‹ Le Vote ObligatoireChapitre 34 sur 74 · NUE · texte numérisé non relu

NUE

« Depuis 1789, dit M. Benoist, (1) l'indifférence, le détachement, n’ont fait encore qu'augmenter, et l'on peut, par la simple observation, évaluer à un tiers environ, dans la plupart des circonscriptions, le chiffre des abstentions aux élections dernières. Défalquez les bulletins blancs, les bulletins nuls, les votes fantaisistes, il reste un député élu par la moitié plus un de moins des deux tiers des électeurs inscrits, c'est-à-dire par moins d'un tiers, c'est-à-dire par une minorité, dont il faut une fiction un peu forte pour faire une majorité, la majorité, et même, dans la rhétorique parlementaire « le pays ».

« Les abstentions creusent donc et minent en quelque sorte la plupart des élections ; elles condamnent les majorités à n'être que des apparences, et les Chambres,que des fantômes ».

Les mêmes dangers sont signalés par M. Saint- Girons.« Le vote obligatoire, dit-il, deviendra l’un des moyens nécessaires pour réaliser la représentation exacte et proportionnelle du pays au Parlement. L'abstention, souvent maladroit aveu de la minorité, devient, dans les graves circonstances,un malheur public, un encouragement à l’audace des jacobins.

« Avec l’abstention le gouvernement représentatif

1. Revue des Deux-Mondes, n° du 15 août 1895. De l'organisation du suffrage universel, par M. Charles Benoist,

cesse d’être sincère et national, pour devenir, dans les mains d'une minorité turbulente et sans scrupules, un instrument d’oppression sur la majorité qui se tait... |

« Le gouvernement ne sera réellement national, que lorsque, le vote étant obligatoire, et la représentation proportionnelle devenant possible, le Parlement sera le « miroir du pays », et non une reproduction incomplète et difforme dans laquelle le pays ne saurait se reconnaître » (1).

M. Ferneuil remarque aussi à quel point le suffrage universel est faussé par l’abstention. « Le suffrage universel, dit-il, qui, dans l’état normal, est déjà une fiction constitutionnelle, deviendrait alors un mensonge et une véritable mystification. La base même du régime représentatif se trouverait ébranlée, puisque la minorité se trouverait en mesure de dicter sa loi à la majorité ; et ce régime perdrait du même coup sa supériorité sur les régimes autoritaires et aristocratiques » (2).

Il n’est que juste, en effet, de remarquer que le suffrage universel, peut avoir sa tyrannie comme les gouvernements absolus. Il suffit, pour cela,

qu'il soit faussé; mais alors il est vrai qu'il cesse

1. St-Girons. Manuel de droit constitutionnel, p. 168. 2. M. M.-Th. Ferneuil.ZLes principes de 1789 et la sctence soctale, P. 124.

PE

de devenir le suffrage universel, qu'il n’est que l’expression de la volonté d’une minorité dictant ses lois à la majorité. Lorsque, dans de telles conditions, la représentation est faussée, que les Chambres ne sont plus en communion d'idées avec le pays, peut-on attendre d’elles des lois qui répondent aux besoins et aux aspirations du peuple.

Sans doute, on ne peut connaître les raisons diverses pour lesquelles les électeurs s’abstiennent ; aussi, il peut se faire que le silence gardé par les abstentionnistes soit pour la plupart d’entre eux une adhésion tacite à la forme du gouvernement, mais encore une fois, nul n’est autorisé à l’affirmer et l'incertitude subsiste.

M. Félix Moreau a donné à cette critique toute sa force par le simple rapprochement des chiffres. « En additionnant, dit-il, d'une part les voix obtenues par les députés, d’autre part les voix des candidatsbattus et les abstentions, on constate que cette deuxième somme, total des voix non représentées à la Chambre, est supérieure à la première, total des voix représentées. La différence est de 990.000 voix pour 1881, de 2.095.000 pour 1885, de 1.335.000 pour 1889, de 1.418.000 pour 1893 » (1).

Page 1