RÊVERIE
c'estque le sublime : je veux dire la mesure dans la force.
Un être supérieur n'est pas constamment lui-même. Il faut qu'il vive plus d'un jour vulgaire.
Une grande partie de la Seine est déshonorée par les restaurateurs, les cafetiers, les entrepreneurs de bals publics et toute la foule odieuse.
J'en suis heureux : la Seine a ses jours
vulgair-es.
L'ombre de Pallas erre dans sa ville bien-aimée ; Athènes peut se contenter de l'ombre de la déesse. Mais la fille de Zeus habite réellement Paris, car elle sait qu'il nous faut encore ici sa présence constante.
Le jour où j'ai aimé la Seine, j ai compris pourquoi les dieux m'avaient fait naitre en Attique.
Univers/ja^
BISLIOTHECA
Le jour OÙ j'ai pu admirer de nouveau après vingt ans le lit flexible du Céphise, j'ai pénétré tout mon destin.
Le Rhône est plein de fougue. Le
Tarn m'est cher à cause d'une amitié. Je
connais des endroits où la Garonne roule
dans son flot capricieux toute la poésie.
La Loire est toujours digne des vers de
Ronsard.
Je revenais d'un voyage à travers la province française.
Par la portière du wagon, derrière un rideau d'arbres, à la flne pointe du jour, j'aperçus tout à coup la Seine...
Je me suis dit que la province doit suivre Paris, mais que Paris ne doit pas brusquer la })rovince.
RÊVERIE iOl
Un bonheur passionné ressemble à de l'angoisse. Ce sont les souvenirs modérés (jui sont les plus agréables.
La température était douce, cet aprèsmidi déjà lointain. J'avais du contentement sans en connaître la raison. Un cantonnier m'avait permis de cueillir une belle fleur qui s'épanouissait sur sa tige...
C'est assez pour que je revienne rêver de préférence dans ce coin solitaire dont j'ai parlé plus haut.
Je rêvais et je me souvenais de la Grèce.
M. Kostis Palamas est un homme dans la force de l'âge, de petite taille et très brun. J'ai entendu faire l'éloge de son talent un peu partout à Athènes.
M. Palamas aurait-il échappé à la cabale? Ne nous y fions pas ! Les Athéniens sont des hommes, et Voltaire a raison: « Les cabales... la littérature en sera toujours troublée, ainsi que tous les autres états de la vie. »
M. Palamas a donné un grand nombre d'ouvrages. C'est son petit recueil intitulé : ïambes et Aiutpcstes que je préfère. Celui-là est un chef-d'œuvre à mon avis. Comme le pathétique et le familier s'y combinent sans disparate ! Quel art exact, avisé, charmant ! La chanson du Peuplier que vous avez lue plus haut se trouve dans ces ïambes et Anapestes.
J'en tire cinq autres morceaux. Sauf le premier, où j'ai mêlé quelques rimes, tout le reste est traduit, comme vous le verrez, en simple prose :
Le fils du roi vint à minuit
Se poster sur la route ; Son épée brille à sa main.
Il tend l'oreille, il écoute.
Et voici celle qu'il attend C'est la Stryge homicide ;
Elle porte des boyaux d'enfants Et suce leur sang humide.
0 douleur ! ce monstre de l'enfer C'est la fille qu'il aime...
Son épée lui tombe des mains, Puis il tombe lui-même.
Cruel Ali, tu te débats
Dans la mollesse du harem ;
Tu cherches le sommeil, non l'amour,
Mais le sommeil te craint lui-même.
QUELQUES POÈTES lO-
Sur un divan tondu d'or Tu penches un visage de neige ; Mais l'imprenable Souli Comme un cauchemar t'étouft'e.
Seule, couchée sur toi, Ta préférée te caresse :
Tel un oiseau remue Au bord d'un a])îme.
C'est le matin; dedans les immobiles Eaux, tout près du rivage, Profondément s'imprime la blanche Portraiture des maisons.
Comme d'une main hardie D'un extraordinaire artiste.
Fantastique, spectrale, Chaque maison apparaît .
Mais le soleil est monté haut; Voici qu'il est midi.
Et la portraiture? Le flot Et le vent l'ont effacée.
La noire Lamie qui enferme Dans son cœur l'enfer, M'a commandé de descendre Au fond du puits sec,
Pour que je clierche son anneau Qui était tombé là-dedans, Son anneau cloué au milieu D'un diamant comme un soleil.
Je cherche^ je ne trouve rien...
0 nuit, ô monstre décevant !
A mes pieds, c'est un abîme, Et une Lamie au-dessus de moi.
Des pays étrangers Et du fond du moyen-àge Est venu Humbert, Est venue Macruelonne.
Le chevalier indomptable Et la belle princesse Ont frappé à ma porte Et je les ai reçus.
Je leur appris à dire
(Que de paroles de feu !) Les tourments de l'amour Dans ma lan^Hie maternelle.
M. Miltiade, ou plus exactement Miltos Malakassis est un jeune homme à la figure avenante, à la belle prestance. Il a l'esprit délicat, il est réservé, il est plein de civilité. Lorsqu'il récite ses vers, sa voix devient émouvante extraordinairement. J'aime la poésie de M. Malakassis ; elle est faite de flamme et de charme. J'ai imité plusieurs de ses chansons.
Écoutez :
Elle i)arait au bout de l'horizon
La lune sur le mont :
Et d'argent fondu tout son miroir,
Son grand miroir est plein.
Elle peigne ses cheveux, la belle, Sur sa blanche poitrine, la belle :
Et, d'or fondu tout son miroir, Son petit miroir est plein.
La jeune fille rêvait Au beau garçon qu'elle aimerait, Quand celui-ci vint à passer Comme un soleil sur de l'eau claire.
La jeune fille perd la couleur
Et sa cruche lui tombe des mains ;
Avec angoisse elle regarde
Le jeune homme, le voleur de son cœur.
Et le jeune homme passe, il a passé.
Etranger, marcheur pressé Qui compte la route à faire, Qui ne reviendra plus, qui ne regarde pas derrière.
Je veux défaire les lacs De tes cheveux dans mes bras J'ai des chansons à te dire, Maintenant qu'ils ont cessé.
Les oiseaux de te bercer.
QUELQUES POETES lH
Mniiitenant (jue c'est la nuit, Que se taisent tous les bruits, Tu pourrais Incn ui'écouter :
J"ai mon amour à chanter.
Dans son jardin, sous un arbre, La belle s'est endormie.
Ses yeux sont noyés de larmes Du regret de son ami.
Et la cruelle serpente Qui aguettait là tout près, Va coller sa langue ardente Sur son beau cou blanc et frais.
Et tandis que la serpente Suce, suce et boit sa vie, La belle sourit et songe Aux baisers de son ami.
Il l'avait habillée De soie blanche, le Maure ; De trois rangs de sequins Il Tavait bien parée, Pour être chacun jour Belle reine d'Amour.
Sur le pont du navire Il la tient dans ses bras ; Et la vague (|ui vire, Sur le pont du navire Passe et les jette en bas.
Et quand la mer écume.
Avec l'écume montent Du profond de la mer, Tout enlacés encore, La belle aux sequins d'or Et le corsaire Maure.
Un autre poète, M. Stéphanos, est plein de malice :
J'ai vu le ciel sans nuages Perdre sa couleur^ J'ai vu la plus belle fleur Humiliée par l'orage.
J'ai vu l'eau des rochers Qui coulait pleine de boue.
J'ai vu l'étoile claire S'éteindre tout à coup.
J'ai vu l'aigle captif, Le rossignol muet ;
Toi, lincoiiytant, lidèle, Ml moi, un caouv de neige.
M. Petros Zitouniatis s'abandonne à son tempérament mélancolique. Voici, à peu près, comment il chante L///o,s-, rival et victime d'Apollon :
Si contre un archer surhumain Luttant, tu saignas sous sa main, Amoureux d'impossible gloire ; C'est bien cette témérité Qui te fait, pour l'éternité Reluire dans notre mémoire.
Et qu'importe que de tes vers.
Parmi nos ténébreux hivers.
Le temps n'ait rien laissé paraître !
A ce qu'on sait de ta vertu, Le ciel ne t'avait abattu Qu'afin de te sacrer son prêtre.
La destinée et le malheur Ne surmontent pas la valeur Des poètes, enfants des flammes ; Mais justes victimes des Dieux, Ils ressuscitent radieux Pour brûler encore nos âmes.
J'eusse été heureux de parler également de quelques autres jeunes poètes grecs d'un grand mérite. Mais ce sera chose différée, car je n'ai pas sous la main leurs ouvra2:es.
Andréas Kalvos n'est pas un jeune poète, il est même mort en 1867.
Il fut longtemps obscur, mais il est à cette heure, d'actualité, comme on dit, car la jeunesse littéraire d'Athènes vient de rappeler son ombre dédaignée pour la couronner de roses.
Kalvos possède une inspiration élevée, une fort belle cadence ; quant à la langue il ne l'a ni si commune : oy,ulot;/.7;, ni tout à idiMpurc : /.aGasE-jo-jc^a ; c'est un mélange assez bizarre où les beautés abondent.
Vous savez qu'il existe en Grèce une question linguistique fort intéressante.
Que vous en dirais-je? C'est un nœud impossible à démêler ; il faut le trancher
avec le glaive (lu poète et de rùcrivaiu. Laissons-les faire.
Kalvos professa un instant à l'Université ionienne de Corlou. 11 y obtint d'éclatants succès, car il était grand humaniste et d'une éloquence enflammée.
Pour ce qui est de son humeur, il ne l'avait point facile, à ce qu'on dit. Il eut une querelle avec un de ses collègues nommé Oriole: il s'est cru persécuté, il l'était peut-être. Enfin il quitta l'Université et le pays. Il erra. En Italie, il se lia d'amitié avec le célèbre Foscolo ; à Londres, il épousa une jeune Anglaise qui était institutrice et probablement dévote de sa religion. Je veux que le diable m'emporte si je ne flaire dans la poésie de Kalvos quelque chose de réformé ! Ne prenez pas cela en mauvaise part : je suis grand admirateur de Milton. Mais je bavarde. Qu'est-ce cjue l'on ne trouve point quand on est prévenu ! A ce propos, je me souviens d'une méprise
OÙ je tombai il }' a qiielijues années. Je fréquentais alors une table d'hôte tenue par un Espagnol. C'était un gros homme chauve et à fortes moustaches tombantes; il vous découpait une volaille sans perdre un pouce de sa gravité castillane. Mais il ne s'agit pas de lui. Il y avait là une gamine de treize à quatorze ans qui était vive, vive, toute maigre, toute noire, jaune comme un citron. Je lui trouvai d'emblée un air authentique de moiiola et de peinture à la Goya. Certain soir, en prenant le café, j'en parlai à un vieil habitué de l'endroit ; cet homme médit: (( Vous êtes fou, elle n'a rien d'espagnol. Il est vrai que sa mère est fille de la patronne ; mais d'un premier lit. La patronne est française et son premier mari l'était également.. . vous comprenez! »
Nous rimes de mc^i imaginations. Enfin laissons cela.
Andréas Kalvos naquit à Zante, ile fameuse par la beauté de ses sites . Il a
chanté sa patrie dans la première ode de son unique ouvrage : La Li/rc.
J'ai imité en petits vers quelques strophes de cette ode. Voici :
0 merveille des îles, 0 Zante où je suis né, Avec les dons des Muses Le jour tu m'as donné.
Et toi reçois cet hymne, Car les dieux n'aiment pas (Mais tonnent sur leurs têtes) Tous ceux qui sont ingrats !.. .
Zante, les douxzéphyres, Les flots clairs sur tes bords, Premier de Cythérée Ont caressé le corps.
Et maintenant à l'heure Où s'allume Vesper, Quand la barque amoureuse Balance sur la mer.
Ces flots et ces zéphyres, Ces souffles, ces embruns,
En caressant tes femmes Dénouent leurs cheveux bruns...
Toute l'année, ô Zante, Embaume ton climat, Ton archipel embaume L'orange et le cédrat...
Le grand flambeau du monde Baigne le jour tes fruits, En lys chez toi se changent, Zante, les pleurs des nuits...
J'avertis le lecteur que Kalvos n'a pas les pauvres élégances de mon imitation.
Il est rude et nu à merveille.
ARÉTI
A la véranda de son palais, — celle qui s'ouvre du côté de la montagne, — la princesse Aréti s'assied. Elle brode et chante.
— Ah ! — se dit-elle, — que celui-ci craigne pour sa vie, que celle-là redoute la fièvre et la peste ! Quant à moi, je brave la Mort : ne suis-je pas fiancée au prince de Babylone dont les bras étouffent les dragons et qui sait percer de ses tlèches les monstres ailés ?
La Mort l'entendit et fut fort courroucée. Le jour même, elle prend la semblance d'un petit serpent noir et jaune ; elle se glisse sous la simarre déliée de la
jeune fille pour la mordre. Elle la mord au sein droit, elle la mord au flanc gauche, elle la mord au doigt de sa main qui porte l'anneau des fiançailles.
On fait venir douze médecins.
Le premier dit :
— C'est cela.
Le second dit :
— Je l'avais bien deviné.
Le troisième dit :
— Ho ! Ho !
Les autres secouent gravement la tête.
La mère de la princesse se lamente :
— Lève-toi, Aréti, lève-toi, ma chérie ; ton fiancé va venir avec ses parents.
— Ah ! mère, — soupire iVréti, — pour moi tout est fini. Mais lorsque mon fiancé viendra avec ses nobles parents, ne les chagrine pas. Fais dresser la table et dis-leur de s'asseoir et de manger.
Fais dresser la table, mais que les nappes soient privées de leurs faisceaux de fête ;
fais dresser la table, mais que les coupes de cristal soient fêlées et qu'elles tintent tristement.
Aj^ant parlé ainsi, la belle princesse ferma ses yeux et mourut.
On la pare de sa robe de noces. Ses mains portent, Tune, un crucifix garni de perles, l'autre, un brin de basilic coupé au jour levant. Trente chambrières pleurent autour du lit de la princesse, ses cousines germaines pleurent autour de son lit, sa mère vénérable laisse traîner sa chevelure.
Quels sons joj'eux d'instruments de toute sorte fi'appent les échos de la vallée ? C'est le jeune prince de Babylone qui vient pour épouser Aréti la belle. Il est monté sur un cheval tout blanc. Autour de lui galopent ses parents: derrière trotte sa suite. Trois douzaines de mules ahanent sous le poids des coffres précieux remplis de joyaux.
Le prince arrive devant le perron du
palais de sa fiancée. Il voit des prêtres, il entend des chantres marmonner.
— Prêtres, et vous les chantres, ditesmoi qui donc est mort ici ? Est-ce la mère de ma fiancée ? Est-ce la plus jeune cousine de ma fiancée, sa préférée ?
— La mère de ta fiancée, — lui répond celui parmi les prêtres qui avait Ja barbe la plus longue et la plus chenue, — n'est pas morte. La plus jeune cousine de ta fiancée, sa préférée, n'est pas morte. Mais ta fiancée, elle, est morte.
— Prêtres, et vous chantres, allez dire au fossoyeur de creuser une fosse bien longue, une fosse bien large, une fosse pour deux, — reprend le prince.
Puis il tire sa dague et se perce le cœur .
La terre couvrit le jeune homme et la jeune fille. Et du corps du jeune homme un cyprès a poussé ; une roseraie a poussé du corps de la jeune fille. Et quand l'auster souffle, le cyprès se penche vers la
roseraie, et la roseraie se penche vers le cyprès quand souffle le doux zéphir. Et les passants disent en les voyant :
— Regardez-les, les pauvres amoureux:
Dieu n'a pas voulu qu'ils s'embrassent vivants et ils s'embrassent morts.