‹ Le voyage d'Urien, suivi de PaludesChapitre 11 sur 19 · LE BANQUET · texte numérisé non relu

LE BANQUET

Jeudi.

Ce matin, après une nuit très agitée, je me levai un peu souffrant ; au lieu de mon l)ol de lait, pour varier, je pris un peu de tisane. Sur l'agenda la feuille était ])lanelie ; — eela voulait dire : Palude.s. Je garde ainsi pour le travail les jours où je n'ai rien avisé d'autre. J'écrivis toute la matinée. J'écrivis :

Journal de Tityre :

J'ai traversé de grandes landes, de {'astes plaines, d'interminables étendues ; même en les collines très basses, la terre à peine soulevée j'' semblait encore endormie. J'aime errer au bord des tourbières ; des sentiers y sont

faits OÙ la terre tassée, moins spongieuse, est plus solide. Partout ailleurs le terrain cède et sous les pieds l'amas des mousses fonce ; pleines d'eau lesmousses sont molles; des drainages secrets par places les dessèchent; il pousse alors dessus de la bruy^ère et une espèce de pin trapu; il y rampe des l)X-opodes; et l'eau par place est cantonnée en flaques brunes et croupies. J'habile les bas-fonds et ne songe pas trop à me monter sur les collines d'oiije sais bien qu'oji ne verjYiitî^ien d'autre. Je ne regarde pas au loin, bien que le ciel trouble ait son charme.

Parfois à la surface des eauxcroupies s'étale l'irisation merveilleuse et les papillons les plus beaux n'ont rien de pareil sur leurs ailes ; la pellicule qui s'y diapré est formée des matières décomposées. Sur les étangs, la nuit éveille des phosphorescences, et les feu.x des marais qui s'élèvent semblent celles-là sublimées.

Marais! qui donc raconterait vos charmes? lltyref »

Nous ne montrerons pas ces pages à Ang-èle,

pensai-je : Tityre y puraîtrait lieiireux. Je pris encore ces quelques notes :

<( Tityre achète un aquarium : il le place au milieu de sa chambre la plus verte et se réjouit à ridée que tout le paysage du dehors s'y retrouve. Il n'y met que de la vase et de l'eau; en la vase est un peuple inconnu qui se débrouille et qui l'amuse : dans cette eau toujours trouble, où l'on ne voit cjue ce qui vient près de la vitre, il aime qu une alternance de soleil et d'ombre j' paraisse plus jaune et plus grise — lumières cpii venues par les fentes du volet clos la traversent. — Eaux toujours plus vivantes quil ne croyait. — La nuit, en rêve, il voit les i/isectes descendre dans sa chambre. Il les reconnaît tous »

A ce moment Richard entra ; il m'invitait à déjeuner pour samedi. Je fus heureux de pou- \oii' lui répondre <£ue précisément ce jour-là j'avais all'aire en province. — Il parut 1res surpris et partit sans rien ajouter.

Je sortis bientôt après moi-même, après mon succinct déjeuner. J'allai voir Etienne

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qui conig-eait les épreuves de sa pièce. Il me dit que j'avais bien raison de faire Paludes, parce que selon lui je n'étais pas né pour les drames. Je le quittai. Dans la rue je croisai Roland qui m'accompagna chez Abel. Là je trouvai Glaudius et Urbain les poètes ; ils étaient en train d'affirmer cpi'on ne pouvait plus faire de drames ; chacun n'approuva pas les raisons que l'autre en donnait, mais ils s'accordèrent pour supprimer le théâtre. Ils me dirent aussi que je faisais bien de ne plus écrire de vers, parce que je les réussissais mal. Théodore enlra. puis Walter que je ne peux pas sentir; je sortis. Roland sortit avec moi. Sitôt dans la rue je commençai. « Quelle existence intolérable ! La supportez-vous, cher ami ? »

— « Assez bien, me dit-il — mais intolérable pourquoi ? »

— « Il suffit qu'elle puisse être différente et qu'elle ne le soit pas. Tous nos actes sont si connus qu'un suppléant pôiïrrâTtles faire et répétant nos mots (Thier former nos phrases de deniain. C'est le jeudi qu'Abel reçoit: il eiit eulemèmeétonnement à ne pas voir venir

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Urbain, Claudiiis, ^Yalte^ et vous, que nous tous à ne pas le trouver chez lui ! O ce n'est pas que je me plaigne ; mais je n'y pouvais plus tenir. — Je pars — je pars en voyag-e. »

— « Vous, (lit Roland ! Bali ! où, et quand? »

— « Après demain — où? je ne sais pas... mais, cher ami, vous comprenez que si je savais où je vais, et pour qu'y faire, je ne sortirais pas de ma peine. Je pars simplement pour partir : !a surprise même esl mon but — l'imprévu — comprenez-vous? — l'imprévu!

Je ne vous propose pas de m'accompag-ner parce que j'emmène Angèle — mais que ne partez-vous donc vous-même, de votre côté, n'importe où, laissant stagner les incurables. »

« Permettez, dit Roland, je ne suis pas comme vous ; j'aime bien quand je pars à savoir où je vais. »

— « Donc l'on choisit alors! que vous dirais-je — l'Afrique ! connaissez-vous Biskra? Songez au soleil sur les sables! et les palmiers. Roland! Roland! les dromadaires!

— Songez que ce même soleil que nous entrevoyons ici si misérable, entre les toits, derrière la poussière et la ville, luit déjà,

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luit déjà là-bas, et que lotil est partout disponible ! Allejidrez-vous toujours, ah! Roland. Le manque d'air ici, autant que l'ennui fait bàillei* : partez-vous ? »

— « Cher ami, dit Roland, il se peut que m'attendent là-bas de très agréables surprises ;

— mais trop d'occupations me retiennent — j'aime mieux ne pas désirer... je ne peux pas aller à Biskra. »

— « Mais c'est pour les lâcher précisément, repris-je, ces occupations qui vous tiennent.

— Accepterez-vous donc d'y être astreint toujours? ]Moi, cela m'est égal, comprenez : je [)ars pour un autre voyage — mais songez que peut-être on ne vit qu'une fois, et^mbien est petit le cercle de votre manège ! »

— « Ah ! cher ami, dit-il, n'insistez plus — j'ai des raisons très sérieuses : paralytique s'il Aous plait : — ^otre argumentation me lasse, je ne peux pas aller à Biskra. »

— « Alors laissons cela — lui dis-je ; aussi bien voilà ma demeure, — allons ! adieu pour quelque temps — et de mon départ, s'il vous plaît, veuillez informer tous les autres. »

Je rentrai.

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A six heures vint mon ^rand ami Hubert; il sortait d'un comité de choses mutuelles. Il dit :

« On m'a parlé de Paludes ! »

— « Qui donc? » demandai-je excité.

— « Des amis... Tu sais : ça n'a pas beaucoup plu : on m'a même dit que tu ferais mieux d'écrire autre chose. »

— « Alors tais-toi. »

— « Tu sais, reprit-il, moi je ne m'y connais pas : j'écoute ; du moment que ça t'amuse d'écrire Paludes... »

— Mais ça ne m'amuse pas du tout, criaije; j'écris Paludes parce que... Et puis parlons d'autre chose... Je pars en voyage. »

— « Bah ! » ht Hubert.

— « Oui, dis-je, on a besoin parfois de sortir un peu de la ville, .le pars après-demain; et pour je ne sais où... .l'emmène Angèle. »

— « Comment, à ton àg^e ! »

— « ]Mais, cher ami, c'est elle qui m'a invité. Je ne te propose pas de venir avec nous parce (pie je sais que tu es très occupé... »

— « Et puis vous préférez être seuls... Suflit. Vous restez longtenq)s loin? »

T.E A'OVAGK B ITtlKX

— « Pas trop : le temps et Targent nous liniilenl: mais Fimporlaiit c'est de ({iiitter Paris ; on ne sort des cités que par des moyens éneri?iques, des express ; le difficile, c'est de IVancliii- les banlieues. » Je me levai pouî' marcher et [)()ui' m'exciter : « Que de stations avant la vraie cami)aî?ne ; à chacune du monde descend ; c'est comme s'ils tombaient au début de la eoui-se ; les wag^ons se vident. — A'oyag-eurs ! où sont les voyageurs? — Ceux qui restent encore, ils vont à des affaires ; et les chauffeurs et le mécanicien, eux, qui vont jusqu'au l)out ils restent aux locomotives. D'ailleurs, au bout, il y a mie autre ville. — Campagnes ! où sont les campagnes ? »

« Cher ami, dit Hubert marchant aussi, tu exagères : les campagnes commencent où finissent les villes, simplement. »

Je repris : « INIais, cher ami, précisément elles n'en linissent pas, les villes ; puis après elles c'est la banlieue... Tu me parais oublier la banlieue — tout ce cpi'on trouve entre deux villes. Maisons diminuées, espacées, quelque chose de plus laid encore... de la ville en trai-

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nasses ; des potagers ! Et des talus bordent la route. La route ! c'est là qu'il faut qu'on aille, et tous, etpas ailleurs: (impression notable.) »

— « Tu devrais mettre cela dans Fabules, » dit Hubert.

Du coup je m'irritai tout à fait : « rs'auraistu jamais rien compris, pauvre ami, aux raisons d'être d'un poème? à sa nature? à sa venue? Un livre... mais un livre, Hubert, est clos, plein, lisse comme un œuf. On n'y saurait faire entrer rien, pas une épingle, que par force, et sa forme en serait brisée. »

— « Alors ton œuf est plein ? » reprit Hubert.

— « ^lais cber ami, criai-je, les œufs ne se remplissent „pas ;„ les œufs^ naissent pleins. . . D'ailleurs ça y est déjà dans Paludes... et puis je trouve stupide de dire que je ferais mieux d'écrire autre chose... stupide ! entends-tu?... autre chose ! d'aljord je ne demanderais pas mieux, mais comprends donc qu'ici c'est bordé de talus comme ailleurs ; nos routes sont forcées, nos travaux de même. Je me tiens ici parce qu'il ne s'y tenait personne ; je clioisis un sujet par exhaustion ; el Paludes parce que

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je suis bien sur qu'il ne se trouA era personne d'assez déshérité pour aller travailler sur ma terre ; c'est ce que j'ai tâché d'exprimer par ces mots : Je suis Titj're et solitaire. — Je t'ai lu ça, mais lu n'a pas remarqué... et puis combien de fois t'ai-je déjà prié de ne jamais me parler de littérature ! A propos — continuai-je par manière de diversion — iras-tu ce soir chez Ang-èle? elle reçoit. »

— « Des littérateurs... Non, me réponditil, je n'aime pas tu sais ces réunions nombreuses où l'on ne fait rien que causer; et je croyais que toi de même y étouffais. »

— « Il est vrai, repartis-je, mais je ne peux désobliger Angèle ; elle m'a convié. D'ailleurs j'y A eux retrouver Amilcar pour lui faire observer qu'on étouffe; il prétendait que non l'autre fois. Le salon d'Angcle est beaucoup trop petit pour soirées ; je tâcherai de le lui dire; j'emploierai même le mot exigu:... puis j'ai besoin d'y parler à Martin. »

— « A ton aise, dit Hul3ert, je te quitte: adieu. » — 11 partit.

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Je rangeai mes papiers : je dinai : tout en mangeant je pensais au voyage : je me répétais : « Plus qu'un jour ! » — Vers la fin du repas je fus si ému de cette proposition d'Angèle que je crus devoir lui -écrire ces quelques mots : « La perception commence au changement de sensation; cVoîi la nécessité du

voxS!^. »

Puis la lettre enveloppée je m'acheminai docilement chez elle.

Angèle habite au quatrième.

Les jours où elle reçoit, Angèle place devant sa porte une banquette, et une autre au second palier devant la porte de Laure ; on y fait souille ; on se prépare à manquer d'air ; stations ; donc essoufflé je m'assis sur la première ; et sortant de ma poche un feuillet, je tentai de formuler des arguments pour Martin. J'écrivis :

(( On ne sort pas; cest un tort. U ailleurs on ne peut pas sortir; mais cest pai^ce qu'on ne sort pas. » — Non ! pas cela ! Recommençons. Je déchirai. — Ce qu'il faut indiquer c'est

LE VOYAGK D URIEX

que chacun, quoique enfermé, se croit dehors, donc satisfait. Misère de ma ^ ie ! Un exemple ? — A ce moment quch^Tun monta : c'était Martin.

Il dit : « Tiens ! tu travailles ! »

Je répondis : « Mon cher, bonsoir. Je suis entrain de t'écrire; ne me dérange pas. Tu m'attendras là-haut sur la banquette. » — Il monta.

J'écrivis : « On ne sort jjds; — c'est un tort. D'ailleurs on ne peut pas sortir; — mais cest parce que Von ne sort pas. — On / ne sort pas parce que Von se croit déjà dehors. Si Von se savait enfermé, on aurait du moins V envie de sortir. »

— Non ! pas cela ! pas cela ! Recommençons. Je déchirai — Ce qu'il faut indiquer c'est que chacun se croit dehors parce qu'il ne regarde pas. D'ailleurs il ne regarde pas parce qu'il est aveugle. ]Misère de ma vie ! Je n'y comprends plus rien. Comme on se déijat pour en sortir ! — Mais aussi l'on est hoiriblement mal ici pour produire. Je pris un autre feuillet. — A ce moment quelqu'un monta; c'était le philosophe Alexandre.

SUIVI DK PALIUKS 189

Il dit : « Tiens ! Vous travaillez ? » Je répondis, al)sorhé : « Bonsoir; j'écris à Marlin: il est là-haut sur la banquette. Asseyez-vous: j'ai bientôt lini... Ah ! il n'y a plus déplace ?... »

— « Cane fait rien, dit Alexandie, car j'ai ma canne à reposoir. » Et dépliant son instrument, il attendit.

— « A présent j'ai lini, » repris-je. Et me penchant sur la rampe : « ^Martin î criai-je : Es-tu là-liaul ? »

— « Oui ! cria-l-ii. J'attends. Apporte la bancjuette. »

Or, comme chez Angèle je suis presque chez moi, je trimbalai mon siège ; et là-haut, tous trois installés, ^lartin et moi nous échangeâmes nos feuilles, tandis qu'Alexandre attendait.

Sur ma feuille on lisait :

Etre aveugle pour se eroirelieui-eux. Croire quon y voit elair pour ne pas ehercher à y voii' puisque :

IJon ne peut se voir que mul/wureux.

Sur sa feuille on lisait :

Être heureux de sa cécité. Croire qu'on

igO LE VOYAGE D'URIEX

)' voit clair pour ne pas chercher à y voir puisque :

L'on ne peut être que malheureux de se voir.

— « Mais, in'é('riiii-je, c'est précisément ce ([iii te l'cjoviit ({lie je déplore : — et il faut bien que j'aie raison jniisque je déplore que tu t'en réjouisses, tandis que toi tu ne peux pas te réjouir de ce (pie je le déplore. — Recommençons. » Alexandre attendait.

— « C'est bientôt fini, lui dis-je — on vous expliquera. »

— Nous reprîmes nos feuilles.

J'écrivis :

Tu me rappelles ceux qui traduisent :

a Numéro Deus impare gaudet » par : Le numéro Deux se réjouit d'être impair, et qui trouvent qail a bien raison. — Or s il était vrai que Vimparité porte en elle quelque essence de bonheur — je dis de liberté, on devrait dire au nombre Deux :

Mais, pauvre ami, vous ne Vêtes pas, impnir ; pour vous satisfaire de lêtre tachez au moins de le devenir. »

sijIvi de paludes 191

Il écrivit :

Tu me rappelles ceux qui traduisent : « Et doua ferentes » par : «. Je crains les Grecs. »

— Et qui ne s'aperçoivent plus des présents.

— Or s'il était vrai que cliaque présent cache un Grec derrière qui tout aussitôt nous captive; — je dirais au Grec : « Gentil Grec, donne et prends ; nous serons quittes. Je suis ton homme, c'est vrai, mais sinon tu ne m'aurais rien donné. » Où Je dis Grec, lis Nécessité. Elle ne prend que à qui elle donne.

Nous échangeâmes. Un peu de temps passa.

Au-dessous de mon feuillet il écrivit : Plus f y réjléchis, plus je trouve ton exemple stupide, car enfin...

Au-dessous de son feuillet j'écrivis :

Plus j'y réjléchis, plus je trouve ton exemple stupide, car enfin...

— ... Ici la feuille étant remplie, chacun de nous la tourna — mais au verso de la sienne on lisait déjà:

192 I.E VOYAGK D URIEN

— Du bonlieur dans la règle. Etre joyeux. Recherche cVun menu type.

i*^ Potage (selon Monsieur Huysnians.)

2° Beefleck {selon Monsieur Barres.)

3o Choix de légumes (selon M. Gabriel 2'rarieux.)

4'^ Bonbonne cVeau cl E^'ian (selon Monsieur Mallarmé.)

5° Chartreuse vert-dorée (selon M. Oscar Wilde.)

Sur ma l'eiiilc on lisait simplement ma poétique pensée du Jardin des Plantes : lltyre sourit.

jNIartin dit: « Qui c'est, ïityre? »

Je répondis : « C'est moi. »

— « Donc lu souris parfois! » reprit-il.

— « Mais, cher ami, attends un peu que je t'explique ; — (pour une fois qu'on se laisse aller!)... Tilyre, c'est moi et ce n'est pas moi; — Tilyre, c'(?st l'imbécile; c'est moi, c'est toi — - c'est nous tous... Et ne rigole donc pas comme ça — tu m'agaces ; — je prends imbécile dans le sens d'impotent; il ne se souvient pas toujours de sa misère ; c'est ce que je te disais tout à l'heure. On a

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ses monienls d'oubli : mais comprends donc que ce n'est là rien quune pensée poétique... »

Alexandre lisait les papiers. Alexandre est un philosophe : de ce qu'il dit je me mélîe toujours ; à ce qu'il dit je ne réponds jamais rien. — Il sourit et se tournant vers moi commença :

« Il me semble, INIonsieur, (pie ce que vous apj^elez acte libre, ce serait, d'après vous, un acte ne dépendant de rien, détaché de tout le reste, — suivez-moi : détachal^le — remarquez ma progression: supprimable, — et ma conclusion : sans Aaleur. Rattachezvous à tout, Monsieur, et ne demandez pas la contingence ; d'abord > ous ne l'obtiendrez pas — et puis à quoi ça vous servirait-il? »

Je ne dis rien, par habitude : quand un philosophe aous répond, on ne conqirend plus du tout ce qu'on lui avait demandé. — On entendait monter: c'était Clément, Prosper et Casimir. — « Alors, dirent -ils en voyant Alexandre avec nous installé — vous devenez stoïciens ? — Entrez donc. [Messieurs du Portique. »

194 I-î^- VOYAGE d'uRIEX

Leur plaisanterie me parut prétentieuse, de sorte que je crus devoir n'entrer qu'après eux.

Le salon d'Angèle était déjà plein de monde : au milieu de tous Ang-èle circulait, souriait, offrait du café, des brioches. Sitôt qu'elle m'aperçut elle accourut : « Ah ! vous voilà, dit-elle à voix basse: — j'ai un peu peur (pion ne s'ennuie ; vous nous réciterez des vers, n

— « Mais, répondis-je, on s'ennuiera tout autant, — et puis \ ous savez que je n'en sais pas. »

— « Mais si, mais si, vous venez toujours d'écrire cpielque chose »

A ce moment Hildebrant s'approcha : « Ah ! ^Monsieur, dit-il en me prenant la main — enchanté de vons voir. Je n'ai pas eu le plaisir de lire a otre dernier ouvrage, mais mon ami Hubert m'en a dit le plus grand bien... Et il parait que vous nous ferez ce soir la faveur de nous lire des vers

Angcle s'était éclipsée.

sélVI DE PALfDES \Ç)T>

Ildevert s'amena : « Alors, Monsieur, dit-il, vous écrivez Paludes ? »

— « Gomment savez-vous? » m'écriai-je.

— « Mais, reprit-il (exagérant) — il n'est plus question que de cela ; — il paraît même que ça ne ressemblera pas à votre dernier ouvrage — que je n'ai pas eu le plaisir de lire, mais dont mon ami Hubert m'a beaucoup parlé. — Vous nous lirez des vers, n'est-ce pas ? »

— « Pas des vers de vase, dit Isidore bêtement — il parait que c'en est plein dans Paludes, — à ce que raconte Hubert. Ah ! ça, cher ami, — Paludes, qu'est-ce cpie c'est? »

Valentin s'approcha, et, comme plusieurs écoutaient à la fois je m'embrouillai.

— « Paludes — commençai-je — c'est l'histoire du terrain neutre, celui (pii est à tout le

monde — mieux l'homme normal, celui

sur qui commence chacun ; — l'histoire de la troisième personne, celle dont on parle — qui vit en chacun, et qui ne meurt pas avec nous. — Dans Virgile il s'appelle Tityre — et il nous est dit expressément qu'il est couché— « Titj-re reciibans ». — Paludes, c'est l'histoire de l'homme couché. »

196 i-K voYAf.K o'rniKN

— « Tiens, dil Palras — je croyais que c'était riiistoiie (riiii marais. »

— « ^lonsiciii', dis-je, les avis diffèrent — le fond permane. — ^Nlais comprenez, je vous prie, que la seule façon de raconter la même chose à tous, — la même chose, entendezmoi bien, c'est d'en chang-er la forme selon chaque nouvel esprit. En ce moment Paludes c'est l'histoire du salon d'Angèle. »

— « En(in je vois que vous n'êtes pas encore ])ien fixé, » dit Anatole.

Philoxène s'approciia : « Monsieur, dit-il, tout le monde attend vos vers. »

— « Chut ! chut ! fit Ang-èle ; — il va réciter. »

Tout le monde se tut.

<( Mais, ^Messieurs, criai-je exaspéré, je vous assure que je n'ai rien (pii vaille. Pour ne j)as me faire prier, je vais être forcé de vous lire une toute petite pièce sans »

— <( Lisez ! Lisez ! » dirent plusieurs.

— « Entin, ^lessieurs, si vous y tenez »

Je sortis un feuillet de ma poche," et sans posture, j'y lus d'une manière atone :

smvi DE PALUDi:s 197

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