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soi-même et des autres, dépourvu d'amis et de protecteurs. Sans doute, pour achever le tableau, ce médisant ajoute un trait final, qui nous montre Cervantes refrénanl sa verve satirique, sous l'influence de la religion, à laquelle sur ses vieux jours il a demandé protection et refuge.
Quant au mérite littéraire de cet ennemi qu'il n'ose attaquer en face, ne pouvant le nier, il cherche à l'atténuer, à le réduire dans celte phrase dédaigneuse où perce le dépit: - Qu'il nous laisse tranquilles! N'at-il pas dans son bagage sa Galatêe et ses Nouvelles qui sont pour la plupart des comédies en prose? » De la part d'un ennemi ce jugement est précieux, et je ne peuse pas que les admirateurs les plus éclairés de Cervantes puissent trouver une meilleure formule pour caractériser ces agréables et curieuses narrations, où domine le génie comique, au môme degré que dans Don Quichotte. Il avait dit plus haut de ces mêmes nouvelles, en jouant sur le titre (Novelas ejemplares), qu'elles sont moins morales que satiriques, tout en reconnaissant que l'esprit n'y manque pas: « Mas satiricas que ejemplares, si bien no poco ingeniosas.* En ré-
Sondanl à son antagoniste, dans la préface e la seconde partie du Don Quichotte, Cervantes lui a su gré de cet aveu et l'a remercié d'avoir reconnu la valeur de son recueil de contes.
Ce n'est pas sans dessein que nous avons insisté sur les invectives d'Avellaneda. Non-
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seulement elles nous montrent par un exemple quelles étaient les mœurs littéraires du temps; mats elles nous renseignent excellemment sur la situation vraie de Cervantes dans cette mêlée d'intrigants et de charlatans qui trafiquaient sans pudeur de la littérature. On le voit isolé, mécontent, sans appui, privé de ces relations et de ses sympathies qui ne sont pas d'un petit secours, même aux plus forts, car il n est si ferme volonté qui ne se sente défaillir, ni si grand courage qui ne faiblisse, lorsque dans la lutte qu'on engage pour la bonne cause, on n'a pour se soutenir que ses bonnes intentions et le témoignage de sa conscience. Nous sommes tous ainsi faits, et s'il nous arrive de rompre en visière aux us et coutumes de notre temps, à la mode, aux préjugés, il nous faut encore l'approbation et la sympathie qui soutiennent et encouragent. Autrement, les forces manquent pour résister au courant, et à moins d'être trempés à la romaine, le doute nous gagne et nous finissons par nous abandonner, de guerre lasse, au désespoir ou a l'indifférence.
Cervantes désespéra peut-être, et il douta certainement de 1 utilité de sa mission, et probablement de son génie, dont la flamme, loin de faiblir, s'avivait avec les années. Y hase de advertir, remarque- t-il, avec la conscience de sa valeur, que no se escribe con las canas, sino con el entendimienlo, el cual suele mcjorarse con los afios. Grâce a ce feu qui dévorait son âme, il ne glissa pas de
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l'indifférence dans le doute, et loin de suivre le conseil de cet ennemi qui lui reprochait une excessive activité intellectuelle, il marqua chacune de ses dernières années par un nouveau chef-d'œuvre'. Le Voyage au Parnasse est de la fin de 1614; il parut peu de temps après l'insipide rapsodie d'Avellaneda: les Comédies el intermèdes sont de 1615, les Nouvelles de 1613; la seconde partie de Don Quichotte fut sa dernière publication. Cervantes travaillait à trois ouvrages d'imagination, lorsque la mort l'enleva : la seconde partie de Galatée, las Semanas del Jardin et le roman de Persilés. On sait, par la préface de ce roman, qui est une scène du plus haut comique, que la maladie l'avait frappé mortellement, lorsqu'il la composa; et quiconque a quelque connaissance de la littérature espagnole, a lu cette admi-
1. Nous reproduisons le passage de la préface d'Avellaneda qui nous paraît résumer la situation morale de Cervantes sur son déclin : » ï pues Miguel de Cervantes es ya de viejo como el Castillo de San Cervantes, y por los anos tan mal comentadizo , que todo y todos le enfadan, y por ello esta tan falto de amigos, que quando quisiera adornar sus libros con sonetos campanudos, habia de ahijarlos, comoél dice, al preste Juan de las Indias o al emperador de Trapizonda, por no hallar titulo quîzas en Espafia que no se ofendiera de que tomara su nombre en la boca, con permilir tantos vayan los suy 03 en los principios de los libros del autor de quien murmura, y, plegne a Dios aun déjà, ahora que se ba acogido à la Iglesia y sagradol Conténtese con su Galaiva y comedias en prosa; que eso son las mas de sus novelas ; 110 nos canse » p. 2 (édit. Rivadeneyra).
rable dédicace, écrite au lendemain du jour où il avait reçu l'extrême onction. Ainsi, les plus belles produciions de ce rare esprit appartiennent à la dernière période de sa vie et sont le fruit de ses dernières méditations.
Le Voyage au Parnasse peut être considéré comme un intermède dans la carrière littéraire de Cervantes. C'est le seul poëme de longue haleine qu'il ait produit, malgré l'inclination irrésistible qui l'entraîna de bonne heure à rimer. On sait qu'il a parsemé de vers la plupart de ses écrits : la Galatée, Don Quichotte, les Nouvelles, Persilès. Il en a fait de mauvais, beaucoup de médiocres.
Mais dans la masse il y en a de bons et même d'excellents. Il ne s'agit que de choisir, car Cervantes, en proie a une véritable mélromanie, a eu ses jours de bonne veine, et Sedano a fait dans ses écrits un choix de
fioésies de tous genres qui tiennent très-bien eur rang a côté des meilleures de son recueil.
Il ne faut donc pas se hâter de condamner en bloc les vers de Cervantes, comme on s'accorde à condamner ceux de Cicéron. Il suffit de se rappeler que Cervantes était un grand poète en prose, et que c'est la supériorité de sa prose qui a nui au succès de ses essais poétiques. Ajoutons que dans ces
essais il a su garder une juste mesure, et
3 un son bon sens incomparable l'a préservé e ces tentatives qui auraient pu compromettre sa réputation. Avec sa manie de versifier, n'est-il pas incroyable qu'il ait résisté à la tentation de composer un de ces poèmes épiques ou héroïques, qui se comptaient par centaines lorsqu'il entra dans la carrière?
N'est-il pas élonnant que son imagination en travail, et si féconde en inventions merveilleuses, ne lui ait pas promis la gloire de l'Arioste ou la renommée du Tasse, et qu'il n'ait cédé a l'illusion ? Ces réflexions ne sont donc pas venues à l'esprit des critiques qui ont été si sévères pour les productions poétiques de Cervantes? Et ne faut-il pas lui tenir compte, lui savoir gré de s'être tenu, sauf quelques écarts sans conséquence, dans les limites de son domaine? El jusque dans ses écarts, ne retrouve-t-on pas quelques traces de son talent?
Certes, il n'était pas né poêle lyrique ni élégiaque, bien qu'il eût remporté des prix et des couronnes dans ces concours et joûtes poétiques, qui dans toutes les villes d'Espagne avaient remplacé les tournois et passes d'armes. Nous connaissons ces pièces couronnées et récompensées, qui sont tout au plus passables. Mais quand Cervantes se servait des vers comme de la prose, pour donner carrière à sa verve tomique, sa poésie était vive, originale et forte. Ses deux sonnets sur le catafalque de Philippe II et sur l'expédition ridicule du duc de Médina,
allant, hors de temps, secourir Cadix, sont deux chefs-d'œuvre. L'auteur de Don Quichotte pouvait donc aborder sans crainte le petit poème satirique et burlesque.
Il s'était en quelque sorte préparé à ce genre de composition poétique, et par ses comédies en vers et par une lecture assidue des poètes italiens. Cervantes — et Voltaire eut cela de commun avec lui — lisait et relisait sans cesse l'Arioste, ce grand maître de la versification facile. Mais il se garda bien d'employer l'octave, c'est-à-dire la forme épique. Il prit le tercet, excellent pour le récit aussi bien que pour la satire, et qui donne au conteur la facilité de faire, pour ainsi dire, de la prose rimée, sans prétention, sans emphase, sans s'exposer à détonner.
Cervantes manie avec aisance le tercet, et durant tout le cours de son Voyage, il pour- Buit la narration des événements, sans effort, sans embarras, nullement préoccupé d'éviter cette négligence non affectée, que lui ont reprochée des Arislarques empesés et qui est, a notre goût, l'attrait le plus séduisant de ses écrits. Sa muse, qu'on nous permette la comparaison, marche à pied, « légère et court vêtue, en cotillon simple et souliers plats, * comme la Perrette de la fable. Dans ce costume simple et modeste, die est à la fois agile, leste et familière, sans façons, sans prétentions, accorte et rieuse, franchement gaie, employant toujours le mot propre, parlant quand il le faut comme une princesse,