VOYAGE VERS UNE MER GLACL\LE
Un ciel d'aurore un peu tardive ; des lueurs pourpres sur la mer où des glaces bleu pâle siiisent. Un réveil un peu frissonnant à cause de l'air très limpide, où ne jouaient plus de brises tièdes. La terre boréale où nous avions laissé la veille Ellisla pâle et nos (piatre compag-nons malades, encore à peine visible au loin achevait de disparaître; une buée délicate qui tout à l'horizon liait le ciel aux dernières vai^ues, semblait la soulever et la perdre. Tous les huit assemblés sur le pont pour une matinale prière, sérieux mais non pas tristes, un hymne tranquille monta du navire ; une allégresse séraphique nous remplit comme le jour, où nous avions bu l'eau cristalline de la source. Donc sentant nos volontés joyeuses, pour ne pas laisser qu'elles
104 ^^ A'OYAGK D URIEN
s'cpari^illent, mais bien nous saisir d'elles et le sentir, je leur dis : Les dures épreuves sont passées. Maintenant sont loin les berges moroses où nous pensions mourir d'ennui, plus loin encore les plag^es aux joies détendues ; sachons nous dire heureux de les avoir connues. (3n ne peut arriver ici que par elles; vers les cités les plus altières sont les routes les plus pénibles; nous allons vers la cité divine. Le soleil est un peu plus rose d'avoir été si terne hier. — Dans les résistances d'abord se sont senties nos volontés; et le désœuvrement sur les pelouses g:rises ne nous fut pas, lui non plus, inutile, carie paysage en fuyant laissait nos volontés toutes libres; à cause de l'ennui, nos àmesindéterminées. dans les campagnes ont pu se développer très sincères. Et quand nous agirons maintenant, ce sera certes selon nos voies. — Le soleil se levait comme nous commencions nos prières; la mer rayonna de splendeurs reflétées; des rayons glissaient sur les vagues, et les banquises illuminées, émues et vibrantes frémirent.
Vers le milieu du jour quelques baleines
SriVI DE PALt'DES
parurent; elles nag-eaient en un troupeau, plongeant (levant les banquises; on les voyait reparaître plus loin: mais elles se tinrent distantes du navire. Il fallait maintenant se garei' des moiilagnes de glace: les vagues pas encore très IVoides Ibiidaient lentement leur base; soudain on les voyait chavirer, leur ciuie prismaticpie croulait, disparaissait dans la mer secouée, renuiait l'eau comme un orage, ressortait avec des cascades aux flancs et dans la vague lunud tueuse longtemps oscillait encore, incerlainedesa posture. Le fracas majestueux de leur chute bondissait sur les Ilots sonores. Parfois des murs de glace tombaientdans desjaillissements d'écume, et toutes ces montagnes mouvantes se transformaient incessamment. — 11 en vint vers le soir une si grande qu'elle n'était plus transparente ; et nous la prîmes d'abord pour une terre nouvelle couverte dimmenses glaciers. Des ruisseaux tombaient de ses cimes; des ours blancs / couraient sur ses bords. Le navire passa si près, que ses grandes vergues accrochées à quelque arête surplombante, brisèrent des glaçons fragiles. — Il en vint qui portaient
en elles d'énormes pierres, arrachées du glacier natal, morceaux de moraines, et promenaient ainsi sur les Ilots des fragments de roche inconnue. — Il en vint d'autres qui, rapprochées par une affinité subite, avaient emprisonné des baleines; plus élevées que l'eau, elles semblaient nager dans l'air. — Penchés sur le pont nous regardions voguer les banquises. Le soir tomba; au soleil couchant les montagnes parurent d'opale. Il en arriva de nouvelles; elles apportaient des algues laminées Unes et longues comme des chevelures; on croyait des sirènes captives; puis ce lut un réseau; la lune au travers apparut, comme une méduse au lilet, comme une holoturie nacrée; puis dégagée, nageant dans l'air libre, la lune se fit azurée. Des étoiles pensives erraient, tournaient, s'enfonçaient dans la mer.
— Vers le milieu de la nuit apparut mi vaisseau gigantesque ; la lune l'éclairait mystérieusement; ses agrès étaient immobiles, aucune lueur sur le pont ; il passa près de nous,
on ne l'entendait pas voguer, et pas un bruit dans l'équipage ; nous comprîmes alors qu'il était pris dans de la glace, entre deux bauquises qui s'étaient sur lui refermées ; il passait ainsi, tranquille, et disparut.
— Vers le matin, avant l'aube, à l'heure où la brise fraîchit, vint voguer près de nous un îlot de glace très pure : au milieu, comme un fruit enchâssé, comme un œuf de merveilles luisait une immortelle pierrerie ; Etoile du matin sur la vague, nous ne pouvions nous lasser de la voir. Elle était pure comme un rayon de la Lyre ; à l'aurore elle vibra connue un chant ; mais sitôt que vint le soleil, la glace qui l'envelojjpait fondue la laissa tomber dans la mer. — Ce jour-là nous avons péché la baleine. Ici cessent les temps des souvenirs, commence mon journal sans date.
Dans l'al^ime ébloui d'écume et de tempêtes, où nul homme jamais n'efl'aroucha les fêtes sauvages des albatros et des eiders, — pion-
LE VOYAGE D URIEX
geiir qu'un câble élastique balance, Eric est descendu brandissant au bout de son bras nu le large couteau tueur de cygnes. Un souffle humide monte d'en bas où s'agitent les vagues vertes, et le vent chasse de l'écume. Les grands oiseaux eff'arouchés tournoient et l'étourdissent de coups d'ailes. Nous, penchés, accrochés au roc où le cable mobile s'attache, nous regardons ; Éric est au-dessus des nids; il descend au milieu de cette tourmente : dans les plumes couleur de neige et dans le duvet précieux les petits des eiders sommeillent ; Eric capteur d'oiseaux pose la main sur la couvée : les petits réveillés s'agitent, et pris de peur veulent fuir ; mais Eric plonge le couteau dans les plumes et rit de sentir sur ses mains le sang tiède de la couvée. Le sang ruisselle sur les plumes, et les ailes qui se débattent en éclaboussent le rocher : le sang ruisselle sur la vague, et le duvet éparpillé s'envole taché d'écarlate. — Les grands oiseaux épouvantés veulent protéger la couvée ! Eric que leurs grifTes attaquent, d'un coup de couteau les abat. Et alors monte de la vague, emporté par le vent marin, un tourbillon d'écum«
srni DK l'ALUDEs 109
affolée, entre les parois de falaise, blanc comme le duvet des cygnes, et qui monte, qui monte, qui monte, et chassé désespérément avec les plumes et les plumes, disparaît dans le ciel qu'on voit, gouffre bleu lorsqu'on lève la tète.
Sur ces falaises schisteuses, les guillemots ont leur nid. Les femelles restent perchées ; les mâles volent alentour ; ils crient d'une façon très aiguë, et les cris et le bruit des ailes assourdissent sitôt que l'on approche d'eux. Ils volent en armée si noml)reuse, qu'ils font une nuit lorsqu'ils passent; ils tournoient incessament. Les femelles rangées les attendent, graves, immobiles et sans cris, en file sur une crête immense où k* rocher surplom])e un peu. Pelles couvent leur œuf unique. Elles l'ont posé là vite, pas même dans un nid. mais sur le roc glissant en pente ; elles l'on fait comme une fiente. Sur l'œuf elles se tiennent assises, rigides et sérieusement, entre leurs pattes et leur queue le maintenant pour qu'il ne roule. Le navire
s'aventura entre deux parois de falaise, dans un fiord étroit, ténébreux : on Voyait dans l'eau transparente, à des profondeurs ignorées, les roches s'enfoncer toutes droites ; de sorte que parfois il semblait que ce fût le reflet des falaises ; mais la profondeur était sombre et la falaise blanche d'oiseaux. Les mâles au-dessus de nos tètes poussaient de tels cris que nous ne pouvions nous entendre. Nous avancions très lentement ; eux ne semblaient pas nous voir. Mais sitôt qu'Eric, habile frondeur, eut lancé contre eux quelques pierres, et, dans cette opaque nuée, de chaque pierre en eut tué plusieurs qui tombèrent auprès du navire, alors tous les cris redoublés affolèrent sur les roches les femmes, et d'une commune poussée, quittant le rocher nuplial, l'espoir de la progéniture, toutes s'envolèrent poussant des clameurs liorriblemcnt stridentes. Ce fut une épouvante d'armée : nous étions honteux du vacarme, et surtout lorsque nous vîmes tous les œufs malheureux délaissés, plus maintenus contre la pierre, dégringoler de la falaise. Cela lit tout le long du roc, les coquilles s'étant bri-
Srn-I DE PALUDE'^
sées, d'horribles traînes blanches et jaunes. Certames couveuses plus tendres tentèrent en s'envolant d'emporter l'œuf entre leurs pattes, mais leur œuf bientôt échappé s'était éclos sur la mer bleue. L'eau des vagues s'était salie. Nous étions confus du désordre et nous enfuîmes en grande hâte, car de toute part commençait de s'élever l'odeur affreuse des couvées.
— Le soir, à l'heure des prières, Paridc n'étant pas venu, nous le cherchâmes et l'appelâmes jusqu'à la nuit, mais ne pûmes savoir ce qu'il était devenu.
Les Esquimaux vivent sous des huttes de neige; dans la plaine, aies voir, on croirait des tombeaux; mais l'àme avec le corps est enfermée; un peu de fumée, de la luitte monte vers le ciel. Les Esquimaux sont laids; ils sont petits; leurs amours n'ont pas de tendresses; ils ne sont pas voluptueux et leur joie est théologique; ils ne sont ni méchants ni bons; leur cruauté n'est pas émue. Le dedans de leur hutte est noir; on peut à peine
LE VOYACIE I) URIEN
Y respirer: ils ne travaillent ni ne lisent; ils ne sommeillenl ])as pourlani ; une petite lampe allumée troue un peu la nuit des veillées; comme la nuit est innnohile, ils n'ont jamais su ce (pi'est l'heure : comme ils n'ont ])as à se presser, leurs pensées sont lentes; Tijuluction leur est inconnue, mais sur trois maigres points posés ils déduisent une métapliysi- (pie ; et la suite de lems pensées jusqu'au bout interrompue, descend de Dieu jus(]u'à l'homme: leur vie devient cette suite; ils mesurent l'âge (ju'ils ont au point où ils sont par^enus: il en est qui n'ont jamais pu parvenir à leur existence: il en est qui s'en sont passés : il en est qui ne s'en sont pas aper- (,'us. Il n'ont pas de langue commune; ils calculent inliniment. Ah ! je pourrais encore en dire, car je les ai très bien compris. Ils sont rabougris, leur face est camuse, parce qu'ils n'y font pas attention. Leur femmes sont sans maladies; ils font l'amour dans les ténèbres. Je parle des p]squimaux sensés; il en est C[ui, à l'aïUje du jour solennel, coupant le cours des syllogismes s'en \ ont sur la mer g-elée et dans la neig-e un peu fondue chasser le grand
srivi i)i; PAi.iDKS
renne et le morse. Ils [xHlieiil aussi des l)aleines et reviennent avee la nuil lout eliai-y-és
de jfraisses nouvelles.
(llia([ue eliinat a ses déiresses: eliaque terre sa maladie. Nous avions vu dans les îles tièdes la peste: i)iès des marais les maladies de langueur. Une maladie maintenant naissait de l'absenee même des voluptés. Les salaisons, le manque d'herbes IVaielies et cette résistance assidue où s'exaltait notre lierté; la joie de vivre mal dans les terres méchantes, et cet acharnement du dehors où s'amusait l'àme ravie usèrent nos forces à la longue, et tandis que les âmes alors eussent voulu, sereines, s'élancer vers les suprêmes conquêtes, le scorbut dont nous commenicons tous à soufTrir nous retenait accablés sur le pont du navire, tremblant de la jieur de mourir avant d'avoir lîni nos tâches. O ! tâches élues ! les plus chères. Quatre jours, nous restâmes ainsi, non loin de la terre attendue dont on voyait les pics de glace plonger dans la mer dégelée ; et je crois bien que ce fût arrêté là notre voyage,
114 I-E VOYAGE d'URIEN
sans l'exquise liqueur qu'Eric, dans la hutte des Esquimaux avait prise.
Notre sang était devenu trop fluide; il s'échappait de toutes parts ; il suintait des gencives, des narines, des paupières, de sous les ongles ; il semblait parfois n'être plus que comme une humeur stagnante et cesser presque de circuler ; le moindre mouvement le déversait à Ilots comme d'une coupe penchée ; sous la peau, aux places les plus tendres il faisait des taches livides. Nous sentions dans la tète ce vide, ce vertige de la nausée; notre nuque était douloureuse ; à cause de nos dents trop faibles qui branlaient dans leurs alvéoles, le biscuit de mer sec nous était une nourriture impossible ; cuit dans l'eau il faisait une bouillie épaisse où nos dents se prenaient et restaient. Les grains de riz écorchaient nos gencives; nous ne pouvions presque que l)oire. Et sur le pont couchés, sans force, tout le jour noas rêvions aux fruits mûrs, aux fraîches pulpes savoureuses, aux fruits des îles de jadis, des îles pernicieuses. Mais môme alors je crois que nous eussions refusé d'y goûter. — Nous nous réjouissions que
Paricle ne fût plus là et ne connût pas nos souffrances. — Mais la liqueur hémostatique vint à bout de la maladie.
C'était le soir du dernier jour ; le soleil de toute une saison avait disparu dans les terres; une lueur crépusculaire demeurait longtemps après lui. Le soleil était tombé sans agonie, sans cette pourpre sur les nuag-es ; il avait disparu lentement; des rayons réfractés nous en venaient encore. Mais déjà les grands froids commençaient, la mer autour de nous regelée avait emprisonné le navire. Les glaces d'heure en heure plus serrées, menaçaient incessamment de le l)riser ; ce n'était pour nous que le plus tremblant des asiles ; nous résolûmes de le (piilter. Mais je veux surtout que l'on sache que ce ne fut ni par désespoir ni par prudence timorée, mais bien par une volonté de folie, car nous pouvions encore, rompant la glace, fuir l'hiver et partir vers où le soleil avait fui; mais c'eût été vers le passé. Donc préférant les rives les plus dures, pourvu 'qu'elles fussent futures.
Il6 LK AOYAGK 1>'URIKX
c'est vers la nuit que nous marchâmes, notre jour élant accompli. Nous savions (juc le bonheur n'est pas fait de l'abandon de la tristesse; nous allions, fiers et forts, au delà des pires détresses, où trouver la plus pure joie. Ayant attelé le grand renne au traîneau construit de morceaux du navire, nous commençâmes de le charger de bois, de haches et de câbles. Les derniers rayons s'éteignaient nous allions monter Aers le pôle. Il était un endroit sur le pcmt du navire, caché par les amas de cordages; nous n'y passions jamais. Ah ! triste adieu du jour, lorsque pour quitter le navire, je parcourus le pont tout entier! derrière les enroulements de câbles, lorsque je les défis pour les prendre, hélas ! ah ! que vis-je ? — Paride ! — Nous l'avions vainement cherché ; je pensai, que trop faible pour remuer, et trop malade pour répondre, il s'était caché là connue les chiens (pu cherchent un coin pour mourir. ^Nlais était-ce encore Paride ? — Il était sans cheveux, sans barbe, on voyait blanches sur le plancher ses dents autour de lui crachées. Sa peau s'était déchiquetée ainsi qu'une élolfe passée; elle élait
SUIVI l)i: PALIDKS
violette et nacrée; rien n'étail j>lus jH''nil>le à voii-. Ses yeux n'avaient})Iiis de paupières, et je ne eoinpiis j)as d'abord si c'était nous qu'il regardait car il ne pouvait plus sourire. Comme un fruil sortant de sa bouche, ses g-encives énormes, g-onllées, tuméfiées et spongieuses repoussaient, déchiraient ses U''vres: on voyait au milieu, dressée, une dent blanche, sa dernière. — Il voulut me tendre la main : ses os trop fraj^iles cassèrent. Je \ oulus lui serrer la main : elle se délit dt^ns la mienne en me laissant entre les doigts du sang" et de la pourriture. Je pense ({u'il vit des larmes dans mes yeux, car il sembla comprendre alors que c'était lui <pieje pleurais, et je pense qu'il g:ardait encore sur son état quelque espérance que mes pleurs de pitié lui ôtèrent, car soudain il lit un cri rauque et qui devait être un sang:lot, et avec la main que je n'avais pas en la lui serrant écrasée, dans un geste de désespoir, trag-ique et vraiment perdu, saisissant la dent et ses lèvres, ironique et comme en riant, il s'arracha tout à coup tout un grand lambeau de ligure puis retomba déjà liiii.
I 1 8 LE VOYAGE D'fRIEX
Ce soir, pour un grand deuil et pour l'adieu, nous avons brûlé le navire. La nuit venait majestueuse, et s'établissait lentement. Les flammes jaillirent en triomphe ; la mer en fut incendiée ; les grands mâts, les poutres brûlèrent, et quand, le vaisseau consumé, les flammes pourpres retombèrent, laissant l'irréparable passé, nous partîmes vers la mer du Pôle.
Silence de la nuit sur la neige. — De la nuit — Solitude, et c'est toi, tranquille apaisement de la mort. Vaste plaine sans heures ; les rayons du jour se sont retirés. Toutes formes se sont gelées: c'est le froid sur la calme plaine, etl'imuiobilité — et l'immobilité. Et la sérénité. O puv ravissement de notre àme ! rien ne s'émeut dans l'air, mais, tant les banquises sont vives, plane un rayonnement figé. Tout est (hi bleu pâle nocturne — dirai-je, la lune? — La Lune. — J'ai cherché loin de tout la prière; et c'est le paysage extasié. Ellis ! toi qui n'es pas celle que j'ai Irouvée; fraîche Ellis, est-ce ici que tu mas attendu ? J'irais
plus loin encore, mais j'attends ta parole, — et tout sera bientôt Uni. — J'ai cherché sa forme perdue ^— et mon àrae a dit sa prière. Puis la nuit a repris son silence, et toute sa sérénité.
Pourquoi donc attendre une aurore ; on ne sait plus quand elle viendra. L'heure ne vaut pas qu'on l'attende. Après un peu de sommeil, dans la nuit, nous avons marché vers le Pôle.
Gypses purs ! carrières salines ! marbres blancs des sépulcres, micas ! C'est la blancheur dans les ténèbres. Givres légers, qui seriez au soleil des sourires ; parures de cristal sur la nuit ; touffes de neiges ! avalanches figées ! — dunes de poussière de lune — plumes d'eiders sur l'écume des flots
— pics de glace aux espérances taciturnes !
— Nous avons marché dans la neige, et sans cette hâte du temps, car les heures sont écoulées; — la lenteur grave de nos gestes en
!.]■: VOYAGi; D URIKX
faisait la soleiuiilé. Tous Jes sept — Alain, Axel, Moi'g-aiii, Nalhanaël, Ydier, Eric et moi, nous mairliions ainsi vers nos tàehes.
Ils (loiinaienl : la Imlle ét.ail Iranquille : dehors, une nuit sans étoiles sur la plaine de givre étendue : au-dessus de la plaine, à cause de sa candeur la nuit était un peu pâlie : une lueui* était éparse sur la terre : je cherchais un lien pour prier. Comme j'allais m'agenouiller et que je commençais ma prière, je vis Ellis. Elle était assise, pensive, j)rès de moi, sur une roche; sa robe était couleur de neige ; ses cheveux plus noirs que la nuit. — Ellis ! c'est donc toi, sanglotai-je : ah ! je t'avais bien recoi.iuie. — jNlais elle était silencieuse, e! je lui dis : Ignores-tu quelle Irisle histoire j'ai vécue, depuis que je t'avais perdue? quelles camj^ag-nes désolées j'ai traversées dei)uis que ta main ne me g-uide? Sur une berge, un jour, je pensais t'avoir retrouvée — mais ce n'était qu'une femme : ah ! pardonne ! je l'ai si longtemps souhaitée. Où me mèneras-tu désormais dans celle nuit
SUIVI Di; l'ALUDKS
proc'lic (lu Pôle, Ellis ! ma sœur? — A ieiis me dit-elle. Et m'ayanl pris par la main, elle me conduisil sur une roche liaule d'où l'on apercevait la mer. Je regardais, et soudain la nuit se dc'eliira, s'ouvril et se déploya sur les flots toute une aurore boréale. Elle se reflétait dans la mer; c'était de silencieux ruissellements de phosphore un calme écroulement de rayons, et le silence de ces splendeurs étourdissait comme la \ oix de Dieu. Il semblait que les flammes pourpres cl roses, incessamment agitées, fiissenl un palpitemenl de Volonté divine. Tout se taisait; mes yeux éblouis se fermèrent : mais EUis ayanl mis un doigt sur ma paupière j'ouvris les yeux et je ne vis plus qu'elle, — l rien ! L rien, triste frère ! que ne m'as-lu toujours rêvée ! — souvienstoi de nos jeux de jadis. Pourquoi voulus-tu, dans l'ennui, n'cueillir ma fortuite image? ïu savais pourlant ])ien <[ue ce n'était pas l'heure et que ce n'élait ])as dès là-bas que posséder était possible. Je t'attends au delà des temps, où les neiges sont éternelles; ce sont des couronnes de neiges et plus de fleurs que nous aurons. Ton \oyage va tinir, mon
LE VOYAGK D URIEN
frère. Ne regarde plus Aers jadis. — Il est encore d'autres terres, et que tu n'auras pas connues. — que tu ne connaîtras jamais; que t'eut servi de les connaître? — pour chacun la route est unique, et chaque route mène à Dieu.
Mais ce n'est pas dès cette vie que tes yeux pourront voir sa gloire. La pauvre enfant que tu croyais me reconnaître, — et comment t'es-tu pu méprendre ? — tu lui disais de cruelles paroles ; et puis tu l'as abandonnée. Elle ne vivait pas; tu l'as faite; il te faudra l'alUMidre maintenant; car cette âme ne pourrait seule monter vers la cité de Dieu. — Ah ! j'aurais souhaité que tous deux nous tissions la route étoilée, ensemble, seuls, vers les pures lumières. — Il te faudra guider cette autre. Vous linirez votre voyage; mais cette lin n'est pas la vraie ; rien ne linit qu'en Dieu, mon frère ; donc ne te décourage pas, quand tu croiras te pencher sur la mort. Derrière im. ciel en est un autre ; les tins reculent jusqu'à Dieu. — Mon frère bien-aimé, tiens ferme l'Espérance. — Puis s'étant penchée sur la neige, elle écrivit en lettres embrasées ce que
SUIVI DE PALunr.s 123
m'étant ag-enoiiillé, je pus lire : Ils Ji' ont pas encore obtenu ce que Dieu leur avait promis — ajin qu'ils ne parvinssent pas sans nous à la perfection.
Je voulais encore lui parler, lui demander de me parler encore, et je tendais les mains vers elle; mais elle, au milieu de la nuit me montra de sa main l'aurore, et s'étant lentement relevée, comme un ang-e chargé de prières, elle reprit le chemin séraphique. A mesure qu'elle montait, sa robe devenait nuptiale; je voyais qu'elle était tenue à des épingles d'escarboucles; elle rayonnait de tous les rayons des sept mystiques pierreries; et bien que leur éclat fut tel qu'il eiit consumé les paupières, une si céleste douceur ruisselait de ses mains tendues, que je ne sentais p'as la brûlure. Elle ne regarda plus vers moi; je la voyais toujours plus haute ; elle atteignit les portes enflammées; derrière une nuée elle allait disparaître; alors, une lumière beaucoup plus blanche m'éblouit, et la nuée s'étant ouverte, je vis des anges. Ellis était au milieu d'eux, mais je ne pouvais la reconnaître; chaque ange, de ses deux bras levés agitait ce
124 I-lî VOYAGE d'uRIEN
que j'avais pris poni raiirore. (|iii n'était qu'un rideau retombé deA ant les clartés immortelles, et chaque flamme c'était un voile où transparaissait la Lumière. De i^rands rayons glissaient sous les célestes IVanges, — mais les ang-es ayant écarté le rideau, un tel cri jaillit dans la nue, que la main sur les yeux, je fus prosterné de terreur.
Quand je me relevai, la nuit s'était refer mée ; on entendait au loin la mer. Étant retourné vers les huttes je trouvai mes compag-nons encore endormis: je me couchai près d'eux. accal)lé de sommeil.
Marche vers le Pôle; de l'excessive blancheur des choses naît une certaine clarté; un rayonnement les entoure. Il souflïe une tourmente de neig-e. et la neige chassée, soulevée, s'étale, circide, se roule, a des ondulements, des courl)es d'étoffes ou de chevelures Notre route sans cesse ol)struée faisait notre marche très lente; il fallait tailler dans la g-hice des couloirs et des escaliers. Je ne veux pas jiarler de nos travaux; ils étaient si pénibles, si durs, que les raconter semblerait s'en plaindre. Je ne veux non plus parler
ni du IVoid, ni de nos soiiUïtinces; — il serait dérisoii'e de dire : nous avons terriblement souffert, — laiil ce (juOn s'imaginerait à ces paroles sérail moindre. Je n'arriverais pas, par des mots, à dire celte suprême àcreté de la souffrance; celle soulfrance, je n'arriverais pas à la dire assez acre pour cpi'en naisse comme une joie, un orgueil, — ni du froid la morsure enragée.
Vers l'exlrème nord se dressait une étrange paroi de glace; un bloc énorme et prismatique était posé là comme un mur. Une sorte de route y menait, un ravin de neige profonde, et par-dessus cette muraille, un lourbillon de neige cliassée je pense par un vent monotone, retombait dans cette vallée. Sans les cordes qui nous mainlenaient les uns aux autres attachés, nous eussions enfoncé dans la neige ; elle nous eût ensevelis. La muraille était très lointaine; le vent roulait loujours la neige. Nous fûmes bientôt si las de marcher dans cette tourmente, que, malgré le danger de se coucher par la neige, nous nous sommes étenchis pour dormir. Nous étions à l'abri derrière un bloc de glace; le vent soufflait la
neig-e par-dessus; la paroi formait ime grotte, Nous étions couchés sur les planches du traîneau et sur la peau du renne tué.
Pendant le sommeil des six autres, je sortis seul de la grotte pour voir si la neige cessait. A travers le linceul des neiges, c'est près d'un rocher de blancheur que j'ai cru voir Ellis pensive. Elle ne semblait pas me voir; elle regardait vers le Pôle; ses cheveux étaient dénoués ; le vent les secouait sur elle. Je n'ai pas osé lui parler parce qu'elle semblait trop triste, — et je doutais que ce fût elle. Et comme je ne pouvais à la fois être triste et finir ce voyage, je m'en suis retourné dormir.
La neige passe maintenant au-dessus de nos tètes, à cause de la violence même du vent. Nous sommes au pied du grand mur. Un bizarre couloir y mène. Le mur poli comme un miroir et transparent comme un cristal, en face du couloir s'enfonce. Une place est là, où la neige, trop légère, n'est pas tombée. Le sol est transparent aussi. —
SUIVI DE PALIDES I27
C'est sur ce mur et c'est alors que nous étant penchés, avec le pressentiment des détresses nous lûmes, écrit comme avec un diamant sur du verre, et comme la voix d'un tombeau, ces deux mots :
HIC DESPERATUS
et puis une date effacée.
Et c'est sous ces mots que nous vîmes, nous étant d'un commun geste agenouillés, — que nous vîmes un cadavre couché dans la transparence de la glace. La gî;i(;\ sur lui refermée, l'avait pris comme en un sépulcre ; le grand froid dont elle l'enveloppait l'avait empêché de pourrir. On voyait sur ses traits, il semblait, une épouvantable fa ligue. Il tenait un papier d'une main.
Nous sentions que nous étions arrivés presque à la fin de notre voyage; pourtant nous nous sentions encore assez de forces pour gravir la muraille gelée, nous doutant bien que le but était derrière, mais ne sachant pas ce qu'il était. Et maintenant que nous avions tout fait pour l'atteindre, cela nous devenait presque inutile de le savoir. — Nous restions encore à genoux devant celte
tombe inconnue, sans émotion, sans pensée, — car nous en étions à ce point où l'on ne peut ])lus compatii- sans pleurer aussi sur soimême, où l'on détourne les yeux des tristesses parce qu'on a besoin de sa force. Le cœur n'arrive à sa vaillance que par un endurcissement. Et c'est pour cela plus encore que pour ne pas violer la sépulture, que nous n'ouvrîmes pas la ij:lace, malgré noire désir de lire les lignes du papier que le cadavre tenait en main. Après une brève prière nous nous rele- A âmes et commençâmes de gravir péniblement le mur de glace.
Je ne sais pas comment naissait le vent qui Taisait la tourmente, car sitôt la muraille franchie, le vent cessa, ce fut une atmosphère presque douce. L'autre côté de la muraille dévalait en colline, pente douce de neige amollie. Puis c'était une ligne d'herbes; puis une petite mer dégelée. Je pense c[ue la muraille autour est parfaitement circulaire, car lespentes s'étageaient régulièrement, et comme plus aucun vent, dans ce cir<j[ue clos, ne souillait, l'eau du lac restait apathique.
Nourt pensions bien (pie c'était latin; on ne
SUIVI DE PALfDKS I 29
pouvait aller plus loin : mais sachant que si nous descendions sur la rive, nous ne saurions plus qu'y faire, — pour inventer quelque conclusion, ou quelque geste qui la motive, nous eûmes la pieuse idée de revenir chercher le cadavre inconnu pour l'enterrer sur la rive attendue. Car nous pensions que c'était aussi pour la voir qu'il était venu jusque là, et déplorions que si près du but, il n'ait pourtant pas pu l'atteindre.
Donc, étant revenus près de la tombe, nous ouvrîmes la glace pour prendre le cadavre, mais quand nous voulûmes lire le papier qu'il tenait, nous vîmes qu'il était complètement blanc ; cette déception nous fut extrêmement pénible, car alors nos curiosités retombaient. Puis ayant transporté ce corps sur la petite rive polaire, nous eûmes, sans parler, ce sentiment qu'il valait mieux peut-être qu'il n'eût pas vu cette ri^ e attendue et qu'une muraille l'ait séparé vivant encore de son but, car il eût peut-être sinon gravé les mêmes mots sur sa tombe.
Une aube incolore naissait; et dans une dernière action, voulant empêcher nos pen-
sées, nous creusâmes une fosse dans l'herbe,
— entre la neige et l'eau du lac.
Nous ne sentions plus de désirs de revenir revoir des contrées plus fleuries ; c'eût été le passé sans surprises ; on ne redescend pas vers la vie. Si nous avions su d'abord que c'était cela que nous étions venus voir, peutêtre ne nous serions-nous pas mis en roule ; aussi nous avons remercié Dieu de nous avoir caché le but, et de l'avoir à ce point reculé ({ue les eflbrts faits pour l'atteindre nous donnassent déjà quelque joie, seule sûre ; et nous avons remercié Dieu de ce que les souffrances si grandes nous faisaient croire à la lin plus splendide.
Nous eussions bien voulu inventer à nouveau quelque frêle et plus pieuse espérance ;
— ayant satisfait notre orgueil et sentant que de nous ne dépendait plus l'accomplissement des destinées, nous attendions maintenant que les choses autour, nous devinssent un peu plus lidèles.
Et nous étant encore agenouillés, nous avons cherché sur 1 eau noire le reflet du ciel que Je rêve.