marchand de fruits, avec ses balances passées dans le dos sous sa ceinture, en compagnie de quelques feuilles de papier qui lui serviront à envelopper ses groseilles ou ses noix.

A défaut de passants, on rencontre des rails entre-croisés sur lesquels filent à pleins vagons des amas de voyageurs et de marchandises. Moscou pos* sède en effet un chemin de fer de ceinture qui décrit un large arc de cercle de l'ouest à Test en se tenant toujours au nord de la ville, et deux grandes compagnies de tramways qui commencent à rayonner des principaux centres à de nombreux points de sa circonférence. Si l'étranger n'entend pas toujours avec plaisir les coups de sifflet stridents que lancent les locomotives aux approches de chaque passage à niveau, en revanche il contemple avec plaisir les trèsbelles voitures à impériale des tramways. Il faut espérer qu'elles amèneront peu à peu la suppression ou l'embellissement de ces lourds omnibus à abatjour noir ou jaune qui desservaient jusqu'ici les faubourgs, véritables omnibus de Procuste dans lesquels les voyageurs sont assis dos à dos sur une planchette, les jambes traînant presque à terre. Il est temps de se chauffer avec ces coches anté-diluviens ou peu s'en faut, construits tout au moins sur le modèle de ceux qui servirent à la grande immigration

de la famille indo-européenne et à son premier voyage sur notre continent.

On perd agréablement quelques minutes dans ces quartiers presque suburbains à jeter un coup d'œil sur rintérieur d'un traktire populaire. Cette fois plus d'orchestrion. Ce réservoir toujours prêt de musique économique est supprimé au profit d'un dressoir muet qui met en évidence tout un riche clavier de théières du même dessin, mais de toutes les dimensions imaginables. Ce n'est plus un buffet à musique, c'est un buffet comme tous les buffets. Là on peut contempler, au rez-de-chaussée aussi souvent qu'au premier étage, la foule amicalement bavarde des buveurs de thé, tous gens du peuple, souvent avec des chapeaux hauts de forme et à bords imperceptibles, quelque chose comme le bonnet de docteur de Sganarelle ou le gobelet d'un escamoteur, avec de grands cheveux coupés de niveau par derrière, et séparés par une raie sur le milieu de la tête. Joignez à cela, pour éclairer ce visage oti s'étale en général un nez un peu aplati, une expression intelligente et douce comme celle d'une belle tête de Christ à barbe blonde. C'est plaisir de voir ces braves gens savourer voluptueusement leur thé, versé. d'une main délicate dans la soucoupe et sucré au passage par un petit, tout petit morceau de sucre artistement placé et plus artistement encore retenu soit entre les dents, soit sous une joue. La théière est une théière magique, inépuisable, la théière de Robert Houdin. A côté, en effet, de celle qui contient le thé se trouve celle qui ne con-

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tient que l'eau bouillante et qu'on fait remplir indéfiniment, afin de prolonger indéfiniment aussi ce déli* deux régal à la chinoise. Le pâle liquide se décolore sans cesse davantage^ mais peu importe aux causeurs qui bavardent ensemble de leurs affaires, et se vantent Fun à l'autre encore moins leurs bénéfices de la journée que l'habileté personnelle, généralement très-surfaite, à laquelle ils les attribuent.

Au delà des faubourgs et des railways se trouvent, comme dans toutes les capitales, les grands parcs, les promenades publiques ouvertes à la population par la libéralité de l'Etat ou les soins de l'édilité. Le moyen le plus sûr de vous rendre au parc Pétrovski, à moins que vous ne teniez absolument à une course pédestre de cinq ou six verstes, c'est de profiter du traniTPajr qui y conduit. En trois étapes, marquées par trois perceptions successives de kopieks, vous êtes arrivé. Ce parc est le rendez-vous quotidien du monde élégant. Ce que les oisifs viennent chercher dans ce bois de bouleaux, percé d'allées à l'anglaise et qui a su garder toute la fraîcheur d'une prairie, ce n'est pas le seul spectacle du soleil couchant, faisant vers neuf heures du soir son entrée triomphale dans Moscou par la porte monumentale de Tvère. Tous ces équipages à deux ou trois chevaux que vous voyez filer au grand trot devant vous, levant haut les jambes de devant, comme pour saisir plus fortement et mieux refouler l'espace sous eux, tous ces équipages emportent des gens du monde vers les jardins chantants établis dans ces parages et voués au culte de

rindétrônable M. OfFenbach. Leur affluence, cette année, est d'autant plus grande que le Jardin des eaux minérales et le Jardin ^oologique, situés ailleurs, mais oîi la thérapeutique et l'histoire naturelle font également place le soir, d'habitude, à la musique vocale et instrumentale, tiennent leurs portes closes en ce moment. C'est donc ici exclusivement que triomphent chaque soir, dans les temples du dieu enguirlandés de verres de couleur, les « chanteuses à cascades, » — la langue de Karamzine s'est enrichie du mot, — qui viennent propager à Moscou dans toute sa pureté le dialecte et le beau langage en vogue dans les salons de l'honorable M. Braleret. Pendant les entr'actes qui sont fort longs, les prime-donne, comtesses de Pantin ou marquises de Gentilly, descendent des coulisses dans Tarène, étalant des toilettes dont la magnificence étonnerait sans doute leurs anciennes maîtresses de chant ou de blanchissage. C'est bien de la soie en vérité pour venir débiter deux ou trois chansonnettes dans ce style et cette nuance particulière d'idiotisme qui sont devenus si chers à certains faubourgs parisiens. Nous aimons à croire qu'on se doute un peu en Russie que toute la France contemporaine ne tient pas dans ces « cascades. » Ordinairement des chants et des danses de bohémiens achèvent la fête ; mais, cette année, point de bohémiens sur le programme de ces divertissements champêtres, bien que le. prince Dolgorouki en ait exhibé dans ses salons à la Commission internationale des télégraphes. Il est probable que le public

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moscovite commence à être -blasé sur le savoir-faire chorégraphique et vocal de ces familles asiatiques et équivoques. A la première séance, au contraire, les étrangers ne manquent guère d'admirer les alternances étranges de petits cris farouches et de contorsions de bras nerveuses dont la chanteuse accom* pagne son pas ou plutôt son glissement gracieux. Des acrobates anglais ou américains, répondant le plus souvent aux noms de James ou de John, un aéronaute parisien ou belge, des ballerines italiennes ou espagnoles déployant leur souplesse sous un pseudoclair de lune de lumière électrique, enfin, un feu d'artifice généralement- russe, complètent la liste de ces récréations cosmopolites, fort goûtées du beau monde, mais que le menu public, celui qui n'a pas ajouté deux ou trois roubles au rouble originaire d'entrée, n'est admis à contempler qu'à la distance de beaucoup de sagènes.

Mieux avisés peut-être sont les promeneurs qui se contentent tout simplement d'employer leur soirée à errer au gré de leur fantaisie à travers le parc, après avoir jeté un coup d'œil sur le château de Pierre le Grand et sur les hauteurs boisées qui, vers le sud, marquent le cours de la Moskva, au delà de la place d'armes en pleins champs consacrée aux manœuvres militaires. L'ombre tremblante et presque imperceptible des bouleaux effleure à peine la route de ses dessins confut et légers. Rien d'élégant comme ce frélc arbre d'argent chargé de centaines d'yeux ou de sourcils noirs vaguement crayonnés sur son écorce et

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laissant pendre de tous côtés^ comme une chevelure dénouée, les grâces aériennes de son feuillage. Quelques bouquets de mélèzes, avec leurs mille et mille aiguillettes de fine verdure, se mêlent çà et là aux hampes argentées des bouleaux. Des corneilles noires à manteau gris voltigent lourdement ou s'abattent sur l'herbe humide, tandis que des oiseaux de proie, les ailes éployées, planent dans Tair. C'est l'heure où Ton soupe dans les datcha ou cottages qui bordent certaines avenues du parc. La famille entière est réunie autour de la table à thé dans une sorte d'arrièresalon en plein air, uniquement séparé du jardin ou de la rue par des poteaux de bois autour desquels se pressent, relevées, des draperies de toile écrue, abri nécessaire et en permanence contre le soleil ou la pluie. Presque tous ces chalets de luxe, construits sous la verdure échevelée des bouleaux, offrent, en effet, outre leurs appartements intérieurs, une foule de pièces extérieures, de corridors et de balcons suspendus, de chambres et de loges aériennes, n'ayant pour les clore au dehors qu'un système de rideaux agrémentés d'arabesques rouges sur fond gris. Audessus et tout le long de cette ceinture de terrasses habitables grimpent ou courent de délicates et élégantes menuiseries, des guipures de bois, des symétries de dessins géométriques dont l'extrême légèreté corrige à propos l'excès de lourdeur des façades en grosses poutres. En résumé, autour du chàteaufort primitif, on a installé deux étages de tentes qui, tout en le décorant, en masquent la solidité.

Pour peu que vous y preniez goût, votre promenade dans le parc peut durer jusqu au matin, car, grâce* à la latitude, la nuit, pendant une ou deux semaines, est ici à peu près aussi inconnue qu*à Saint-Pétersbourg. La seule différence, c'est qu'à Moscou la clarté nocturne est sensiblement moins intense, et qu'au lieu de ces larges bandes de pourpre vive qui flamboient toute la nuit au bord de la Neva, vous n'avez qu'une lueur crue et incolore qui fait songer aux champs Elysées de Virgile, sérénité lumineuse et persistante au sein de laquelle éclatera peu à peu le rayonnement vermeil de l'aurore.

Moscou possède encore un autre parc, mais qu'il faut visiter le dimanche, un dimanche favorable, bien entendu, car les Moscovites ont pour leurs promenades en famille une sorte de calendrier réglé d'après les fêtes ecclésiastiques et qui, pour la précision, ne le cède pas à celui de nos amateurs de courses. Si le parc Pétrovski, comme jardin extra-' muros, garde les préférences de la haute société, le parc Sokolniki est le lieu de réunion populaire par excellence : Tun est le bois de Boulogne, l'autre le bois de Vincennes de la ville. Au moyen-âge, ainsi que l'étymologie l'indique, ce parc n'était qu'une fauconnerie, où, en compagnie, tantôt des ambassadeurs européens, parfois des princes de Kazane, réfugiés à leur cour, les souverains de Moscou venaient chasser le lièvre, l'arc à la main. Le tzar Alexandre !«' et le tzar Alexandre II y ont donné des fêtes splendides au peuple accouru en foule de leur antique et fidèle ca-

pitale. Considéré en lui-même aujourd'hui, le Sokolniki n'est plus qu'une assez vaste forêt de pins séculaires et délicieusement aromatiques. Je ne me souviens même pas d'en avoir vu d'aussi beaux dans le Jura ou en Allemagne, si bien que les montagnes de la ThiXringe et du Harz se prêtent à la végétation spontanée ou à la culture des conifères. Ces gros fûts écaillés, d'un gris noir dans le bas et, dans le haut, d'une belle et chaude nuance rougeâtre, ressemblent à autant de colonnes portant en guise de chapiteau un dôme épais de verdure, raide jusqu'à en paraître crépue. A voir le plan du parc, on le croirait d'avance fait d'un seul cercle traversé par des routes en éventail. Quand on s'y promène, au contraire, en flânant au hasard de ses jolis sentiers, on y trouve la plus charmante irrégularité, parfois même des perspectives fort ingénieusement préparées à l'aide de quelques accidents de terrain oîi, sollicitée, par les mirages de l'éloignement et les lois de l'optique, l'imagination peut se figurer de vraies vallées. Partout, sous la pénombre odorante de ces vieux pins, s'épanouissent des touffes de verdure arborescente et sauvage, au pied desquelles embaume à son tour la fraise, moins modeste que la violette et provoquant à la cueillette par sa rougeur effrontée. Les blouses de calicot pourpre des gens du peuple font à merveille pour le regard à travers ces grandes masses de végétation luxuriante. Des tables attendent en plein air les buveurs de lait ou de thé. Par économie, les familles de visiteurs apportent avec elles le thé lui-

même et le sucre. Moyennant quelques kopieks, on obtient d'un des kiosques voisins un samovare d'eau bouillante proportionné au nombre des personnes.

Dans le voisinage, des balançoires portent jusqu*aux

nues, ou du moins acheminent vers elles, d'intrépides amateurs de ce jeu enfantin.

Puisque nous voici en contact avec la vraie population de la QiXé, avec les vrais Moscovites de Moscou, ce serait le moment de nous demander, si nous songions à écrire autre chose qu'un livre de vacances, ou à esquisser plus qu'un album de photographies, ce qui se cache réellement au fond de tant d'êtres simples que leur douceur et leur promptitude à tout comprendre rendent bien vite sympathiques. A quel degré de développement intellectuel en sont arrivées à l'heure actuelle ces masses populaires, vagues paisibles d'ordinaire, mais qui pourraient devenir terribles, d'un océan humain contenu, d'un côté, par la digue de l'Etat et, de l'autre, par le roc de l'Eglise ? Ce n'est certes pas l'intelligence qui manque à l'artisan ou au paysan russe, mais uniquement l'instruction et un fonds solide de connaissances utiles. Des chiffres récemment publiés ont établi que l'instruction priinaire, sinon l'instruction secondaire, laissait beaucoup encore à désirer, même dans ce gouvernement de Moscou, où chacun fait de son mieux cependant pour donner le bon exemple. Un de ses cercles ne compte encore qu'une école pour 36 villages. Dans le gouvernement entier il n'y a qu'un garçon sur 6 et une petite fille sur 27 qui fréquente les classes. Le

nombre des illettrés reste par conséquent des plui considérables.

A coup sûr, ce n*est ni la faute du pouvoir central ni celle des administrations provinciales, mais bieûl plutôt un legs funeste du passé, et je ne sais quello fatalité de circonstances contre laquelle vient écbouei la bonne volonté des hommes. Si l'on réunit les sommes inscrites au budget des divers ministères de Tempire en faveur de l'enseignement pubUc, on trouve un total de plus de trente-trois millions de roubles, soit plus de cent millions de francs. Les autorités moscovites, c'est-à-dire l'assemblée provinciale du gouvernement, le :{emstvo de Moscou en un mot, chargé de tous les détails de l'administration sous la seule réserve du droit de veto confié au gouverneur, a fait largement les choses et doté aussi bien que possible cet indispensable service. Là où, en 1869, le ^emstvo ne votait que 84,000 roubles, nous trouvons pour 1874 une affectation de 77,000. Chaque école du gouvernement reçoit en moyenne 675 roubles, alors que, d'après les données théoriques des administrateurs les plus compétents, 425 suffiraient. Les adultes et les attardés dans la voie du progrès sont bien loin, de leur côté, de manquer de moyens de s'instruire et d'élargir leur horizon. Les collections ethnographiques, archéologiques, artistiques et bibliographiques du comte Roumiantzove, l'illustre vainqueur des Turcs, celle du prince Galitzine et de bien d'autres grands seigneurs, sont à la disposition du dernier tnoujike ou du plus humble artelechike. Un

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théâtre populaire a été ouvert, il y a déjà plusieurs années, dans un quartier où manquaient jusqu'alors les théâtres, et, bien qu'on puisse y entendre parfois certains artistes des théâtres impériaux de la valeur de M. Miloslavskii, le prix des places a cependant été calculé de telle façon que l'entrée, comme le dit Tépi» thète même du théâtre, en soit accessible à tous. C'est là un rude coup porté au cabaret, une utile et féconde concurrence tout au moins. Lorsqu'on a vu jouer devant un vrai public russe une pièce comme la Case de l'Oncle Tom, on comprend quel irrésis« tible attrait le théâtre est appelé à exercer sur un peuple dont la jeune imagination s'ouvre d'elle-même avec une inconcevable facilité d'enthousiasme à toutes les émotions^ à toutes les fictions de la scène. La direction a soin de faire passer sous ses yeux des ejccerpta dramatiques des grands maîtres, du Mohère, du Shakespeare. Nous y avons vu nous-méme représenter les parties essentielles cïHamlet et du Roi Lear. Les dimanches et jours de fête, ce cours de littérature théâtrale se fait deux fois dans la journée, à midi et le soir. La première pierre d'un musée historique russe a été posée par le tzar Alexandre précisément le 20 août 1875. Ce sera un utile complément à la galerie du palais Pachkove, si riche déjà pourtant en toiles russes, en tableaux grands ou petits, romantiques ou historiques, de piété ou de genre, de Lévitzkii, de Zacharove, d'Aleksièeve, d'Egorove, de Basine, de Brulove enfin, et qui nous semble plus favorable, pour étudier Técole complète, que les salles

mêmes de l'Ermitage réservées aux chefs-d'œuvre de cet art national.

On compte bien ne pas s'arrêter en si beau chemin. Le pouvoir a pris vivement l'initiative du mouvement, j'allais dire de l'agitation en faveur des écoles populaires. C'est à l'opinion publique, au zèle des particuliers en faveur de la bonne cause, à la générosité des riches et des demi-riches, qu'il appartient de faire le reste. A Kharekove et à Nijnii-Novgorode on a déjà cherché à imiter certaines sociétés anglaises constituées en vue de l'éducation des classes pauvres. Il est question à Moscou de grouper de la même façon les efforts individuels de tous les amis du progrès et de la fraternité humaine bien comprise. A chaque instant, des bourses sont créées dans les séminaires, dans les gymnases, à la suite d'un deuil de famille, comme au lendemain d'une joie imprévue, pour consacrer par une bonne œuvre le souvenir d'un parent regretté ou appeler la protection divine sur un enfant nouveau-né. Ceci est un des traits les plus touchants que je connaisse dans les mœurs russes. Avec le concours du temps, on peut tout espérer d'un dévouement si libéral et si ingénieux, même sans en venir à la mesure pénale déjà adoptée par les conseils électifs à Saint-Pétersbourg, et qui frappe d'une amende au profit de la caisse des écoles les parents obstinés à n'y pas envoyer leurs enfants.

Il est une manière fort pittoresque de prendre congé de Moscou et de le considérer une dernière fois dans son ensemble avant de le quitter. Ce n'est pas seule-

ment de relire dans Eugène Onégine la description qu'en a faite Pouchkine. C'est de se faire transporter par un i^votchike ou de se transporter soi-même à pied jusqu'à la « montagne aux moineaux, » la vorobeinaia gora, distante de sept ou huit verstes, et DÛ le prince Dolgorouki, gouverneur général, n'a pas manqué de conduire tout récemment son hôte couronné, le roi de Suède, Oscar If, afin de lui faire admirer l'une des vues les plus imposantes à la fois et lés plus gracieuses de la Russie, tandis qu'un des derniers survivants de 1812 était amené devant le roi et le gouverneur pour faire sur les lieux mêmes la confidence, spontanée ou corrigée, de ses impressions de jeunesse à l'arrivée des troupes de Napoléon. Ce fut ici en effet que la Grande Armée, après la bataille de Borodino ou de la Moskva, en suivant la route qui vient de Kalouga, aperçut pour la première fois Moscou, qui devait être le point extrême et la dernière halte de sa marche triomphale à travers l'Europe. Ni les rues ni les monuments de la ville, vus en détail et de près, n'égalèrent sans doute pour elle le tableau original qui s'offre du haut de cette colline tournante, boisée de tilleuls et de bouleaux, au pied de laquelle serpente la rivière.

Sur le premier plan, on découvre devant soi le Monastère Diévitchii, c'est-à-dire d^s jeunes filles, et la plaine du même nom, oîi le peuple a l'habitude de célébrer par de joyeuses agapes le couronnement des empereurs. Partout de nombreux jardins maraîchers y préparent l'approvisionnement en légumes de

la capitale* Plus loin, au delà d'une nouvelle sinuosité de la rivière, s'étale le quartier d'Arbate, qui doit son nom, dit-on, au mot tatare arba, par lequel, dans certaines provinces, on désigne encore une charrette. A partir de cette première agglomération de maisons et de maisonnettes en bois peint, de toits rouges sur montant des façades vertes ou de toits verts surmontant des façades rouges, ce ne sont plus, toujours pressées davantage, que toitures de zinc badigeonnées de quelque couleur crue et émergeant du sein de la verdure. En réalité, on dirait qu'une moitié de la ville est en jardins, et l'autre en cottages. Un immense village de plaisance oti les arbres disputent le terrain aux constructions, voilà Moscou, voilà son charme et sa note propres pour l'étranger venu des bords de la Seine. De droite et de gauche, un vaste horizon de plateaux accidentés, chargés de moissons ou de bois, enserre ce panorama dont le caractère essentiellement russe et déjà presque oriental transporte un Français dans un monde absolument nouveau. Mais ce qui l'étonné le plus, c'est de voir surgir à la fois de tous les côtés et sous toutes les formes tant et tant de silhouettes plus ou moins amincies qui s'élèvent dans les airs et dominent l'ensemble de la cité, des tours, des tourelles, des flèches, des clochetons, des clochers en pointe ou à boule tuberculeuse d'oti s'échappe, comme une fleur de jacinthe, une croix à chaînette dorée, des superpositions décroissantes d'hexaèdres dégénérant en formes pyramidantes qui vont finir et se perdre dans l'espace, des

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campaniles dont quelques-uns commencent à ressembler à des pagodes, des mâts effilés s'échappant de chaque sémaphore à incendie. On compte au moins cinq à six cents de ces sortes de minarets jaillissant d'églises chrétiennes» et dont les détails comme les proportions ont une variété infinie. La coupole de Saint-Sauveur flamboie seule au soleil comme un grand tertre d'or en fusion, mais c'est à peu près la seule coupole de quelque importance qui apparaisse. A Saint-Pétersbourg, au contraire, les dômes semisphériques, en métal ou en couleur, avec ou sans étoiles, ont l'air de faire gros dos de toutes parts et forment comme autant de croupes isolées. Jamais, en somme, plus grand nombre de o maisons de Dieu, » de rendez-vous de prière ne s'offrit au regard de l'homme, et l'on se rend déjà compte par Timagination du saisissant effet produit dans toute la ville et chanté par le poëte Khomiakove, lorsqu'au jour ou pendant la nuit des fêtes solennelles, sur le signal donné par les églises du Kremlin, toutes les cloches emprisonnées dans ces cages aériennes se mettent en branle à la fois, lançant à travers l'atmosphère d'inépuisables volées d'ondes sonores, tintements aigus ou basses mugissantes, qui s'échappent de l'airain et ravissent tous les cœurs vers le ciel.

Le touriste manquerait à l'un de ses devoirs les plus agréables, et renoncerait surtout à l'un des attraits les plus sérieux de son voyage, s'il pouvait se décider à quitter Moscou, sans un court pèlerinage au monastère de Troïtza. Cette lavra, révérée entre

toutes celles de la Russie, bien que la lavra de Kiève occupe hiérarchiquement un rang supérieur, doit surtout sa grande réputation au patronage et aux miracles de saint Serge, dont elle porte aussi le nom. Saint Serge, né en i3i4, d'une famille de boyards, qui se trouva ruinée, se retira vers 1 342 au milieu de ces solitudes boisées pour y vivre de la vie contemplative et ascétique. Le monastère-forteresse dont il avait commencé la construction grandit rapidement en renommée et en richesse. Ses moines-soldats combattirent plus d'une fois dans les armées des princes moscovites, pour la foi et pour la patrie. En septembre 1608, les Polonais, maîtres de Moscou, vinrent mettre le siège devant ce couvent déjà si vénéré, et cre.usèrent une parallèle devant ses murs. Les trois cents frères de la communauté soutinrent pendant seize mois, jusqu'en janvier 1610, les assauts de l'ennemi, sans lui permettre de gagner un pouce de terrain. Leur courage sauva leurs sanctuaires de la profanation, et leurs trésors, du pillage. Notre Grande Armée elle-même, en 1812, ne devait pas entrera Troïtza, bien qu'un détachement, parti de Moscou, en eût déjà pris la route.

Plus heureux que les grenadiers de Napoléon, le voyageur qui a fini de voir Moscou n'a qu'à prendre un billet au guichet du chemin de fer de Moscou à laroslave. Le trajet se fait en deux heures environ. Rien de plus facile que de partir à midi pour revenir le soir. Le village et la station portent le même nom que le monastère. Le site avait été admirablement

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choisi par saint Serge. Encore aujourd'hui ce ne sont de toutes parts que des bois fraîchement verdoyants qui^ comme des tapis de moquette douce et souple, recouvrent les gracieuses ondulations du terrain. Du milieu des bouleaux et des croix à une infinité de branches^ formées par Textrémité des épicéas, se dégagent à leur tour les flèches blanches et les croix à chaînettes d'églises ou de chapelles dispersées comme au hasard dans ces masses infinies de verdure légère ou sombre. C'est à gauche qu'apparaît le couvent, hérissé de ses campaniles et de ses tours à pans coupés que relie les unes aux autres la muraille d'enceinte à mâchicoulis. La lavra dé Kiève, dont le génie militaire russe a fait sous le règne de Nicolas un camp fortifié et sacro-saint sur le Dnièpre, capable de barrer longtemps le passage aux Autrichiens, la lavra de Kiève, dis-je, a sans doute une bien autre importance actuellement au point de vue stratégique. Mais on conçoit encore fort bien ici quel rôle a pu jouer jadis dans la défense nationale, contre les Polonais et les Lithuaniens, un pentagone entouré de murs et flanqué de tours comme celui-ci, oîi les combattants mouraient nécessairement en terre sainte, victimes de leur croisade défensive fro arts et focis. Les murs sont percés de meurtrières, et longés en dedans par une galerie couverte qui en fait le tour, comme un chemin de ronde. Une rivière coule devant une des façades dans un profond encaissement. Les^ ouvrages des Polonais se trouvaient au delà de ce fossé naturel.

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Les portes qui permettent à tous rentrée du saint monastère ne sont plus gardées aujourd'hui que par un moine kklobouke (i) noir, vendant des livres et des objets de piété à qui en désire, mais laissant aller et venir tout le monde sans interrogation indiscrète. A terre gisent quelques canons, en souvenir des hauts faits d'armes du couvent* Le campanile à Titalienne, qui de loin attire le plus le regard parce qu'il domine toutes les coupoles^ marque à peu près le centre des constructions intérieures, et compte jusqu'à cinq éta;ges avec des colonnes corinthiennes aux angles* Des jeux de cloches et des carillons à gammes occupent le vide de ces étages percés de quatre fenêtres. L'é* glise la plus voisine, qui est aussi la plus vaste, a son bulbe central doré et les quatre autres peints en bleu constellé d'étoiles d'or. Cette église, comme celle de Saint-Serge, est décorée de fresques à l'extérieur aussi bien qu'à l'intérieur. Dans celle de Saint-Serge, la plus fiche de beaucoup, les divers supplices de l'enfer sont représentés avec la recrudescence d'horreur et tout le raffinement qu'a pu imaginer l'artiste. Au mo« ment ott j'y entrai, des paysans contemplaient, assei impassiblement, je dois le dire, ces scènes flamboyantes d'un autre monde et ces supplices d'un autre tefiips. Le tombeau en argent massif er à baldaquin de saint Serge consacre le lieu où la sainte Vierge

(i) On nomme ainsi le grand chapeau cylindrique recouvert d'étoffe que portent les moines et les prêtres. C'est un vraî bout de tuyau qu'on renverse un peu en arrière.

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lui apparut, et où la mère de l'enfant qui devait être Pierre le Grand réussit à sauver son fils de la fureur des strélitz, qui l'avaient poursuivi jusque dans le cloître. La sacristie, qui est toute voisine^mais qu^on ne visite qu'après avoir demandé une autorisation, accordée jusqu'à six heures à tout le monde, peut passer pour un musée d'archéologie religieuse de premier ordre. On y voit jusqu'à une coUection numismatique, où figurent quelques-uns de nos assignats.

Le réfectoire est ouvert à tout venant, même aux heures des repas, et, si vous avez faim, il ne tiendra qu'à vous de goûter la cuisine du couvent. En temps de carême toutefois, Thôtellerie ouverte sur la place, en dehors du couvent, vous conviendra sans doute davantage. Le réfectoire du monastère, bariolé extérieurement de losanges qui, eux, font songer au justaucorps d'Arlequin, contient en dedans, outre une multitude de pigeons pour lesquels les miettes ne manquent pas, un certain nombre de beaux portraits en pied de saints personnages peints sur la muraille Au dehors tourne une terrasse où l'on remarque le* grandes dalles de fer ouvragé si communes dans les édifices russes, et dont de superbes échantillons garnissent à Moscou le bas des escaliers dans la tour d'Ivan. A l'autre bout du monastère, un long bâtiment, avec des fenêtres géminées et une jolie ornementation de faïences anciennes, mérite aussi un instant d'attention^ de même que le puits de saint Serge, ainsi nommé parce que le pieux cénobite le

creusa de ses propres mains dans un moment où Teau manquait à ses frères.

On éprouve le plus grand plaisir à se promener, je dirais volontiers à flâner, n'était la sainteté du lieu, le long de ces haies de robiniers faisant charmille, comme entre les allées bien propres de ces cimetières intérieurs, où se rencontrent tant de noms illustres et où les fleurs sont encore plus nombreuses que les morts. Les corbeaux à nuque et à collerette grises troublent seuls de leur cri rauque la paix sereine de ces lieux consacrés par de grands souvenirs. Pas un seul ne cherche à voler ou à s'enfuir ; ils marchent en sautillant, tant ils sont devenus familiers. Parfois aussi, un coup de sifflet strident vient du chemin de fer couvrir un instant les chants liturgiques, symbole brutal de la lutte ouverte entre le monde moderne et le monde passé, entre le matérialisme qui fait irruption de tous côtés, et le spiritualisme qui voit ses enseignements dédaignés, rivalité déplorable, parce qu'elle est faite de haine et ne peut mener au progrès, ce nouvel équilibre entre le monde d'autrefois et le monde de l'avenir qu'il s'agit de trouver. Heureux qui ignore ces tristes déchirements, ces fureurs stériles, et a pu se réfugier à temps dans la simplicité maltérable et insouciante d'une conscience modeste ! Heureux par conséquent, trois fois heureux, ces bons moines coiffés de leur grand tube noir et vêtus d'une robe d'avocat, qui, la barbe flottante et les cheveux épandus sur le cou comme ceux d'une jeune Anglaise, ou plutôt comme les ondes échevelées d'une

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cascade des Alpes, vont et viennent le long de leurs antiques bouleaux arrangés en peupliers, au milieu de la foule des mendiants, des aveugles et des pèlerins en haillons de bure, parlant de Dieu à ces cœurs simples, et les remplissant de la paix de Dieu.

Il existe en général dans l'Europe occidentale des préventions fort anciennes contre TEglise grecque, qui nous semblent la plupart fort injustes. A en croire certains catholiques et surtout certains protestants, l'Eglise grecque, ou, plus exactement, l'Eglise russe, c'est-à-dire cette partie de l'Eglise grecque qui constitue l'Eglise nationale dans l'Etat russe, aurait le triple défaut d'être fort ignorante par elle-même, et aussi servile envers le pouvoir séculier que tyrannique à l'égard de ses propres fidèles. Il y a dans ces reproches quelque chose de pire qu'une exagération.

Certes les prêtres grecs lisent fort peu de journaux^ et n'ont guère plus que le peuple qu'ils instruisent subi le contre-coup delà civilisation occidentale. Les découvertes de la science contemporaine n'ont jamais ému leur cœur ni préoccupé leur esprit, et la recherche patiente des lois éternelles du monde physique n'est point une tentation capable d'entraîner leur intelligence hors des routes battues de leur orthodoxie. Mais est-ce le rôle du clergé et de la foi dans un pays quelconque, de contribuer au progrès et au triomphe de la raison émancipée, prenant possession de la vérité ou de ce qui lui paraît la vérité, dans la plénitude absolue de son indépendance? Les vraies études théologiques ne doivent point sortir des questions

de dogme et de Thistoif e ecclésiastique à travers laquelle ce dogme s'est développé. Or, en fait d'annales chrétiennes et d'antiquités saintes, il ne nous semble pas que l'Eglise grecque soit en retard sur aucune des confessions de l'Europe occidentale. Attachée avant tout au maintien rigoureux de traditions qu'elle considère comme immuables, elle est, au contraire, versée, ou, si l'on veut, attardée, dans la connaissance exclusive d'un passé dont elle se rapproche de beaucoup plus près que le protestantisme ou le catholicisme. La possession delà langue grecque lui donne accès directement dans la littérature religieuse des premiers siècles. Les objets d'art et de piété qui se fabriquent à Troïtza comme à Kiève, dans des ateliers spéciaux, prouvent surabondamment le goût et la compétence en iconographie du clergé monastique. Il suffit d'avoir parcouru quelques-unes des homélies de certains archevêques ou métropolitains, pour être obligé de reconnaître que le secret de Téloquetice religieuse et de l'onction évangélique n'échappe pas à ces Fénelons du lointain et glacial Orient. Si d'ailleurs la science suprême pour les ministres de la religion consiste surtout à développer dans l'homme les bons instincts en étouffant de leur mieux les mauvais, on serait mal fondé à dire que la vraie sciefice ecclésiastique manque au clergé russe, car le peuple encore si ignorant dont le dégrossissement moral lui est confié est loin d'avoir, à tout prendre, des mœUrs moins pures qu'un autre. Sur cent naissances, il n'y en a pas trois en Russie qui soient illégitimes, tandis

qu'en Angleterre on en compte sept environ^ pro* portion qui serait encore beaucoup plus élevée en Autriche et en Allemagne. Il serait injuste évidemment de rendre les popes et les moines responsables de Tabus que quelques grandes dames russes ont pu faire de la lecture de Balzac en appliquant les principes de ses pires héroïnes à la conduite de leur vie intime. Assurément le protestantisme laisse beaucoup plus la carrière libre à l'expansion de l'intelligence. Mais TEglise grecque, comme l'Eglise catholique, s'entend bien autrement à féconder les germes affectueux de la nature humaine, et à tirer bon parti des instincts sensuels, sans avoir besoin de les détruire au profit d'un trop clairvoyant égoïsme.

Voilà pour l'accusation d'ignorance. Le reproche de servilité est-il plus sérieux ? Sans doute l'alliance, l'intimité même de l'Eglise et de l'Etat frappe ici et doit frapper jusqu'à l'observateur le moins attentif, car la langue russe elle-même désigne d'un mot identique (prestolé) le trône et l'autel. Toute la question est de savoir si ce bon accord traditionnel et néces* saire nuit en effet à la dignité et à l'indépendance de l'Eglise vis-à-vis de l'Etat. L'examen des faits amène bien vite à une conclusion négative. Il se peut que Pierre le Grand ait pris à certains égards une attitude déjà presque voltairienne envers le clergé national. Mais, en se déclarant le protecteur du culte, il n'a pas fait que ses successeurs en soient devenus les tyrans. En matière de dogme, aucune Eglise n'est plus libre que celle-ci, et, en ce qui concerne son administration

intérieure, aucun Etat n'est plus large ni plus libéral , puisque son immixtion se borne à peu près à la nomination d'un procureur impérial qui le représente auprès du Saint-Synode. Peu importe que ce nonce laïque ait été peitdant quelques années un officier de cavalerie. Les fonctionnaires russes portent tous plus ou moins des épaulettes, et le grade militaire du délégué impérial témoignait surtout du respect du tzar pour la première des institutions nationales. La cathédrale de Saint- Isaac n'a-t-elle pas été bâtie elle-même par le général Montferrand, un de nos anciens compatriotes ? Assurément le jour oîi le clergé orthodoxe s'aviserait de vouloir sortir de son domaine réservé, pour empiéter sur les pouvoirs politiques de la dynastie, le procureur du tzar auprès du Saint-Synode pourrait donner à ses fonctions une importance toute nouvelle, et prouver à T Eglise que l'Etat n'entend pas subir sa loi. Mais une pareille hypothèse n'a aucune chance de se réaliser, grâce à la tradition séculaire de rapports loyaux qu'on retrouve ici, et qui a pratiquement résolu le grand problème d'une Eglise autonome dans un Etat indépendant.

Reste la prétendue tyran-nie du clergé orthodoxe sur ses propres ouailles. Nous ne disons pas à dessein : sur les populations russes, car nulle part peut-être ailleurs les Eglises rivales de l'Eglise nationale ne jouissent d'une plus sincère liberté de culte, ce qui ne signifie pas : liberté d'action. Catherine le Grand, comme l'appelait le prince de Ligne, ne trompait pas Voltaire en lui écrivant, le 4 juin 1771 : « Nous lais-

sons volontiers croire à chacun ce qu'il lui plaît. » hdi perspective Nev ski à Saint-Pétersbourg a pu être appelée, sans trop d'emphase, la rue de la Tolérance, grâce à la variété, presque inconnue ailleurs, des confessions qui y ont leur temple particulier. A Moscou même, à deux pas du Kremlin, la Société de la Bible vend ses publications protestantes à un prix si peu élevé qu'il ressemble fort à la gratuité. C'est en Russie aussi qu'à la fin du siècle dernier les Jésuites, chassés de tout le reste du continent, cherchèrent et trouvèrent un asile pour laisser passer Forage. Enfin 7 ou 8 millions d'hérétiques vivent sans persécutions de la part de l'Eglise ou de l'Etat, tant que leurs, scrupules et leur fanatisme théologiques ne dégénèrent pas en attentats contre l'ordre public ou la morale universelle. Je ne parle pas des mahométans ni des idolâtres, qui sont pour le moins tout aussi nombreux, depuis le Volga jusqu'à la Chine, et que personne ne songe à violenter.

La principale critique qu'on pourrait adresser à l'Eglise et surtout à l'Etat russe, c'est l'article du code pénal qui punit le crime d'apostasie, c'est-à-dire la préférence donnée à une autre Eglise par un Russe né dans l'orthodoxie nationale. Si, en effet, un protestant reste libre en Russie de se faire catholique, ou un catholique de se déclarer Israélite, un fidèle de l'Eglise russe est menacé par l'Etat de peines graves, s'il s'avise d'en sortir, pour embrasser un autre culte. Une pareille interdiction serait à coup sûr une atteinte des plus fâcheuses portée à la liberté de conscience, et

on s'étonnerait justement de rencontrer une semblable pénalité dans le code du pays après les réformes d'Alexandre 11^ si la menace suspendue sur la tête des déserteurs du culte grec était fréquemment suivie d'effet. Par bonheur, les mœurs cette fois encore ont été plus fortes que la loi, ou plutôt la loi a su se plier spontanément, s'adapter au progrès des moeurs, en attendant qu'elle disparaisse elle-même devant ce progrès incessant. Ce n'est un mystère pour personne qu'un lord anglais, sans occupations parlementaires ou agricoles à domicile, est venu à Saint-Pétersbourg faire une propagande d'anglicanisme qui a retiré à l'orthodoxie russe plusieurs membres de la haute aristocratie. Les autorités ecclésiastiques et civiles de la nouvelle Russie savent également fort bien que le voisinage édifiant des Mennonites dans cette partie de l'empire a déterminé les paysans d'un certain nombre de villages à adopter les principales formes de leur culte, et donné ainsi naissance à une secte qui vaut encore à ses adeptes le nom de Stundistes, Mais, ces braves gens ne faisant de mal à qui que ce soit, personne n'a eu garde de les inquiéter dans leur évolution à pas lents vers le protestantisme.

L'innocuité de l'apostasie n'est pas malheureusement toujours aussi évidente. On a souvent parlé des abominables mutilations auxquelles se condamnent certaines sectes, non-seulement dans le Caucase ou sur les bords du Volga, mais même dans les plus grandes villes, oti les changeurs et les orfèvres, à prix d'or, entraînent de jeunes et naïfs adeptes dans leur

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détestable superstition. Il y a pis^ car on a vu la population d'un village entier se vouer spontanément à un égorgement mutuel jusqu'au dernier survivant, réduit ainsi à se tuer lui-même^ le tout afin de gagner plus promptement les joies ineffables du ciel promises par les prophètes particuliers de l'école. D'autres attendent le retour d'un tzar prématurément disparu, de Pierre III ou de Paul I«% qui sera le vrai Messie de la Russie, ramenant enfin le paradis sur la terre. Si nous ne nous trompons, en 18 12, Napoléon I^^ a même paru, à quelques-uns de ces fanatiques, l'ange divin tombé tout droit du ciel pour mettre fin à toutes les misères de l'humanité, et, par conséquent, aux leurs. Ailleurs, dans les provinces baltiques, la propagande des pasteurs allemands, des frères prêcheurs, laïques ou non, du bismarckisme voilé, parmi les Lettons et les Esthoniens, oblige le gouvernement de Saint-Pétersbourg à conserver une disposition pénale qui peut lui servir au besoin d'arme de guerre, persuadé comme il l'est que les Lettons et les Esthoniens feront tout aussi bien leur salut en russe qu'en allemand. Nous ne voyons pas, en effet, ce qu'ils gagneraient au change, sinon de se placer sur une pente glissante au bout de laquelle ils rencontreraient la férule prussienne.

Il convient donc, on le voit, de réduire de beaucoup le reproche de rigueur intolérante si fréquemment adressé à l'Eglise orthodoxe et à l'Etat russe. Il est évident que la loi tenue en suspens sur la tête des énergumènes dangereux ou des victimes inconscientes

du pangermanisme doucereux n'est qu'une menace préventive destinée à sauvegarder la vraie morale et rintégrité de la patrie. Nous n'en appelons pas moins de tous nos vœux le jour oîi cette vieille arme défensive pourra être officiellement déposée dans l'arsenal des institutions abolies par la sagesse impériale sur le vœu de l'opinion publique. Un Israélite avait déjà pu être secrétaire du sénat dirigeant ; un de ses coreligionnaires vient d'être nommé officier par une première dérogation à un antique système d'exclusion; une forme de mariage civil a été instituée à l'usage des dissidents : ce sont là d'heureux et réjouissants symptômes.

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