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Ils ont dit que l’èmission d’un vote, même hostile, pouvait passer pour une reconnaissance implicite, une consécration de la forme de gouvernement, par exemple, à laquelle on refuse d'adhérer. On ne pousse pas plus loin le paradoxe. Aïnsi quand une armée en rencontre une autre, le seul moyen de la vaincre c'est de faire comme si elle n’existait pas et de ne pas livrer la bataille. L’évidence de ce paradoxe en fait une arme peu dangereuse contre le vote obligatoirs et en rend la réfutation inutile et vaine. Sion le prenait au sérieux, on aboutirait à d’étranges déductions. Il faudrait convenir qu'un parti ne doit pas voter pour ses candidats, de crainte que ses adversaires ne triomphent, et on se demande avec quelque inquiétude ce qui arriverait si les deux partis en présence se trouvaient hantés par la même crainte. Aussi, nous n’insistons pas, et nous nous contentons de répéter que le meilleur et le seul moyen pour la minorité de procéder contre la majorité : c'est de voter.
Mais comme on pourrait nous opposer que nous forçons ainsi l'électeur à se décider pour un homme, pour une idée, pour une forme de gouvernement, c'est-à-dire que nous portons atteinte à sa liberté individuelle, nous sommes obligés de rappeler que cet argument aurait sans doute quelque valeur, si le suffrage politique devait être considéré comme un droit individuel inséparable de la qualité d’être humain,
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mais que telle n’est pas la nature de l'électorat. L’électorat, nous le répétons, est sans doute un droit, mais c'est surtout un devoir : ce dernier caractère est essentiel et l'emporte surle premier ; dès lors, on ne peut plus dire que, si l'électeur a le droit de voter, il doit avoir nécessairement le droit de ne pas voter.
C’est ce qu’exprime avec netteté M. de Laveleye : « Voterest, dit-on, pour l’homme un droit naturel, le complément indispensable de la liberté et l’attribut nécessaire de la personnalité humaine. Qui obéit à des lois qu'il n’a pas contribué à faire, est asservi.
« Erreur. Voter n'est pas disposer de soi et agir librement, c’est prendre part au gouvernement et à l'administration des intérêts de tous...
« Le droit de voter n’est pas l’attribut nécessaire de la personnalité humaine, car on ne l’accorde ni aux femmes, niaux mineurs, ni aux interdits, qui sont pourtant des êtres humains. Pourquoi le leur refuse-t-on ? Parce qu'on suppose qu'ils en feront un mauvais usage »(1).
Comme le remarque justement M. de Castellane : « Non, le vote obligatoire n'est pas une atteinte à la liberté du citoyen.
« Les lois ne sont-elles pas toujours faites en vue
1. Emile de Laveleye. Le gouvernement dans la Démocratie, tome Il, p. 10.
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d’obliger les hommes à remplir certains devoirs, dont l’inexécution porterait préjudice à leurs concitoyens ? Le droit électoral n’a pas été introduit seulement au profit de celui qui l’exerce, il a été inventé pour le bien de la société toute entière. De là, il résulte que le vote est un devoir et un devoir strict. La loi de la solidarité humaine est plus puissante là que partout ailleurs » (1).
« Il est puéril, dit M. Paul Laffitte, de dire qu’en me forçant de voter on porte atteinte à ma liberté. C’est jouer sur les mots, car la liberté, pas plus dans la vie publique que dans la vie privée, ne consiste à s'affranchir du devoir » (2).
Bulletins blancs. — Mais si l’on ne peut nous objecter que le vote obligatoire soit une atteinte à la liberté individuelle, nous convenons cependant que s’il est du devoir de tout électeur de voter, on ne peut le forcer à exprimer une opinion. Or, il peut arriver, il arrive même souvent, qu'ayant à choisir entre plusieurs candidats, l’électeur qui ne demandrait qu’à voter, a de justes raisons de ne se déclarer ni pour l’un ni pour l’autre, dans le cas où ils ne représentent pas les idées qui sont les siennes. Et,
1. M. de Castellane. Æssai sur l'organisation du suffrage universel.
2. Paul Laffitte. Le suffrage universel et le régime parlementaire, p. 140.
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nous dira-t-on, en forçant cet électeur à manifester par son vote une opinion qui ne peut être la sienne, vous commettez une véritable iniquité; cette fois ce n'est plus à cette liberté à peine digne de ce nom, et qui consiste seulement à user ou à ne pas user d'un droit, mais à cette liberté qui est la plus précieuse de toutes, la liberté de la pensée que vous portez atteinte.» Et nous avouons que nous n’aurions rien à répondre à un tel argument, s’il était vrai que le vote obligatoire pût avoir pour conséquence de forcer l'électeur à voter contre son opinion.
Mais cet argument tombe de lui-même devant cette simple remarque que le vote n’est pas nécessairement l'expression d’une volonté précise, positive, que rien ne force l’électeur à voter pour telcandidat ou pour tel autre, qu'il est tenu seulement de déposer un bulletin dans l’urne, et que ce bulletin peut être un bulletin blanc.
Remarquez d’ailleurs qu'on ne peut dire qu'il y ait là une véritable abstention : comme l’a dit M. Bardoux : « Mettre un bulletin blanc, c’est voter » (1). |
Voter, en effet, ce n’est pas nécessairement exprimer une opinion positive. Le vote n’est pas toujours
une adhésion, il peut être aussi, il est souvent, une
1 Proposition de loi de M. Bardoux, du 13 juillet 1880. Exposé des motifs. Ÿ. O., p, 10.940. Ann., 2.050.