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on s'est trop pressé en Espagne de réfuter le système d'interprétation du nouveau commentateur. Il est de beaucoup le plus spirituel et le mieux informé des interprètes de Cervantes, et les révélations qu'il promet seront tout à fait neuves et très-curieuses, pour peu qu'elles ressemblent aux confidences que nous avons lues avec un plaisir trèsvif, en regrettant seulement que les tendances du nouveau commentateur l'aient emporté bien au delà du but. Il est évident pour nous qu'il l'a dépassé, en abordant les écrits de Cervantes comme une espèce d'Apocalypse dont lui seul aurait la elel. Non qu'il n'y ait dans ces écrits beaucoup de vérités voilées et même des mystères et des obscurités; mais il ne faut pas, sous prétexte d'une lumière pour nous conduire, nous donner un feu d'artifice qui nous éblouit sans nous éclairer.
Chercher dans la méditation et l'étude comparée des œuvres de Cervantes des indications propres à mieux expliquer sa vie et son génie, c'est déjà bien assez; car il est à craindre qu'une interprétation qui se propose de trouver la réalité, la vérité, sous la fiction et à travers les caprices de la fantaisie, n'aboutisse à l'erreur. Mais prétendre découvrir une doctrine ésolérique et secrète, tout un système philosophique, social et politique dans les écrits de Cervantes, et un homme jusqu'ici à peu près inconnu sous l'écrivain, c'est une entreprise téméraire, pour ne pas dire insensée.
M. Diaz Benjumea aura beau déployer son
Savoir spécial el étaler habilement tous les trésors de son érudition ingénieuse; s'il persiste dans son système, les résultais de ses investigations ne sembleront pas plus acceptables que les merveilleux récits de don Quichotte, racontant les choses fabuleuses qu'il avait cru voir de ses propres yeux dans la fameuse caverne de Montesinos. Quand on s'engage dans un système d'interprétation allégorique, on a déjà beaucoup à faire pour se tenir en garde contre les illusions de l'esprit, et il ne faut pas s'exposer aux hallucinations. L'imagination n est point de trop chez un commentateur, pourvu que le jugement soit le maître; et il en faut un trèsferme pour élaborer un commentaire critique.
Mais c'est moins de la critique, paraît-il, que M. Benjumea est préoccupé, que de la philosophie; car il annonce des Commentaires philosophiques, partageant apparemment ou connaissant la faiblesse de ses compatriotes les savants espagnols pour les grands mots sonores et creux que le charlatanisme tudesque a mis à la mode en notre siècle hypercri tique.
Pour moi, je voudrais un peu moins de profondeur et un peu plus de raison dans un interprète de Cervantes, le plus sensé peutêtre des grands inventeurs modernes. Permis à un commentateur de Dame de descendre jusqu'aux limbes et de se plonger dans les ténèbres de l'abîme; la Divine comédie n'étant en somme ni plus claire ni plus intelligible que le Faust, du moins pour les iutel-
ligences non illuminées. Mais pour comprendre, ad mirer el aimer Cervantes, l'instruction nécessaire et le bon sens suffisent, sans initiation préalable; et un commentateur qui nous promet des révélations inattendues, est mal venu à nous le représenter comme un homme ami de la vérité sans doute el tout dévoué à son service, mais s'appliquanl avec beaucoup de soin à là cacher sous un épais tissu d'énigmes.
Non , Cervantes n'était point un génie énigmatique, et s'il n'a parlé souvent qu'à demi mot, c'est qu'il se fiait à la sagacité du lecteur, ou qu'il obéissait à ce sentiment de réserve qui, sous l'empire redouté du Saint- Office, est devenu en Espagne un des traits saillants du caractère national. Une seule fois la griffe de l'Inquisition a effleuré ses écrits, et bien légèrement, il faut le dire.
Dans la deuxième partie de don Quichotte, au chapitre xxxvr, la duchesse, reprochant à Sancho Pança sa lenteur à faire la pénitence qui devait achever le désenchantement de Dulcinée, lui dit sentencieusement: * Remarquez, Sancho, que les œuvres de charité qu'on accomplit mollement et avec tiédeur, sont sans valeur et dépourvues de mérite. »
T advierta Sancho que las obras de caridad que se hacen libia y flojamente no tienen mérito , ni valen nada. La proposition, si raisonnable d'ailleurs, pouvait paraître malsonnante aux inquisiteurs, et dans leur système de répression, ils furent logiques en la biffant.
Si Cervantes eût été sous la haute surveillance de l'Inquisition, ainsi que l'insinue le nouveau commentateur, il y a grande apparence que la censure théologique aurait condamné beaucoup d'autres passages de ses écrits. 11 est probable que Cervantes fut de son vivant l'objet d'une de ces persécutions sourdes, telles que savent les organiser la haine et l'envie; et il n'est pas permis aujourd'hui de mettre en doute la malveillance active de Blanco de Paz et du P. Aliaga, tous les deux de l'ordre de Saint-Dominique, ennemis implacables et dangereux. M. Benjumea, pièces en main, a démontré jusqu'à l'évidence l'animosité du premier. Mais en ajoutant à des données irrécusables des conjectures qui tendent visiblement à fortifier son système, il a bâti un roman; et tout entier aux intrigues de cet aventurier dont la haine avait éclaté à Alger, durant la captivité de Cervantes, il laisse dans l'ombre le P. Aliaga, favori du duc de Lerme, confesseur de Philippe III, inquisiteur général, et auteur supposé de cette misérable continuation de don Quichotte, qui parut sous le pseudonyme du licencié Alonso Fernandez de Avellaneda, natif de Tordesiilas.
M. Benjumea se met en contradiction avec les critiques espagnols les plus autorisés, en attribuant cette méchante production à Blanco de Paz; car on s'accorde généralement à en faire honneur au P. Luis de Aliaga. On sait maintenant, par des témoignages contemporains, et particulièrement
par une pièce satirique et burlesque de l'infortuné comte de Villamediana, que le confesseur de Philippe III était connu à la cour sous le sobriquet de Sancho Panza :
Sancho Panza, el amfetor Del ya difunto monarca, etc. , '.
Si M. Benjumeane démontre pas l'identité de Blanco de Paz et du père Aliaga, — démonstration qui parait impossible, — sou échafaudage d'hypothèses et de conjectures sera ruiné par la base.
Il y a beaucoup à faire, nous le reconnaissons volontiers, pour dissiper les ténèbres qui obscurcissent certaines circonstances, voire des périodes de la vie de Cervantes ; et certainement des investigations bien conduites pourront éclairer plus vivement cette vie à moitié dans l'ombre. Mais en cherchant l'homme sous l'écrivain, autrement, en extrayant les pièces justificatives de la biographie de Cervantes de ses propres écrits, on risque fort de se fourvoyer dans un inextricable labyrinthe, et de se donner beaucoup de peine pour ne composer qu'un roman.
Que le commentateur fournisse au biographe des renseignements et des lumières, rien de mieux; mais qu'on ne nous donne
1. Voir une note fort savante de don Cayetano Rosell, concernant le P. Lui9 de Aliaga, dans le tome XVIII* de la « Biblioteca de autores espafioles » de Manuel Rivadeneyra. Nu-velistas posleriores à Cert;anfM,p.7-8;Madrid, 1857.
point, de grâce, un Cervantes de fantaisie, qu'on ne nous représente pas l'immortel écrivain comme un réformateur hardi et un philosophe trop avancé pour son temps, et surtout qu'on ne s'avise pas d'affirmer sans preuves démonstratives, que ses infortunes ne furent que le châtiment et comme l'expiation de son mérite transcendant et de ses opinions prématurées. De conjecture en conjecture, l imagination aidant et l'amour des théories, on arrive à construire un système, mais ce système n'est souvent fondé que sur l'invraisemblable et l'absurde.
Ainsi, M. Benjumea, qui n'a point encore mis le couronnement à son édifice, mais qui a tout son plan dans la tête, a émis cet insoutenable paradoxe, que Cervantes, tout en faisant la satire des romans chevaleresques, était un admirateur passionné de la chevalerie. Est-ce bien la peine d'amasser tant de savoir et de faire une si prodigieuse dépense de temps et d'esprit, pour aboutir finalement à de pareilles conclusions? Le nouveau commentateur voudrait-il justifier les théories de ces illuminés qui font a Cervantes le triste honneur de lui accorder un piédestal dans ce qu'ils appellent fastueusement leur avenue de sphinx ?
Comme il y a des commentateurs maniaques et désireux de se singulariser par des interprétations extravagantes, les conclusions uu commentaire qu'on nous promet pourraient bien être conformes aux principes de cette singulière poétique dont
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nous avons signalé les prétentions. Heureusement, il n'y a point d'interprète, si ingénieux qu'il soit, il n'est point de chef d'école, qui prenant les écrits de Cervantes, tels
au'ils sont, puisse en tirer raisonnablement es exemples et des théories littéraires qui ne s'y trouvent pas, même implicitement contenus '.
Le génie de Cervantes était essentiellement critique : il subordonnait l'invention à l'observation ; il s'inspirait de la réalité, jusque dans ses fictions, et si haut que l'imagination s'emporta!, elle ne dominait jamais le jugement. Il écrivit assez tard, et dans le premier de ses ouvrages, qui est inférieur à tous les autres, il apparaît déjà comme un observateur profond et un moraliste enjoué.
La préface de la Galatée est d'un satirique.
L'auteur s'y moque, bien doucement, il est
1. La Eslafeta de Urganda, o aviso de Cid Asam- Ouzad Beaenjeli sobre el desencanto del Quijote, escrito por Nicolas Diaz Benjumea, Londres : Imprentade J. Wertheimer y Ca, Circus Place, Finsbury. 1861- Brochure in-8" de 64 pages, ton bien écrite et très-intéressante.
El Quijote y la Estafeta de Urganda. Ensayo critico por don Francisco Maria Tubino. Sévilla, 1862, in-8°, 196 p. C'est un écrit sensé, mais froid, un peu long et rempli de digressions et de dissertations, suivant la méthode scol asti que.
vrai , mais déjà avec cette pointe de fine ironie gui se retrouve à toutes les pages de ses écrits, des pédants et des puristes; et avec le ton modeste d'un débutant, tout en protestant de son amour pour la poésie, il signale le ride de ces pastorales dont la manie avait succédé en Espagne a celle des romans de chevalerie. Il déclare en termes exprès que ses personnages ne sont point imaginaires, qu'il a eu en mettant son ouvrage au jour un mobile bien plus élevé que la satisfaction de son amour-propre et qu'il n'a pas hésité à franchir les limites étroites d'un genre littéraire qu'il se proposait évidemment d'agrandir, en mêlant les réflexions de la sagesse aux histoires et aux propos d'amour. Quant à l'invention et à l'exécution, il sait bien qu'on y trouvera aisément à reprendre; mais son dessein étant de plaire aux gens de goût, si l'ouvrage ne les satisfait point, l'auteur promet de les contenter en leur annonçant des œuvres plus agréables et d'un art plus fini, otras ofrece para attelante de mas gitsto y de mayor artificio.
C'était en 1584, qu'il faisait ces promesses au public, à l'âge de trente-sept ans. Évidemment, il connaissait sa vocation, dès cette époque, et entrevoyait le but; mais il cherchait encore sa voie. Ce ne fut que plus de vingt ans après qu'il s'engagea dans le vrai chemin. La première partie de don Quichotte parut en 1605, et Cervantes n'avait rien publié depuis sa Galalèe. La popularité lui vint aussitôt, c'est-a-dire cette célébrité
universelle qui ne s'obtenait guère dans les lettres, qu'en travaillant assidûment pour le théâtre. Mais le théâtre était alors sous la domination de Lope de Yega et les plus renommés dramaturges gravitaient comme de simples satellites autour de cet astre éclatant.
On s'est étonné de la persistance que mit Cervantes à cultiver le genre dramatique, qui n'était pas réellement le sien. Mais il ne faut point exagérer cette obstination un peu imaginaire. Il convient de rappeler, à ce propos, que Cervantes fut au nombre des rénovateurs du théâtre espagnol, et qu'il doit compter parmi les représentants de cette période de transition qui préparèrent le chemin à LopedeVega.Deses comédies dejeunesse, deux seulement ont survécu, el Trato de Argel et la Numancia, et elles sont assez remarquables, la seconde surtout, pour faire regretter que les autres soient perdues, notamment la Confusa dont il parle lui-même comme de son œuvre maîtresse.
Avant de conquérir la popularité par le don Quichotte, Cervantes s'était fait connaître comme auteur dramatique, et il ne pouvait pas désavouer les origines de sa réputation.
Il se retira à temps au théâtre, et ne tenta point de lutter à forces inégales contre celui qu'il en a appelé le monarque et presque 1 usurpateur.
Il est évident que cette retraite aussi prudente que prématurée ne fut pas sans un certain dépit, qui se trahit en maints pas-
sages de ses écriis, et qui éclate dès les premières pages de don Quichotte. La préface de ce roman unique est une satire mordante de la vanité et de la pédanterie de Lope de Vega. Il n'y est pas Yiommé ; mais il est facile de le reconnaître. Ce fécond dramaturge mettait des manchettes à ses livres, comme on dit en typographie, et il couvrait les marges de citations des auteurs grecs et latins, qu'il ne lisait guère; il écrivait trop pour trouver le temps de lire des théologiens et des pères de l'Église. C'était un mélange monstrueux et ridicule d'érudition sacrée et profane, que Cervantes dénonçait en riant, comme un abus aussi intolérable que la manie d'entasser des éloges en vers et eu prose dans les premières pages d'un nouveau livre.
Aujourd'hui, un auteur qui a besoin d'être recommandé au public, s'en va quêtant des articles, auprès des critiques en réputation; cette sorte Je publicité littéraire n'est pas moins recherchée que celle des annonces et réclames dans les journaux et les recueils périodiques. Mais du moins les auteurs attendent aujourd'hui que leur ouvrage ait paru pour en demander des appréciations.
C'est tout au plus si par modestie ou par incertitude, les débutants sollicitent de quelque plume influente l'honneur ou l'aumône d'une préface.
Il n'en allait pas ainsi lorsque la critique, n'osant pas encore s'affirmer comme genre indépendant, n'était point une spécialité