AVERTISSEMENT
E petit ouvrage qu'on donne ici nous est tombé par hazard entre les mains.
Le titre, la première page et la fin sont déchirez du manuscrit. Ainsi, nous ne sçayons pas ce qui peut en manquer pour avoir Touvrage complet. On peut juger, par l'imagination de Tauteur, que la fiction doit a^oir été poussée plus loin. On espère que l'approbation du public l'engagera à nous en donner la suite et le véritable titre. En attendant, nous le donnons sous le Jtitre que voici :
' FUÈs une douce navigation, [ que les Zephirs rendent plus * prompte par l'empressement qu'iU ont d'aller voltiger autour de Venus, j'arrivai ik Paphos au moment qne l'Aurore commençoit à s'y montrer. Elle me parut si riante que, sans voir Cëphale, je jugeai aisément qu'il étoit à ses cdtez.
Je n'essayerai point, Mélite, de vous décrire les beautez du palais de Venus ; vous le connoissez par l'idée que vous en a
donné le pinceau de TÂlbane : il est si.
fidèle qu*on distingue difficilement si les Grâces l'ont bâti sur ses desseins ou s'il a travaillé d'après les Grâces.
L'imagination la plus vive et le goût le plus galant n'approcheront jamais de l'agréable assemblage qui compose ses jardins.
, Le dieu qui les protège y fixa son séjour, et tout s'y ressent de sa favorable influence.
L'art n'y paroît que pour faire goûter avec plus d'admiration les beautez de la nature^ ou, pour mieux dire, on n'y reconnoît point d^art. Paphos, enfin, plaît aux Amours, et Venus ne l'a jamais quitté sans regret que pour aller à la conquête d'Adonis.
Rempli de votre idée, que ne sentis-je pas à Paphos? Tâchez de le comprendre, Mélite, car je ne l'exprimerois jamais.
J'errai quelques momens de bosquets en bosquets, et j'écoutois avec attention les
sons touchans de Philomele, qui me paroîssoient plus tendres en se mêlant au murmure des fontaines de cette iste, quand j'apperçus une nymphe qui venoit à moi.
<x Je ne doute pas, heureux amant, ditelle en m^abordant, que vous ne soyez bien reçu dans cette cour.
— Je suis Diphile, ai-)e répondu; j'aime Mélite.
— L'amant de Mélite, repart ta nymphe, doit être le modèle des amours. Nous entendons sans cesse parler des charmes de Mélite à la cour de Venus, et vous venez sans doute rendre grâces à la déesse de sei bienfaits; mais on n'entre point encore dans son palais. Je vous y conduirai quand il en sera tems, et je veux, en attendant son réveil, vous entretenir sous cet ombrage. »
Je voulus remercier la nymphe d'un accueil si gracieux.
a Vous m'avez moins d'obligation que vous ne pensez, répondit^elle ; le plus grand
b VOYAGE A PAPHOS
plaisir que )e puisse avoir à Paphos, c'est d'entretenir les mortels. Les nymphes, mes compagnes, se chargent de ce soin à Cithere; mais^ à Paphos, c'est le seul soin de Zelide.
« Venus permet à ses njmphes de choisir leurs amans à Gnide, à Amathonte et à Cithere. Quand le séjour de la déesse est à Amathonte, les amantes des autres isles languissent dans les peines de l'absence; vous me trouvez seule ici dans la rêverie : j'aim« à Cithere.
— £h quoil dis-je à Zelide, la reine des plaisirs permet que dans sa cour même on connoisse des peines en aimant?
-^ Ne vous en étonnez pas, Diphile; ce sont ces peines qui font le bonheur des cœurs amoureux.
a Venus, attentive à tout ce qui peut augmenter les délices de son empire, ordonne quelquefois à ses njmphes de passer un jour sans parler à leurs amans ; il nous est même deffendu de les voir à de certaines heures.
Ces defPenses ne sont pas faites pour nous priver de leur présence, mais pour ajouter au plaisir de les voir le plaisir de les voir en secret. ...
<x L'absence, que les vulgaires amans comptent pour une peine, augmente les douceurs qu'on goûte en aimant; Venus même se soumet à ses loix, et la mère des Amours connott ce qui doit rendre un cœur heureux. Elle établit sa cour dans plusieurs isles, et ce n'est qu'à Paphos qu'elle jouit du plaisir de voir Adonis.
— Adonis! m'écriai-je, et les: dieux ne l'ont-ils pas changé en. fleur?
— Votre étonnement ne me surprend point, dît Zelide ; peu de mortels connoissent le bonheur d'Adonis. Son courage l'ayant emporté sur les prières que lui fit Venus de ne point chasser les bétes féroces, un sanglier l'immola à la colère de Diane, et Venus, en versant du nectar sur son sang, obtint des dieux qu'il seroit changé en fleur.
« Dès que ta déesse fut exaucée, elle traversa les airs pour se transporter dans l'empire de Flore. « Reine des fleurs, lui dita elle, dont Tempire est aussi brillant que « celui des Amours, vous vous plaignez tous « les jours de la légèreté de Zephire; vous « ne vous en plaindrez plus : je viens vous « offrir de le rendre aussi constant que les a colombes que vous voyez attelées à mon a char. »
« A des offres si engageantes. Flore connut que la déesse attendoit quelque secours de sa puissance : car les dieux, ainsi que les mortels, ne fiaient que pour obtenir ce qu'ils désirent.
« Qu'exigez-vous de moi pour recon- « noître une faveur si sensible? répond Flore « à Venus. Il est vrai que 2Lephire m'ina quiète et n)i'allàrme sans cesse, et qu'en a m'assurant son cœur vous assurez ma tf tranquilité.
« — Votre bonheur dépend de vous, reprit
VOYAGE A PAPMOS 9
« Venus. Le plus charmant des mortels, « Adonis, vient de perdre le jour; mais, si « Flore me seconde, la Parque n'aura trancc ché le fil d'une si belle vie que pour ren- « dre son sort plus glorieux. Il est sous <c votre empire : transportez-le à Paphos, « aimable déesse; faites que cette fleur y a conserve toujours sa fraîcheur et sa beauté. « De sa durée dépend la constance de Ze- « phire.
« — La constance de Zephire ! s'écria Flore m avec transport; allez, déesse. Adonis est c( immortel. »
« Dès ce jour, Zephire n'a point quitté Flore; Flore, intéressée à la fleur d'Adonis, ne quitte point Pàphos, et le bonheur de ces amans rend ce séjour plus digne des Amours.
« Venus, en obtenant qu'Adonis seroit changé en fleur, ne bornoit pas ses vœux au seul changement. C'est ainsi que pour réussir dans ce qu'on projette il faut aller par degrez au bonheur qu'on attend.
lO VOYAGE A PAPHOS
a Assurée du secours de Flore, elle fît cette prière au maître des dieux :
« Puissant dieu de l'univers, si, pour punir a l'audace d'un mortel, vous donnâtes autre- « fois à Diane le pouvoir de changer Actéon, « refuserez-vous, pour faire le bonheur de a Venus, de changer une fleur? C'est à ma « prière que vous avez animé l'ouvrage de <c Pigmalion : l'amour d'une déesse vous a toucheroit-il moins que l'amour d'un mor- « tel? Non, non; vous allez animer la fleur « d'Adonis : il a plû à Venus, il mente votre a secours. »
o Jupiter doit trop de plaisirs à l'empire des Amours pour ne pas contribuer au bon* heur de la déesse. Elle vole à Paphos, maîtresse de rendre à la fleur qui lui est si chère la figure et les charmes d'Adonis ; mais elle ne le peut que dans cette isle, et les plaisirs seroient moins dignes de Venus si elle pouvoit faire ce changement dans tous les lieux soumis à sa puissance. Qui peut se plaindre
de l'absence si Venus s'éloigne d'Adonis ?
« Il est vrai, ajouta Zelide^ que dans l'absence et les autres peines attachées à ramour, il faut connoître les douceurs qu'on peut en retirer. Je n'en néglige aucune : à Gnide ou à Paphos, je ne pense qu'aux plaisirs de Cithere, Je me rappelle les momens que j'ai passez avec Licas... Ce soupir vous apprend que c'est Licas que j'aime. Absent,.
son idée est sans cesse présente à mon esprit ; je répète en moi-même tout ce que je lui aï dit en partant; je le suis dans les bois, où j'aime à le trouver; je le vois, nonchalamment couché, s'entretenir dans une douce rêverie; il m'aime, il pense à moi, il me parle peut-être. Quelques jours avant de rejoindre Licas, je préviens tout ce qu'il va me dire. Je juge du plaisir qu'il aura de me revpir par la tendresse de ses adieux; je le vois qui court au devant de moi; ses transports comblent ma joye; je vole dans ses bras. . . Que de caresses I . . .
— Ah ! nymphe , que vous augmentez Timpatience que j'ai de revoir Mélitel
— Elle connoîtra dans vos embrassemens, reprit-elle, queTabsence, en les faisant souhaiter plus long*temps, leur donne un nouveau prix.
— Mais ne vois-je pas le palais de Venus?
— Non : c'est la demeure des Grâces. Ce portique de feuillages qu'on apperçoit d'ici conduit à un vestibule où s'assemblent les Génies qui sont destinez à inspirer la galanterie aux mortels. Chaque Grâce les instruit, selon le département qui lui est confié. La première leur enseigne à parler le langage des Grâces : c'est elle qui deffend ces froides exagérations qui, loin d'honorer une maîtresse^ deshonorent le fade passionné qui les met sans cesse en usage; c'est elle qui leur dicte une déclaration dans laquelle on reconnott plus d'embarras que de raisonnement; c'est elle qui travaille à bannir des societez galantes les mauvaises plaisanteries et tout ce qui n'est pas du choix des Grâces.
VOYAGE A PAPHOS l3
<( Sa cadette a l'inspection des parures. Elle ne donne point de règles pour les ajustemens; elle veut seulement qu'il y règne plus de goût que de magnificence. Elle passe à ce beau sexe quelque caprice sans affectation, en faveur de la mode; mais elle condamne dans les hommes galans tout ce qui peut approcher d'un arrangement étudié.
« La troisième Grâce est chargée de maintenir ou de faire naître ce qu'on appelle « belles manières », et, comme chaque nation a ses coutumes en galanterie, Carite donne aux Génies différentes leçons, selon les pays où ils sont destinez. »
J'entrai avec Zelide au moment qu'on in* struisoit les Génies de la galanterie françoise. Un Génie affecte les mauvais airs de nos petits maîtres, et Carite en fait remarquer le ridicule aux autres. Il contrefaisoit, ce jour-là , un jeune seigneur qui, d'un air panché, aborde une dame en chantant, pour lui dire tout haut qu'il vient, de chez Belize,
profiter de l'absence de son mari, et, un moment après, lui demande à l*oreille quelle heure il est. On lui apprend que la soirée est belle.
Carite s'étendit beaucoup sur les sentimens dont on se picque aujourd'hui^ et finit en exhortant ses Génies à ramener la galanterie de l'ancien temps.
Zelide me présenta à Carite. Elle me reçut comme les Grâces reçoivent les vrais amans.
« Je sçais combien vous aimez Mélite, me dit-elle ; mais vous croyez n'aimer qu'une mortelle, telle que sont toutes les mortelles aimables. Je vais vous apprendre quelle est Mélite.
« La mère des Grâces prit naissance dans l'empire de Neptune. Dès qu'elle y parut, tous les dieux vinrent lui rendre hommage. Les Amours, en naissant autour de la déesse, folatroient avec les plus, grandes divinitez. Venus fut bientôt maîtresse du monde entier; tout reconnut sa puissance, et Neptune se glorifioit d'avoir vu naître la souveraine de l'univers.
VOYAGE A PAPHOS l5
a L'envie règne même dans les cieux. La déesse de la terre, jalouse de la gloire de Neptune, alla se plaindre au Destin.
«c Arbitre des immortels, lui dit-elle, pour- « quoi faut-il que Neptune l'emporte sur la a mère des dieux ! S'il étoit arresté que Venus ce nenaitroit pas dans l'Olympe, ce n'é toit pas ce aux dieux des mers à lui donner le jour :
« Cibelle attendoit cet honneur.
a — Consolez-vous, répondit le Destin à la a déesse ; il naîtra dans votre empire une morcc telle dont l'Oljmpe à son tour deviendra ja- « loux. Sa beauté n'égalera pas celle de Venus ; «t mais, sous des traits moins réguliers, on « verra briller plus de finesse et d'enjouement. « Sa vivacité l'emportera sur la majesté même, a et, sans être divine, elle recevra les hom- « mages des mortels. »
« Trop heureux Diphile, reconnoissez Mélite , et ne vous étonnez pas si nous la suivons sans cesse. Venus joint à la beauté les charmes que lui donnent les Grâces, et nous joignons
l6 VOYAGE A PAPHOS
à nos charmes les agrémens que nous donne Mélîte ; mais elle ignore elle-même tous les avantages qu'elle a reçus des dieux. Foible mortelle, la vanité les diminueroit peut-être. Que de belles seroient aimables si elles sça* voient ignorer que la beauté sert à se faire aimer !
— Non, non! m*écriai-je; j'apprendrai à Mélite ce qu'elle ignore. D'abord elle ne me croira pas; je lui jurerai sur le nom d'Amour que c'est de Carite que je le sçaîs. Elle n'en doutera plus, mais elle sera toujours si modeste que, si je pouvois oublier que c'est Mélite, je douterois moi-même qu'elle ait foi à mon serment. »
Carite nous quitta pour aller joindre ses sœurs de Venus, et Zelide me conduisit dans les difFerens appartemens du pavillon.
Qui pourroit en décrire les beautés ? Non, Mélite, je ne l'entreprendrai point : votre imagination su£Bt; elle ne vous laissera rien échaper de ce que l'art peut avoir inventé
pour faire une demeure digne des Grâces.
Nous nous arrêtâmes quelques momens <ians le salon des livres. J'étois curieux de connoitre ceux qui ont la gloire d'amuser Paphos.
Je ne vis que des titres galans. Ils sont rangez sur différens gradins, selon la valeur que les Grâces leur donnent. Ovide etTibule ^ont placez sur le même rang qu'Anacreon et Sapho ; mais, entre les vers du siècle d'Ovide et ceux de notre temps, les Grâces judicieuses ont laissé l'espace de bien des livres.
Je mis d'abord la main sur un volume de poésies, où )e reconnus quelques pièces d'un petit nombre d'auteurs qui se sont plus atta* chez aux sentimens qu'à l'esprit.
Je trouvai sur le même gradin différentes historiettes. On ne lit à Paphos que celles •que le beau sexe a bien voulu écrire; les autres n'y sont pas connues.
Un recueil de chansons, avec deffense (à
l8 VOYAGE A FAPHOS
la marge) d'en chanter certaines qui sont composées sur des airs d'un mouvement si rapide qu'on ne peut les rendre sans convul*-
sion.
Extraits de plusieurs de nos romans : les volumes sont petits; on en a retranché les histoires magiques et les conversations ennuieuses.
Je fus étonné d'y rencontrer certain ouvrage qui devroit être inconnu à Paphos :
j'appris qu'on s'étoit contenté de l'intention que leurs auteurs ont eue d'être galans, mais que les Grâces, qui n'y ont rien mis du leur^ ne les lisoient pas.
Zelide me demanda si je frequentoîs les rives du Permesse.
a Oui, nymphe, j'y chante quelquefois ma tendresse et mon honheur. Si l'amour pouvoit inspirer comme Phœbus, j'aurois Tavantage sur Ovide même : il n'aimoit que Corine, et j'aime Mélite! »
Je voulus m'informer quels étoient les
livres de différentes langues qui suivoient; mais Zelide m'avertit qu'il étoit temps de se rendre auprès de la déesse.
£n traversant un bois qui conduit à son palais, j'entendis une voix, entrecoupée par de tendres soupirs, qui sortoit de dessous un épais feuillage :
a Oui, Doris, je le promets, et tu ver* ras... Mais quels discours!... tu verras! Ah! pardonnez, Doris ! le respect doit l'interdire.
— Non, non, répond Doris, cet égarement plaît à l'amour, et je vous dis, à mon tour, Hillas... je te le pardonne. »
<K Éloignons-nous : ces amans ne demandent point de témoins, dit Zelide. Vous êtes peut-être étonné de la délicatesse d'Hillas : il craint d'offenser Doris par la plus légère familiarité. Les mortelles s'en offensent difficilement ; mais qu'elles sont condamnables d'en trop permettre ! »
Enfin, je vis Venus. Je l'avoue, Mélite, sa beauté a quelque chose au dessus de la
Nw
vôtre ; mais elle ne doit qu'à la divinité le peu d'avantage qu'elle a sur vous.
Elle reçut mes hommages avec un souris qui né me permit pas de douter de mon bonheur, et je sentis que sa présence augmentoit mon ardeur pour son culte.
Un disciple d'Apollon, amoureux à Paphos, se présenta à la déesse, et récita un poème qu'il avoit composé, disoit-il, pour célébrer dignement les plaisirs de l'amour.
Il employa avec un air de contentement tout ce que le Parnasse sçait mettre en usage pour faire valoir ses productions. Venus, sans être touchée de l'amphase du disciple, lui répondit d'un ton qui ne le flatoit pas : « Les Muses seront peut-être contentes de votre ouvrage ; mais je connois des plaisirs qu'Apollon même n'exprimera jamais. »
Les nymphes se retirèrent pour laisser la déesse avec Ariane et Bacchus, qui parurent à l'instant. Adonis entra quelque temps après. Pour l'Amour, on le voit rarement à la
cour de Venus; il s'occupe ailleurs à l'augmenter, et, dans ses momens de loisir, il va juger avec Psiché de la douceur des plaisirs qu'il donne à l'univers.
Je suivis Z^elide, qui me conduisit dans la galerie qu'on appelle le Triomphe des mortels.
« Les portraits que vous voyez, me ditelle en entrant, sont autant de trophées à la gloire de ceux qu'ils représentent.
a Ceux qui remplissent le premier rang sont les amans qui ont fait honneur à la galanterie de leur siècle, et ceux-ci ont mérité d'être placez près des autres pour avoir plû à Venus par quelque trait particulier.
<c Ce guerrier est un illustre des cantons qui plusieurs fois, dans sa vie, refusa de se trouver à d'amples sacrifices à Bacchus pour sacrifier à l'Amour.
<c Près de là, une vieille coquette qui n'a jamais ressenti la moindre jalousie des charmes de sa fille.
« Suivez : une belle de haut rang qui, même après l'inconstance d'un perfide amant, n'a point eu de nouvelle intrigue.
«Vis-à-vis, une musicienne réservée qui a sçû convertir un disciple d'Épicure qui depuis long-temps s'étoit déclaré contre les femmes.
a Ne vous étonnez pas si, parmi les portraits des rares amans, vous voyez si peu de draperies françoises. La nation fournit plus de perfides que d'amans, et vous conviendrez que vos héroïnes ne travaillent pas à rétablir la bonne foi dans le commerce amoureux.
— £h! pourquoi Venus ne chasse-t-elle pas de son empire les amans qui ne craignent pas de le déshonorer?
— Détrompez-vous, Diphile : ces amans ne sont point soumis à la déesse ; elle n'ac«cepte que les cœurs que son fils a blessoe. Il connoit l'effet de ses coups : pour en mieux juger, il a voulu les sentir, et l'Amour ne donne à Venus que des cœurs pareils au cœur de l'Amour même.
— Mais ses traits {peuvent seuls; rendre un cœur sensible. Désavoué-t*il ceux qu'il a blessez ?
— Il est vrai que les traits de TAmour peuvent seuls rendre un cœur sensible, répondit Zelide; mais, pour le rendre heureux, il faut que le trait parte de ses mains, et je vais vous apprendre qu'il ne les lance pas tous.
« Peu de temps après la naissance de Venus, une troupe d'Amours s'écarta dans les bois du Cynte. Diane n'avoit pas encore ouvertement déclaré la guerre à la déesse des plaisirs, et la déesse, qui ne sçavoit pas alors se méfier des prudes, ne recommandoit point aux Amours de fuit* les forêts consacrées à Diane.
« La troupe d'Amours, dans les bras de Morphée, se délassoit de l'exercice d'une longue journée où, à l'envi l'un de l'autre, ils avoient essayé sur les oiseaux des traits destinez à être lancez dans les cœurs des
humains. Leurs carquois, pêle-mêle, ëtoient couchez près d'eux, et les arcs sans force ëtoient détendus.
a Les oiseaux amoureux, sur les tons les plus tendres, celebroient leurs plaisirs.
« Diane, attirée par un concert si charmant, fit taire ses cors et courut sous Tombrage où le Sommeil se plaisoit à délasser des Amours.
a Que vois-je? dit -elle à ses nymphes; a quelle occasion d*outrager la déesse de « Paphos ! Diminuons sa puissance , désar* « nions les Amours endormis. »
ce Chaque nymphe s'empresse à plaire à sa déesse, et, vuidant son carquois, le remplit bien-tôt des traits de l'Amour. S'il en est quelqu'une qui sente de la répugnance à se déclarer contre Venus, c'est celle qui pour (a cacher en montre plus d'envie. Diane sonne sa victoire^ les Amours se reveillent.
Honteux de leur défaite, ils pleurent et volent à Cithere.
VOYAGE A PAFHOS 2$
a Les silvains d'alentour apprirent bientôt que Diane avoit changé ses traits.
« Saisissons-les à notre tour, dirent-ils a entre eux; les nymphes affectent une ri- <K gueur dont nous triompherons avec les « traits de l'Amour. Tâchons de les surprenne dre... Letirs armes pendent toujours aux « arbres qui entourent la fontaine de Diane : « qu'Amour et Mercure nous favorisent « quand elles entreront dans le bain , leurs c carquois sont à nous! »
« Les faunes, sans craindre le sort d'Actéon, ne tardèrent pas à tenter la capture.
Ils approchent de la fontaine ; les nymphes crient, mais les carquois sont enlevez. La vanité, l'avarice et tous les vices, tour-àtour, se rendirent maîtres de ces armes dès que les Amours en furent désaisis. Ce sont ces traits égarez qui blessent la plupart des cœurs que vous croyez soumis à Venus.
Abandonnez, Diphile, cette sacrilège erreur.
Quand on est ainsi blessé, on n'a de l'amour
que ce qu'il en faut pour croire qu'on aime.
— Que je piains des cœurs sensibles sans l'aveu de l'Amour !m'écriai»je; que d'encens je dois à ses autels, puisque je ne sçaurois douter que mon cceur ne lui doive tous ses feux !
« Dès que je sçus me connoître, il m'inspira que j'étois destiné à vivre sous ses loix. Je cherchois tous les jours à me rendre; l'attaquois pour me laisser vaincre; je jurois que j'aimois,maisrinconstance venoit bientôt m'apprendre que je faisois des faux sermens.
« Sont-^e là les plaisirs de l'amour? disois- « je sans cesse. J'aime, au moins je crois « aimer, et je ne connois point les douceurs « qu'il promet aux amans. Non , non , ses « promesses sont vaines, et je veux abjurer « son culte. »
« Enfin, las de changer et de tromper des volages, je cours au temple de l'Amour.
c Insensé ! je demandai à sortir de son empire, et je ne l'avois jamais connu !
a Fils de Venus, tu cachois ton dessein !
a J'exauce ta prière, me dit-il ; mais il faut « qu'à ta place un antre cœur me soit « soumis. Choisis, et que j*aprenne par qui < tu veux estre remplacé. Donne-moi, s'il se « peut, de ces cœurs qui n'ont jamais aimé^ « qui craignent même de me connoître: c'est « dans ces cœurs que je me plais à triom^ a pher.
« ^— Triomphez de Mélite, Amour ! Son « cœur doit faire honneur à votre empire» et « sa beauté à celui de Venus.
« — Suis-moi, répond le dieu de Cia there; tu vas être témoin de ma victoire... « Ah! dit-'ii en abordant Mélite, si l'A- « mour pottvoit être inconstant, je blesserois « ce cœur en faveur de l'Amour même; « mais... »
« Le trait part à l'instant, et Mélite, enflammée, ne se reconnoit plus.
« Voilà comme je blesse les cœurs que je « veux rendre heureux ! ajoute TAmoUr en
« arrachant le trait du sein de Méiîte et le « plongeant dans le mien. Un sourire va « t'apprendre, Diphile, qui tu dois aimer, « et, s'il est des douceurs dans mon empire, « je devrois te punir d'en avoir douté ; mais « j'oublie ton offense, et, pour te récom* « penser d'avoir souhaité d'aimer tant d'oba jets divers, je te donne pour Mélite une a constance éternelle. »
Mais, Mélite, pourquoi vous retracer une victoire qu'Amour ne pouvoit remporter sans vous ?
«( Votre sort est charmant, dit Zelide; je ne vois que Licas et sa nymphe qui puissent être blessés plus heureusement que vous. Je vous apprendrai, à mon tour, comment l'amour s'est rendu maître de nos cœurs; mais le concert que j'entens annonce que Venus et Bacchus vont recevoir à leur table Ariane et Adonis.
« Les dieux viennent avec empressement sur la terre pour goûter les plaisirs des
mortels; le changement les rend plus vifs que les plaisirs de l'Olimpe même.
« Bacchus abandonne les cieux pour jouir avec Ariane des faveurs de l'Amour, et Venus quitte le nectar pour célébrer avec Adonis les dons de Bacchus. »
Je vis ces mortels heureux assis à la table de la déesse. Quel repas! Le dieu du vin, pour faire sa cour à Venus, ne fut jamais si tendre; et Venus, pour honorer le dieu du vin, ne montra jamais plus d'enjouement.
Les nymphes formoient, avec les bacchantes, un concert qu'Appollon auroit pu désavouer; mais Bacchus; préfère dans ses chants un désordre enjoué à la contrainte de l'exacte harmonie.
Un silvain de l'isle de Naxe s'efforçoit,par des sons langoureux, de célébrer les charmes de la tendresse. Venus elle-même le désaprouva : elle prétend qu'où préside Bacchus la gayeté l'emporte $ur tout ; mais Bacchus , amoureux, ordonne à sa suite de célébrer.
3o YOTAGE A PAPHOS
avec sa gloire , la gloire de TAmour, et se mit lui-même à chanter :
Si de TAmottr tos chants ne célèbrent les traits. Vos chants sont imparfaits.
Et Bacchus les condamne.
Buveurs, ne me chantés jamais Sans chanter Ariane.
Les nymphes se joignirent au concert des silvains pour chanter Bacchus, tandis qu'ils chantoient TAmour. Le concert devint plus brillant, et, ses accords rappellant au vin, le vin conduisoit bientôt aux transports les plus vifs. Dès que la suite ne douta plus du triomphe de Bacchus, elle se retira pour laisser triompher Venus.
2Lelide m'offrit un repas où les mortels sont admis à Paphos. Nous nous entretînmes long-tems de Bacchus et de sa cour.
« Je l'avoue, di&*je à la nymphe, je m'étois fait une image de ce dieu qui deshonnoroit la divinité.
YOTAGE A ?APHOS 3l.
— Je sçais, répondît-elle, ce que pensent les mortels sur le culte du dieu du vin. Chaque dieu a ses autels, et chaque autel a ses faux prêtres. La politique, l'ignorance et la corruption en forment tous les jours. Peut-être ne connoîtroit-on point de vices sans le pernicieux exemple de ceux que les dieux choisirent pour les bannir.
« Les prêtres de Bacchus font naître les erreurs qui deshonoroient son empire. Ils te dépeignent privé de raison et soutenant à peine le poids de son thirse. Les bacchantes, selon eux, montrent dans leurs transports, plus de fureur que de gayeté. Silène, à demi mort, barbouillé de lie, n'inspire-t-il pas plus d'horreur que de vénération pour le dieu que Silène a formé ?
« Non, non, Diphile, ce n'est point là Bacchus, ce n'est point là sa cour. Bacchus conserve toujours les mêmes grâces qui touchèrent Ariane. Aussi tendre que brillant, c'est un dieu à suivre et non à craindre :
toujours agréable à Venus, il ne connoit d'ivresse que l'ivresse d'Amour.
a Les . bacchantes enjouées raniment les jeux et les ris; mais elles ne leur ôtent jamais leurs charmes.
« Silène est un vieillard dont Bacchus reçut des soins; il éleva son enfance, et ce dieu reconnoissant accorde à sa vieillesse toute la vivacité qu'il est capable d'inspirer, £h ! peut-on refuser la plus grande vénération à un dieu qui met sa gloire à paroître toujours d'intelligence avec l'Amour?
a Un buveur du mont Citheron, qui ne connoissoit de culte que celui qu'on rend au dieu du vin , parloît . un jour, des feux de l'Amour comme les faux amans parlent des plaisirs de Bacchus : car ils croyent honorer le fils de Vénus en méprisant le dieu du vin.
. a C'est ainsi, disoit-il en tenant sa coupe « pleine , c'est ainsi que je brave les traits a de Cithere. »
VOTAOE A PAPHOS 33
c Amour yoltigeoit entre Cephise et^son cœur.
« Tu crois me Yaincre, Amour? disoit le oc buveur; apprens à respecter un dieu plus <<t fort que toi. Cette coupe avalée va décider « de ta honte et de sa gloire. »
« Il but, mais un regard de Cephise prouva bientôt au buveur que Bacthus aide souvent au triomphe de l'Amour.
a £h ! qui ^mieux que moi, ajouta Zelide, ^ui mieux que moi doit connoitre le pouvoir «t l'intelligence de ces dieux charmans? Ils partagent mes vœux, et je mets mon bonheur à partager les plaisirs qu'on goûte sous leur empire. C'est de Bacchus que j'appris à aimer, et c'est de l'Amour... »
On vint avertir Zelide que Mercure des* cendoit et que les nymphes alloient le rece- 5roir.
Mercure tient le registre des ombres qui se présentent pour passer les sombres bords.
Messager des dieux, il vient^ de la part de
Minos et de.Radamante, demander à Venus quelles peines on donnera à certaines ombres dont la déesse s'est réservé le jugement.
« Eh bien ! Mercure, lui dit-elle, avons-nou& beaucoup d'amans constans à récompenser?
-~ Ils sont trop rares aujourd'hui pour en voir souvent sur les sombres bords, répond Mercure. Il se présente, au contraire, un seigneur françois qui a toujours traité les amans constans d'amans bourgeois.
— Ah ! je corrigerai cet abus, reprit Venus.
Les bourgeoises de cepaïs-là ont tant de disposition à imiter les grands airs que, si de semblables discours restoient impunis, on ne verroit : plus en France d'amans constans.
Qu'on assiège ce mauvais plaisant de douze ombres provinciales que je vais rendre amou-> reuses de lui ! .
— A ces provinciales, dit Mercure, joignez encore, une vieille coquette qui. a poussé les beaux sentimens jusqu'au quatorzième lustre.
-- Non, je la veux punir. Se piquer si iong-tems de galanterie, c'est deshonorer mon empire. Quand les jeux et les ris se retirent, on doit quitter les Amours. Que toutes les ombres galantes se contraignent pour lui faire des offres et la tromper !
— Si vous punissez pour avoir voulu plaire long-tems, reprit Mercure, quelle peine allez-vous donner à l'ombre d'une beauté nonchalante qui a passé ses jours à ajuster des charmes dont elle ne fit jamais d'usage ?
— C'est mal reconnoître mes faveurs.
Quand je donne des charmes, je les destine à ma gloire. Ce qui a fait les délices de cette ombre va faire sa peine. Qu'on lui présente sans cesse son miroir pour le retirer au moment qu'elle en approchera : son supplice surpassera celui deTentale... £h quoil ajouta la déesse 'en prenant la liste des mains de Mercure, je verrai toujours des envieuses qui n'ont d'autres plaisirs que celui de médire sur le chapitre de l'Amour! Il n'est. point en
mon pouvoir de donner de la beauté à toutes les femmes. Les Grâces consolent quelquefois celles qui ne me doivent rien; mais., quand on ne doit ni aux Grâces ni à moi, on veut s'en venger en parlant mal de celles que je protège. Je prétends qu'on respecte l'ouvrage de Venus, et, pour punir cette envieuse, je la condamne à entendre continuellement parler des charmes des belles ombres sans lui donner le tems de répliquer par le contraire.
•— Il faut charger de ce soin, dit Mercure, l'ombre que Caron va passer avec elle : c^est un amant qui s'est vanté d'avoir eu des faveurs qu'on ne lui accorda jamais,
-— Voilà le comble de la perfidie ! répond Venus. Je veux bien qu'il serve au supplice de cette envieuse; mais, pour le sien, qu'on lui montre sans cesse le portrait de sa belle entre les mains d'une ombre discrette.
« Mais quel est ce poète de mauvaise humeur ? poursuivit la déesse.
— C'est un auteur qui s'est épuisé à faire une critique sur VArt d'aimer d'Ovide. Ne reconnoissez-YOus pas la jalousie poétique?
ajouta Mercure. On s'efforce à imiter ceux qui ont sçu plaire. L'imitation ne réussit pas, l'amour-propre s'en offense, a J'ai de l'esprit, dit-on, et je ne sçaurois approcher du modèle que j'ai choisi. Donc, le modèle n'est pas bon, et, pour le prouver, j'en vais faire la critique. »
— Ce poète, reprit la déesse, mérite les supplices les plus cruels pour s'être déclaré ^u>ntre un auteur qui me doit plus qu'aux Muses. Qu'on inspire à son ombre la même façon de penser que les gens de goût, et pour son tourment on lui récitera chaque jour une page de ses vers.
« Quel supplice vais-je donner à ce guerrier des rives de la Seine qui a toujours mis sa gloire à chanter des chansons contre l'A-^ mour? L'enfer n'en connoît point d'assez Tudes pour vanger mon fils.
— J'en invente un nouveau, interrompît Mercure ; qu'on lui fasse entendre deux fois par jour un concert d'Italie !
— Mais j'oublie, ajouta-t-il, un disciple de Themis qui n'a jamais aimé que la parure.
— Âh ! s'écria Venus, c'est un mal qui gagne tous les environs de la France ! Il est trop funeste à mon empire : j'en dois arrêter le cours. £h ! quelle belle voudroit aimer si tous les hommes pensoient comme ce fade magistrat? Qu'on le frise tous les quartsd'heure du jour, et, dès qu'il paroîtra content de son ajustement, on le fera promener au grand vent. Le supplice est cruel, mais l'offense est trop forte. »
Venus se levé, et Mercure porte aux enfers les arrêts de la déesse ; mais ce dieu a plusieurs emplois à Paphos, et je le revis bien-tôt sous un air plus riant.
Dès que les Grâces revinrent, Venus reprit le maintien de la reine des plaisirs, et les
nymphes eurent ordre de se préparer pour la chasse.
La beauté la plus parfaite, l'entretien le plus aimable, pour ne pas cesser de plaire, ont besoin de secours. La mère des jeux et des ris recherche Tamusement que choisit le mortel qu'elle aime. Je la ?is en habit de chasseresse, et je m'apperçus que sous cet habillement Adonis trouvoit Venus au-dessus de Venus même.
Les nymphes animent les chiens; on les entend appeller Melampe, Driope, Silvage; mais on connoît, à leurs voix, qu'elles sont plus propres à parler le langage de Cithere qu'à faire retentir les forêts; elles prennent les armes des chasseurs, et les chasseurs prennent celles des Amours. Le son des cors inspire à Paphos plus de tendresse que d'ardeur pour la chasse; il semble qu'elle ne soit qu'un prétexte pour se perdre dans les bois.
Les feux de Learque . s'augmentent en voyant Palmis armée comme Venus et comme
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l'Amour. Je l'entends dire, près de sa nyrapiie qui chantoit au son du cor :
Da dieu qui fiait acner Vous ayez tous les charmes ; On diroit qu'en tos mains il a remis ses armes. Vos yeux, comme ses feux, sont faits pour enflammer ; Vous ayez sur les coeun un empire suprême.
Qiiand on rit atec tous, on croit que c'est un jeu ; Mais on ressent bientôt qu'on aime.
Palmis, si tous aimiez un peu, Vous seriez l'Amour même.
La nymphe écoute et sourit; ses yeux disent assez à Learque qu'U est aimé, mais elle en diffère Taveu pour le rendre plus sensible.
Diane s'égare souvent dans les bois de Venus; elle trouve Endimion plus tendre dans l'isle de Paphos que dans celle d'Ortigie, et cette déesse, plus réservée et plus sensible qu'une autre, voudroit sans cesse y voir son berger ; mais on ne l'y vît jamais.
Venus, en suivant Adonis, le rencontra un
YOTA6B A PAPHOS 4I
jour k Paphos. Dîaae esperoit qu'Endimion ne paroîtroit pas»
« £h quoi ! dit-elle ea abordant la déesse d'un air composé, reine des Amours, vous ne dédaignez pas aujourd'hm les amusemens de la déesse des bois ?
— Qgand Diane est à Paphos, répond Venus, quel dieu s'étonnera d'y voir chasser la mère des Amours? Adonis m'apprend à connoître vos lois, et, pour lui plaire, je fais gloire de les suivre; mais vous, plus misterieuse, yous a{^rites d'un berger à goûter mes plaisirs, et vous affectez de les condam» ner sans cesse. Adieu, gravé déesse. Endimion s'avance : imitez Venus, et je vais imiter Diane ; mais sottvenez-vous que les précautions qu'on prend pour cacher ses feux ne servent qu'à les faire plus tôt connoître. »
Ceux qui affectent des dehors sévères s'offensent aisément et ne pardonnent jamais.
Diane se crut outragée, et son hipocrisie, démasquée, ne demandoit rien moins que du
sang. Venus est immortelle, et dès l'instant la mort d'Adonis fat résolue; mais aujourd'hui ' la déesse méprise son ennemi : elle poursuivroit, avec ce chasseur, les bêtes les plus féroces sans craindre leurs deffenses.
Elle part, et Adonis la suit, et tout se prépare à rapporter dé la chasse moin^ de fatigue que de plaisirs.
a Quelle joye est peinte sur leur visage!
me dit Zelide ; le seul Antenor reste dans un morne silence et semble mépriser toutes les njmphes; mais elles sçavent qu'il aime à Amathonte : elles ne s'ofiPensent pas de la rêverie qui l'occupe.
<K Chez les mortels, sa distraction passeroit peut-être pour fierté, car souvent ceux qu'on en accuse y sont les moins sujets. Ne vous y trompez pas, Diphile, tel ne vous paroît méprisant que parce qu'il ne comprend pas qu'on puisse l'être ; il s'abandonne à sa pensée ou à sa nonchalance naturelle, et, s'il croyoit qu'on pût soupçonner quelqu'un de
fierté, il s'applîqueroit à détromper ceux qui l'en soupçonnent.
— Ah ! nymphe, que ne pense-t'on ailleurs comme on pense à Paphos ! »
Dès que nous eûmes perdu la troupe de Yué, nous continuâmes l'entretien que l'arrivée de Mercure avoit interrompu. La nymphe me fit un discours charmant sur la vraie délicatesse; elle n^'enseignoit l'art de conserver . les plaisirs qu'on connoît et de faire naître ceux qu'on ne connoît pas, quand nous arrivâmes au pavillon des songes.
< Ah ! m'écriai-je, voilà un songe qui ne me quitte point : c'est lui qui rassemble tous les charmes de Mélite. Cette nuit encore...
Mais pourquoi aimer ce trompeur? Mon réveil me le fait trouver si cruel !
— J'apperçoisy dit Zelide, celui qui me touche le plus; il me représente Licas tendrement couché auprès de moi. Toutes les nymphes l'admirent. <x Qu'il est charmant!
« disent-elles ; il est digne de Venus. Qu'il
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« est heureux!... — Oui, répond Licas, d'ai- « mer Zelide et d'en être aimé. »
Mais, dans tous ces songes, je n'en vois aucun que la jalousie ait pu former.
« La jalousie I s'écrie Zelide, on ne la connoît point à Paphos ; ses songes volent à la suite de l'Hjmen, et l'Amour ne la connott que pour s'en deffendre. On é?ite ici ces soupçons, ces plaintes, ces justifications dont tant d'amans se font une habitude. Venus ne s'offense pas des reproches de Yulcain; mais ceux de Mars ont décidé pour Adonis.
c L'amour^propre fait souvent naître les sentîmens de jalousie qu'on attribue à l'Amour.
a On ne peut déguiser sa pensée devant les dieux, et j'entendis un jour, dans le lemple de Cithere, une bergère qui s'adressoit ainsi à la déesse :
« Je croyois aimer Nicandre, et Elismene, « qu'il aimoit* excitoit dans mon cœur ht plus a cruelle jalousie. Grande déesse^ je viens à < ces autels te rendre grâces de m'avoir guérie.
« J'aime Mirtile, et je.sens bien aujoBrcHiui « qu'Elismene ne me rendoit jalouse que parce « qu'elle triomphoit avec moins de beauté « que moi. »
« Ainsi, Ton croit aimer, et Pon n'est que jaloux.
— On aime aussi quelquefois sans croire aimer, reprit Zelide.
« Une jeune nymphe destinée aux autels de Venus lui disoit un jour, dans ce même temple : «c Je n'aime rien; mais, puisque je ne a puis être prétresse de la mère d'Amour sans « sentir ses feux, faites, puissante déesse, qu'il c me brûle pour Palmire. » Palmire aimoit la nymphe, mais il n'en avoit pas fait l'aveu. Il étoit au temple ; il entendit sa prière, et, sûr de son bonheur, il courut, tout transporté, déclarer son amour. « Je croyois n'aimer rien, « lui dit la nymphe; mais ce que je sens à ft l'aveu que vous me faites m'apprend , Pal- « mire, que mon tœnr est à vous depuis « long-tems. »
46 TOTAGE A PAPHOS
Nous arrivâmes^ en nous entretenant ainsi, dans un bois de lauriers où Zelide se plaît à venir rêver. Le soleil y donne un jour si tendre qu'on diroit qu'il reconnoît encore Daphné sous l'écorce de cet arbre.
Nous nous assîmes près d'un ruisseau qui se plaît à embellir son gazon pour attirer les nymphes sur les bords, et, dès que Zelide commença à parler, il adoucit son murmure pour écouter ce qu'elle raconta ainsi :
a Vous devez tous vos feux au dieu de Cithere, et je crois, Diphile, qu'il n'enflamma jamais plus heureusement ; mais, entre Licas et moi, nous rassemblons les feux de Bacchus et de l'Amour. Ces dieux, dont je vous ai fait connoître l'aimable intelligence, sont sujets aux foiblesses que peuvent avoir les autres dieux.
oc Quand il s'agit de soutenir ses droits, la plus forte amitié n'est pas exempte de froideur. Un berger des rives de Lignon cuêilloit un jour un raisin pour l'offrir à sa ber-
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gère. Un buveur, jaloux de la gloire de BacchuSy rencontra le berger qui èntrelassoit ce raisin dans des guirlandes de fleurs.
a Si vous cherchez à plaire à l'Amour en « offrant des presens à vos bergères, dit le <E buveur, contentez-vous des dons de Flore a et de Pomone, et laissez aux buveurs les « dons de Bacchus. — Il n'est rien de réservé t pour plaire à l'Amour, répond le berger, « et Bacchus lui-même ne pourroit m'emt pêcher d'offrir ce présent à Lisis. — Té- « méraire 1 repartit le buveur, tu ne connois « pas Bacchus, mais tu connoîtras sa ven- « geance. s>
a L'Amour protegeoit le berger, et Bacchus se déclara contre lui. Venus, craignant que l'intérêt particulier de ces deux dieux ne nuisît à son empire, ne perdit point de temps pour rétablir leur intelligence; elle leur fit jurer par le Stix d'oublier cette querelle, c Je « veux, leur dit-elle, pour que l'univers ne t doute pas de votre union, que Bacchus
48 VOYAGE A PAPHOS j
<c porte aujourd'hui les armes de mon fils, et a que mon fils règne sur l'empire de Bac* a chus! » I
« Ces dieux acceptèrent les conditions du raccommodement, et, dans cette journée, Bacchus lança autant de traits que l'Amour soumettoit de buveurs.
« Licas , depuis long-temps, soupiroit pour moi, et jusqu'à ce jour je n'avois rien senti pour lui ; mais enfin Bacchus^ maître des feux de l'Amour, m'enflamma, et dès ce moment j'aimai autant que j'étois aimée. Cependant Licas prétendoit avoir l'avantage, et juroit sans cesse qu'il aimoit plus que moi. « Je «c suis blessé des mains de l'Amour, me di- « soit-il; vous ne devez vos feux qu'à Bac- (( chus. Avouez, Zelide, que l'Amour...
« — Non, Licas, l'Amour même, l'Amour « sent moins d'ardeur pour ce qu'il aime que « 2Lelide en sent pour vous. Quand Bacchus a m'a blessée, il avoit avec son pouvoir tout « lé pouvoir de l'Amour; et le dieu qui
« VOUS blessa n'avoit pas le pouvoir de Bacchus. »
a Ainsi, nous disputions toujours l'avantage d'aimer plus tendrement. Quand Licas demandoit la moindre des faveurs qu'Amour ordonne qu'on accorde, j'exigeois, avant de • rien permettre, qu'il avouât que j'aimois plus que lui. Il se contraignoit quelquefois pour en convenir; mais souvent j'étois obligée de me contraindre aussi pour refuser ce que j'avois tant d'envie qu'il obtînt.
a Enfin, je résolus, pour ne pas lui céder l'avantage, d'implorer le secours de l'Amour. Je me présentai à son temple, mais, Diphile, bien différemment de vous : vous allâtes lui demander de vous laisser sortir de son empire, et je demandai d'aimer encore plus que je n'aimois.
« Les mortels sont égaux aux dieux dans le temple de l'Amour, et je n'approchai du sanctuaire qu'après les amans qui s'étoient présentez avant moi.
a J'aime Ersise, dîsoit un berger, dieu des « cœurs, tu le sçais ; mais je suis trop jeune, K dit*il, pour oser avouer que je l'aime.
<K Inspire-lui donc. Amour, que des feux qui <c doivent durer toujours ne sçauroient trop «c tôt paroître. »
« Fils de Venus, disoit un disciple de a Mars, j'ai toujours traité les amans d'insen- « ses : leur soumission, leur contrainte, et <c leurs plaisirs, tout me paroissoît incroyable; « mais, quand je pense à Phenice, tout me <t paroît possible. »
« Amour, disoit un autre., j'implore ton « secours auprès de Bacchus. J'ai fait serment « de passer mes jours dans ses plaisirs et « dans les tiens ; il me reproche aujourd'hui « que près de Temire je ne pense qu'à toi, « et près de lui je ne pense qu'à Temire. »
« Le dieu me vit; il sçavoit quel dessein m'amenoit à son temple ; il prévînt ma prière et me blessa du trait le plus ardent.
VOYAGE A PAPHOS 5l
(( Vien, m'écriai-je à Finstant, vien, Licas, (c me disputer à présent la gloire de mieux « aimer ! »
— Licas, me dit l'Amour, aime autant que Zelide. Zelide fut blessée par les mains de Bacchus, et l'Amour vient encore de l'enflammer* Licas fut blessé par l'Amour, mais il sort du temple de Bacchus, et Bacchus a mis dans son cœur des feux qu'il emprunta de moi. Heureux amans, ajouta le dieu de Cithere, vous aurez l'avantage sur tous les cœurs amoureux; mais Zelide ne sçauroit l'avoir sur Licas, ni Licas sur Zelide.
— Licas enfin sent pour moi tout ce qu'Adonis sent pour Venus; mais j'ai pour lui, je crois, des transports que Venus n'eut jamais pour Adonis.
— Oui, Nymphe, j'avouerai que Venus vous cède en tendresse, si vous convenez que vous devez me céder aussi. »
J'allois disputer, avec Zelide, qui doit aimer
52 VOYAGE A PAPH08
plus tendrement, des cœurs qu'Amour blessa du même trait, ou de ceux que Bacchus et l'Amour ont tous deux enflammés ; mais les cors, que nous entendîmes^ annoncèrent le retour de la chasse.
Les jeunes nymphes et les Amours préparoient un concert dans le pavillon des Grâces. Venus vint l'entendre. Quels accords I quelle mélodie ! L'harmonie de Paphos n'est point celle qu'on entend chez les mortels : différente de ces sons qu'on admire en demandant s'ils sont agréables, et bien éloignée de cette langueur qu'on rencontre si souvent en voulant chercher ce qui touche. Chaque ton formé à Paphos pénètre jusqu'au fond du cœur, et, mêlés ensemble, leur harmonie fait oublier qu'il y ait d'autres plaisirs.
Les najades attendoient Venus pour la reconduire au palais. Un lit de feuillage, que les Grâces ont soin d'orner de concert avec Flore, semble nager sur le canal de Paphos :
des cignes en soutiennent le poids, et les
colombes atteliées, en suivant les Zephirs qui caressent les na jades, font voler la déesse sur la surface de l'onde.
Toute sa cour se rangea sur le bord du canal, etc.
Imprimé par D. JOUAUST