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prenant au besoin le ton de la conversation ordinaire, et répandant à profusion, mais non sans discernement, ces maximes devenues proverbes, qui ont consacré à jamais la sagesse de Sancho Panza.
Les difficultés du poème ne sont point dans la versïiicalion, qui est facile; mais dans les nombreuses allusions qu'on y trouve et dont la plupart échappent à l'interprétation. Mais, de même que dans le Don Quichotte, ces allusions ne troublent pas le courant du récit; et on peut les négliger sans inconvénient.
Le Voyage au Parnasse est en huit chapitres, de trois à quatre cents vers chacun.
L'appendice est en prose, et de la meilleure; il résume excellemment l'esprit et les tendances de cette ingénieuse satire littéraire.
Le dessein de l'auteur est visible tout d'abord dans le sonnet qui précède le voyage.
On y tourne en ridicule la manie des faiseurs de livres qui vont mendier des éloges en vers et en prose pour recommander leurs ouvrages au public. On sait avec quelle verve il s'était moqué dans la préface de la première partie de Don Quichotte de celle maladie des gens de lettres, toujours en quèle de censeurs complaisants ou de protecteurs en crédit.
L'intention du poète est encore plus nettement indiquée dans cet avis au lecteur, si substantiel dans sa brièveté. Le lecteur est averti et très-finement, de ne pas prendre trop au sérieux les louanges prodiguées aux prosateurs et poètes nommés dans le Voyage.
Si vous êtes du nombre des élus, dît-on aux auteurs, tant mieux pour vous; et, si vous n'en êtes pas, tant mieux aussi. Que le lecteur averti prenne donc garde de confondre les éloges sincères avec ceux qui ne sont qu'ironiques.
Cervantes affectionnait particulièrement cette manière de critique, et i! y excellait. Ses éloges ont tué plus d'un auteur dont la réputation s'épanouissait en plein soleil, avant que le curé, aidé de son compère le barbier et de la gouvernante, eût passé en revue la collection de romans, de pastorales et de poèmes qui avaient brouillé la cervelle de don Quichotte. Il ne faudrait pas imiter ce maître d'espagnol, nommé Pedro Pineda, un sot qui, prenant au pied de la lettre l'éloge que fait en rianl le curé d'un ouvrage remarquable par le ridicule, s'avisa d'eu donner à Londres, en 1740, une magnifique édition, en invoquant le témoignage deCervantes en faveur d'un méchant auteur que Cervantes a exécuté sans pitié. Car il l'a repris à partie dans le Voyage du Parnasse : c'est ce même Lofraso, poète espagnol, né en Sardaigne, que Mercure sauve de la fureur de Scylla el Cary bde, en le nommant son garde-chiourme.
Lofraso n'est cependant pas le plus maltraité des mauvais poètes nommés dans le Voyage. Arbolanches, le chef de la bande ennemie, le généralissime des ennemis d'Apollon, est accommodé de main de maître, et conformément à ses mérites. D'autres encore reçoivent un châtiment exemplaire ; mais
l'impitoyable critique se contente de les désigner par leurs ouvrages : tels, par exemple, Andrés Perez de Léon, auteur d'un roman détestable et graveleux, la Picara Justina, Bernardo de la Vega et Bernard o Gonzalès de Bovadilla, auteurs de deux pastorales très-médiocres, el Pastor de Ibêria et Ninfas y pastores de Henâres.
Cervantes avait déjà suivi cette méthode, dans le fameux examen des livres de don Quichotte : citer les ouvrages, c'était désigner assez nettement les auteurs. Il goûtait peu la satire personnelle, mais il fallait faire quelques exemples; et il faut reconnaître que le nombre des victimes est bien petit, eu égard à la multitude de plats rimeurs qui encombraient les avenues du Parnasse. Il est vrai que Cervantes a fait des exécutions en masse ; il y en a trois dans son Voyage. Mercure, voyant sa galère trop chargée et en danger de couler bas, passe au crible les poètes qui se sont embarqués à son bord pour aller au secours d'Apoilon, et il jette impitoyablement a la mer tous ceux qui sont de mauvais aloi. Au chant quatrième, un autre vaisseau, tout chargé de rimeurs, aborde au Parnasse; mais Apollon, effrayé du concours imprévu de ces volontaires, invoque Neptune, el alors recommence une seconde noyade, qui forme un des plus agréables épisodes du poème. Enfin la bataille est livrée entre les deux armées ennemies, et les mauvais poètes vaincus, le dieu des vers est obligé de semer de sel l'endroit où s'est livré
le combat, pour prévenir une épidémie de poëtereaux, qui naissaient et multipliaient comme des sauterelles sur le champ du combat.
Notons que Cervantes n'a nommé que centcinquante poètes environ dans son poème.
Encore faut-il soustraire de ce nombre les mauvais et les auteurs qui sont introduits par pure complaisance, théologiens, historiens, jurisconsultes; de telle sorte que les vrais serviteurs d'Apollon se réduisent à une poi-
fnée. Lorsque le maître du Parnasse distribue es couronnes aux vainqueurs, Cervantes ne compte que neuf lauréats, qu'il ne nomme pas, se bornant h en désigner trois seulement : les deux frères Argensola et Quevedo, c'est-à-dire les deux hommes qui avaient le plus respecté les droits de la raison dans leurs vers, et ce redoutable satirique qu'il appelle énergiquement = le fléau des sots poètes. » Et, dans l'appendice, il remarque malicieusement que les quatre grands poètes espagnols qui ont mérité le surnom de divins, sont arrivés à la postérité avec un très-léger bagage, de même que ces deux frères aragonais, dont les poésies réunies forment un tout petit volume. N'est-ce pas un dernier trait lancé contre Lope de Vega dont les écrits, incomplètement recueillis, forment une bibliothèque? Et n'est-ce pas ce prodige de fécondité que Cervantes a eu en vue en faisant le portrait de la vaine gloire, qui est une de ses plus heureuses allégories et le digne pendant du portrait de la vraie poésie?
Pour lui, la poésie étail une vierge, qui avait à son service toutes les sciences, ,et qui n'admettait auprès d'elle que des adorateurs capables de l'admirer et de la comprendre.
Aussi voulait-il écarter de l'autel de cette divinité tous les profanes qui prétendaient la servir malgré elle, et le nombre en était infini. Combien pense-t-on qu'il y eût de versificateurs en Espagne à l'époque où Cervantes écrivait son Voyage? Sedano, dansun essai de catalogue, en a compté six cents environ, en reconnaissant que ce nombre représentait à peine le tiers de la totalité. Mais Sedano restait bien loin du compte exact.
Suarez de Figueroa, dans un passage trèscurieux de son Pasagero, a pris la peine de noter ; détail précieux et instructif, que dans une joute poétique, en l'honneur de saint Antoine de Padoue, plus de cinq mille pièces de vers furent envoyées au concours, de sorte, ajoute-t-il, qu'avec les papiers mis au rebut, il y aurait eu de quoi recouvrir les cloîtres de cent couvents. C était alors l'usage de placarder sur les murs des cloîtres et des églises les pièces de vers qui avaient fixé l'attention des juges du concours ; et c'était du haut de la chaire, en pleine église et au beau milieu de la solennité, qu'étaient proclamés les noms des lauréats *.
Le même auteur nous apprend que la poé-
1. « En unaque los dias pasados se publicô eD loor de san Antonio de Padua, concurrieron cinco mil papales de varia poesia : de suerte que habiendose
sie était tombée si bas, qu'on voyait souvent des artisans illettrés, des gens sans aveu, composer hardiment des comédies, des farces que l'on représentait, et des vers de toute mesure ou plutôt sans mesure, ni rime, ni raison, tels que pouvaient en produire des esprits incultes et bornés incapaces y menguados, pour emprunter ses propres expressions. Cervantes s'est souvenu de ces poètes et rimailleurs de bas étage, et il les a placés dans le cortège de celte poésie ignoble et vagabonde qui hante la taverne et les maisons de débauche.
Il n'a rien oublié; il n'a rien exagéré; et ici comme ailleurs, il a suivi à la lettre le principe qu'il a posé lui-même en maints passages de ses écrits, et d'après lequel la vraisemblance ne doit jamais manquer aux fictions. Il a répété le même précepte dans ce même poème, ou l'on trouvera un résumé de son Credo littéraire, qu'il est inutile de reproduire ici , notre but n'étant pas de résumer ni d'analyser le Voyage au Parnasse, mais uniquement de préparer le lecteur à l'intelligence d'une œuvre qui renferme de grandes vérités sous sa forme plaisante, et qui est au fond un tableau très- ressemblant et trèsanimé de la littérature contemporaine de Cervantes. La table des auteurs cités dans le Voyage , aussi complète et élendueque nous
adornado dos claustros y el cuerpo de la Iglésia cou los ma3 cultos al parecer, sobràron con que llenar los de otros oien monasterios. » Pasagero, Aliviû 3,
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avons pu la faire, dans les limites qu'il fallait garder, fournira des éclaircissements qui nous dispensent d'allonger encore cette introduction.
Le lecteur verra, en s'aidant de ses recherches, quels étaient les personnages dont Cervantes a si bien pris la mesure; et il remarquera qu'en accordant des louanges méritées à des esprits supérieurs et sensés, tels que Luis Barahona de Soto, Andres Rey de Artieda et quelques autres qui défendaient sans succès les droits compromis de la raison et du goût, il rend finement justice aux chefs d'école qui lançaient la poésie espagnole sur une pente fatale ou qui la précipitaient, pour mieux dire, vers la décadence.
Trente ans avant la publication du Voyage au Parnasse, dans le sixième livre de sa Galatèe (1584), Cervantes avait chanté en octaves pompeuses les gloires poétiques de l'Espagne, sans ménager les louanges aux
{>oëtes de tout rang et de tout genre. Les ouanges ne manquent pas non plus dans le Voyage au Parnasse ; mais l'éloge des poètes les plus renommés va rarement jusqu'à l'apothéose, et tempéré par une douce et fine ironie, il est toujours plus près de la satire que du panégyrique. Nul ne se méprendra, par exemple, sur le vrai sens des louanges prodiguées à don Luis de Gongora, ce corrupteur systématique du bon goût et de la langue. Le poëte a même imité et très-heureusement en quelques endroits, le jargon de cette école du cultisme et de l'érudition
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pédantesque, qui avait plus d'une analogie avec celle de Ronsard.
Il n'était guère possible de se moquer plus finement qu'il l'a fait de Ledesma, cet autre corrupteur de la poésie, qui faisait du divin à sa manière; car le mot el la chose existaient dès ce temps-là dans la littérature espagnole, et les poésies â lo divino, comme on disait, sont peut-être le plus triste témoignage des excès où s'emporta le génie espagnol, sous prétexte de religion et de mysticisme.
On remarquera aussi que l'ironie s'est glissée jusque dans l'éloge de Fernando de Herrera, ce grand poète lyrique, que Cervantes admirait sincèrement, mais dont il goûtait peu les tendances vers un idéal impossible.
La bonne humeur, la gaieté spirituelle, l'invention ingénieuse et originale, la facilité de la narration, le charme du récit et la variété des épisodes abondent dans ce poëme que certains critiques ont traité, sans le connaître, avec trop de légèreté, ou même avec un dédain insolent. L'ouvrage se recommande assez par le nom de l'auteur. La lecture en est divertissante, et de plus trèsinstructive, car il s'agit d'une revue des poètes contemporains faite par un homme qui les connaissait bien et qui s'affligeait à bon droit de la décadence imminente et de l'invasion croissante du mauvais goût.
On trouvera peut-être, si l'on ne prend pas la peine d'entrer dans l'esprit de ce h
poème satirique, on trouvera peut-être que le critique a été bien indulgent et parfois plus qu'indulgent. Mais Cervantes a été luimême au-devant du reproche qu'on pourrait lui faire, d'avoir montré trop de complaisance a l'égard de certains rimeurs dont la postérité a oublié le nom. Il répond, comme s'il avait prévu l'objection, que le rang et la fortune sont de puissants auxiliaires de la médiocrité, et qu il faut en conséquence ne pas se montrer trop sévère pour les prétentions littéraires des richeB et des grands; y pues es rico, dit-il plaisamment de ce poète maniaque qui vient a lui comme un messager d'Apollon, no se le dé nada que sea mal poêla.
Quant a lui-même, qui était gueux comme la plupart de ses confrères en poésie, il se plaint en riant de sa misère, et il se résigne sans beaucoup de peine à souffrir la pauvreté, la faim et l'injustice des hommes, en échange de la gloire immortelle qu'il convoitait par-dessus tout.
Ce n'est point à la vanité blessée ni à l'orgueil révolté qu'il faudrait attribuer les éloges qu'il fait volontiers de son propre mérite.
Cervantes nous parait sans doute un peu glorieux; mais rappelons-nous qu'il n'eut jamais un sourire de la fortune. Ses contemporains ne l' apprécièrent pas à sa juste valeur. En se rendant naïvement justice, sans fausse honie comme sans fausse modestie, il se dédommageait el de la rigueur