INTRODUCTION
On l'a dit, avec juste raison, du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas : les deux pays sont limitrophes, et les esprits qui hantent les hauteurs franchissent par fois la frontière qui les sépare. Il paraît que raser les limites sans les dépasser n'est pas chose facile; car les médecins d'aliénés, étendant aussi loin que possible l'empire de l'observation, prétendent que le génie est une des formes de la folie, et ils le classent dans le tableau nosographique, parmi ces lésions et altérations pathologiques, assez mal définies d'ailleurs, qu'on appelle des névroses en langage technique.
Quoique ces observateurs soient un peu trop pressés de généraliser des observations superficielles, il y a une portion de vérité dans leur classification. De fait, la folie n'étant en réalité qu'une rupture d'équilibre des facultés supérieures, une interruption passagère ou permanente des rapports qui maintiennent dans une juste proportion et en harmonie stable les fonctions diverses de la vitalité humaine, il est permis et jusqu'à
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un certain point légitime de considérer, sinon de traiter comme atteints d'aliénation, les cerveaux dont les manifestations vitales ne sont point régulières.
Cette théorie pathologique a beau paraître étrange et à certains égards humiliante; il est des esprits hautains qui s'en accommodent à merveille, tant ils dédaignent et méprisent la toi et la règle et le sens commun, ainsi nommé, non parce qu'on le croit trèsrare, mais parce qu'il sert de balancier à toutes les intelligences qui ne sont pas détraquées. Quand ce balancier B'arrête ou va de travers, le timbre se brouille et l'horloge ne sonne plus l'heure exacte. Or, tout chronomètre mal réglé est en contradiction avec sa propre fin, qui consiste à indiquer précisément les divisions adoptées pour marquer la marche du temps et mesurer la durée.
L'ordre et la mesure règlent aussi les fonctions cérébrales à l'état normal, et les médecins de fous se fondent sur l'absence de ces conditions essentielles pour constater la folie. Si l'absence est complète, on a affaire à une aliénation générale; si elle est incomplète, à une aliénaiion partielle. Il y a des degrés en tout, et même dans la déraison. Aussi la déraison, tant qu'elle n'a pas atteint la limite extrême ou la démence, peut-elle présenter les apparences de la raison : il est des spécialistes qui admettent ce qu'ils appellent la folie lucide, ou, mieux, la manie raisonnante.
La métaphore est transparente, et il serait
superflu de prolonger la comparaison. Remarquons seulement que parmi les intelligences qui méditent et produisent, les médecins de fous trouvent aisément des exemples pour justifier leurs théories sur l'aliénation reconnaissant pour cause le génie. Ces hardis théoriciens finiront par nous mettre sur la voie de l' interprétation véritable du fameux passage de Pline : Morbus est per sapientiam -mori, A dire vrai , on ne meurt point de cet étrange mal; mais ce mal est incurable. Ainsi de la plupart des névroses.
Pour revenir au point de départ, qui ne connaît ou n'a connu dans le monde des lettres quelqu'un de ces raisonneurs maniaques, fatalement rivés à la logique de l'absurde ? Qui n'a pas présents à fa mémoire les exemples et les tentatives de ces novateurs proclamant les droits littéraires du désordre, les privilèges du laid et du faux, prêchant la libre production intellectuelle et les franchises absolues de l'esprit comme les philanthropes et les économistes prêchent les libertés civiles et politiques, ou le libre échange?
Mais qu'est-il besoin d'invoquer les souvenirs? Le présent nous dispense de recourir au passé, et il n'est que trop facile de suivre aujourd'hui les progrès de cette manie chronique qui touche déjà aux confins extrêmes de la démence. Après les exemples, voici le dogme et toute une poétique extravagante, et un nouveau code littéraire à l'usage de ceux qui en ont assez de la tradition et des auto-
rités dont la puissance repose sur la base inébranlable du bon sens.
Le génie gaulois est si mesquin, et l'esprit français si superficiel! C'est en Germanie qu'il faut chercher des règles de goût et en Angleterre des modèles. Cette pauvre critique littéraire languissait en France, elle se mourait; mais la réforme lui infuse un sang plus vital et la voilà en pleine renaissance.
Les théories profondement creuses des docteurs allemands se déroulent pesamment en d'énormes volumes, en de longues dissertations où brille avec le pédantisme professoral la faculté maîtresse d'ennuyer et d'endormir le lecteur. On associe tant bien que mal Hégel et Spinoza; on applique l'algèbre à la littérature, et par des procédés géométriques et très-puerils au fond, on prétend illuminer l'obscur domaine de la philosophie de l'histoire.
Une sibylle nous annonce solennellement qu'il faut à toute force expliquer, comprendre Goethe, et allumer notre flambeau à ce grand luminaire. Hors de là, point de salut; le monde est condamné aux ténèbres. C'est en interprétant le panthéisme ou le naturisme inintelligible de Goethe et les impénétrables allégories de Dante, c'est en associant ces deux noms qu'on prétend nous éclairer et nous ouvrir de vastes horizons.
Ces prophètes de l'avenir veulent tout changer : la société, la littérature, la religion. Et en attendant que tout cela se transforme et se renouvelle, ils parlent une langue
qui montre combien leur esprit est troublé et malade. Le vrai sens des mots s'altère, il se
Ïierd; les néologismes inutiles abondent, les ocutions vicieuses passent de la conversation dans les livres, et le galimatias fleuri ou melliflu remplace le style net et concis, clair et ferme, que nos beaux esprits affectent de mépriser.
Nous avons une espèce de théologie mondaine qui a nom la science ou la philosophie religieuse et qui s'affirme en d'épais volumes, bourrés d'érudition mal acquise et encore plus mal employée, ou en de fades et langoureux romans à l'usage des oisifs et des ignorants, et des partisans d'un mysticisme mêlé de couardise et d'incrédulité. Car il ne faut point se faire illusion sur cette espèce de renaissance du sentiment religieux qu'on nous représente comme la promesse infaillible d' une réformation radicale et définitive.
D'où sortent les docteurs de ce dogme mal défini et les nouveaux évangélistes? Du séminaire et du consistoire, ou encore de ces classes de rhétorique et de logique où l'on enseigne des riens ingénieux. Ce sont des philosophes ou des théologiens manqués, qui ont usé leur cerveau à méditer sur dus questions creuses, et leur conscience à interroger un moi hypothétique sur des droiis et des devoirs imaginaires. Arrachés à leurs élucubrations scolastiques par l'ambition ou par la curiosité, ou par un concours fortuit de circonstances qu'on appelait jadis le hasard, et qu'on nomme aujourd'hui plus doctement
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la force des choses, roulés dans le tourbillon et entraînés dans le courant du siècle, ces songe-creux, cherchant par instinct ou par nécessité le positif et le solide, et dissimulant leur infériorité réelle sous de fallacieuses apparences, ont imaginé d'utiliser une préparation intellectuelle qui n'est applicable à rien de consistant; et dans leur orgueilleuse impuissance, ils ont pris ou cru prendre possession d'un double domaine : le jugement et la conscience.
On lient l'homme tout entier quand on est maître de ces deux provinces, à la condition pourtant de posséder la science, c'est-à-dire la connaissance de la réalité et des lois qui la gouvernent, car hors de là tout le reste est vanité.
Nos novateurs le savent très-bien, et pour masquer leur incurable faiblesse et mieux abuser ce public imbécile qui se laisse prendre à l'amorce, ils s'en l'a ri tient de science, inventent au besoin une science idéale, et s'il le faut, ils se résignent à tendre la main aux disciples fanatiques et bornés de ce maître fou qui prétendait régenter le monde avec son système théocratique de philosophie positive.
Tels sont, en peu de mots, tes apdtres de l'ère nouvelle, les réformateurs encyclopédiques, les rénovateurs de la critique et de l'histoire, les charlatans qui nous vendent la sagesse, qui font argent de leur sottise et de l'ineptie de leurs dupes. Ces révélateurs se font payer cher, très-cher, et c'est par là
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vraiment qu'ils vivent de la vie réelle et positive, malgré leurs spéculations sublimes, leurs rêveries mystiques et apocalyptiques, et leursméditationssuiviessurl infini elledivin.
Ils sont, dit-on, un des signes du temps.
Sans doute, ils ont leur raison d'être, puisqu'ils se produisent, s'affirment et s'étalent, sans contradicteurs sérieux, car il faut compter pour rien les sots ou les hypocrites qui protestent au nom et dans l'intérêt d'une coterie, d'une confrérie, du couvent ou de l'église. La raison et la vérité désavouent ces défenseurs dont le moindre défaut est de manquer de sincérité ou de pénétration.
Quel est donc l'élément viial qui soutient ces novateurs de toute espèce, théologiens, métaphysiciens et critiques, pour ne rien dire des autres? La conscience même de leur impuissance qui les a rendus habiles à simuler des qualités absentes et à dissimuler des défauts ou des vices de nature.
Ceci n'est point un paradoxe. Prenez leurs livres, examinez-les, sondez-en le fond et la pensée intime, et vous verrez qu'en histoire, en religion, en philosophie, en critique, chacun a patiemment élaboré un système & son image, taillé dans sa propre étoffe, fait exprès pour glorifier ses qualités réelles, ses défauts et ses faiblesses; car le plus sûr moyen de dissimuler ses imperfections, c'est de les glorifier.
La masse, toujours crédule et prompte a l'erreur, se laisse prendre a ce leurre; mais non ceux qui percent le masque et voient le
dessous des cartes. A regarder de près le jeu des comédiens, le spectacle est peu intéressant et ressemble assez a une parade de saltimbanques ou à une grossière mascarade. L'observateur le plus curieux se retire bientôt las et dégoûté. Ces héros de théâtre ne sont vêtus que d'oripeaux et parés de clinquant. Il n'y a rien sous leurs mots sonores, rien sous leurs grandes phrases creuses, si ce n'est un immense orgueil et une insatiable vanité.
Voici une nouvelle Apocalypse, qui le dispute en obscurité aux énigmes du solitaire de Pathmos. C'est une poétique à l'égyptienne ou à la barbare qui s'ouvre par une avenue de sphinx. Ce sont, en langage hiératique ou hiéroglyphique, les génies colosses ou géants (ces grands mots sont bien ici à leur place) qui rèpnent en maîtres et dominateurs sur les intelligences les plus hautes : Dante y est avec Homère, Shakespeare avec Eschyle, Rabelais aussi avec Isaïe et Ezéchiel, le curé de Meudon entre deux prophètes.
Molière n'a pas été admis dans ce congrès de souverains, quoiqu'il ait fait don Juan.
Mais pour consoler Rabelais apparemment, on a fait entrer Cervantes qui l'empêchera de rester isolé et ennuyé en si brillante compagnie. Au fond de l'avenue s'ouvre le temple (ce n'est pas le temple du goût) où l'hiérophante explique les mystères aux initiés et prononce des oracles en attendant l'apothéose. Il y a des fidèles illuminés qui pré-
lent une oreille attentive aux révélations du grand prêtre, et qui contemplent, émerveillés, les ténèbres de l'antre, sillonnées par de rares éclairs.
Respectons la foi des croyants, et restons en plein air et en pleine lumière dans celte avenue thébaïque et olympienne où se dressent les statues desgrandsdieux. Que fontlà Rabelais et Cervantes au milieu de tous ces poètes lyriques, épiques et dramatiques? Assurément ifs tiennent leur rang partout, et ce n'est point leur entourage qui pourrait les faire monter ou descendre. S'il y avait un panthéon pour les esprits supérieurs, ils auraient le droit d'entrer des premiers et de s'asseoir aux places d'honneur. Mais leur prééminence étant hors de cause, il s'agit de savoir pourquoi ils ont été admis, tandis qu'on a exclu Molière qui est de la même famille! La question n'est pas oiseuse, puis-
?u'on prétend renverser l'ordre reçu et reaire une tradition littéraire en même temps qu'une poétique. La classification importe peu; car il est bien difficile d'assigner des rangs aux hommes qui sortent de pair par leur intelligence, et il n'y a point de classification qui ne soit artificielle et imaginée pour les besoins d'un système. Il suffit de s'enquérir des motifs qui ont déterminé l'admission et l'exclusion.
Ces motifs sont connus : on admet des génies supérieurs et des génies de second ordre. Les premiers sont complets : outre les facultés dont l'ensemble harmonique con-
slilue un esprit d'élite, ils ont encore ie sentiment, le goût et la conception du laid, du faux et de l'absurde. Ce triple élément peut se résumer en un mot : Monstruosité. C'est la contre-partie de l'esthétique vulgaire, qui se résume aussi en une triple formule : te vrai, le beau et le bien, laquelle représente l'idéal des poètes et des artistes, et répond à l'idée de parfaite harmonie, d'ordre absolu, de suprême perfection.
Il v a donc un double idéal et une double esthétique, ou mieux, il n'y a qu'une esthéique vraiment digne de ce nom, celle qui embrasse les deux formules et les deux extrêmes. En d'autres termes, le grand art, la grande poésie (c'est aujourd'hui la mode d'accoler les adjectifs aux substantifs qui en ont le moins besoin : la grande invention, la grande curiosité, etc.) équivalent à une synthèse résultant de deux antithèses.
C'est, à quelque différence près, le système de Hegel, la formule et le langage de ce profond penseur. Puissante conception, transportée de la psychologie dans la poésie! Le reste se devine.
S'il ne possède qu'un des deux éléments de cette singulière esthétique^ le génie est incomplet; il ne vole, pour ainsi dire, que d'une aile. Comment s'élèverait-il a ce point culminant de la synthèse, s'il n'est lancé et relancé par l'antithèse? Un cerveau de vrai poète doit être animé des deux électricités, positive et négative; mises en contact, elles feront jaillir la foudre et retentir le tonnerre.
L'inspiration, l'enthousiasme poétique, c'est comme ■ une tempête sous un crâne. » Voulezvous une belle tempête, un cataclysme complet, déchaînez tous les éléments, et mettez en contact le double pôle antithétique. La ihéorie est démontrable comme eu physique.
Telle est en substance la nouvelle esthétique du grand art et de la poésie : l'avenue des sphinx achève la démonstration.
La théorie de l'antithèse est rigoureuse; elle laisse hors de l'enceinte sacrée nombre de dieux qu'ont vénérés les siècles et qu'on s'étonne de ne pas voir parmi les élus. Et pourquoi Molière se plaindrait-il de son exclusion? N'a-t-on pas vu dernièrement un critique de profession, bon juge d'ordinaire et d'un discernement très-fin, reléguer Lucrèce au second rang des poètes? Certes, Lucrèce et Molière, qui ont des affinités de géuie et quelques points de ressemblance, peuvent se donner la main et marcher ensemble. Il est toutefois regrettable qu'un esprit judicieux consacre en quelque sorte, par un jugement non motivé, cette distribution solennelle et ridicule de rangs et de places, par un auteur qui fait une poétique extrava~ gante, eu vue de justifier les défauts et les monstruosités qui déparent ses ouvrages.
On sait ce que valent les théories et les systèmes imaginés à mauvaise fin. Ils ne valent pas mieux que les constitutions et les lois que l'on pourrait promulguer pour autoriser des abus de pouvoir ou des mœurs
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dépravées. Il en est de ces faux principes comme de la bifurcation de la morale.
Ce rapprochement est bien naturel : le sens moral et le sens commun sont étroitement unis; la corruption du goût contribue puissamment au triomphe des sophistes. Un penseur original de notre temps l'a démontré par une suite d'exemples sans réplique, dans un essai de critique intitulé : De l'influence de l'élément féminin sur la littérature contemporaine. Remontant à la source de ce courant impur qui infecte la littérature depuis J. J. Rousseau, il a brutalement mis à nu l'incurable faiblesse et l'impuissance absolue de ces prétendus novateurs, qui se donnent pour les représentants du progrès et de l'avenir. L'avertissement ne les a pas rendus plus sages; et, en attendant une correction exemplaire de la même main, ils édiclent des lois et les codifient.
Quoiqu'il soit malaisé de concevoir que la déraison ait un code et invoque des principes, on peut admettre, à la rigueur, une pareille inconséquence : les faiseurs de systèmes dans tous les genres usent largement de cette logique, si bien nommée de l'absurde. Les anciens avaient très-bien distingué une fausse science, qu'ils nommaient sophistique. A force de subtilités, les sophistes dénaturaient le vrai, rendaient le faux vraisemblable, et abusaient ingénieusement les ignorants et les simples; encore restaient-ils dans le domaine de l'abstraction et de la spéculation pure, et se bornaient-ils à philosopher de
travers. Faisant ouvertement profession de charlatanisme, ils n'imitaient point dans leurs leçons le langage mystérieux des devins et des sibylles, el n'avaient garde de prêcher des doctrines contraires à cette religion littéraire qui était l'orthodoxie pour tous les Grecs.
Les sophistes et les rhéteurs respectèrent toujours les créations souveraines de l'art el de la poésie, qui étaient non pas des types de convention qu'on admirait par tradition, mais l'expression même de ce sentiment des proportions et des convenances, de ce sens esthétique el de ce goût instinctif et infaillible, que la décadence même ne put éteindre chez cette race privilégiée. C'est ici le lieu de remarquer que, jusque dans les bas siècles de la littérature grecque, le sens critique persista, et que jamais commentateur ou grammairien ne s'avisa d'admirer La beauté de Thersite ou les grâces de Polyphème.
Les Grecs ne comprenaient pas, ne concevaient pas la poésie de la laideur et de la difformité : leurs héros les plus renommés étaient ceux qui, suivant la légende, avaient purgé la terre des brigands et des monstres, c'est-à-dire de ces êtres nuisibles et malfaisants c[ui troublaient les^harmonies de la civilisation et de la nature. Ce peuple, unique par le génie littéraire, avait horreur du monstrueux et du laid :
Graiis ingeuium , Graiis dédit are rolundo M usa loqui.
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Mais à l'antiquité grecque tt latine succéda la barbarie qui régna en Occident durant le moyen âge, et dont toule trace n'est pas encore effacée dans les lettres, maigre le formidable mouvement de réaction qui date de la Renaissance. Celle-ci rétablit I ordre et la discipline dans les conceptions de l'esprit, et, rallumant le flambeau de l'intelligence au foyer du génie grec, elle dissipa les ténèbres d'une période de violence et d'anarchie. Le bienfait fut grand, et il ne sera jamais assez apprécié. Sans la résurrection de l'antique civilisation et de l'ancienne littérature, où en serait aujourd'hui notre monde occidental?
Les barbares seraient peut-être encore les maîtres, et il ne serait probablement pas permis aujourd'hui de protester contre eux au nom de la raison.
La barbarie était le symbole de la force brutale et l'implacable ennemie de toute organisation : dans l'ordre social, elle ne comprenait point l'association de la liberté et de la justice, fondement de toute société civilisée, ni l'accord de l'activité créatrice et de la faculté de coordination qui enfante les belles œuvres, dans l'ordre intellectuel. Certes, la matière, pour emprunter le langage de la philosophie scolastique.ne manquait point au moyen âge; mais laîorme lui manquait absolument. 11 faut méditer le précepte du poète :
Sur des pensers nouveaux, faisons des vers antiques.
Il est profond autant que vrai. L'invention
est la faculté par excellence, et le génie se reconnaît à l'originalité. Mais la raison est ou doit être en tout la maîtresse, et il faut se garder avant tout de tomber dans l'extravagance, et de tourner le dos a la tradition du sens commun.
Chez les grands artistes, les vrais maîtres et créateurs, ce n'est point l'imagination qui commande. Un homme d'une imagination sans frein s'exalte par degrés jusqu a l'hallucination : tels les voyants et les prophètes, qu'il est maladroit de proposer comme exemples, même dans une poétique, à moins qu'on ne prétende donner raison aux médecins de fous, qui regardent le génie comme une névrose. Le sujet est immense, et nous ne pouvons que l'effleurer.
Il y a des variétés de génie, comme il y en a d'esprit et de caractère, et le nombre en est grand, puisque le génie est quelque chose d'aussi individuel et personnel que le tempérament. Il est permis néanmoins d'établir des groupes et des classifications, en prenant pour base les analogies et les ressemblances. En ne s'attachant qu'aux traits saillants et aux conditions essentielles, on pourrait, à la rigueur, former deux classes.
La puissance d'invention est le signe propre ou caractéristique du génie. Cette faculté peut dominer et absorber toutes les autres, et se développer même à leur détriment.
Dans cette classe rentreraient les poêles qui fécondent tous les germes, sans s'inquiéter des produits; dans ces cerveaux féconds et
sans cesse en travail, éelosent indistinctement les créations les plus ravissantes, les monstres et les chimères.
D'autres inventent et produisent aussi sans effort; mais ils ont en eux comme une faculté d'élection, qui règle et dispose l'éclosion des germes . En d'autres termes, une volonté directrice préside à leurs créations, et ils n'engendrent pas, ne conçoivent pas en quelque sorte par mécanique, comme les précédents, qui obéissent à une impulsion irrésistible. Ceuxci ne sont pas maiires de leurs facultés créatrices, et leur génie est pour ainsi dire inconscient. On les appelle enthousiastes et inspirés; ils devinent et se trompent comme les prophètes, s'élèvent très-haut, tombent très-bas, tantôt plais et tantôt sublimes, prodigieusement inégaux et remarquables surtout par les contrastes.
C'est, je crois, dans cette catégorie de génies imparfaits que doivent être rangés ces poètes que la nouvelle poétique, pour donner apparemment une idée matérielle de leur immensité et de leur grandeur, appelle hardiment des. hommes-océans et des hommes-montagnes. Ces génies incomplets ne possèdent guère les trois facultés qui concourent chez ceux -de l'autre classe : la puissance de coordination, l'esprit de discernement et le sentiment du ridicule.
C'est par la que se distinguent précisément les grands auteurs comiques, ceux qui ont le don si rare d'exciter le rire, sans être jamais ridicules. Habiles à saisir les con-
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trastes et à les mettre en relief, ils ordonnent leurs inventions avec cet art infini qui est le fruit d'une profonde sagesse, et, jusque dans la fiction, ils respectent cet instinct essentiellement humain, qui nous pousse tous à la recherche du vrai. Si haut que l'imagination les emporte, ils restent dans la vraisemblance; car l'idéal n'est pour eus qu'une forme ou une image du réel, et ils se tiennent constamment dans le domaine de l'humanité. Ils n'affectent ni la subtilité des métaphysiciens, ni la gravité des moralistes; et cependant ils possèdent à fond l'humaine nature, et sont incomparables dans la connaissance des mœurs et des passions. Ils enseignent sans dogmatiser, ils démontrent sans raisonner, ils sont naturels et familiers jusqu'à paraître vulgaires et prosaïques à ceux qui se font une fausse idée de l'art et de la poésie.
Rabelais, Cervantes, Molière, sont a coup sûr de tous les modernes inventeurs ceux qui ont mis le plus de sagesse dans leurs inventions. Lequel des trois l'emporte par la force de l'imagination et par la sobriété du jugement* C'est un problème dont la solution
trois grands maîtres sont de la même famille. Montaigne en serait aussi, si l'observation et la réflexion n'avaient absorbé chez lui toute faculté inventive. Quant à la Fontaine, qui oserait l'en exclure, a moins de fermer la porte à Voltaire, c'est-à-dire à la raison, au bon sens, a la critique incarnée-?
importe peu : c'est assez de
Le lyrisme n'est qu'un élément de la poésie, un élément primitif. Les poètes lyriques et élégiaques, les plus remarquables par l'originalité de conception et la vérité des sentiments, sont bornés et restreints dans leur étroit domaine, étroit, eu effet, si on le compare à celui de la poésie épique et dramatique. De l'épopée au drame, il n'y a qu'un pas, de même que du drame au roman, qui est la véritable poésie épique des peuples modernes.
Que le lecteur médite là-dessus, et il se convaincra que les genres vraiment féconds en littérature sont ceux qui se développent et se iransforment à travers les figes, en s'accommodant aux nécessités du temps. Ni la poésie lyrique, ni la poésie élégiaque ne se transforment sensiblement, et leur nature même les oblige à l'immutabilité. Les faiseurs d'odes et' d'élégies sont semblables a une lyre qui résonne; ils font écho, et ne donnent pas le ton. Cette poésie est passive, quoi qu'en disent les inspirés.
Certes, ni les odes ni les élégies n'ont fait défaut eu ce siècle. Mais toutes les lamentations et méditations, toutes les antiennes pindariques ou antipindariques ne valent pas ensemble, pour la signification et pour l'influence, une de ces chansons légères que forgeait laborieusement le génie sobre et tout gaulois de Béranger, qui était, lui aussi, dans sa mesure, un membre de celle famille de poètes prosateurs, dont l'inspiration se tempère et se règle par le bon sens.
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Cervantes, parlant comme un moderne et prévoyant les destinées de la poésie, remarque non sans à-propos qu'un poëme épique se peut écrire indifféremment en vers ou en prose; et c'est en traitant du roman qu'il fait cette remarque 1 . Toutes les variétés de la poésie peuvent trouver place dans ce genre, de même que toutes les variétés de l'éloquence, suivant lui, et il s'étonne que les auteurs des romans de chevalerie n'aient pas su tirer de l'instrument qui était entre leurs mains tous les sons qu il pouvait rendre.
Aussi, en donnant le coup de grâce à celte littérature détestable, qui corrompait à la fois le goût , l'esprit et les mœurs , il ne se borna point a écrire une agréable satire ou un poëme burlesque, comme celui de l'Arioste.
Don Quichotte, qui est l'histoire de la folie et le livre de la sagesse, embrasse en effet tous les genres et forme une espèce d'encyclopédie littéraire. Dans celte ample comédie à cent actes divers, le tun et la manière varient avec les scènes, et tous les éléments divers concourent a former un ensemble harmonique. La multiplicité des événements et le nombre des personnages contribuent à
1. l'orque la escritura desalada destos libros rià lugar a que et airtor pueda moslrarse épico, lirico, tragico, cômico, con todae aquellas partes que encierran en si las riulcisimas y agradaldes ciéacias ne la poesia y de la oraioria, que la ipica lambièn puede escrebirse en prosa como en verso. « Par vers heureux et par douce Éloquence. » DonQuijotc, primera parte, cap. xlvu, vers ta fin.
renforcer la prodigieuse unité de l'œuvre. Le concert est admirable, parce que l'auteur, soit qu'il raconte, soit qu'il représente les événements, reste toujours dans le ton et dans la mesure. Dans le récit comme dans le drame, il garde les proportions, et son imagination ne l'emporte jamais hors des limites du possible ou du vraisemblable.
L'exécution est comme la conception; et plus on étudie ce magnifique poème, plus on s'étonne de la légèreté ou de l'ineptie de ces commentateurs qui prétendent, on ne sait sur quel fondement, que le Don Quichotte est une œuvre spontanée, irréfléchie, pour ainsi dire, échappée au génie de Cervantes, et dont ce rare esprit n'aurait pas eu conscience.
Voilà à quels jugemenls téméraires s'exposent les interprètes ridiculement exacts, cjui dressent des caries géographiques et imaginent tout un système de chronologie, afin que le lecteur puisse suivre sans erreur les pérégrinations du dernier des chevaliers errants. C'est cette manière de commenter pauvrement et sans intelligence le texte immortel de Cervantes qui a inspiré à un esprit ingénieux et paradoxal , je le crains un peu , l'idée d'élaborer un commentaire philosophique de touB les écrits du grand romancier.
Don Nicolas Diaz de Benjumea a donné en un petit volume, publié à Londres en 1861, les prémices de son commentaire, sous un titre qui prouve combien l'allégorie a d'attraits pour son esprit pénétrant. Selon nous,