M.Simon Deploige. Le vofe obligatoire en Suisse, p
du souci qu’il apporte à la défense de ses intérêts ; en un mot, elles sont très humaines.
Parmi ces causes, la plus commune est l’indifférence. Une foule d'hommes, absorbés par leurs travaux ou entraînés par leur plaisirs, vivent en dehors de toute préoccupation d'intérêt général.
Ils écoutent les conseils de l’égoïsme, tels que ceuxci, qui ont été résumés en termes éloquents par M. Barboux, avant d’être repoussés par lui : « Croismoi ; si tu es sage ne te mêle pas à leurs querelles ; vis en paix, chez toi et pour toi ; ne te laisse pas détourner, par leurs appels intéressés, de tes affaires ou de tes plaisirs ; tiens-toi à l'écart, goûte les joies obscures de la vie ; si la tempête te surprend en chemin, abrite-toi le long d’un mur, en attendant qu'ellesoit dissipée, et si le hasardte force à abaisser les yeux sur le spectacle de la politique, ne le regarde que pour le mépriser : ta conscience d’ailleurs peut demeurer en repos. Ton vote ne peut rien contre des milliers de votes. Qui entendrait ta voix au milieu de telles clameurs ? Ettu n’as pas sans doute la candeur de croire que ces figurants inconnus qui traversent, comme des ombres, la scène politique soient des maîtres de la destinée des peuples. Ils s'agitent, mais c'est Dieu qui les mène. Il n’a pas besoin de toi pour les mener... » Aïnsi parle l'indifférence, dit l’éminent Bâtonnier, et sa voix qui caresse les désirs
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paresseux de notre cœur n'est que trop souvent écoutée (1). »
La société pour eux n'existe guère ; ils n’ont pas réfléchi qu'ils font partie d’une société organisée, qui se gouverne elle-même, qu'ils pourraient, qu’ils devraient participer à sa vie, à l’organisation de la machine qui met en branle tous les rouages sociaux : le gouvernement.
Ils ignorent que voter est un devoir ; ilfaut le leur révéler par une sanction, par une contrainte légale.
Il y a aussi, tout près des indifférents, les sceptiques. On peut même les considérer comme une classe à part dans la foule des indifférents.
Tandis que ceux-ci sont arrivés d’emblée à l’indifférence ou même n'en sont Jamais sortis, l’indifférence étant le fond de leur caractère, les sceptiques y sont arrivés à force de raisonnement et d’orgueil. « À quoi bon, disent-ils, faire de la politique, c’est une question de tempérament, il y a pour cela des gens dont c’est le métier, car la politique est un métier ». Il serait vain de leur démontrer qu’on peut voter, sans pour cela faire de la politique, sans surtout devenir un professionnel de la politique, et qu'il ne tient qu’à eux qu’il n'y ait plus de ces professionnels, puisqu'ils peuvent les supprimer par leurs votes.
1. Discours de M. Henri Barboux. Pulletin du comité de l'Union libérale républicaine, mai 1897, p. 91.
Le découragement est encore une cause de l’indifférence. C’estlui, nous l'avons vu, qui pousse les minorités à s'abstenir, et nous avons montré que l’abstention était un danger surtout pour elles.
L'indifférence peut résulter encore de l'ignorance, soit à l'égard de la personne des candidats, soit à l'égard de leurs idées. L'ignorance des électeurs en matière politique diminue chaque jour, et-on en trouverait bien peu, depuis que le suffrage universel existe, qui ne soient capables de comprendre un programme, tout au moins dans ses grandes lignes. D'une façon générale, les électeurs savent ce qu'ils veulent, et il leurest facile de voir, surtout lorsque les partis politiques sont nettement tranchés, si les idées d’un candidat répondent ou non à leurs aspirations.
Il existe une catégorie d’électeurs, dont l’abstention est particulièrement regrettable, car eux du moins voteraient en pleine connaissance de cause. Il est fâcheux, en effet, de constater que souvent l'élite intellectuelle s’abstient de participer, ne fût-ce que par son vote, à la vie sociale. Sans doute, cette élite pense qu'il ne lui est pas fait sa part dans le vote, que les suffrages devraient se compter non d'après le nombre, mais d’après la qualité des électeurs. Il ne s’agitpas, bien entendu, des qualités toutes extérieures, telles que la fortune, le nom, etc... : il
s’agit des qualités intellectuelles et morales, fruits de la nature, de l'instruction et de l'éducation. La société, dit-on, a intérêt à étre bien gouvernée, et qui, mieux que cetteélite, pourrait s'acquitter au nom de tous de cette fonction. L’élite seule devrait donc voter, ou du moins, elle devrait avoir une influence prépondérante dans l'élection; en un mot, il faudrait instituer le vote plural. »
Mais, sans nous attarder à reproduire les objections qu'on peut faire au vote plural, notamment celle tirée de la difficulté d’établir et de déterminer les capacités requises, nous constatons que, puisque l'élite a le devoir de voter, sielle ne s’acquitte pas de son devoir, il faut une loi pour la faire sortir de sa « tour d'ivoire ». Nous remarquons, d’ailleurs, qu'au cas même oùle vote plural serait institué, ce serait une raison de plus pour créer le vote obligatoire, puisque l’abstention serait d’autant plus condamnable, d’autant plus préjudiciable à la sincérité de l'élection, qu’elle se produirait de la part de ceux qui, par leurs capacités, seraient reconnus les plus dignes de participer par leur vote à la vie sociale, au gouvernement de leur pays,
Il est une raison de s’abstenir plus plausible que les précédentes, sinon plus excusable : c'est la crainte. Il peut se faire qu'un électeur soit tiraillé entre sa conscience, qui lui commande de voter pour tel can-