‹ Le Vote ObligatoireChapitre 33 sur 74 · APTE · texte numérisé non relu

APTE

Et cependant une incertitude subsiste : peut-on dire qu'on connaît l'opinion publique et qu’on gouverne d'accord avec elle, lorsque, au jour où elle se manifeste par les suffrages des citoyens, un grand nombre d’entre eux s’abstient de prendre part au vote. Cette masse silencieuse des abstentionnistes, c'est, pour le gouvernement, l'inconnu, et l'inconnu c'est le danger. Les majorités se trouveront ainsi très discutées, le gouvernement très contesté, il perdra ce qui fait sa force, la certitude de répondre aux aspirations du plus grand nombre. Il n’osera pas faire les réformes nécessaires. Il n'’osera pas gouverner. La minorité s’emparera de ces abstentionnistes, elle les fera siens, elle s’en grossira, elle les opposera à la majorité lui reprochant de ne pas les avoir avec elle.

C'est ainsi qu'en France, les adversaires de la forme républicaine du gouvernement ont pu soutenir jusqu’en 1893, que la République n'était pas reconnue par la majorité des Français, puisque les candidats républicains n'avaient obtenu qu'un nombre de voix inférieur à la moitié des électeurs inscrits. En effet, d’après les calculs de M. Félix Moreau (1), en additionnant les abstentionnistes et les suffrages

1. Æevue politique et parlementaire, n° du 10 janvier 1896, p. 30, note 1. Le vote obligatoire, principe et sanction, par Félix Moreau.

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anti-républicains, on obtenait un total supérieur aux suffrages républicains de 3 millions en 1876, de 1.200.000 en 1877,de 150.000en 1881, de 1.300.000 en 1885, de 800.000 en 1889. C'est seulement en 1893 que l'opinion républicaine a réuni, pour la première fois, plus de la moitié des suffrages des électeurs inscrits.

On voit par là que, si l’abstention peut être une cause de faiblesse pour les minorités quand elle se produit dans leurs rangs, elle peut être aussi une arme entre leurs mains; car elle leur permet d’interpréter en leur faveur le doute qui en résulte, et par suite de paralyser l’action de la majorité. L’abstention aboutit ainsi à la méconnaissance de cette règle fondamentale, et sans laquelle il n’y a pas de gouvernement possible ; que la minorité doit être subordonnée à la majorité.

C’est surtout dans les démocraties que le danger de l’abstention se fait sentir. Le suffrage universel, base du régime représentatif, perd alors toute sa sincérité. La représentation nationale est faussée, on ne peut plus dire que le peuple se souverne luimême, si c'est une mayjorité contestée qui gouverne ; au nom de quel principe les pouvoirs publics gouvernent-ils, si les majorités sur lesquelles ils prétendent reposer sont fictives, si en réalité ils ne représentent que des minorités.

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