Au licu de Pire, il faut lire lesaro
de la ville de Pire, tirans à Ancone; mais nostre guide nous perdit et au point du jour nous nous trouvasmes près de la porte dudict Pire. Adonc reprismes nostre chemin et trouvasmes bonne compaignie françoise tant de Paris que d'Avignon. Nous trouvasmes ung petit bras de mer en façon de riviere, où n’y estoit pour lors le bac pour passer et y avoit fort beau gravier ce sembloit, mais personne n’y vouloit entrer : je piquay mon cheval et me mis dedans ledict gravier, mon cheval entra jusques aux sengles, et me faillut mettre à pied en l’eaue jusques au dessoubz les bras, pour trouver façon de le retirer, puis allasmes passer par ung aultre lieu. Et pour ce que j'estois mouillé, et mes bottes plaines d’eaue, me mis à chemin pour aller devant audict Ancone à grant diligence, pour me desbotter et essuyer. Et quant je fuz vers ledict Ancone, entre les deux portes, je trouvay plusieurs avan- turiers qui gardoiïent ladicte porte : et avoient prins ladicte ville huyt jours devant par trahison, comme nous fut dit par aucuns des habitans'. Je fuz prins
1. La crainte d’une descente des Turcs à Notre-Dame de Lorette et à Ancône avait déterminé le pape Clément VII à envoyer dans cette dernière ville Louis de Gonzague, avec la mission d'élever quelques ouvrages destinés à la protéger. Louis de Gonzague fit construire des fortifications à Porta-Calamo et il accupa quelques palais et quelques couvents dans l’intérieur de la ville. Le jeudi, 20 septembre 1532, veille de la Saint-Matthieu, un mouvement populaire ayant éclaté, le gouverneur de la Marche, Bernardino della Barba, évêque de Borgo San Selvaggio, partit de Recanatiet se dirigea sur Ancône à la tête d'un corps d'armée; il y fit son entrée le même jour, s'empara du palais de Ja ville et fit brûler, sur la place pu-
par lesdictz avanturiers, et me dirent qu’il me falloit bailler l’estrapade, et demandoient qui m’avoit faict si hardy d'entrer dedans sans congé, attendu les deffences. Ausquelz je feis responce que ne sçavois rien desdictes deffences, et que venoys de Hierusalem, et leur monstray mor enseigne. Ilz feirent venir le capitaine, lequel me dist comme avoient dict lesdictz avanturiers, auquel je feis pareïlle responce: et me dit ledict capitaine que je ne passeroye point par ladicte porte, car il luy estoit deffendu. Je m’en allay par les fossez et rempars qui se faisoient par la terre, pour gaigner l’aultre porte où je fuz en grant danger, car on me dist qu'on y avoit couppé la gorge à plusieurs gens la sepmaine, et estoient esbahiz comment je y avois peu passer. Je m'en allay dedans la ville par laultre porte, mais je ne peuz trouver logis.
Mon compaignon arriva quelque temps après et me trouva sur le pavé. Nous prismes aultres chevaulx de louaige pour aller à Nostre Dame de Lorette, auquel lieu arrivasmes d’assez bonne heure; mais fault entendre que je fuz malacoustré avant que je fusse là. Nous feusmes assez bien logez et reschauffez. Et y a sept licues dudict Ancone jusques à Lorette.
blique, tous les documents conservés dans les archives. Soracini, Notitiu bistoriche della cità d’Ancona. Rome, 1675.
Description de la ville de Nostre Dame de Loreite".
Lorette est une belle petite ville nouvellement
1. Montaigne a donné de l'église de Notre-Dame de Lorette une description beaucoup plus complète que celle de Charles-Philippe de Champarmoy. « C’est un petit village clos de murailles et fortifié pour l'incursion des Turcs, assis sur un plant un peu relevé, regardant une tres belle pleine et de bien près la mer Adriatique ou golfe de Venise... Le lieu de la devotion, c’est une petite maisonette fort vicille et chetifve, bastie de brique, plus longue que large. A sa teste on a faict un moïen, lequel moïen a à chaque costé, une porte de fer ; à l’entredus une grille de fer : tout cela grossier, vieil et sans aucun appareil de richesse. Ceste grille tient la largeur d’une porte à l’autre : au travers d’icelle, on voit jusques au bout de ceste logette et ce bout, qui est environ la cinquiesme partie de la grandur de ceste logette qu’on renferme, c’est le lieu de la principale relligion. Là se voit au haut du mur, l’image Nostre Dame faite, disent-ils, de bois ; tout le reste est si fort paré de vœus riches de tant de lieus et princes, qu'il n’y a jusques à terre pas un pousse vuide et qui ne soit couvert de quelque lame d’or ou d’arjant.. En cete chapelle, il r’y a nul ornement, ny banc, ny accoudoir, ny peinture ou tapisserie au mur. Car de soy mesme il sert de reliquere. On n’y peut porter nulle espée, ny armes et n’y a nul ordre, ny respect de grandur.., Cete casette est recouverte et appuiée par le dehors en carré, du plus riche bastimant, le plus labouré et du plus beau mabre qui se peut voir : et se voit peu de pieces plus rares et excellantes. Tout autour et au dessus de ce carré cst une belle grande eglise, force belles chapelles tout autour, tumbeaux entre autres celui du cardinal d’Amboise que M. le cardinal d’Armaignac y a mis. Ce petit carré est comme le cœur des autres eglises ; toutefois, il y a un cœur, mais c’est dans une encouignure. Toute cete grande cglise est couverte de tableaus, peintures et histoires. » Voyage en Italie, pages 184-189.
Villamont a donné également une longue description du sanctuaire de Notre-Dame de Lorette et il a rapporté, comme Montaigne, les miracles qu’on lui dit y avoir été opérés. Deux monographies de la Santa Casa di Loreto ont été publiées à la fin du xvi* siècle : Hier. Angelita, Historia translations S. Domus Lauretanæ. Ceue histoire fut traduite en italien par J. C. Galeotto et parut à Macerata en 1579. Vittorio Brigantio, Translatione della Santa Casa di Loreto, Macerata, 1599. Nicolas de Braslon, prêtre de l'Oratoire, a publié à Paris en 1665, l'Histoire de la sainte chapelle de Laurcte.
edifiée, en laquelle a une belle grande eglise, et y a chanoines; et au meillieu de l’eglise y a une chappelle de brique où est une ymaige de la Vierge Marie, laquelle chappelle et ymaige fut apportée par les anges de la Terre Saincte près de Hierusalem. Et premierement fut mise en la vigne d’une pauvre femme, laquelle fut fort esbahie au matin de veoir ladicte chappelle en sa vigne. Laquelle incontinent se retira vers le seigneur dudict lieu, luy disant ce qu’elle avoit veu. Incontinent avecques grandes processions le peuple alloit visiter ladicte chappelle en grande devotion, là où se faisoient plusieurs beaulx miracles. Ledict seigneur avoit ung frere qui voulloyt prendre les proffitz de ladicte chappelle comme aisné, ce que ne vouloit accorder le plus jeune et se misrent en pieces, parquoy en une nuyt fut transportée ladicte chappelle au lieu où elle est à present, et fut après que la Terre Saincte fut reprinse des Turqs, et furent tuez les gardes de ladicte chappelle, ceulx qui ne voulurent croire en leur loy, qui est ung beau miracle et approbation de nostre foy. On va de present à ladicte chappelle à grand devotion, et incessamment s’y treuve grande multitude de pelerins d’estranges païs et nations, tant que ne pouvions entrer dedans ladicte chappelle. Et nous fut dit que ledict jour, avant la grant messe, avoit esté trouvé au tronc x ducatz, parquoy conjecturasmes que le revenu d’icelle peut vailloir beaucoup par an au Pape. Il y avoit un cardinal de Rome qui oyoit
messe en ladicte chappelle en grande devotion avec ses gens; et se mist à chemin pour aller prendre possession d’Ancone qu'il avoit faict prendre,comme dessus est dit, par les avanturiers et aultres gens de guerre'. Nous mismes à chemin pour retourner à Ancone qui estoit nostre chemin pour revenir en France; et fusmes plus tost audict Ancone que ledict cardinal, pour ce qu’il repeut en chemin. Nous trouvasmes les rues tendues et parées depuis la grant rue jusques au chasteau; il y avoit cinquante pieces d'artillerie devant ledict chasteau, et se mirent quinze cens avanturiers le long de ladicte rue, et estoient par renc d'ung costé et d’aultre, et par ordre. À l'entrée dudict cardinal, les premiers estoient petitz enfans masles de la ville avec rameaulx; après suivoient les bourgeois et marchans de ladicte ville, et n’eussent osé porter ung cousteau, et estoit pitié de les veoir.
Octobre.
Le quatriesme jour d'Octobre, partismes mon compaignon et moy d'Ancone et nous mismes
1. Le cardinal, dont parle Philippe de Champarmoy, était Pierre Accolti, évêque d’Ancône, créé cardinal au titre de Saint-Eusèbe, par Jules II, en 1511, et nommé légat par Clément VII. Le jour de son entrée à Ancône, Accolti fit décapiter cinq des principaux citoyens de la ville et en exila soixante. Accolti mourut à Rome le 11 décembre 1532.
en une barque tenant le chemin de Pire, où fut faict un consile, et est une fort belle ville au pape, et partismes du soir. Et quand fusmes sur mer, vismes force fusées de feu en l'air par sur la ville, avec force artillerie par toutes les tours, qui menoient ung merveilleux bruyt.
Le jour ensuivant, arrivasmes à Pire‘: et là laissasmes nostre barque parce qu’elle n’avoit pas bon vent, combien que le patron avoit marchandé de nous mener jusques à Venise. Nous laissasmes nos bagues en ladicte barque, et ne prismes que nos bissacques, et montasmes sur deux chevaulx de louaige qui alloïent la poste, et fismes deux postes pour le jour qui fut environ vingt-quatre lieues. Et fault entendre qu'on nous bailloit les chevaulx sans suitte, conme dessus a esté dict.Et sont lesdictz chevaulz duyctz d’aller au logis là où ils ont acoustumé de loger, et les envoyent ainsi l’un à l’autre, et se fient à ceulx qui les menent. Nous arrivasmes en ung villaige à vir lieues près de Ravenne, auquel lieu mengeasmes force oystres en l’escalle, et le matin costoyasmes tousjours la mer, et à main gaulche sont tous grans marestz où il y a tant d’oyseaulx de riviere et de mer que n’en vismes jamais tant, et a
1, «La cité de Pesaro, jadis Pisaurum, bastie sur le bord de la mer et de plus arrousée du couchant de la riviere de Foglio, jadis Zsaure ou Pisaure, est embellie de plusieurs agreables maisons et d’un magnifique palais outre qu’elle est fortifiée d'une bonne enceinte, d’un bon nombre de canons et d'un magasin du prince, plein de belles armes de diverses sortes». Description générale de l'Europe, État du duché d'Urbin, page $02.
plus de mille loges où se metent les chasseurs avec de grans retz à quoy ils prennent lesdictz oyseaulx. Nous passasmes par de grans boys, desquelz on couppe les branches par années, et de la seve d’iceulx on fait la poix raisine'. Auprès de Ravenne vismes la place où la journée de Pasques fut gaignée par les les Françoys: et y a une chappelle où fut tué le Duc de Nemours.
Description de Ravenne.
Ravenne est une belle ville et forte appartenant au Pape”. Devant le palays y a ung cheval d’airain fort beau, lequel avoyt esté prins et emporté par ceulx de Pavie par une destruction de la ville qui avoit esté faicte
1. La Pineta, forêt de pins déjà célèbre à l'époque des Romains, s’étend depuis Cervia, au sud de Ravenne, jusque près du Lamone au nord. Elle borde le rivage de l’Adriatique sur une longueur de quarante kilomètres et une largeur de un 4 quatre kilomètres, F. Ginanni en a écrit l’histoire sous le titre de Sforia civile et nalturale delle Pinele Ravennate, Rome, 1774.
2. « Ravenne, ville des plus anciennes, séjour de Théodoric roy des Goths et des Exarches envoyez en Italie par les empereurs de Constantinople. Elle est entourée des rivieres de Roncon ou Bcdesen et Monton, accommodée d’un port de mer, et de plus embellie d’une porte de marbre que le peuple appelle Porte d’or ou belle ; de sa principale eglise archiepiscopale soustenuë par quatre rangs de colonnes de tres-beau marbre, ayant autrefois sur son grand autel un ciel d'argent de la valeur de trente-six mille ecus appuyé sur quatre colonnes de marbre, mais pillé pendant les guerres d'Italie, et de celle de Sainct Apollinar qu'on appelle ciel d’or de Théodoric, roy des Goths, à deux ranos de grandes colonnes de marbre, outre l'enrichissement de plusieurs au‘res beaux marbres en divers endroits.» Descriplion générale de l’Europe, tome IT, page 498.
de longtemps, et à la prinse de Pavie derniere faicte par Monsieur de Lauctret, fut permis ‘à ung gentilhomme deRavenne, après quelques vaillances d’armes qu’il avoit faictes à ladicte prinse,de reprendre ledict cheval et de le rapporter audict Ravenne:; et davantaige prit la herce de fer qui sert à la porte, laquelle est attachée près dudict cheval.
Nous marchandismes à ung jeune patron pour nous conduire à Venise et y a de Ravenne cent milles vallans cinquante lieues. Et là, acheptasmes des vivres pour ung jour ou deux, maïs quant fusmes sur mer nous demourasmes la nuict en une isle; et le matin se leva ung brouillas, et ne sçavoient nosdictz patrons où ils estoient : et si le vent nous eust aussi bien chassez en la haulte mer, nous estions perduz, car nous n’avions point de vivres, mais Dieu nous feist ceste grace qu'il nous conduit jusques à Venise. Audict Venise nous logeasmes sur nostre hoste où nous avions logé devant nostre peregrination et laissé de noz habillemens. Nous retirasmes nostre argent qu'avions laissé sur le seigneur Pandolphe Cenamy, bancquier natif de Paris. Ce faict, partimes de Venise tenans le chemin de Padoue : auquel lieu acheptasmes deux chevaulx, mon compaignon et moy, pour ce que c’est la premiere ville decà la mer. Nous tinsmes le chemin de Bresse, qui est fort belle ville’. Nous passasmes à Vin-
1. « Bresse, capitale du Bressan, nommée par les anciens Brixia, ville des Cenomans Gaulois, et par les Italiens Brescia et Bressa. Elle est assise en
cence', et feusmes ce jour à Verone* quiest une belle ville et forte appartenante aux Venitiens, dedans la-
plaine, au pied des collines, traversée de la petite rivière de Garza, conduite au sortir de la ville deçà, delà, par les habitans pour abreuver leurs terres, et fortifiée de bons bastions accompagnez de fossez larges de treize pas. Elle est de forme presque carrée et plus longue que large : a cinq portes et trois milles de tour estant prise seule, et quatre mille deux cens pas en y comprenant le chasteau : mais est peuplée d'environ cinquante mille ames et particulièrement des illustres familles de Gambara, Martinengo, Magoi, Avogadri, Averoldi, Luzaghi, Emilei et autres. » Description générale de l'Europe du P. Davity, revue par J. B. de Rocoles. Paris, 1660, tome III, page 156.
1. « Vicence, nommée par les anciens Wicelia et Vicentia et par les Italiens Vicenza, est esloignée de dix huict milles de Padouë, de trente de Verone, de cinquante de Mantouë, de quarante quatre de Trente, et de Trevise de trente trois. Elle est assise au pied d’une montagne et rafraischie des rivières de Bacchirlion et Reron qui passent dedans, outre deux autres petites nommées Astichello et Seriola qui servent à plusieurs commoditez… On compte en cette ville, en y comprenant les faux-bourgs, quarante mille amcs. ]l y a plusieurs beaux palais et particulièrement celuy de la Raison ou Justice : une grande place pour les tournois, ornée non seulement de portiques et de la façade du palais de la Justice, mais encore d’un beau logis du Capitaine ou gouverneur et de celuy du Mont de la Piété qui est tres-riche et sccourt les citoyens necessiteux sans interest. Outre cette place de la Seigneurie, il y en a cinq autres pour les marchez de la volaille, des blés, vin, bois, foin, poisson, fruicts et herbages. Il y a cinquante sept eglises entre lesquelles on compte quatorze paroisses, dix sept couvents de religieuses outre lesquels on y veoit neuf hospitaux et quelques confrairies, Cette ville se soubmit volontairement aux Venitiens l'an 1404.» Descriplion générale de l'Europe, tome III, pages 148-149.
2. « Le Veronois a pour sa ville capitale Verone, retenant en italien le nom ancien tant grec que latin de Verona et nommée par les Allemands Bern, voire mesmes Dücttrichs Bern, c’est à dire Berone de Theodoric, roy des Gots. Son assiette est telle que François Marie, duc d’Urbin, grand capitaine, l’estimoit au possible disant qu’il ne sçavoit aucune ville qui fust capable de mieux se deffendre. Ses belles murailles, fortifiées d’un bon terre-plein, de treize bastions royaux avec trois cavaliers qui descouvrent toute Ja campagne et d’un fossé fort profond, ont près de sept milles de tour et contiennent dans leur enceinte plus de soixante dix mille ames.
quelle il y a une antiquité rommaine qui monstre avoir esté ung lieu auquel les anciens jouoient leurs jeux et l’appeloient amphiteatrum, tel est comme le Colisee de Rome, et l’arene de Nimes en Provence, car aussi ce lieu de Verone s'appelle Arene'. Ceste ville est decorée de la nativité de Pline le grand, et
La riviere de l’Adige la divise en deux parties inégales, dont l’une est en pendant, sur lequel on voit le fort de S. Pierre et quelque peu plus haut, celuy de S, Felice ou Felix, qui deffendent la ville : l'autre tout en plaine contient le vieil chasteau ou Castel Vecchio, avec un pont sur l'Adige, puis la citadelle et, entre deux murailles accompagnez de bons fossez, le faux-bourg de S. Zeno ; et dans chacune de ces deux parties il y a force belles ruës, places, palais et bastimens, tant anciens que modernes. Il y a cinq belles portes enrichics de marbre, de sculptures, colonnes et statuës.… Il y a plusieurs superbes palais dont le principal est celui de la Raison ou Justice, autrement du Conseil, en la place des Seigneurs, au plus haut duquel on voit au dehors les statuës de Vitruve, Pline, Emile Macer, Corneille Neveu, Catulle, Guérin et Frascator, tous Veronois. » Cf. Botero, dans la Description générale de l'Europe, tome III, page 153.
1. « Au dessous du chasteau de S. Pierre, on voit les restes d’un theatre et près du marché aux bœufs l’amphitheatre nommé l’Arene, fait de pierres de taille, avec des portiques à trois rangs, et force chemins et degrez qui sont au dedans pour la commodité des spectateurs, afin de pouvoir sortir sans incommoder les autres. Il y fait aussi beau voir le Cirque ou l’espace du milieu de forme ovale long de trente neuf perches, chascune de dix pieds, large de vingt deux et demy, et tout entouré de quarante deux rangs de degrez, capable de plus de vingt trois mille personnes qui s’y peuvent seoir à l'aise, ayant au dessous les chemins et degrez dont j’ay parlé. Les Barbares avoient autrefois enlevé ces sieges de marbre, mais les gentilshommes et bourgeois de Verone les ont remis au mesme estat qu'ils estoient. Le dernier degré a cinq cents pas de tour. Les Veronois y font voir à certains jours au peuple des jeux, chasses et combats à l’antique. » Description générale de l'Europe, tome III, page 153. On peut consulter sur l’amphithéatre de Vérone : Scip. Maflei, Verona illustrata, Vérone, 1731 : la dissertation de Juste Lipse : De amphitheatris extra Romam, et le Voyage de Misson, La Haye, 1702, tome I, page 54.
de Catulle bien renommé. Nous vinsmes passer au lac de Pesquiere qu’ilz appellent le lac de Gardra, anciennement Benacus, auquel lac a force belles truytes et grandes, et semblablement une espece de carpettes fort delicates, qu’ilz appellent carpions!.
De là, prinsmes nostre chemin droict à Milan, et logeasmes en ung villaige près un chasteau de la duché de Milan, auquel lieu fusmes en grant danger pource que ledict villaige avoit esté destruit par les François, et là sont lesdictz Françoys fort haïz, sans ce que les hosteliers sont la pluspart mauvais garnemens : toutesfois si bien fismes qu’en eschappasmes, et le lendemain arrivasmes à Milan de bonne heure.
1. Le lac de Garde s'étend de Riva à Peschiera, sur une longueur de soixante kilomètres, et sa largeur atteint seize kilomètres vers la presqu'île de Sermione à l’extrémité de laquelle on voit des ruines que l’on prétend être celles de la maison de Catulle. Le lac de Garde est très poissonneux et on y trouve une espèce de poissons que l’on ne rencontre nulle part ailleurs et que l'on désigne, en effet, sous le nom de carpion.
« Le Carpion sera le premier du nombre des truittes, ou saumons des lacs, qui se trouve seulement au lac de Garde, nummé anciennement Lacus Benacus : car il leur est semblable et de figure de corps, et de nombre de parties, et de substance de chair... Les Italiens estiment tant ce poisson, qu’ils pensent qu’il ny en a point ne en mer, ne en riviere, qui soit à comparer à icelui. De vrai il est fort bon, de chair ferme, seche, nullement gluante, rougeastre au dedans, comme celle des saumons et truittes. Les voisins du lac de Gard:, après l'avoir frit, l’enveloppent en feuilles de laurier, et arrousent de vinaigre, pour le porter par les autres villes d’Italie. » Rondelet, Histoire entiere des Poissons, Lyon, 1558.
Description de la ville de Milan.
Milan est belle ville et grande‘, et sont les fauxl-bourg d’icelle tous ruynez et s’en reparoit peu lorsque y feusmes; nous visitasmes le chasteau de Milan près deux tretz d'arc de la ville, qui est une moult belle place et forte”. Nous trouvasmes le
1. « Milan est une tres grande et populeuse cité et si riche que le commun proverbe dit en italien que qui veut racheter Italie ruine Milan. A la vérité c’est une chose belle que de voir la multitude des richesses de soye et autres marchandises qui sont en ceste ville et le grand commerce qui s'y fait. Elle est située en une plaine, comme aussi est quasi toute la Lombardie qui est l’un des plus fertiles pays de l’Italie, les rues en sont belles et spacieuses et les maisons tres bien basties. Mais si elle est magnifique en cela, elle l’est parcillement en beaux palais et somptueux edifices, signamment en celuy du duc de Terre Neufve et le dome ou eglise principale de l’archevesché, faict avec telle despense et artifice que peu d’eglises ou temples se peuvent parangonner à ce dome, tant en grandeur qu'autrement, car il est basti entièrement de marbre blanc aussi bien par dedans que par dehors et soustenu de cent gros piliers de marbre. » Villamont, Voyages, page 24.
« C'est la ville d'Italie la plus peuplée : elle est grande, remplie de toutes sortes d’artisans et de marchands. Elle ressemble assez à Paris et à beaucoup de rapport avec les villes de France. On n'y trouve pas les beaux palais de Rome, de Naples, de Gênes et de Florence, mais elle l'emporte en grandeur et le concours des étrangers n’y est pas moindre qu’à Venise. » Montaigne, Voyage en Italie, page 401.
Les faubourgs de Milan avaient été incendiés par Lautrec, lorsqu'il mit le siège devant cette ville en 1522.
2. «Le chasteau presque inexpugnable de Milan est situé à l’un des bouts d’icelle et environné de profonds fossez à fond de cuve et de ravelins bordez de grosses pieces d'artillerie, comme aussi est pareïillement le haut du donjon qui est au milieu dudit chasteau. Toutes lesquelles choses se peuvent voir de la grande place qui est au devant, à raison que les Espagnols n’en permettent jamais l'entrée, et y en a mille pour la garnison d’iceluy. » Villamont, Voyages, page 25.
capitaine à la porte du chasteau qui estoit ung puissant homme et honneste, auquel demandasmes s’il luy plaisoyt que nous allissions visiter ledict chasteau, lequel nous demanda de quel païs nous estions , à quoy fismes responce que nous estions Françoys. Il nous interrogea dont nous venions, auquel feis responce que nous venions de Hierusalem, et que nous avions trouvé l’armée du Turcq, qui se retiroit de Hongrie par mer, et que André Dore avec l’armée de l'Empereur les suivoit avec grant diligence, et que avions esté à Jante deux jours et deux nuyctz avec ladicte armée qui estoit de quarante six navires entre lesquelles estoit la grande nave de Rhodes, et cinquante galeres qui avoyent mis le siege devant Modon, et que aprés l’avitaillement desdictes naves se retirérent audict Modon, et ne sçavions si la ville avoit esté prinse ou non. Dont le capitaine fut esbahi et ne povoit croire ladicte retraite, pource que le duc de Milan qui estoit audict chasteau, n’en avoit point ouy nouvelles; et nous dict qu’il fauldroit parler au secretaire du duc. Il nous fut permis entrer dedans ledict chasteau, et passasmes merveilleuses forteresses, lesquelles nous sembloient estre chose imprenable, et avoit force adventuriers entre les portes, jouans aux dez et cartes, et estoient leurs armeures et bastons bien arrangez aux murailles de costé et d’aultre. Quant nous fusmes dedans ledict chasteau, nous vismes sortir le duc de Milan qui n’avoit pas grand train,
et pour lors le peuple du pays luy vouloit mal, parce qu’il avoit composé comme, il estoit bruit, avec l'Empereur à vin cens mil ducatz pour les fraitz de l’armée qui avoit secouru le duc à l’encontre de l’armée du Roy de France, lesquelz deniers estoient assis par taille sur les subjectz de la duché de Milan‘. Le matin, nous allasmes ouyr messe au dosme de Milan, auquel lieu a le plus beau commencement d’eglise que jamais je veiz, et y a force beaulx pilliers de marbre blanc et noir, mais on ya peu reparé depuis les guerres *. Après disner, nous partismes de Milan tenant le chemin de Verseil* et Noarre*, auquel lieu trouvasmes ung hoste Françoys
1. François-Marie Sforza, laissé à la discrétion de l'Empereur Charles V par le traité de Cambrai, reçut l'investiture du duché de Milan le 23 décembre 1529, après s'être engagé à payer quatre cent mille ducats la première année et cinq cent mille dans les dix années suivantes.Le château de Milan, Côme et Pavie devaient servir de gage et demeurer aux mains des Imptriaux. François-Marie Sforza mourut sans postérité le 24 octobre 1535.
2. La première pierre du Duomo ou église cathédrale de Milan, dont les travaux furent souvent interrompus, fut posée en 1386 par Jean Galtas Visconti. Le plan de cet édifice a été attribué à Henri Arler de Gmund, appelé par les Italiens Arrigo di Zamodia, puis à Nicolas Bonaventure de Paris et enfin à Marco de Campione.
3. Verceil, Vercelli (Vercelle), fondée, selon Justin, par Bellavèse en l'année 603 avant l’ère chrétienne, s'élève sur la rive droite de la Sesia.
4. Novara (Novaria), « petite ville peu agréable située dans une plaine, dit Montaigne. Elle est entourée de vignes et de bosquets : le terrain en est fertile,» Ludovic Sforza, duc de Milan, qui avait mis le siège devant la citadelle de Novare, à la fin du mois de janvier de l’année 1500, y fut trahi par les Suisses et remis aux mains de La Trémoille et du comte de Ligny qui commandaient l'armée française. La journée de Novare, qui fut si funeste à la gendarmerie française et qui détermina l’évacuation du Piémont par l’armée de Louis XII, eut lieu le 6 juin 1513. Les Suisses à la solde de
qui nous feit fort bonne chere : et nous compta de la journée de Noarre, et de la faulte qui y avoit été faicte par les Françoys. Nous vinsmes puis aprés loger à Thurin chez nostre hoste où avions faict sejour en allant, lequel nous feit fort bonne chere, car il se dit estre riche par les Françoys. Et pour lors, estoit Monsieur le duc de Savoye au lieu et tout son train, car adonc la ville estoit sienne. De là vinsmes au giste à Villane chez ung hoste fort homme de bien où avions logé en passant, auquel lieu estoit logé le marquis de Montferrat', lequel venoit en ambassade en France. Le matin, vinsmes ensemble avec ledict marquis et son train, et vinsmes disner à Suze, et au giste à la Novalese. Et combien qu’il fust gros seigneur, nous feit toujours estre de sa table et faisions fort grosse chere, et envoyoit tousjours son cuisinier devant.
Nous partismes de la Novalese qui est le pied de la montaigne de Senys qui dure cinq lieues, et est fort estrange pays, comme est parlé plus à plain au commencement de ce livre. Sur la plaine dudict
mont a une chappelle, qui se nomme la chappelle
Maximilien Sforza sortirent la nuit de Novare et taillerent en pièces les gendarmes, les lansquenets et l'infanterie gasconne commandés par La Trémoille, Robert de la Marck, Fleuranges et Trivulce.
La ville de Novare fut prise au mois de mars 1522 par Lautrec, qui fit pendre Philippe Tornielo qui avait tenté de la défendre.
I. Jean Georges, fils de Boniface V, marquis de Montferrat. Il avait èté évêque de Casal et abbé de Locedio. Son neveu, Boniface VI Paléologue,
mort en 1530 d’une chute de cheval, l’avait institué son héritier. Jean Georges de Montferrat mourut le 30 avril 1535.
des transis, en laquelle chappelle on met les passans qui perissent és neiges en yver. Et environ le moys de May que les neiges sont fondues, y a grand presse à chercher lesdictz mors, pource qu'il s’en treuve aulcuns qui ont argent sur eulx, et puis on les apporte tous nudz en ung tas en ladicte chappelle: et sont roiddes comme penduz. Entre les aultres, nous fut monstré par nostre guyde ung abbé de France qui avoit esté pery l’an precedent par le mauvais temps, combien qu'il luy fust remonstré par la guyde qu'il avoit prins, comment il faisoit dangereux passer la journée ; ce qu'il ne voulut croire; et nous fut dit qu’il avoit bien xx mille en benefice, et venoit de Romme en diligence à Paris, mais estoit, pour lorsque le vismes, tout nud sur les aultres, grinçant les dents. Nous vinsmes disner à Lasnebourg, qui est le pied des mons du costé de France, et vinsmes ensemble avec le dessusdict seigneur jusques auprés de Chambery, et se departit pour aller veoir quelque amy qu’il avoist à costé de nostre chemin, et là prinsmes congé de lui, ayans grant regret de nous separer, attendu l’honnesteté qu'il nous avoit tousjours faicte.
Nous arrivasmes audict Chambery et fusmes visiter l’eglise où posoit le Sainct Suaire de Nostre Seigneur qui estoit ung tresor bien digne. Et par chascun an se monstroyt sur la muraille de Chambery, par trois ou quatre prelatz les plus dignes qu'on peult trouver : auquel suaire est imprimé le
corps de Nostre Seigneur par devant, et derriere en la sorte qu'il estoit quant il fut destaché de la croix: car quant il fut mis sur ledict suaire, fut renversé le linge qui estoit long par sur le precieulx corps et visaige de Nostre Seigneur Jesuchrist, et demeura imprimée la face et figure d'iceluy avec les playes, comme peuvent sçavoir ceulx qui l'ont veu, qui est chose bien piteuse à veoir, car on ne pourroit mettre le poulce, que tout ne soyt en playes. Et quant les prelatz le tiennent sur la muraille, comme dessus est dict, aussi bien ceulx qui sont loing que près le peuvent veoir, qui est chose de grande approbation en la foy. Et toutes gens qui y vont en pellerinaige, comme gens insensez, demoniacles, ayans le diable au corps, en voyant le digne reliquaire sont sanez et gueris. Et depuis, avons esté advertiz que l’eglise où posoit ledict reliquaire a esté bruslée, toutestoys on nous a asseuré que ledit suaire n’a esté bruslé ou dommaigé aucunement'. Nous passasmes le mont
1. « L'un des grands miracles de cette relique fut celuy d’avoir cesté préservée au milieu des flammes dans l'embrasement de la Sainte Chapelle, arrivé le 4 décembre 1532; car un feu, dont la cause estoit inconnu, s’estant pris dans cette eglise environ minuit, le S. Suaire fut miraculeusement sauvé par Philibert de Lambert, conseiller et gentilhomme de la chambre du Duc Charles, lequel ayant pris deux Pères Cordeliers du couvent de Saint-François de Chambery et un serrurier nommé Guillaume Pussode, ils allerent au milieu des flammes rompre les treillis de fer du grand autel ct, après avoir arraché les cadenas tous ardens, ils emporterent le S. Suaire qui demeura tout entier, quoy que la châsse d’argent, richement travaillée et donnée par Marguerite d’Austriche, Duchesse de Savoye, fust déjà fonduë à la veuê de toute la cour et du peuple qui y estoit accouru. Peu de temps après, le S. Suaire fut montré publiquement sans estre endommagé, si ce
d'Esguebellette, tirans au pont de Beauvaisin qui faict la separation de France et Savoye. A tant arrivasmes à Lyon où j'avoys laissé huyt vingtz escuz à la banque, lesquelz je receuz, combien que le bancquier ne fut lors au logis, et ce, au moyen d'ung marchant de Paris nommé maistre Guillaume Danez.
Dudict Lyon vinsmes à Chalon sur Saulne, là où arrivasmes la vigile de Toussains, de là à Beaulne, auquel lieu fismes bonne chere, et là essayasmes des bons vins dudict Beaulne.
Le jour de la Toussains, arrivasmes à Dijon, environ heure de vespres, et fusmes à vespres en l’eglise de Monsieur sainct Jehan‘, et estoyt grant pitié de veoir le peuple qui plouroyt à cause de la mortalité qui avoyt esté l’année. Et nous fut dit qu’il estoit bien mort le nombre de xxr mille personnes entre lesquelz estoient comptez quatre cens prestres.
n'est qu’il y avoit quelques atteintes du feu aux plys du linge sans toucher les parties de l’image. » Traité du S. Suaire de Turin, à la suite du Traité historique de la Chambre des Comptes de Savoye, par François Capré, conseiller de Son Altesse Royale et maistre ordinaire en sadite Chambre. Lyon, 1662, page 399.
1. L'église collégiale ct paroissiale de Saint-Jean est l’une des plus anciennes de Dijon. Le P. Viguier croit que saint Urbain, sixième évêque de Langres, éleva et agrandit cet édifice au ve siècle.
L'église de Saint-Jean fut rebâtie, au xv° siècle, des libéralités de Philippe le Bon et achevée par celles d'Odinet Godran, de Marguerite Dubled, veuve de Jean Pioche chevalier, de Nicolas Dumay, des échevins qui donnèrent cent cinquante louis et surtout de Philippe Machefoin, maire de Dijon, inhumé devant le maitre autel. Cf. Courtepée. Description du duché de Bourgogne, 2° éd. Dijon, 1847, tome II, pages 106-109.
De Dijon passasmes à Talen, au Vaulx de Suzon, et vinsmes à la Margelle', auquel lieu trouvasmes Monsieur l’evesque de Chalon, seigneur de Molesmes, lequel nous feit grosse chere, et nous feit ledict seigneur conduire audict Molesmes, où nous fusmes fort bien traictez ainsy que ledict seigneur avoit ordonné. De là vinsmes à Trovs, au logis des Trois Testes où nous avions logé en passant, et là fusmes deux ou trois jours. Là, je feis enchasser de ma pierrerie de Hierusalem en or.
De Troys nous partismes pour venir au giste à Sainct-Cire*, où avions promis le veaige, auquel lieu on se mouroit fort de peste, au moyen de quoy feismes nostre devotion et vinsmes au giste à Mery sur Seine’, où Je fus fort malade et de pareille maladie que on se mouroit au lieu et ne m'attendoys pas à passer la nuict ; mais à l’ayde de Dieu, nous fusmes preservez. Et de là vinsmes à Villenauxe*, moy estant tousjours malade. Et sur le chemin, nous
1. La Margelle (Marpella, Marginella) est un village situé à cinq lieues au nord-ouest de Dijon, sur le bord de la rivière de l’'Ignon (canton de Saint- Seine, Côte-d'Or).
Il était défendu par un chäteau bâti par l'abbé Guillaume de Vienne, embelli et fortifié par Pierre de Fontette en 1454.