CHAPITRE TROISIÈME
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On se trouve très-favorablement placé à Moscou pour se faire une idée précise du réseau étoile des voies ferrées de la Russie. On y est comme Taraignée au centre de sa toile, et les six embarcadères de la ville donnent bien vite la clef de tout le système.
A la gare de Smolenske, prés du parc Pétrovskî, nous rencontrons la ligne de l'ouest, celle qui mène directement en Pologne et en Prusse, avec embranchements sur les vallées de la haute Vistule et de la Dvina occidentale. La gare de Nijnii - Novgorode, située fort loin de la ville, presque en rase campagne, sert de point de départ au voyageur vers Test ; mais la ligne s'arrête court à l'angle aigu formé par l'Oka et le Volga, après un simple parcours de 410 verstes. Les quatre autres Voksale placés, même celui de Kurske, dans le voisinage les uns des autres, tout au nord de Moscou, figurent le commencement et la fin, l'alpha ou l'oméga de quatre lignes qui se diri-
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gent vers le nord-est, le nord-ouest, le sud-ouest et le sud-est. La ligne du nord-est arrive jusqu'à laroslave, où elle franchit le Volga à l'aide d'un bac, pour atteindre Vologda : à Vologda, elle rencontre un affluent navigable de la Dvina septentrionale. Celle du nord-ouest relie Moscou à Saint-Pétersbourg et porte le nom du tzar Nicolas, qui, dit une légende, en traça la direction sur la carte à l'aide d'une règle et d'une plume. La ligne du sud-ouest, celle de Kurske, descend d'abord vers le midi en desservant Toula et Orèle, puis bifurque à Kurske, pour aller soit à Kiève, soit à Kharekove. De ces deux points, elle va toucher à la mer Noire en trois endroits, Sévastopole, Khersone et Odessa. Deux autres ramifications occidentales de ces voies ferrées les soudent à la Moldavie et à la Galicie. Enfin, la dernière des six grandes lignes, tournée vers le sud-est, a pour tête le petit railway de Moscou à Riazane, ouvert en 1864, ®^ V^^ )^^^ ^^ Russie à peu près le rôle joué en France par notre ancienne Compagnie de Paris à Orléans. De Riazane, la ligne maîtresse arrive tout droit à l'embouchure du Don dans la mer d'Azove, c'est-àdire à Rostove et à Taganrog, après avoir jeté sur sa gauche et vers l'est trois longs embranchements jusqu'au Volga, et s'être également reliée trois fois sur sa droite avec la ligne déjà indiquée, qui va de Moscou à Sévastopole par Kurske et Kharekove. En attendant que le railway de Riajske à Suizrane, qui s'en détache pour gagner le Volga par Penza, soit continué jusqu'à Orenbourg et la Sibérie, un nou-
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teau prolongement, plus méridional encore qu'occidental^ de ce groupe de voies ferrées, part, depuis le 2 juillet 1875, de Rostove sur le Don, et conduit jus« qu'à Vladikavkaze, en d'autres termes, au pied même du Caucase.
Ajoutez à ces six grandes directions, qui forment comme autant de groupes particuliers, de nom-* breuses lignes latérales, transversales, perpendicu* laires ou obliques, qui réunissent entre eux ces rayons échappés d'un point commun, et vous aurez saisi l'économie topographique des chemins de fer fusses. Au i<^ juillet 1874, cet ensemble donnait un chiffre total de 16 mille 283 verstes en exploitation. On était en train d'en construire 4,333 de plus; 5,634 ^^ trouvaient à Tétude. Ces chiffres sont des plus satisfaisants, si Ton songe qu'en 1861, le territoire russe n'était encore sillonné que par 1,946 verstes de chemin de fer. A l'heure qu'il est, le réseau russe équivaut au moins, s'il ne le dépasse pas comme longueur absolue, à notre propre réseau. En 1872^ celui de la Grande-Bretagne seulement le dépassait d'environ 2,000 kilomètres.
Le matériel et le service se ressemblent beaucoup sur tous ces chemins de fer. 11 y a en Russie, dans tout ce qui dépend directement ou indirectement de TEtat, une uniformité qu'on ne rencontrerait guère ailleurs poussée au même point. Pourtant une règle de construction invariablement observée partout hors de Russie subit ici plus d'une exception. Non-seulement la largeur de la voie n'est pas la même que celle
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qui a été adoptée par tous les Etats du continent, sauf r Espagne, mais encore, en Russie même, Fécartement des rails n'est pas uniforme sur toutes les lignes. Presque toujours, sans doute, il est de cinq pieds, mais il atteint jusqu'à six pieds sur la petite ligne de Tzarskoié-Sélo, et, en revanche, n'arrive qu'à quatre pieds huit pouces et demi sur plusieurs lignes polonaises. Il n'a même que trois pieds et demi sur la route de Vologda à laroslave.
A part quelques rares véhicules d'un vieux modèle, les voitures des trois classes sont construites sur le type de celles dont le Wurtemberg et la Suisse ont donné le bon exemple à l'Europe, qui n'en profite guère. On accède à ces demeures roulantes et solidement charpentées, d'un aspect massif même, par des marchepieds placés aux deux bouts de la voiture et menant en deux enjambées sur une étroite plateforme, tantôt couverte et tantôt découverte, ce qui en fait, soit une antichambre, soit un balcon. C'est là qu'est la porte de la voiture. Une fois entré, on a le choix entre plusieurs compartiments séparés par une cloison complète ou par une demi-cloison à hauteur d'appui. Ces compartiments sont coupés par un corridor qui parfois passe juste au milieu, laissant deux places sur la droite et deux sur la gauche. Mais le plus souvent le corridor est placé de manière à laisser trois places ensemble, et la quatrième isolée. Par ce passage, on parvient à la plate-forme de derrière du vagon, laquelle est semblable à la'première, et toujours en communication, au moyen d'une plaque abaissée,
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avec la plate-forme du vagon suivant. Au milieu ou au bout de chaque vagon se trouve un cabinet... particulier, et, en face^ un cabinet de toilette absolument indispensable pour de longs parcours où les jours succèdent aux nuits. Il n'y a guère de di£férence de distribution intérieure entre les premières et les secondes, si ce n'est que dans les premières on rencontre assez souvent des tables de jeu et^ souvent aussi^ des salons carrés, ainsi que des compartiments fermés, dits de famille, pour trois ou quatre personnes. Le luxe caractéristique et distinctif des premières est uniquement le velours qui les recouvre à l'intérieur, tandis que les secondes ne sont jamais qu'en drap. L'écart de pri^ entre les deux classes n'est pas du reste très-sensible. Aussi figurent-elles l'une comme l'autre dans tous les trains. Sur certaines lignes, notamment de Moscou à Saint-Pétersbourg, il existe en outre une voiture spéciale, appelée spalnii'vagone{\ ), dont l'analogue se retrouve en Autriche, et où, moyennant un supplément de prix, on prend place dans un petit dortoir à trois places avec lits et linge blanc. A vrai dire, le spalnii'vagone n'est pas indispensable : on dort tout aussi bien, ou tout aussi mal, sur les larges banquettes et dans les grands fauteuils solitaires des voitures communes.
Dès que la nuit arrive, tous ces petits appartements sont éclairés à l'aide de grosses bougies qu'un conducteur vient planter dans une lanterne munie d'un voile
i) Vagon à dormir
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de gaze bleue^ extensible à volonté. Inutile d'ajouter qu'aucune voiture ne reste sans éclairage. Ce n'est pas toujours le cas sur les lignes de P.-L.-M., où, d'après le règlement particulier de la Compagnie^ le train n« 27, entre autres, n'est pas complètement éclairé et ne doit pas l'être, alors même que les employés ont fait monter des voyageurs dans les voitures vouées chaque jour à cette obscurité économique. Pour l'édification des lecteurs parisiens qui pourraient croire encore aux sottes légendes de 18 14 et de 181 5 sur les goûts ou les friandises préférées des Russes et des Kosaques, nous pouvons affirmer que, même sur le territoire de l'armée des Kosaques du Don, nous n'avons vu absolument aucun employé faire tort au public des bougies destinées à son éclairage. Rien de plus soigné au contraire que le costume réglementaire de ces serre-freins. Bottés comme des ténors d'opéra-comique et coiffés d'un béret moscovite, ils portent pour vêtement principal une courte tunique à jupe plissée et serrée à la taille par une écharpe dont la couleur varie suivant la Compagnie. Le chef conducteur arbore au collet un galon argenté ou doré, au lieu du galon de couleur de ses aides, et, après certaines stations, se transforme à l'usage des voyageurs en marchand ambulant de gazettes, d'horaires et de volumes de littérature courante. Mais le plus précieux service que rendent aux voyageurs ces gardiens, c'est qu'au lieu de dépenser le meilleur de leur temps et le plus clair de leur zèle à les compter et à les contrôler afin de les empiler davantage^ comme
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ceux de Timpîtoyable Compagnie P.-L.-M., Us peuvent circuler et circulent tout à leur aise par l'espèce de rue médianequi va d'un bout du train à l'autre, si bien que tout danger d'assassinat ou d'attentat se trouve à peu près entièrement exclu des éventualités désagréables du voyage. Quand on distribue à ses actionnaires plus de douze pour cent du capital versé, on devrait au moins le plus de sécurité possible à ses concitoyens.
Ce n'est pas la seule supériorité des chemins de fer russes sur les nôtres. A peine l'hiver commence-t-il à sévir que le chauffage obligatoire de toutes les voitures, troisième classe comprise, commence simultanément. Ce chauffage se fait, selon les Compagnies, soit au moyen de tuyaux percés de trous et charriant des effluves de vapeur, soit à l'aide d'un ou de deux poêles installés dans chaque vagon et entretenus par un homme de service. Sur la ligne de Kurske à Moscou, les tuyaux de cheminée, qui s'élèvent au-dessus des toits, donnent même au train en marche l'aspect d'une caravane de voitures de saltimbanques allant à la foire.
On n'a pas moins songé à la faim et à la soif des voyageurs qu'à leur bien-être au point de vue du calorique nécessaire et du thermomètre. A peu prés toutes les loo verstes vous attend une grande station, édifice monumental, où un buffet somptueusement servi vous invite à régler par avance votre compte courant avec la soif ou l'appétit que vous pourrez avoir. Un cuisiniermaître et ses apprentis, tout de blanc vêtus, comme
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les candidats romains, et trônant derrière leurs dernières conceptions et productions culinaires, découpent à la hâte le morceau demandé, parmi les cinq ou six plats qui briguent sur des réchauds les préférences du public. Ce qu'un train ne mange pas, l'autre Tavalera, tant il est vrai qu'en voyage un dîner éternellement réchauffé vaut mieux que pas de dîner du tout. Des servants en gants blancs et en frac noir voua apportent le mets désigné jusqu'à la table voisine où vous provoquent, captives sous leurs filets de fil de fer, les bouteilles, demi-bouteilles et quarts de bouteille, livrés au buffet par les Allemands qui, à Moscou, ont accaparé le commerce des vins de Bordeaux. A en croire les méchantes langues, ces a négocia Qts allemands » doivent même les couper avec des vins de Crimée ou d'autres succédanés d'origine pharmaceutique, la statistique ayant constaté qu'il se boit en Russie cinq fois plus de vin de Bordeaux qu'il n'en passe à la douane. Non loin de la table où le filet aux pommes chaud attend, avec le saumon froid et rosé, le signe favorable, épié de leur côté par les marmitons et les garçons, on rencontre une autre table sur laquelle vous sollicitent, même aux stations de second ordre, des petits pâtés excellents de hachis, connus sous le nom de pirojki, et d'odorants verres de thé que tire d'un samovare gigantesque la naïade, jeune ou vieille, laide ou jolie, préposée à ce service toujours très-actif. Des plantes exotiques ornent tables et buffets d'une végétation perpétuelle. Une chapelle ou oratoire avec autel et
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prie-Dieu occupe en général l'un des coins. Il n*est pas rare de trouver dans la salle même des vitrines contenant des produits de la localité ou du voisinage offerts aux amateurs avec une garantie d'authenticité en apparence indiscutable.
Il est un autre accessoire qui ne manque jamais non plus dans ces beaux réfectoires de voyage. Je n'entends pas parler des confortables cabinets de toilette, féminins ou masculins, comme le dit l'inscription russe, mais bien du livre de plaintes déposé, avec tout ce qu'il faut pour écrire, dans un pupitre en bois plus ou moins sculpté. Il suffit d'en demander la clef à l'inévitable gendarme qui, lui aussi, avec son casque à cimier de crin, ses aiguillettes rouges et son pistolet au côté dans une gaine de cuir, semble faire partie intégrante du mobilier, )e veux dire du personnel, de chaque station, grande ou petite. De cette façon, les moindres abus des Compagnies se trouvent révélés au ministre des voies de communication, lequel n'est pas lui-même un simple employé d'une de ces Compagnies, plus ou moins disposé à en présider plus tard le conseil d'administration, et, de leur côté, les conseils d'administration ne se tirent pas d'affaire en fai* sant taire, au moyen d'une facile profusion de billets, tous les parasites de la publicité, plus disposés à rompre des lances contre le monopole en général, qu'à aider le public et le gouvernement à contenir dans leurs justes limites les monopoles nécessaires.
Le seul côté faible, la seule infériorité bien facile à constater de ces chemins de fer, par rapport à ceux
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du reste de TEurope, c'est leur extrême lenteur. Tandis que, pour parcourir les 864 kilomètres qui séparent Paris de Marseille, il ne faut chez nous que dixsept heures à peine, le train le plus rapide qui mette en communication Moscou et Voronèje emploie dixneuf heures vingt minutes pour une distance de 55 1 verstes, soit moins de 600 kilomètres. Comme il est évident qu'on n'a pas cherché à faciliter aux voyageurs une herborisation superficielle faite du regard au passage, il faut chercher ailleurs la raison de ce peu de rapidité que l'extrême longueur des trajets rend d'autant plus sensible. La rareté des lignes à deux voies n'explique pas complètement le mystère. Il est probable que cette prudente lenteur est surtout une conséquence fatale de l'insuffisance, au point de vue technique, du personnel des Compagnies, et peut-être plus encore de la qualité médiocre du matériel acheté ou fourni. En tout cas, le public ne peut que se féliciter d'une sagesse d'allure qui n'est pour lui qu'une garantie de sécurité de plus : mieux vaut évidemment arriver un peu moins vite que d'arriver seulement après décès. Une autre critique ou chicane de détail qu'on pourrait aussi à la rigueur formuler contre ce matériel, c'est que, les voitures russes n'ayant qu'une fenêtre là oîi nos étroites prisons du régime cellulaire en comptent trois, les voyageurs n'y trouvent pas autant de lumière et d'air qu'ils pourraient le souhaiter en été. A quoi les Compagnies répondraient, suivant toute vraisemblance, que leurs vagons avec doubles vitres et doubles portes ayant dû être construits tout
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particulièrement en vue des rigueurs de l'hiver, il était naturel qu'ils fussent ce qu'ils sont. Quant à avoir un matériel de rechange pour la bonne saison, c'est un luxe que leur situation financière ne leur permet pas, par malheur, jusqu'à présent de s'offrir à ellesmêiiies.
Si Ton prend en effet une cote de la Bourse d« Saint-Pétersbourg ou de Moscou, on voit du premier coup d'œil que les 45 ou 5o sociétés par actions qui se partagent le vaste réseau de voies ferrées décrit plus haut sont bien loin de se trouver dans une situation florissante et enviable. Sans doute il y a pro* grès habituel d'année en année dans le chiffre des transports et des recettes. Une dizaine de lignes seu* lement, de 1872 à 1873, n'avaient pas vu s'accroître leurs ressources. L'espérance reste une consolation permise et légitime à ces entreprises en détresse. Mais on ne saurait nier que le présent n'est guère séduisant, et qu'il a grand besoin de pouvoir compter sur les dédommagements de l'avenir. Une seule ligne fait contraste par sa prospérité à la médiocrité des autfeSj c'est celle de Moscou à Riazane, dont taflt d'autres sont tributaires, et dont les actions, sous l'influence de dividendes de plus de 20 0/0, se sont élevées de 100 à 340 roubles. Sept ou huit lignes Voient encore leurs actions maintenues par la spéculation au-dessus du pair, mais leurs répartitions annuelles ne dépassent guère 6 roubles, ce qui, pour des titres de i25, n'équivaut pas à un revenu de5 0/0. Tout le reste se comporte comme le thermomètre à
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rapproche de l'hiver, et se trouve trop loin encore du printemps pour qu'on ose en escompter les effets.
Le capital -obligations est heureusement garanti par l'Etat, qui a dû en emprunter la majeure partie à l'Europe et principalement à l'épargne française. Au i«r janvier 187 5, le montant total des créances du Trésor sur les compagnies de chemins de fer s'élevait déjà à 600 millions de roubles. L'Etat a dû payer plus de 99 0/0 aux obligataires des lignes Moscou-Breste, Poti-Tiflis, et 100 0/0 à ceux des compagnies Riajske-Morchanske, Volga -Don, Lozove-Sévastopole, etc.. Il eût été heureux de n'intervenir que par sa garantie financière et sa surveillance administrative. A cet égard, il avait montré combien était sincère son désir de s'en remettre à l'initiative et à l'industrie privée du soin de continuer son oeuvre, puisqu'il avait transféré à la grande Société d* exploitation des chemins de fer russes la régie du chemin de fer Nicolas, construit et longtemps exploité par lui avec perte. Les embarras actuels de la plupart de ces entreprises vont le forcer probablement à sortir de sa réserve et de son attitude passive, s'il tient à éviter une crise économique dans le pays. Assez récemment, le chemin de fer d'Odessa à Kiève a été sur le point de suspendre son exploitation, à deux doigts par conséquent d'une sorte de faillite. Le pouvoir central l'a fait reprendre et administrer par la Compagnie de navigation qu'il subventionne fort largement et qui semble n'être ici qu'un prête-nom. Un nouveau système de conces-^
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sions est dès à présent à Tétude dans les bureaux du ministère pour les lignes à créer.
Relèvera-t-on le prix des places? Cela semble difficile, bien qu'en troisième on paye sensiblement moins cher en Russie que dans aucun autre pays européen, tout à rinverse de ce qui se passe dans le pays de démocratie plus nominale que perfectionnée où nous vivons. Quant aux marchandises, il serait imprudent d'en augmenter le fret by rails. Les voituriers ont déjà organisé des associations, des ligues qui, pour le transport des céréales, font victorieusement concurrence aux chemins de fer, notamment de la Khersonèse et de la Nouvelle-Russie jusqu'aux frontières de la Galicie. Les envois n'arrivent guère plus lard, et ils arrivent beaucoup plus ponctuellement, immense avantage pour le commerce.
Le véritable remède aux maux et à la situation précaire de l'industrie des transports par voie ferrée en Russie nous paraît devoir être cherché tout simplement du côté où est venue à nos six grandes Compagnies une aisance qui pour trois ou quatre est même de l'opulence. L'union fait la force, dit la devise belge. Cela est vrai surtout en matière de chemins de fer. Une fusion par grandes zones géographiques, une réduction au moins du nombre des Compagnies actuelles, voilà ce qui nous semblerait être, en attendant la réalisation de prévisions à longue échéance, la planche de salut des Compagnies embarrassées pour couvrir leurs frais ou tout près de l'être. Il existe déjà, dans l'intérêt des voyageurs et pour leur com-
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modité, des billets de communication directe^ qui évitent les attentes aux guichets et les enregistrements de bagages inutiles. Les Compagnies elles-mêmes se sont spontanément réunies en trois groupes, afin de mieux répondre aux besoins du public. N'y a-t^il pas là le germe d'une association plus intime et d'un équilibre mieux calculé entre les bonnes et les mau^ vaises lignes? Reste à savoir si le ministère réussirait à convertir à une pareille réforme les rois de la finance, habitués partout à penser que plus il y a de conseils d'administration, plus on*., sourit danâ la haute banque.
On me pardonnera, je l'espère, cette digression presque didactique sur un sujet dont la nouveauté serait à elle seule une excuse. Rien n'est moins connu encore en Europe que la Russie des chemins de fer. Mon second titre à l'indulgence du lecteur, c'est que me voici en vagon, faisant route vers Nijnii-Novgo-^ rode dont la foire ouvre dans cinq jours.
A la gare l'encombrement dépassait toute attente. Non-seulement, c'était dimanche, mais encore j'avais dû prendre de préférence un train omnibus, les autres ne circulant que la nuit, ce qui gène singulièrement pour voir le pays. A la vérité, le train même que j'avais choisi, quoiqu'il ne contînt pas de voiture de première classe, fait aussi presque tout le trajet à travers les ténèbres trop mystérieuses de la nuit, mais au moins, se mettant en mouvement dès trois heures de l'après-midi, il permet encore de voir les environs de Moscou et d'arriver dans les hôtels de
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Nijnii une heure avant les voyageurs partis par les trains du soir. Sans les deux estafiers de mon hôtel^ je ne sais pas, par exemple, comment j'aurais réussi à faire inscrire mes bagages. L'opération d'ordi» naire est réduite à son minimum d'embarras par la remise des bagages, et des embarras, à un simple employé de la Compagnie dont il suffit de retenir le numéro visible à sa casquette. Mais aujourd'hui mes deux hommes avaient dû jouer des coudes jusqu'au départ du train, et je n'avais reçu mon billet de bagages qu'en vagon déjà moi-même.
La longueur du convoi était véritablement déme.surée. On eût bien compté trente ou quarante voi* tures. Mais le nombre des ivrognes dépassait incom* metisurablement celui des vagons. A chaque station, c'étaient des altercations, moitié sérieuses, moitié boufifonnes, entre ces messieurs et les employés. Ces messieurs voulaient absolument rester debout sur la plate-forme extérieure pendant le trajet, et naturellement les employés se méfiaient beaucoup de la solidité de leur équilibre. Les adorateurs de la vodka protestaient, et, par des saillies plus ou moins heureuses, trouvaient souvent moyen de rtiettre les rieurs de leur côté. Les hommes de service riaient en travaillant, le public riait aux éclats, le gendarme riait en cachette, le chef de station, ancien gendarme peut-être lui-même, souriait dans sa barbe. A une autre halte, les plus fort intoxiqués se dirigèrent vers le château d'eau, et, la locomotive ayant terminé son approvisionnement, firent, à l'aide du tuyau de cuir, de l'hydrothérapie
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mutuelle et gratuite. Grand applaudissement parmi les voyageurs et les indigènes, ceux-ci, comme dans tous les pays du monde depuis qu'il y a des voitures publiques, n'ayant pas trouvé de meilleur emploi de leurs loisirs du dimanche que de venir voir passer ceux-là. Les femmes du peuple portaient, suivant Tusage, un fichu noué sous le menton. Ce fichu leur couvrait la tête et cachait leur chevelure. La plupart étaient en rouge, conformément aux idées particulières du pays sur le beau. Seules les femmes des fonctionnaires ou des riches marchands de la localité se montraient vêtues autrement qu'à la moscovite. Mais alors quel luxe et quel raffinement de nouveauté ! Il n'y en avait pas une qui ne portât jusqu'à l'invisible petite bourriche rondelette que vous savez, plus une basque fendue en deux sur les flancs de cette rotondité à la mode.
Mes compagnons de voyage étaient de simples bourgeois de Moscou se rendant en famille à Nijnii pour la foire. Est-ce parce que le petit-fils de Hugues Capet avait fait reine de France une princesse de Russie? Est-ce, plus vraisemblablement, parce qu'en i856 nous avons eu le bon goût de ne tirer du droit du plus fort que ce qu'en pouvait tirer, sans manquer à elle-même, une nation courageuse et désintéressée ? Je ne sais, mais le fait est que mes voisins de rencontre semblèrent encore plus satisfaits que stupéfaits de faire route en Russie avec un Français. Il y a cependant un millier de nos compatriotes à Moscou. Mais en chemin de fer il paraît qu'un Fran-
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çaîs devient un phénomène. L'amabilité de mes voi* sins se traduisit par des offres réitérées de comestibles. Bon gré mal gré, il me fallut partager leur dîner ou leur souper, boire à titre de s[akouska un grand doigt du liquide cher à la race slave, malgré toutes mes protestations tirées des habitudes françaises, puis passer aux provisions d'œufs durs, de poulet froid^ que sais-je ? Après la dînette, dont je réussis à escamoter la moitié sur les filets du compartiment, je vis le moment oîi mes amphitryons, pour me faire accepter aussi une de leurs padouchka^ un des oreillers dont ils étaient encore mieux approvisionnés que de vivres, allaient vouloir me coucher par violence amicale. J'esquivai heureusement cette dernière prévenance, et ;e pus enfin contempler un peu le paysage pendant que tout le monde s'endormait autour de moi.
Après avoir traversé, au sortir de Moscou, un pays non moins verdoyant et non moins fleuri de laurier de Saint-Antoine, mais moins riche en jolies datcha que la route de Troïtza, nous étions entrés depuis longtemps dans la vallée de la Kliazma, qui devait nous conduire tout droit jusqu'à la station de Gorokhovo, c'est-à-dire très-près de notre but. Malheureusement, nous ne devions pas voir bien longtemps la vallée de la Kliazma, car avec la nuit arriva un gros orage, qui réveilla mes voisins et leur fit faire force signes de croix, en balançant le haut de leur corps sur leurs hanches. Je n'aurais absolument rien vu de Vladimire, l'ancienne capitale qui précéda
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Moscou dans l'histoire de la Russie, sans un éclair qui me le fit entrevoir en une vision rapide et fantas' tique. Autrement je n'eusse gardé que le souvenir de cinq ou si^ lumières étagées les unes au-dessus deé autres, et marquant probablement la place d'autant de maisons édifiées sur le talus de la rivière. Au buffet, le cuisinier et ses collaborateurs attendaient en vain les demandes, et n'avaient point occasion de recueillir de loin les impressions secrètes des consom* mateurs sur la dernière édition de leurs œuvres quo« tidiennes. Les éclairs et le tonnerre avaient un peu déconcerté la faim et la gaieté. Aussi bien il était déjà dix heures^ nuit close^ par conséquent, tout à la fin de juiUet* Mon sommeil ne fut troublé qu'à une ou deux stations par de sourds et multiples grognements qui^ visiblement^ s'échappaient de trains, tout à fait omnibus, arrêtés pour le garage. C'étaient des condamnés à mort, victimes futures de l'appétit public, en route, non pour l'écbâfaud, mais pour l'abattoir* Chez un peuple agricole il faut s'attendre à de fréquentes rencontres de ce genre. Si vous tenez à ne voir d'autres trains de marchandises que des convois d'oranges bercées dans des vagons à hamac^ tandis que le cantonnier gratte de la guitare le long d'une haie d'agave, il faut aller en Espagne et ne pas venir en Russie. Chaque pays ne peut donner que ce qu'il a.
Je me réveillai à temps pour découvrir à droite^ vers le confluent de la Kliazma avec TOka, de beaux horizons dont la verdure était encore estompée par
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la brume argentée du matin. Çà et là se montraient des maisonnettes du type attribué au gouvernement de Nijnii-Novgorode par les jolis petits modèles du Musée slave de Moscou^ maisonnettes de bois avec un toit de bois lisse^ à planches bien jointes. Les villages avaient un autre aspect qu'au sud de Moscou^ que dans le gouvernement de Kurske, par exemple. Ce n'était plus une série d'habitations surmontées de cette lourde couverture en chaume qui ferait croire que les paysans vivent sous une meule de paille. Je ne revoyais pas non plus ce large chemin tout pou* dreuK de terre noire, le long duquel s'alignent ces habitations si primitives qu'on les prendrait aisément pour des habitations lacustres sur un marécage desséché. 11 y avait visiblement plus d'aisance dans ces campagnes bien cultivées, près desquelles l'industrie moderne a créé de nombreuses et actives filatures. J'y remarquai même fi*équemment des traces de route frayée, sinon carrossable, et j'y vis maint paysan trotter rapidement dans sa téléga^pariois dans son tarantase, avec un jtune poulain galopant en liberté à deux pas de sa mère.
Vers huit heures du matin, notre marche se ralentît enfin, et nous aperçûmes, sur de nombreuses voies complémentaires, des centaines de vagons de toutes les provenances et de toutes les Compagnies, avec les initiales abréviatives ou les armoiries parlantes qui constituent leur état civil, ceux-ci avec un bélier furieux, ceux-là avec un bœuf couché au repos, un troisième avec une pioche et une bêche en sautoir,
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un quatrième avec un verre paraissant contenir un sorbet, un autre avec une étoile blanche^ un dernier avec une locomotive rouge. Une ancre indiquait symboliquement la Compagnie d'Odessa, et servait de pendant au poisson devenu, par une étymologie presque vivante, le cachet ou la signature de la Compagnie de Ruibinske. Un dernier coup de sifflet, une dernière secousse, suivie d'un nouvel arrêt, définitif cette fois, et nous étions à Nijnii-Novgorode, ou, plus exactement, en face de Nijnii, encore en deçà de rOka, mais sur la lisière du champ de foire.
Bien que le marché ne fût pas officiellement ouvert, mon drojki à siège de velours rouge recouvert d'une housse de cuir ne filait qu'à grand'peine à travers des processions de véhicules rustiques chargés de marchandises. Sur quelque point que s'arrêtât mon regard, c'était un déballage précipité et sans fin. La rue que nous suivions était parallèle à la rive gauche de l'Oka; mais déjà l'aspect de la ville, au delà de l'Oka, était des plus pittoresques. Enveloppée encore dans un peignoir de vapeurs diaphanes, elle ne laissait voir en réalité que la partie la plus avancée d'elle-même, prolongements qui s'égrenaient sur une falaise coupée de ravins profonds. La cité proprement dite se cachait ou se couchait sur le plateau élevé auquel conduisaient ces ravins creusés par les eaux dans le flanc de la falaise sableuse. Une haute tour, rouge sur ses quatre faces et portant un cadran du côté de l'ouest, dominait le paysage, que nous longions d'en bas. Nous fûmes bientôt au pont qui devait nous permettre
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de traverser Timposant af&uent du Volga, plus large ici que le Volga lui-même. Notre (/rq/Arf tourna brusquement à angle droit, et nous nous sentîmes lancé à bride abattue sur le plan incliné d'un pont de bateaux qui ressemblait étonnamment à ce qu'on est convenu en France d'appeler une montagne russe. La rivière, elle, disparaissait presque, tant elle se trouvait encom* bréede bateaux, des profondeurs desquels mille et mille bras de travailleurs se hâtaient d'extraire des cargaisons qui semblaient inépuisables. Vers le sud et sur la droite, une grande île de sable s'étalait comme un immense poisson plat se pâmant au soleil. Elle se rattachait à la rive occidentale de la rivière par un pont de bois, sorte de jetée dont les pieux noircis de goudron me firent songer par leur entrecroisement apparent aux jambes bien bottées d'un bataillon russe en marche. A gauche, à une demi-verste de distance, luisait le Volga, tout prêt à recevoir dans son sein les eaux de son majestueux tributaire, le véritable fécondateur des vieilles provinces moscovites, pour les conduire triomphalement jusqu'à Astrakhan. Un brusque soubresaut nous fit remonter jusque sur la terre ferme, sur cette rive droite au pied de laquelle commence à s'étager la vraie ville. Nous suivîmes de nouveau une longue rue, parallèle encore au cours de l'eau, et le long de laquelle nous n'aperçûmes de toutes parts que des chambres garnies avec des magasins loués ou à louer. Une très-coquette et trèscurieuse église, dite de la Nativité, et édifiée en 171 9 par un Strogonove, dans la maison duquel Pierre le
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Grand reçut Thospitalité ea 17:^2, attira au mon attention par so^ styk inâniment plus italiea, j'allais dire rococo, que byzantin ou russe. Un^ noi2velle conversion vers la droiXe et vef& la hauteur nous mit enfin dans la direction de la vraie vilk par âne route ascendante et légèrement tournante. On l'a tout entière creusée à main d'homme^ d'abocd sur le fl^ic. d'un grand ravin, en ce moment pres^iO^ ûssobMBHuA à sec, puis, dan&ks couches supérieures du fdateao, en pratiq.uant une profonde entaiUe^ C^s rampe a reçu le nom de Montée Verte. A^ vrai dbre^ ce|>eiir dant, il y a moins d'herbe verdoyante sur les paras presque verticales des talus et du déblai que de gé^mniums violacés et plus ou moins voisins de l'espèce sanguineum. En bas, d'un côté, dans les crevasses du vallon desséché^, apparaissent les bains de la iu>blesse,. infiniment moins somptueux et moias airytho» logiques que les Bains d'ApoUen. du parc de Versailles. En haut, sur La ^ucbe, Je découvris^^es leva&t les yeux, une des murailles du Kremlin^ Au hoGk de la côte, je me trouvai enân sur une large place qui sépare ce Kremlin delaviliehautej^dersyQtique et authentique Nijnii-Novgcurode, installé ou disséminé sur le plateau compris entre le Volga et l'Oka.
L'espèce de cap ou de promontoire qu'emprisdunent les murs ascendants et descendants du Kremlin est tourné vers le nord-ouest. L'originedece château-* fort, beaucoup plus pittoresque, encore que celui de Moscou, grâce à sa situation ékvée. et iaterâuviale^ remonte au quatorzième siècle^ Au seizièmis^ ua ax-
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ehitecte vénitien^ Petro Francesco Frazini, Tacheva en lui donnant son aspect actuel. Il s'agissait, pour les princes moscovites, d'occuper fortement ce point stratégique sans la possession duquel ils ne pouvaient tenir les Mordvines et les Tatares à distance de leur capitale. Terminée en i5ii, dés i520 la nouvelle forteresse eut à faire ses preuves contre les hordes des Tatares d^ Astrakhan. Elle les fit à Fhonneur de Tingénieur ou de l'architecte de Venise. Une légende qui se rattache à ce siège a perpétué le souvenir, vrai ou fictif, d'une jeune fille qui, descendant du Kremlin pour puiser de l'eau au torrent alors mcûns sec qu'au* jourd'hui de la Potchaina, fut entourée par les enne^ mis, et^ en se défendant contre eux à l'aide du fléau de bois qui portait ses seaux suspendus, fit un si grand carnage des assaillants, que son héroïsme les décida à la retraite* Une des onzetours du Kremlin, placée du côté de la Montée Verte et, par conséquent, de la Potchaina, a reçu, précisément en commémoration de ce haut fait d'armes virginal,, un nom russe qui fait allusion à Fustensile déménage dont s'était servie cette autre J^nne d'Arc pour administrer une volée de bois, vert ou non, aux Tatares d'Astrakhan. Aujourd'hui le Kremlin de Nijnii n'a plus rien à craindre des khans asiatiques ou des fureurs musulmanes. Il est devenu une sorte de parc public admirablement situé pour le plaisir des yeux et une collection intéressante de monuments historiques. On y trouve cependant encore, outre le palais du gouverneur, certains bâtiments à l'usage de l'administration, plus un arsenal.
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une caserne, voire une station de télégraphe électrique. Ce qu'on y visitera surtout avec curiosité, ce sont les deux cathédrales, celle de la Transfiguration et celle de Saint-Michel-Archange oîi les fidèles vénèrent des images religieuses d'une haute antiquité et des reliques d'un grand renom. Quantité d'illustres et puissants personnages ont été ensevelis dans une église souterraine célèbre par trois autels consacrés. Une modeste chapelle marque la place d'un monastère de l'époque d'Ivan le Terrible, du Terrible (i), comme l'appelle encore le peuple, dans son laconisme à la fois familier et craintif. Au plus haut du promontoire qui surplombe le confluent de l'Oka et du Volga se dresse, comme un calvaire patriotique, une colonne élevée à Pojarski et à Minine. Ce dernier, en effet, d'après ce que raconte M. Kostomarove, dans ses Scènes d'histoire de la Russie, était soit un boucher, soit un toucheur de bœufs de Nijnîi- Novgorode. En tout cas, ce fut d'ici qu'il organisa la tempête nationale^ la guerre sainte qui rendit la place libre pour une dynastie vraiment nationale, capable de mettre fin à une anarchie de vingt-cinq ans et de faire du peuple russe ce qu'il est aujourd'hui. La colonne commémorative n'a rien de bien remarquable par elle-même. Le paysage ici nuit par trop, d'ailleurs, à l'histoire.
Au sortir de l'enceinte du Kremlin, on se retrouve sur la large place en demi-cerde oîi nous étions ar-
(i) Gro^niu
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rivé tout d'abord, la place de l'Annonciation, autour de laquelle s'alignent aussi quelques édifices publics, la poste notamment. Les amateurs de topographie comparée attribuent à cette place un air de ressemblance avec la place de TAmirauté à Saint-Pétersbourjg, parce qu'en effet, si l'on tourne le dos au Kremlin, ce qui arrive fatalement quand on en sort, on a devant soi plusieurs rues qui s'écartent en éventail les unes des autres, et montent doucement vers le point culminant du plateau. Rien n'est moins justifié, en ce sens, que l'étymologie de Nijnii-Novgorode, qui signifie Villeneuve-Basse, puisqu'en réalité la meilleure et la plus ancienne partie de la cité repose sur des pentes d'abord, puis sur des plaines relativement fort élevées, qui forment entre le Volga et son affluent une sorte de Mésopotamie à quatre cents pieds audessus du niveau de l'eau. Une pareille situation eût plutôt dû valoir à la ville l'épithète de Vuichnii, Cela eût empêché au moins la biographie Michaud de l'appeler Nise. Peut-être, il est vrai, l'eût-elle appelée Vichy. Peu importe au reste. Ce qui vaut mieux pour nous que la justesse du nom, c'est la beauté du site. On ne peut le méconnaître, il y a ici de charmants paysages, même sans sortir de la ville. Dire qu'ils courent les rues, c'est exprimer une vérité matérielle. Si vous êtes à l'extrémité la plus basse de Tune d'elles, vous apercevez deux rangées lentement ascendantes de maisons de bois, souvent fort élégantes et entourées de jardins. Partout au-dessus des clôtures en planches coloriées pend le feuillage aérien des bou-
114 LA VOIRB DB KIIIYn-NOVQ<»0»S.
leauK, entremis d'essences moins sefs^^entriumaies. Placez-vous, ao contraire, au point le plus élevé de la rue, et votre regard plongera au fond d'uae immensité verdoyante et lointaine, se prolongeant Làrbas, là-bas^ jusqu'à ce que ia brume vaporeuse de l'horizon confonde ce tapis sans fin de verdure aixaissé sous vos yeux avec l'azur du ciei étendu sur votre tête.
Si vous sortez de ia ville proprement xlîte, qui depuis des siècles a perdu ses murailles de pcnitres et s'évapore insensiblement, pour ainsi parier, dans la campagne, vous aurez encore de meilleures fortunesen fait de pittoresque, car vous contemplerez dans sa pleine beauté ce que vous n'aviez pu encore que j^essentir* La vue que Ton a du Kremlin sur le Volga accourant de Tvère à Nijnii se développe, en effet, tout en se dédoublant de droite et de gauche, dès qu'on se promène le long de deux des côtés du triangle formé par la ville, c^est-à-dîre sur les hauteurs qui dominent soit la rive droite de l'Oka, soit la rive droite du Volga.
Par un jeu de la nature assez bizarre, les hauteurs de i'Oka sont coupées perpétuellement de ravines profondes qui forment autant de petites vallées dans le sable. La plupart de ces vallées portent sur leurs flancs ou sur leur sommet des maisonnettes, des cabanes, des huttes groupées dans un pêle-mêle im* prévu. Une route passe au fond de chaque ovrag, ou peu s'en faut. D'autres sont égayées de bouquets de verdure, arbres et arbustes, qui leur retirent leur aspect de sablière argileuse. Toutes sont mises transver-'^ salement en communication, au moyen de longs
LA FOIME DK lfTllfTf*K0TtSOROI>S. 1 1 S
cafiers de bois divisés en étages. Ces escaliers dispensent^ fort à propos, de détours en zigzag ou de glissades dangereuses. De toutes ces montées et descentes on a vue sur TOka, le champ de foire et la lailge percée rectiligne pratiquée à travers bois et forêts par le chemin de fer de Moscou.
AvL contraire, la rive droite du Volga, au haut de laquelle la municipalité a créé une très-belle promenade sous le nom de Haut quai du Volga, offre une dédivké tpès-^brupte, mais que ne coupe aucun ra- ▼in. Un agréable parc couvre du haut en bas le talus de aes allées dessinées à Tanglaifie et passant tour à toar de la verdure à découv^t des pelouses sous les ombrages bienvenus de bosquets vivaces et touffus. C'est à une visite du tzar Nicolas que Nijnii doit tous ces travaux d'agrément entrepris à partir de 1 8 38 et qui faisaient partie d'un plan d'embellissement général. De ce jardin public, beaucoup plus vertical qu'horizontal, on ne voit plus TOka, mais on découvre le Volga, avant et après sa confusion avec son affluent. Trois on quatre ensablements qui se chauffent au soleil font a>mme éperon dans son lit. De là un colmatage spontané qui donne aux prairies ou marécages adjacents une puissance de fécondation merveilleuse. On les pourrait comparer aux vastes espaces arrosés chaque année par les eaux débordées du Nil. C'est tout une sjrmpfaonie de verdure que cette vallée humide, aussi plate qu'illimitée, et entrecoupée seulement de grandes flaques d*eau. L'arc de cercle qu'elle déoit du siad-oucst au nordrOU n'a peut-être pas moins de
Il6 LA FOIRE DE NIJNII-NOVGORODE.
vingt lieues. Il est marqué d'un bout à l'autre par Une magnifique ceinture de forêts étalées sur un insensible relèvement du sol. A peine l'œil humain pourrait-il espérer une vue plus large, une étendue plus incommensurable pour sa faiblesse. Je ne dirai pas que les quelques villages dispersés au milieu de cette steppe septentrionale semblent perdus et submergés dans son immensité. Le fait est seulement qu'ils se confondent souvent avec les meules de foin accumulées dans les prairies^ quand ils ne se cachent pas sous l'ombre voyageuse d'un nuage isolé. Mais les églises blanches aux blancs campaniles^ les innombrables bateaux de transport qui stationnent à l'ancre dans le courant du fleuve, avec leur pavillon tricolore, le bac à vapeur qui tire d'une rive à l'autre trois ou quatre grandes barques attelées de front comme une troïka ou une tchetviorkay passive au lieu d'être active, tout cela, auprès de cette grande page du livre de la nature, semble retiré d'une boîte de jouets de Nuremberg.
Pour peu que vous ayez le désir de réunir sous un même coup d'œil les deux moitiés de ce panorama^ unique peut-être en son genre, il vous suffira de grimper sur la tour à signaux qui se trouve au sortir de la ville, sur son troisième côté, le côté des champs. De là, vous jouirez, en effet, des quatre points de l'horizon, y compris l'est et le sud, oîi le paysage est plus accidenté et les terres encore plus couvertes de moissons que de forêts. Gardez-vous seulement d'aller chercher ce coup d'œil d'ensemble au haut de la grande tour à
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cadran qui fait si bonne figure, vue du bord de l'Oka : vous dérangeriez inutilement d'innocentes familles de pigeons aux pattes roses. Les couveuses, il est vrai^ ne quitteraient pas leur cher nid pour vous saluer de leur fuite précipitée; mais vous ne verriez absolument rien de plus que ce qu'on voit du pied de la tour, à savoir, l'Oka et le champ de foire. Par exemple, en dépassant un peu le camp sous les tentes duquel la garnison a l'habitude de prendre ses quartiers d'été, ici comme dans toutes les villes de l'empire, vous pourrez, après avoir cherché les sommets culminants de manière à varier un peu votre point de vue, admirer sous divers aspects l'admirable développement de cet horizon circulaire, l'un des plus vastes, je le répète, qu'il ait été donné à l'homme de faire tenir dans un de ses regards.
Sous bien des rapports, sans doute, la situation de Kiève pourrait se comparer à celle de Nijnii,bien que Kiève soit tourné vers l'est et Nijnii vers l'ouest et le nord-ouest. Kiève est aussi bâti ou plutôt égrené sur un massif de hautes dunes d'argile et de sable, au pied desquelles coule le Dnièpre, encore indolent avant d'arriver à ses rapides. Ces dunes, crevassées, elles aussi, par des éboulements incessants sous l'action de pluies torrentielles, ont vu la vraie ville s'établir ou se niche^ dans le plus long et le moins incliné de ces vallons, tandis que la ville basse, dite Podole, s'étalait au bord même du fleuve, et que la ville sainte, la forteresse chrétienne, s'élevait sur les pentes méridionales, au sommet de ce groupe de collines où jadis se
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dressait Tidole monstrueuse du dieu Pérouoe, détrô^ née par la statue de saint Vladimire et les innoml^ables coupoles qui brillent aujourd'hui dans la verdure. De ces falaises aussi, le regard va se perdre dans rinconnu, en rasant une perspective de plaines à fleur d'eau et de forêts plates qui donne invificiblement à Tesprit, à l'imagination du moins^ un commencement de mélancolie et comme l'illusion de Tinfini, vers l'heure surtout où le soleil se couche. Mais ce qui^ à Kiève, semblait l'infini^ apparaît décuplé à Ni|nîi, et Tétonnement mêlé d'admiration que produit cette immensité amplifiée a quelque chose qui tient du début d'une ascension en ballon.
Si le marché de Nijnii-Novgorode est un des plus anciens du monde^ la raison en est bien simple : la géographie l'imposait au commerce. Non-seulement à elleseule^ l'Oka, dans son cours de 1^200 verstes, traverse huit gouvernements, tandis que le Volga en arrose neuf, mais encore de Nijnii-Novgorode à Kazane, le Volga et ses deux principaux affluents représentent comme le plein ou le centre d'un x, dont la partie haute et la partie basse du Volga forment deux branches, tandis que l'Oka et la Kama figurent les deux autres. Ces quatre routes d'eau, dont trois descendent d'elles-mêmes, et dont une seule, le bas et moyen Volga, est à remonter, mettent cette partie de la Russie en communication économique avec la Lithuanie, la Moscovie, la Sibérie, par la Kama, et la Perse, par la mer Caspienne^ c'est-à-dire avec tous les points cardinaux. On peut donc affirmer à priori (^^ le
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pçÀut d'intensection commercial» le rendez-vous mer* contile onturel, noo-ceulement de la Russie d'Europe, mais de TEurope orientale et de T Asie occidentale, devait et doit encore se trouver à un endroit du Volga, dont la détermination précise pouvait appartenir aux convenances du commerce et aux préférences des princes, mais que la topographie fixait nécessairement entre Nijnii-Novgorode et Kazane.
C'est bien en effet ce qui a eu lieu. Malgré le nom tout allemand de iarmarka donné à cette foire, nom qui semblerait indiquer une origine plus moderne, la foire existait déjà dés le quatorzième siècle, là oîi nous la voyons de nos jours. Toutefois^ avant d'arriver au confluent de TOka, elle avait d'abord été installée dans Idi grande Bulgarie, vers le confluent de la Kama. Au quinzième siècle, les Tatares, maîtres du pays, rapprochèrent d'eux ce bazar intercontinental où venaient s'entasser annuellement tant de richesses, et assignèrent pour lieu de réunion aux habitués un ysa^ champ sous les murs mêmes de Kazane, Le khan mongol de Moscou, c'était fatal, ne tarda pas à être jaloux de son collègue de Kazane, ^t défendit à ses sujets d'échanger leurs marchandises ailleurs que dans la ville frontière de Vasile, située sur son propre territoire. Le nouvel emplacement était mal choisi. Le marché n'y prospéra pas, bien que sur le Volga et à l'embouchure delà Soura. V<^ant d'ailleurs à peu de distance un riche couvent dédié à saint Makaire et qui attirait un nombre considérable de pèlerins, les marchands pensèrent qu'ils
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feraient sagement de quitter le patronage de saint Basile pour aller se placer sous la protection d'un autre saint qui leur vaudrait, pour leurs denrées^ à la fois la protection de bonnes murailles et un notable surcroît d'acheteurs. Les moines, de leur côté, accueiUirent avec empressement les nouveaux venus, qui contribuèrent à la fortune du couvent encore plus qu'à sa célébrité, par l'acquittement de droits d'étalage et de séjour. Un grand incendie, par malheur, en 1816, détruisit tout ce que le monastère, depuis 1641, avait accumulé de constructions pour y recevoir commodément ses hôtes annuels. Un oukaze impérial ramena alors définitivement le marché à Nijnii. Il s'y rouvrit pour la première fois le 20 juillet 181 7, dans des baraques de planches improvisées. Cinq ans plus tard, on inaugurait le champ de foire actuel, édifié sous la haute surveillance du général de Béthencourt, un descendant sans doute du gentilhomme normand qui fut roi des Canaries. Le tzar Nicolas a complété ce premier établissement par de nombreux travaux, notamment par un système bien entendu d'égouts, qui met à Tabri de tout danger de maladie pestilentielle ces grandes assises du commerce de deux mondes. Grâce à son illustre père et à lui, malgré les innombrables concurrences ou contrefaçons qui attirent marchands et marchandises sur d'autres points de Tempire, malgré la foire de la Saint-Elie, près de Poltava, malgré celle de la Trinité, près de Kharekove (l'almanach local en indique trois ou quatre cents dans ce seul gouvernement), le
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marché de Nijnii reste en Russie le premier de tous les marchés^ et l'emporte sur ses plus redoutables rivaux de la distance ou du poids d'infiniment de millions de roubles.
L'éloquence si nette et si décisive des chifires démontre admirablement l'importance des affaires qui s'y font. En 1697, l'ensemble des échauffes ne dépassait guère^ dit-on, la valeur de 80,000 roubles; en 1741, on l'évaluait déjà à 490^000. Grâce au progrès parallèle du commerce et de la statistique, des rapports officiels avaient pu en 1860 fixer à 100 millions de roubles le mouvement général du trafic, année moyenne. Les produits apportés de l'intérieur de l'empire dépassaient une valeur de 76 millions de roubles; ceux de la Chine arrivaient à près de 10 millions. En 1874, toujours d'après des documents administratifs publiés par le Pravitélestvennii-Viestnike (i), on a apporté à la foire de Nijnii ou à Saint- Makaire, comme disent encore les vieilles gens, pour 180 millions de roubles de marchandises, sur lesquels 164 millions ont été réalisés (2). En comptant le rouble à 3 fr. 5o, ce total égale à peu près un demi-milliard de francs, ce qui, disons-le en passant, donne une idée de notre indemnité de guerre. Il en résulte, en effet, que la Prusse a raflé chez nous en
(i) Nouvelliste du gouvernement»
(2) Nous savons à présent qu'en 187 5 on a amené à la foire pour 168 millions (roubles argent) de marchandises» dont 25 millions de tissus de coton et i3 de métaux. Ces chiffres sont du Novoié Vrémia,
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bon or bien trébuchaat douze ou treize fois la vairar de toutes les marchandises apportées d'Europe et d'Asie sur le plus grand marché du monde entier, La denrée la moins vendue à Nijnii, en 1874, arait été le blé, à cause de sa dépréciation momeolauée^ à la suite d'une excellente récolte en Europe. La famine d'autrui est, hélas! ce qui fait l'opulence du marchand de grains. Plus de 100,000 caisses de thé, à 10 roubles environ chacune, avaient été impcutées directe^ ment de Chine, sans préjudice de quelques autres milliers de boîtes venues par la voie plus facile du canal de Suez, Des peaux d'agneau, des peaux de martre, du chanvre, de la soie, du coton représentaient le contingent de l'Asie centrale, à côté des céréales, du sel; du lin, du chanvre, du sucre, des faïences, du tabac, du poisson séché ou salé, des tissus de laine, des objets de mode, des coffres de voyage lamelles de fer*blanc argenté, des suifs, de la quincaillerie, de Torfévrerie d'or et d'argent, des machines, des meubles^ des bronzes, du crin, envoyés à Nijnii par la Russie d'Europe. De la Perse et du Caucase étaient venus, comme d'ordinaire, de la garance, de l'huile de naphte, — le pétrole russe, — des noix, des vins, des peaux fines de bétes sauvages, des turquoises, des raisins secs, du bois de palmier et de noyer. Quant aux affaires litigieuses, les juges de paix novgorodiens avaient eu à prononcer dans f ,237 différends. C'est peu, en vérité, lorsqu'on songe que, durant la foire, cette ville, qui en temps ordinaire compte à peine 40,000 habitants, peut contenir et a contenu
une population momentaiiée de %5S,g63 penonnw. Encore la police doit-elle rester daiu ses évaluations flS6ez sensiblement au-dessons de la vérité» En effet, prenant pour base de ses calculs la quantité de pain cuit et vendu chaque jour par les boulangers, elle suppose par tête une consommation de trois livres de pain en vingt-quatre heures. Or, une pareille ration semUe dépasser l'appétit moyen de négociants plus afTairés qu'affamés, et mangeant moins de pain en tout cas que les gens du peuple.
Dirigeons*nous maintenant vers le théâtre de cette activité sans exemple. La toile est enfin levée et la représentation a commencé. Nous repassons donc rOka sur son long plancher de bois, souple et élastique^ grâce aux bateau^ qui le soutiennent et lui servent comme d^ ressorts. Cette fois, le char rapide et découvert qui nous emporte est orné d'un siège en velours olive. Mais le cocher, aussi prévoyant que son camarade de Tautre jour, n'a relevé la housse de cuir que tout juste assez pour laisser entrevoir la précieuse étoffe qu'un rayon de soleil de trop ou qu'un bout d'averse de plus gâteraient également. L'angle compris entre l'Oka et le Volga oCj nous revenons, et où nous avait amené te chemin de fer de Moscou, est connu aussi sous le nom de Faubourg Alexan^ dre, ou enicore de Kounavino, dénomination dont Torigine a donné beaucoup d'embarras aux étymologistes russes, ceux-ci s'obstinant k y voir une allMsion à des droits de douane, ceux-là préférant la rattacher à l'existence d'un canal qui aurait coupé cette langue
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de terre, ce qui a permis aux amateurs de légendes et d'histoires amusantes de conclure que le mot venait d'une belle cabaretière des temps féodaux à qui tous les passagers du bac criaient de loin : Kouma, Vino {commère)^ du vin y tandis que les partisans des anecdotes et des fables tragiques en inventaient une autre à faire pâlir de jalousie^ sinon d'effroi^ Anne Radcliffe elle-même. En présence de tant d'incertitudes^ les indigènes ont préféré nommer tout simplen^ent cette partie de leur ville Zaotchié (i). Cette solution^ tirée du bon sens tout autant que de la géographie, permet de ne prendre parti pour aucun système étymologique. On relève dans le Zaotchié un noyau de population permanente de cinq mille personnes, population qui a jusqu'à ses fêtes municipales, notamment celle de la chèvre, le second dimanche du grand carême. On y promène triomphalement une chèvre, en souvenir d'un animal de son espèce qui, par ses cris, aurait averti à temps d'un dangereux incendie.
Pour quiconque a déjà vu un Gastinui Dvore russe, on ne peut mieux définir ce champ de foire qu'en le comparant précisément à un Gastinui Dvore de dimensions tellementamplifiées qu'à lui seul il formerait une ville complète. Cette grande cité marchande, avec ses trois mille boutiques en briques, surmontées de chambres, garnies ou non, mais toutes à la disposition des étrangers, doit même fortement ressembler, pendant dix mois de l'année, à une ville abandonnée ou mau-
(i) Adjectif neutre qui signifie : Au delà de l'Oka,
LA roaCB DB NIXHII-NOVaOKODB. IsS
dite. On se tromperait en tout cas grandement, si Ton se représentait d'avance le marché de Nijnii-Novgorode sous la forme d'une prairie couverte de huttes essentiellement provisoires en toile ou en planches. Une infinité de gros bourgs et même de villes russes sont bien loin d'avoir un aspect aussi moderne et aussi peu rural. Au centre du champ de foire s'élève la Principale Maison (i), construction plus riche sans doute au dedans qu'à l'extérieur et oti Ton fai* sait des préparatifs de toute espèce pour la récep* tion d'un hôte auguste, le duc d'Edimbourg, second fils de la reine d'Angleterre et époux de l'unique fille du tzar. Devant ce palais^ d'extérieur modeste et sous lequel des galeries éclairées tout le jour au gaz sont réservées au trafic des pierres précieuses, malachite, jaspe, porphyre, etc., s'étend un boulevard à la russe, comme on en voit notamment à Moscou et à Kiève. Ce boulevard ne se compose pas d'une rue centrale pour les voitures, flanquée de deux allées latérales et plantées d'arbres pour les piétons. C'est au contraire l'allée du milieu qu'ombragent de jeunes arbres, tandis que chevaux et cavaliers vont et viennent sur les bas-côtés. Les quelques pouces de surélévation que conserve toujours l'allée médiane lui donnent l'apparence d'un commencement de remblai. Cette promenade élégante et verdoyante permet de gagner une assez vaste place carrée où une Germania sert de lieu de réunion à toute la gent prussienne ou prussophile.
(i) Glavnii-'Dome.
126 LA POOtS »B «imMIOmQOftO&l.
On ponmsl nommer cette piaoe k Pitfee ile$ M>tmreSy car on n'y voit de toutes parts que des c comptoirs » de notaire, avec le nom du notaire lut-màitt« C'est devant eux, en effet, qu'une fouk de contrats commerciaux reçoivent l'authenticité qui l«ir est né* oessaise. D'ailleun, en Russie, il 7 a deux caliégones de notajfies^ et les notaires de ]a Bourse n'y sont psi autre chose que nos i^nts de diange ou nos courxicrs. La Bourse^ tout en bois, se trouve dje-mlœe située à deux pas de la riviireet du pont. Son ardulecture est aussi rimple et ses dimensions aussi modestes que celles de la Bourse de Moscou. Les seuls monuments offrant un intérêt artîstiquesontles ^lisesdei diverses confessions, depuis la jolie chapelle tout en rose, nuance mousse de gelée de groseille^ qui récrée le regard au sortir du chemin de &x, jusqu'à l'Oise arméni^ine ou k la mosquée tatare en style niniviie. Bientôt san^ doute la future cathédrale de la foire, eucone emprisonnée sous l'entrecroisement des écfas' faudi^^, éclipsera ces temples hétérodoxes de toute l'amplitude de sa nef. I4 chapelle catholique se cache, elle, de Tautre côté de Teau, sur le flanc d'un ravîa pittoresque.
Toutes les rues qui composent ce grand caravansé* rail sont infailliblement parallèles, h moins qu'elles ne soient perpendiculaires les unes aux autres. Les voies obliques ou sinueuses u'ont nulle part droit de cité dans ce domaine pur 4e la ligne dioiie ; j'aime à croire qu'il en est tout à fait de même dans les pratiques commerciales de la place. N'étaot paa ]%ivée$
de oaffioiax ooiniiie celles 441 passe k fniiNirirf^, «Ses fonnexst iies grèvses de poussière volftuCe, tant que la pluie ne ks a pas transformées ea vastes cloaques. Il est vrai que dans ce cas un trottoir de planches, appelé moste avec raison, car c'est, en effet, plutAt un pont qu'un trottoir, longe au moins un câcé de la rue et permet le passage à travers le marécage de boue. Ce sont des rues moscovites par ezcetteace. Des canaux traversent aussi la foire, et mettanX les eaux fluTJiaksen communication Mrtc les étangs qui brillent au sdeil dans les prairies voisines. Les mai* sons ou maisonnettes ne comptent qu'un rcxrdC" chaussée et un mod^te étage. Une toiture de zinc, inclinée et supportée en avant par de sveltes piliers de fonte, âsend sur la tête des promeneurs une galerie couverte, qui se continue sans interruption tout le long des boutiques bien alignées. Beaucoup de œs boiitiqufis, considérées à l'intérieur, re^emblent, par eieoipie, à xles caves ou à des sous-sols au-dessus du soL Le peu de lumière qu'y envoient tour à tour Pfacebus et Pfaœbé y laisse cependant reconnaître des murs de briques blanchis à la chaux. Des portes et des serrures, je devrais dire des engins de fermetam formidables, transforment la nuit ces magasins bourra de marchandises en forteresses inexpugnables pour les voleurs. Un excès de défiance et d'énormes cadenas sont en effet ici la meilleure sauvegarde du droit de propriété, car, malheureusement, parmi les travailleurs nomades qu'attire la foire« l'instinct de l'appropriâLtion quand mime ^ du communisme pra^
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tique semble trës-développé* Il y a surtout, comme ailleurs du reste^ quantité de gens disposés à recueillir ce qui vous appartient ou ce que vous venez de perdre, même avant que vous n'ayez eu le temps tout à fait de le perdre. Ceci soit dit principalement pour les menus bagages que le touriste emporte avec lui.
Autant que possible^ les marchandises ont été groupées, soit d'après leur analogie, comme substance, soit d'après leur communauté d'origine. Sur le quai de Sibérie abondent tous les produits de la Sibérie. Un des quartiers les plus originaux, c'est le quartier chinois. Ce n'est pas que vous soyez destiné à y rencontrer beaucoup de Chinois. Ce qui est vrai dans la Ville chinoise de Moscou ne l'est guère moins ici. Mais les pavillons y ont été construits à la chinoise, avec des marquises et des toits à cornes relevées. Quatre Chinois grotesques ou sérieux y figurent accroupis aux quatre coins. En outre, au-dessus de ce toit, surgit un kiosque que surmonte une lanterne carrée, à jour et à pointes, surmontée elle-même d'une hampe effilée. Les fers bruts et ouvrés sont déposés à la belle étoile, sur le sable moelleux de la grande île de l'Oka. Les magasins de pelisses, de touioupe et de polouchouboke se succèdent ailleurs sans interruption. Les ornements d'église et les images de piété ont leur cantonnement spécial. Quant aux cotonnades, dont les fabriques de Moscou et d'Ivanovo-Voznesenske approvisionnent la Sibérie, le Turkestan, la Chine et une bonne partie de l'Asie, l'affluence des produits et
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l'encombrement des dépôts ont obligé de les répartir entre deux localités qui ne sont pas contiguës.
Aux Européens blasés qui ont pris l'habitude de se lamenter sur la disparition en Europe des derniers costumes originaux et nationaux^ je me permettrai de recommander une promenade de quelques heures ici. A vrai dire, ce ne sont peut-être pas des types étrangers ou asiatiques qu'il faut s'attendre à y voir en majorité, non pas cependant qu'ils soient rares ou dépourvus d'originalité, mais les Circassiens et les Géorgiens à double cartouchière sur la poitrine abondent aussi dans l'entourage militaire du tzar, et, sur la Perspective Nevski, vous voyez déjà de magnifiques cavaliers du Caucase chevauchant en longue robe de pourpre avec tout l'attirail de sabres et de poignards qui distingue leur brillant armement. Ce ne sont plus d'ailleurs des étrangers en Russie que ces guerriers du Caucase chantés par Lermontove et tant d'autres, ce sont des Russes d'une province éloignée. Les Arméniens non Russes et les Persans, dont le teint s'est trouvé cuit par le soleil en même temps que leur robe de soie, promènent aussi un peu partout sur le territoire de l'empire leur haut bonnet en astrakhan, pointu comme un cône ou légèrement renfoncé au sommet. Quant aux Chinois, comme l'on sait, ce sont des maisons russes établies en Chine, dont beaucoup même ne font qu'exploiter leurs propres plantations, qui se chargent à présent de l'expédition et de la vente du thé. Ce qui donc attire et mérite peut-être le plus l'attention en fait de costumes iné-
t3o hA lOmS Dm IIUNIHN0>VQOtO5X.
éit» pouf les Européens d« Fouest^ ce sont toM simplement ceux des Russes eux-mêmes^
Encore ks costumes féminins se ficmt-ils bien vulgaires k long de ces atagasios bourrés de toutes ks sédoctiotts de l'indienne à bon marché> de toutes ks imitations des étoffes de Cheofcnitzrou de Mamefaester. Vous n'apercevres pas dans to^te k foke autant de ksmoes parées de ce diadème cerclé de perles^ du hh keehnikê en ui^ mot^ ni vêtues de cette robe iiaiite dcmt k taiUe passe sur k gorg^, c|u'en vous ix-omenant un quart dlteudre à Vevey^ k long du quai dostk li* béf alité d'un gros banquier viennois^ M. Sina, a doCé cette petite cité républicaine. Par contre^ voiss verrez bon nombre de sœurs quêteuses, toutes affublées de notr et la tête cachée sous une sorte de ca^ook, pro« mener leur lugubre déguisement de pompes funé^nres à travers Findi£Eérence ott là charité prompte aux aunônes des passants. Les seules femoaies du peopkque vous f^icontreres auront à peine elles-mêmes les bottes msBCuli&e» et k fidbu de rigueur noué sous le menton. Mais e» revancfce que de costume» d'homnKSf
Voici des gjrmnmsistes ou cdlégkns venus pouv )eter un coup- d'oeil sur k foire et Ëacitement recourn^ssabks à kurképi, dont la partie supérie«Bre pend par-devant, et à leur tunique bleue avec ganse d'airgent au» ebilet. Un passepoil d'une nuance psoticcilière désigne les élèves des écoles professionnelles. Çà et k apparaissent quantité d'officiers ou de tcki^ no¥»ike (i) e» casqueuie plate et en tunsiue de to^e
(r) EmpfoyéS'du' goUvcrnwnent.
fatancbcy coitam* d'été trè»4ip|«écié de tom ce qiii a on rang dans la Uénurchie oûkitaire oo civile, ma» qui fiût beaucoup pins aooger aux sables brûlants ds Turkestan qu'aux glaces de la Sibérie* Pél&-Biéle avec ces uaîfbfmes sautent aux yeux les baîUoos des mea* diants qui, aprésarois débuté par k Ckrista Radi ( i) obligé, vous pouisurrent de leuis instances ai firaivehissant H^a vile les trois étapes de l'insifiuation et de la cajc^rie meadicante : gaspmdine, tmrine, hh Uuekka (2). Les tnr?ailleurs employés au transport et an déballage des ao^ie et un sacs de sparterie, de peau, de cuir cousu, de caisses en écorce, d'où sort»ront tant de marchandises et de bénéfices, ne sont guèf e mieux vêtus que les mendiants de piofessîoii. La pkqpart partent une grande souqueniUe de bure brune, des chaussures dites Uiftiy faites d'écorcc de bouleau, et des guêtres de feutre. Presque tous laissent âotter librement à Fair leuff cfaevdiwe et leur barbe, d'autaatt plus iocidles' Tune et Taime qu'elles sont mieux fournées.. Quelques vîeîHaidB seufeanent portent le vieux chapeau moscoirile. Les wmufUm (3) voius du côté de Fest, de Kazane ou de Penne, pour profiter des hauts saliaircs de la foire,, sont habôUés d^une grande blouse en trâle blanche, dont les enloumures, le dos et la poitrine laissent ^r de fort jolis dessins en galon de plusieurs teintes. Une calotte Utaee^ qui semhk modée sur leui? crâne et qu'ornent
fi) Pxiur Vamour d$t Chrkt.
(2). Momieurytaaiiref petit'père»
(3) Paysan.
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des symétries de laine voyante, sert surtout découvrechef aux gens de Kazane^ tandis que ceux de Ferme accordent leur préférence^ par tradition de famille et patriotisme de province^ à un long chapeau blanc en feutre mou à peu près de la même forme que celui du Gilles ou du Pierrot de notre commedia deW arte. Vous ne serez pas non plus sans rencontrer ici quelque membre du clergé séculier^ quelque sviatchennike (i) attaché au culte dans une des soixante-six églises de la ville. Vous le distinguerez de loin à sa longue robe, de nuance marron ou violette, dans laquelle le vent s'engouffre tout à son aise. La coiffure du sviatchennike varie à l'infini, depuis notre chapeau noir de cérémonie et le chapeau de paille à grands bords jusqu^au petit chapeau dit huguenot^ voire même à l'absence complète de tout chapeau. Mais rien, à notre sens, ne vaut, en fait d'élégance et d'originalité nationale, les innombrables miétchanine ou petits bourgeois qu'on voit passer sans cesse. Coiffés d'une casquette bien découpée en drap noir, ils ont jeté plus ou moins négligemment sur leur chemise rouge une longue redingote de drap noir dont les manches pendent sans emploi. Toutes les nuances du rouge se retrouvent dans ces chemises appelées sarotchki, le rouge sang de bœuf, vermillon, lie de vin, jus de cassis, garance, cochenille, pétale d'œillet des chartreux, trèfle incarnat, sirop de
(i) Le mot veut dire saint homme, Cest la dénomination habituelle des prêtres. Le mot pope est beaucoup plus employé en français qu*en russe.
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framboise, mauve sauvage, coquelicot des blés, truite saumonée, rouge brique, rouge homard cuit, toute la gamme du rouge y passe. Le rouge, en effet, c'est le beau ; et le beau, c'est le rouge. J'ai déjà dit que le même mot exprimait les deux idées. Mais je me garderais d'en conclure, comme la Galette d'Augsbourg, en 1872, que, pour cette raison, la race slave n'a pas le sens du beau et ne l'aura jamais.
A l'extrémité de la ville foraine, là où commence la région mêlée de prairies et de petits étangs, qu'on passe sur des ponts de bois non flottants, commence aussi le quartier des spectacles et des divertissements populaires. Les théâtres sont encore bien plus nombreux, en effet, que les temples sur le champ de foire. L'histoire théâtrale de Nijnii-Novgorode, de 1798 à 1867, ^ niême trouvé, dans M. Gatziskiij un historiographe consciencieux et compétent, dont la monographie allèche déjà le lecteur par sa seule table des ma* tières. Plus d'un acteur célèbre a quitté Paris pour tâcher de dérider les graves Orientaux Jtrenus ici pour gagner le plus d'argent dans le moins de temps possible. M. Ravel lui-même a prodigué, il y a quelques années, toutes les malices de son regard et tout l'esprit de ses grimaces à un public hétérogène qui comprenait beaucoup plus sans doute les saillies de ce muet langage que le texte de la pièce. Aujourd'hui, c'est M. le professeur Becker qui, à force d'annonces et de verres de couleur, réussit le mieux, parmi les divers impresarii de récréations nocturnes, à détourner la foule du vrai théâtre russe, sur lequel les repré-
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sentations ont au reste ktort de ne commextcer qu'à neuf heures du soir pour finir au point du )our. M. k fHTofesseur Becker, collègue inattendu en professorat de MM. de Sybei et Gneist^ directeur attitré des menus plaisirs à Moscou, Nijnii, etc.^ combat le bon combat allemand, en faisant chanter sur ses tr^ teaux tout ce qu'il réussit à collectionner dans les^ établissements spéciaux de Paris ou de Lyon de romances idiotes et de calembours obscènes. On sort avec délices de ces écœurantes exhibitions où l'oreille n'esl pas moins outragée que l'esprit par une musique de guinguette. Que k temps est loin où Finflu^iGe française en Russie s'appelait d'Alembert, Diderot, Voltaire, Richelieu, Boïeldieu, H. Vernet, où die s'incarnait, pour ainsi dire, dans cette gravure que rencontrait un touriste anglais chez un riche marchand de la vieille ville presque paludéenne de Tcherkaskoi, et qui représentait Rousseau à ses derniers moments, « priant sa gouveriiante d'ouvrir la fenêtre de sa chambre pour qu'il pût encore une fois contempler la nature!»
On remonte presque d'un degré vers l'art, vert l'art populaire au mcÂns, en poursuivant la promenade jusqu'à certaines rues agrestes qui, pour n'être pas plus éclairées au gaz que le reste de la foire ou que la ville elle-même, n'en sont pas moins fort brillamment illuminées le soir par les lampes à huile de naphte des réverbères et des maisons. Ce n'est pas à dire que le quartier soit de ceux où une mère de &* mille puisse promener sans inconvénient ses filles.
LA FOiiae Ds NiJNii-«ar<soRODE. lis
£a Russie^ comme en Chine, les maisons de tké,
bien qu'ici au moins leur excès de fenêtres et de clarté leur donne l'aspect de maisons de verre, ne compor* tent souvent qu'une innocence fort relative, et sont aussi suspectes aux honnêtes femmes que les boulevards parisiens de midi à minuit et au ddk. La foire de Leipzig n'est pas plus au reste que celle de Nijnii un lieu de pèlerinage et de purification. La police ne l'ignore pas, et les boudotchnike ou gorodoyoi (i) novgorodiens, renforcés de gendarmes et de soldats de la garde, numérotés pour la circonstance, surveillent avec une sollicitude toute particulière ces Mas^ carades ou Mabiiies, comme on les appelle. A l'entrée^ on paye ou on ne paye pas, suivant la tactique financière de la direction. Une musique militaire de la garnison coupe et varie, par des morceaux tirés de Verdi^ de Rossini et tutti quanti, les chants nationaux et les danses populaires, lesquelles, hélas ! alternent aussi avec des danses ultra-parisiennes, où de jeunes polissons slaves font la roue avec un naturel qui témoigne d'une vocation décidée pour la cho* régraphie ou la gymnastique, sinon pour les bonnes mœurs.
Ce qui justifie et récompense d'un plaisir pseudoartistique une courte excursion à travers ce quartier tant soit peu scabreux, ce sont les chants et les danses des paysans russes. L'originalité des uns comme des
(i) Ce sont les noms donnés aux sergents de villey aux soldats de la police.
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autres saisit l'étranger. Les chanteurs^ dans leur plus beau costume de village, sont rangés en demi-cercle, d'après leur taille. Au milieu du demi>cercle, le chef de chant, debout comme les autres, bat la mesure du doigt tout en dodinant de la tête. Deux des artistes soutiennent la mélodie nasillarde du chœur à Taide d'un hautbois dont ils se servent en même temps pour battre la mesure, comme involontairement. Lorsque l'aigre psalmodie tire à sa fin, deux ou trois autres chanteurs font apparaître tout à coup des cymbales, un tambour de basque et un triangle, et aussitôt le plus jeune d'entre eux, d'ordinaire un enfant d'une dizaine d'années, cessant de chanter avec les autres, le cou renversé pour mieux filer le son, se met à faire subitement cinq ou six fois le tour du demi-cercle avec une légèreté de pas d'autant plus surprenante qu'une paire de bottes hautes, soigneusement cirées et luisantes comme un miroir, compose le plus bel ornement de son costume- en velours noir. Après ce prélude chorégraphique, qui tient du vol de l'hirondelle ou cherche à en tenir, l'enfant termine son exercice en avant et au beau milieu du groupe, au centre du demi-cercle, en frappant le sol en cadence de ses talons qui semblent être des ailes, et en bondissant sur lui-même à cinq ou six reprises, comme une balle élastique. Un ou deux autres exécutants, les plus jeunes après l'enfant, prennent sa place, cherchant à le dépasser encore en brio^ en /uria, après quoi^ sur un signe subit du chef, chants et danses s'arrêtent brusquement pour rçcom-^
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mencer au bout d'un quart d'heure. Le moindre rouskii piésennike (i) acheté sur les quais vous dira suffisamment le sujet de tous ces c refrains d'amour et de guerre. »
J'avais déjà vu et entendu quelque chose de ce genre, il y a trois ans, à Saint-Pétersbourg, dans les jardins du Palais d'été, pendant une fête de nuit, oti la nuit, par exemple, manqua presque complètement à la fête, mais non pas la loterie allegri, organisée au profit d'une institution de bienfaisance sous le patronage d'une grande-duchesse.^ Des groupes de soldats, dans des bosquets illuminés à giorno, se livraient aussi, sous la direction de sous-officiers, à des divertissements par ordre de chant et de danse tout à fait en dehors du service militaire et des nécessités de la défense nationale. Mais Tuniforme de la caserne et la présence des sous-officiers nuisaient un peu sans doute à l'entrain et à la sincérité pittoresque de ces souvenirs lointains du village natal, bien qu'un certain nombre des chanteurs imitât le gazouillement des oiseaux avec une habileté et une variété fort divertissantes.
J'avais pris une idée suffisante de la ville avant la foire et de la foire à son début. Il ne me restait plus qu'à poursuivre mon voyage, en confiant désormais au Volga lui-même le soin de me transporter jusqu'à Astrakhan.
(i) Pecueil de chants populaires russes.