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poissons et me suis autresfoys esbatu de recercher les raisons d'une telle disette ; derechef, je prendroïe bien plaisir d’informer sur ceste speculation, si je n'estoie, trop amoureux de briefveté. J'ayme mieux passer outre et visiter la partie occidentale de l’isle qui regarde le port d’Anchesme en Albanie où est le promontoire Cassiope qui s appelle à present cap de Saincte Marie, gisant à quarante cinq degrés six minutes de longitude, trente huit degrés quinze minutes de latitude, où jadis estoit la ville de Cassiopoli, de laquelle on ne voit à present que les anciennes murailles et n’est sinon qu'un petit casal où les insulaires vont en pelerinage. Passé que l’on a ce lieu, vous venés au promontoire nommé Phalaciu qui est au sud sud oüest et est faict comme une peninsule, à mode d’un navire. Puis, sur la poincte de l'isle où elle regarde l’est, vous voyés le Cap blanc où jadis les Corcyriens dresserent un trophée des Corinthiens après les avoir vaincus, contre lesquels souvent ils s’eleverent et dont plusieurs historiens se plaignent comme d'ingratitude, qui les ait empesché de recognoistre leurs peres et premiers fondateurs. Ce Cap blanc gist À quarante six degrés quarante minutes de longitude, trente sept degrés quarante cinq minutes de latitude. Du costé de Cap blanc et Poeneze entre my, vous voyés l’isle de Paczu qui a esté autresfois appellée Erecuse, faicte en forme quarrée, ayant quatre lieües de circuit et au milieu une petite ville en forme de casal, ains un fort beau et plaisant port du costé qui tire à l'est où elle est toute pierreuse, mais à l'oüest y a force vignes et abondance d'autres d'arbres domestiques, au reste, pour la pluspart deshabitéc à cause que les Turcs fouillent et pillent tout. Elle est douze milles loin de Corfou et tresfertile, ayant d'entour dix milles, presque toute carrée. On tient que jadis elle estoit conjointe avec une autre petite qui l'avoisine ettoutes deux continguës et jointes à l’isle de Corphou. De faict, sont elles enmesmes elevation, climat et paralelle, mais que, par un tremblement de terre, elles en avoient esté separces, tout ainsi qu’on dit de
l'isle de Negrepont et de Sicile d'avec le païs de Calabre au canal de Messine. Passé qu’on a Paczu, vers le nord, est un escueil qu'on appelle Saincte Maure vis à vis du port de La Jarte, et d’entour a quelques sept ou huit lieües, tout boscageux et abondant en fontaines et ruisseaux qui se deschargent de toutes parts en la mer, ayant deux ports, l’un à l'est et l'autre au nord. Outre la grande Paczu, y en a une autre de mesme nom qu'aucuns appellent Anti Paczu; et du costé d'ouest sont les isles Merlere et Fane, fructueuses mais desertes et deshabitées à cause que les Corfiots se contantent de leur terre pour la cultiver et ne veulent hasarder leurs sujets, les envoyans en ces isles, sans defense, pour servir de proye aux Turcs qui, de jour à autre, font des courses le long de ce pays maritime.
Ceste isle est posée en la mer Ionie et est sa longueur de l’est à sud est, droit au nord nord oüest, separée par un petit pont de la province de Livadie, au mitan duquel il y a un rochier qui soustient tant d'une part que d'autre le pont fait de bois, et un chasteau nommé de Saincte Maure au milieu, de la façon que vous pouvés voir par son plan, qui me fut donné avec d'autres à Corphou. En son elevation, elle gist à trente sept degrés deux tiers de latitude et quarante sept degrés quarante minutes de longitude. Elle est de la part du sud plus montaigneuse qu'elle n’est devers le nord, pleine de bois et arbres fruitiers. Entre elle et la terre continente y a trois isleaux assis, grands et redoutés de ceux qui font le voiage de nuict en la mer par ceste coste, d'autant qu'il s’y trouve des battures et escueils beaucoup. Le premier isleau se nomme Macro, le second
Saverda et le troisiesme Calamo, entre lesquels y a bonne pescherie où se prend grande quantité de poisson. De la part du sud, elle a aussy un isleau plus grand que les autres, nommé Sesule, dans lequel y a quelques casals de rustiques qui ne vivent que de la pescherie et de leur bestail, duquel ils ont bon nombre, et dece peu qu’ils gaignent des mariniers, qui vont surgir en l'isle, dans laquelle y a trois havres de la part du nord et en iceux les navires sont en seureté, y ayant ancré. Leur entrée est fort estroicte et dangeureuse pour les grands vaisseaux. Le peuple y est fort courtois et traffiquant avec leurs vaisseaux en plusieurs pays de Grece. Je ne veux icy oublier à vous dire qu'en ces endrois on voit, quant le vent est debordé de la part du nord, un engrossissement d’ondes, non pas que je veuille dire que la mer croist et decroist comme fait le grand Ocean, qui a son flux et reflux ainsi que quelques ignorans de mon tems ont osé mettre par escrit, alleguans pour leur preuve mal fondée le furieux muglement des ondes que l’on aperçoit entre l’isle de Negrepont et terre continente, disans qu’elle flue sept fois par chascun jour, ce qu'Aristote ne pust jamais comprendre, attendu qu'il surpassoit le cours de nature, et quelque docte qu'il fust s'est laissé grandement tromper pour n'avoir voiagé,
comme jamais il ne vit le grand Ocean, autrement se fut il
apperceu que le flux se deborde et enfle bien d’autre façon, et que Negrepont avec sa superbe ville quoiqu'elle ait la terre basse, n'est point pourtant engloutie. Merveilles qu’Aristote, Pline et les autres n'ont recogneu qu’en tout destroit là où la mer est passagiere de l’un à l’autre, comme en ceux de Magellan, Gibraltar, le Propontis ou Bosphore de Thrace, mesmes celuy de Messine et autres en quelques endroits que l’on sauroit dire, la mer n’est jamais tranquille, ains est quasi sans cesse agitée sans avoir ses flots estrangement esmeus, mesmes ès contrées des goulphes comme ceux de Venise, mers de Perse et d'Arabie. Et ne faut attribuer cela au soleil, à la lune et aux planetes ; plustost le pilote prendra esgard au facteur admirable de nature.
Donques, entre l’isle du Duché et la terre Livadienne, la terre est, sur le bord, rase comme la mer, et en fort peu d'endrois montaigneuse. Vray est qu’il y a quelques petites collines peuplées de pins et sapins et là où y a bon pasturage. Quant à l’isle de S. Maure qui avoisine celle de Duché, elle est belle ainsi que m'en ont faict le recit ceux qui l’ont veue d’un bout à l'autre, de laquelle je n’ay jamais peu avoir le plan qui est la cause que je ne vous l'ay ici representée.
Saincte Maure peut avoir de tour quelques trente deux lieües, ayant au milieu une campaigne fort peuplée,arrousée de diverses sources, de ruisseaux et petites rivieres. Au reste, il y a deux ports, l’un du costé du soleil levant, et l’autre qui regarde la partie septentrionale auquel il faict bon ancrer; il y a dix ou douze brasses de parfond. Si tu veux sortir du port, il te faut mettre le cap du navire au nord : la terre n'est trop haute ne trop basse, encore qu’il y ait bonne profondeur, toutesfois la bouche du port est dangereuse à cause: de quelques petits escueils et battures qui l'avoisinent : l’entrée de l’autre port est fort aisée et y a à l'un et à l’autre fort bonne pescherie.
Après avoir passé l’isle de Corphou et laissé à gauche plusieurs isles et isleaux comme Ericuse et les belles villes de T'orone et Nicopolis qui sont au pays d’'Epyre, avoisinant la marine, tirant de l’est à l’oüest, se presente la belle isle de Cephalonie, grande et populeuse, appartenant à la Seigneurie de Venise, posée en la mer Adriatique, assés montaigneuse et boscageuse de bois de pins et sapins et là où croissent de tresbons fruicts, entre autres des figues fort grandes, nommées des Grecs de ce pays Syca et en arabe Tin ct en turc Ingir et
autres arbres fruictiers. Elle est, quasi en tout tems, verdoyante qui est cause du bon pasturage qui y est. En son eslevation, gist à quarante sept degrés trente minutes de longitude et trente sept degrés de latitude, au milieu du cinquiesme climat et dixiesme paralelle, ayant son plus long jour de quatorze heures et demie. Pline la nomme Molene, toutesfois elle n’est recogneue principalement que sous le nom de Cephalonie, mais encores on a beaucoup d'affaire pour trouver la raison de ce nom. Quelques uns veulent qu’elle ait esté appellée Cephalonie comme si elle avoit la figure d’une teste. Par le plan que nous en representons n’est pas malaisé de descouvrir combien ils s’abusent. Les autres estiment que ce nom luy soit escheu pour estre le chef des autres isles qui l’avoisinent. Selon l’opinion commune, elle aura eu ce nom du capitaine Cephale qui la seigneuria pour avoir espousé Cymethon, fille de Pterele roy des Taphiens lequel, malheureuse qu’elle estoit, elle occist et après fut tomber entre les mains de son amoureux Cephale, frustrant par ce moyen Amphitrion de ses desseins qui, ayant esté expié et repurgé par Creon à Thebes du meurtre qu’il avoit perpetré, alla assaillir par guerre les isles des Taphiens, suivy de Creon, Cephale, Panopée et autres seigneurs. Strabon nomme ceste isle Same et quelques anciens la nommoient Tetrapolis, à cause qu’il y avoit quatre villes desquelles ne reste que Cephalonie, les autres estans ruinées par l'injure du tems. Du costé du nord est le port de S. Sydre gisant à quarante sept degrés quarante minutes de longitude, trente sept degrés trente minutes de latitude. Du costé du sud, ceste isle est montaigneuse et apparoist tellement ronde aux navigeans en sa circonference qu’elle semble estre un beau promontoire, qui est cause qu’aucuns ont pensé qu elle s’appeloit Cephalonie du mot Cephali qui signifie chef. Entre les monts qui sont là, est celuy où jadis estoit basty le temple de Jupiter Aenesius, qui signifie courtois et debonnaire. Encor se voyent quelques colonnes ioniques de ce temple qui sont en pierres avec leurs
cornices et chapiteaux sur la montaigne. De ce mesme costé, elle a un tresbeau port capable de cent ou six vingts vaisseaux, lequel s'appelle Cap Tracan, gisant à quarante sept degrés quarante cinq minutes de longitude, trente sept degrés quarante minutes de latitude. La sonde y est aussy bonne et peut y avoir quatorze brasses d’eau. Devant qu'y entrer, il faut que le pilote soit accort et qu'il y entre avec le trinquet si le vent est un peu debordé, à cause d’un isleau faict en ovalle, tournoyé de battures et rochiers que ceux du pays appellent Vardiam. Il n’est pas du tout à l'entrée, ains un peu À gauche. Là, on voit assés près de la terre de l’isle plusieurs autres battures et sablons qui sont entre le cap de S. Sydre et l'escueil Vardiam. Passage dangereux, duquel faut que s’esloigne le pilote, faisant largue plus à droicte de la part de la blanque qui est À main droite. Au reste, l'isle tant du port que d'autre est nette; depuis le cap Placha jusques à l’isleau de S. Marie y a quatre gros rochiers dans la mer et deux autres plus petits et plusieurs escueils et battures. À sa partie opposée, y a aussi deux beaux ports. Le premier a nom Viscarde et l’autre Fochi. Il y a un troisiesme qu’on nomme Tolissy, tous trois nets et où il fait bon ancrer. Ayant le grand havre à main droite, vous apparoist un fort chasteau entre lequel et le havre sont de belles salines qui sont d’un tresgrand proffit à la Seigneurie venitienne, laquelle sçait tresbien mesnager les affaires Cephaloniennes, tant par la diligence du gouverneur qui y est que pour la fidelité des sujets qu’ils ont là, lesquels craignent grandement d’estre surpris de leur ennemy circoncis qui ne cerche que la ruine d’eux et de tout le reste des chrestiens. Ceste isle fut jadis cultivée, accoustrée et bastie par C. Antoine, oncle de ce grand et vaillant capitaine Marc Antoine, du tems qu'il y fut envoyé en exil, qui me faict penser que ce qu’à present on y voit d’edifices ou ruines a esté de la diligence et liberalité de ce seigneur romain. Nous trouvons que Philippe roy de Macedone voyant que ceste isle luy pouvoit grandement servir tant
pour assembler les forces de ses amys et alliés que pour defendre ceux qui venoient à son secours et assaillir ses adversaires, tascha de toute sa force s’en faire le maistre, comme aussy que ce fut l'isle, laquelle durant la guerre que les Romains firent aux Macedoniens, se rendit la derniere et se soubmit à l'empire de Rome.
De circuit, elle a quelques vingt cinq lieües, n’estant gucres esloignée du continent d’Albanie ; du costé d’Acarnanie, regarde à l’est l’isle d’Itaque, À present Val Compare, au sud l’isle de Lazanthe, À l'oüest elle voit la Sicile, et au nord le le païs d'Epyre. Ce de quoy ceste isle Cephalonienne a plus d’indigence, c'est d’eau douce ; ne s’en trouve en l'isle, qui est cause qu'ils ont de belles cisternes afin que l’eau de la pluye s'y arreste. Et pour ceste occasion quelques philosophes ont escrit que les chevres de Cephalonie sont le plus souvent six mois sans boire en sorte quelconque, et que les bestes qui ne sont domestiques voulans boire ouvrent leur gueule, le matin et le soir, pour se sustenter de la rosée. De l’autre costé de la montaigne qui est vers l'est, y a un monastere, les religieux duquel vivent de leur travail, cultivant ce qu'ils ont de terre, sans que les Turcs leur facent aucun desplaisir, car de voir des villes ou des grands villages, il ne s’en parle gueres. Entre ces hauteurs de montaignes, la terre est si basse que souvent l’eau de la mer court de l’un des bouts de l'isle à l’autre. En laquelle non plus qu'en plusieurs autres, ne se trouve beste nuisible quelconque, jaçoit qu’il y ait des cerfs, daims et sangliers; quant aux serpents, j y ai veu une chose merveilleuse, qu'il y en a d'une espece qui sont grands et si peu dangereux de venin et malice que si un homme est couché en quelque lieu en la frescheur pour s'y endormir, ces serpents se mectront sur luy sans en rien luy meffaire, seulement se plaisent à regarder la face de l’homme, ainsy que faict le lezard verd par deçà. Mais je penseroie plustot qu'ils prennent quelque soulagement et force, sentans la chaleur naturelle de l'homme. Car de tels en
ay veu au pays des sauvaiges canibales, lesquels les prennent aussy facilement que vous feites un poisson et les mangent comme nous faisons quelque lamproye, ainsi que je vous ay monstré en mes Singularitez de l’Antarctique' et mains autres endroits de ceste œuvre.
Quant au port Guiscard, il fut ainsi nommé d’un prince normand nommé Robert Guiscard, fils d’un roy de Sicile, lequel allant au Sainct Sepulchre, atteint de maladie, s’arresta en ceste isle où, si ce qu’on en raconte est veritable, luy advinrent choses esmerveillables. Les insulaires racontent de tresadmirables choses tant de ce fait que des princes chrestiens qui ont jadis tenté entreprendre sur leur isle, les voulant à force de deniers les attirer à leur devotion : entre autres, l'empereur Alexis grec, premier de ce nom, ennemy mortel de tous chrestiens Latins, estimant que s’estant saisy de ceste isle de Cephalonie, villes et forteresses, bientost se fut rué sur la ville et Seigneurie venitienne et puis après sur les potentats de toute l'Italie. Corphou luy a servy jadis de bouclier et de defense tant à l'encontre des rois et potentats latins que des Grecs et infideles Turcs comme nous lisons dans l’histoire de ce peuple levantin.
Après qu'on a passé Saincte Maure, avant qu'aller à la grande Cephalonie, vous voyés nostre petite Cephalonie que maintenant on appelle l’isle de Compare ou val de Compaignon et jadis eut à nom Ithaque, ayant pris ce nom d'Ithaque fils de
1. Les singularitez de la France antarctique, autrement nommée Amerique et de plusieurs terres et isles descouvertes de nostre temps. Paris, 1558.
Pterele, que les Grecs, en leurs fables, disent avoir pris origine de Jupiter, lequel Pterele avoit deux enfans, asçavoir Ithaque et Nerite, lesquels abordans en l'isle de Cephalonie prinrent complot de la laisser et passans en Ithaque et la voyans assés propre pour estre cultivée, s’y arresterent et y bastirent quelque ville. Ithaque donna son nom à cette isle, et Nerite à une isle voisine laquelle est embellie d’arbres. La nostre a d’assés bons ports, mais elle est toute montaigneuse et pierreuse, fort pauvre et stérile, et de peu de proffit, estant un petit vallon au milieu d'icelle, où l’on voit quelques villages habités de pauvres Grecs qui cultivent ceste vallée. L'isle,en sonelevation, gist à quarante huit degrés dix minutes de latitude, posée au milieu du cinquiesme climat et dixiesme paralelle, ayant son plus long jour de quatorze heures et demie. C'est de ceste isle que fut natif ce sage et tresrenommé Ulysses, duquel les poetes ont tant chanté et surtout Homere pour autant (ainsi qu'aucuns tiennent), que luy mesmes estoit Ithacéen. D’autres dient que ce poete voulant sçavoir la verité de la guerre de Troye, comment elle s’estoit passée, entendit que l’ame d'Ulysses rendoit responces certaines et tressages à ceux qui s’alloient enquerir d'icelle, où allant et evoquant cest esprit, il fut aussy informé de ce de quoy il faisoit recerche, et par ce moyen, eut argument de bastir les fictions de la guerre de Troye escrite en son Iliade.
L'isle est toute faite à replis, mal plaisante et ennuyeuse ‘à habiter etoù jadis y eut une ville demesmenom, asçavoir Ithaque. Mais Ulysses luy donna à nom Alalcamene à cause que sa mere l’avoit enfanté en une ville de Grece, ayant mesmes nom en la Beotie. Mais il ne se trouve nulle marque de ceste ville pour le present. Ce gentil Ulysses a faict longtemps parler de son bon esprit pour avoir visité divers peuples estrangers de ce qui estoit descouvert pour lors, qui n’estoit qu'une poignée de terre et une fiolle'd’eau salée. Au regard de ce que j'ay veu de ceste isle, y a force pins et sapins, mais de chesnes portans du gland, on y en trouve bien peu. De simples, il y en a bon
nombre et de tresrares. La mer est fort sujette aux vens de terre. Les grands vaisseaux ne sont propres pour cette coste; il y a trois ou quatre mois en l'an qu’il n’y faict pas gueres bon naviguer. Devant que mouiller l'ancre, faut bien qu’on y prenne garde, et surtout que ce soit de jour, car de nuict, le pilote mettroit en trop grand danger le vaisseau et ceux de sa compagnie, tant à cause des rochers et battures qui sont autour de l’isle. Il y a assés bonne profondeur d’eau selon les endrois, dix, douze et quinze brasses. Il y a deux bonnes raddes et quelques ports assés asseurés. Leon, empereur de Constantinople, sixiesme du nom, faisant guerre par mer et par terre au peuple d'Epyre, les vainquit par l’ayde des Infideles. Toutesfois, fit une grande perte de vaisseaux entre terre ferme et nostre isle, et y perdit huit vaisseaux à rames et quatre autres navires, ce qui advint l’an de nostre salut huit cens quatre vingts et neuf, le vingt et deuxiesme jour de Juin. Le reste se sauva au mieux de leur possible. Si je voulois icy singulariser et deduire par le menu ce que l'on m'a recité de ceste isle, et de l’ancienneté d’icelle, je n’auroie jamais faict. Je laisseray pour n’estre prolixe les observations que j’ay vers moy et les raretés d’icelle pour les mettre à la seconde édition de mon Histoire universelle".
J'ay, (ce me semble), assés amplement discouru tant de la Morée, isles et dangers qui l’avoisinent, comme des meurs du peuple. Toutesfois, pour ne rien oublier, je veux bien descrire
1. La cosmographie universelle d'André Thevet, cosmographe du Roy, illustrée de diverses figures des choses les plus remarquables veñes par l'auteur ct incogneñes de noz auciens et modernes. Paris, 157$, n’a point eu de seconde édition.
presentement l’isle dicte de Sapience posée à trente cinq degrés de latitude et trente neuf minutes de longitude, au commencement du cinquiesme climat et neufñesine paralelle, ayant son plus long jour de quatorze heures et un quart. Sa longueur tire de l'est à l’oüest et sa largeur du nord au sud. Les anciens la nommoient Sphagie ou Sphacterie, nom qui a esté aussi communiqué à une autre isle messeniene, remarquée sous le nom de Proté ou de Prodene, prochaine du port de Pyle et vis à vis d’icelle ville, laquelle rend ce port seur et l'abord d’iceluy fort estroit et malaisé à cause que du costé de Pyle et des remparts, les Atheniens autrefois n’ont sceu passer que deux galeres. Elle est celebrée pour la victoire qu'y gaignerent les Atheniens sur les Lacedemoniens qui y perdirent trois cens hommes de leurs citoyens. Encores qu’il samble que Strabon la distingue et separe d’avec celle qui a eu le nom de Proté. Quant à la nostre, elle n’est pas veritablement chose de laquelle il faille faire grand compte si ce n'est que en icelle se sont passées des choses fort memorables et principalement pour ce que ce fut là où en l’an mil cinq cens soixante douze s’arresta l'armée chrestienne allant à la poursuite de celle des Turcs qui n'osoient l’attendre, se souvenant de la route que l'année auparavant elle avoit receu par les nostres, lorsque Bajazet se mit à vouloir prendre les villes de Modon et autres sur les Venitiens". En la mesme coste qu'est posée l’isle de Sapience, y a grand nombre d’isleaux, rochieres et escueils. Le plus dangereux est celuy qui vise le terroir et ville de Modon qui l’avoisine de si près, qu’à peine il y a une lieue. Au nord, elle regarde la ville de Modon qui eut le nom de Metone à cause du roch Mothon lequel aussy y faict un port, car, caché sous la mer, il rend l'entrée plus difficile et angoisseuse aux navires qui y veulent aborder, comme aussy il leur sert de rempart, lorsque la mer
Ce fait est inexact. C’est en 1498 que Bajazet se rendit maître de Modon et de Coron. Le Sultan qui régnait en 1572 était Selim I].
282 ISLE DE SAPTENCE
est orageuse. Elle fut prise avec la ville de Coron, par les Venitiens sous la conduite de Regnier Dandule et Roger Permarin !. Finalement, le Turc la surprint sur ceste Seigneurie de Sainct Marc. Elle a un port le plus beau que l’on sçauroit trouver, faict et tournoyé de grosses murailles et rochers de la part du nord en forme de croissant. Devant que mouiller l'ancre au port, il faut que les vaisseaux passent auprès d’un gros escueil et rocher, au sommet duquel y a une forteresse bien gardée des Barbares et une autre de la part du sud. Quant à nostre Sapience, elle est fort montaigneuse de la part du nord plus que de l'autre costé où la terre est rase tant d’une part que d'autre. Du costé du nord et au devant, il y a une plage et une eglise. Il faut donner les provis au cap de dehors l'isle, vers l'est et les ancres de nord en vingt brasses de profondeur. Le port a deux seches, l'une de l’oüest du port qui se joint avec la pointe de l’eglise, l’autre de l’est qui se tient avec l’isle de Sapience et sort deux provis dehors. Parmy est une grotte ou caverne loin du port, à un mille. En icelle isle, du costé du sud est, est un port long qui est assés bon, l'entrée duquel est du nord est; l'on y peut mouiller l'ancre, ayant sondé premierement, ce que volontiers font tous bons pilotes. Sur ce port, à deux milles, y a une isle devers sud est, qu'on appelle Cavrere ou Chevriere, que Pline met au sein Laconique, encores que veritablement elle soit au Messenien que maintenant on dit goulphe de Coron, près du promontoire Acrite qui, de present, est appelé Cap de Gallo. Les ports de nostre isle, tant d'une part que d'autre, sont tresbons, capables, le moindre, de trente navires. La sonde y est bonne. Bien est vray que devers l’est à l'extremité de ceste isle, y a plusieurs gros rochers et autres petis que j'ai voulu marquer dans ce plan, que j’ay recouvré d'un Turc nommé Hassan, natif de ce lieu là, lequel fut pris
1. Renier Dandolo et Promarino se rendirent maîtres de Modcn en 1204, après la mort du corsaire génois Vetrano, exécuté à Corfou.
des chevaliers Malthois et fut faict chrestien ; depuis receut la loy du faux prophete. Or, ceste coste est dangereuse et plus saine de l’autre bande. Quant à l'isleau d’Alas, on voit au sommet d'iceluy les ruines d'un vieil chasteau que jadis fit bastir Justin le jeune, empereur de Constantinople, l'an de grâce cinq cens soixante et neuf, après avoir faict paix avec les Perses pour tenir en bride les Romains quitaschoient à l'atraper. De present, se voit gravé contre quelque longue pierre, en grec, le nom de cest empereur et non autre chose à cause que les lettres sont la pluspart effacées, par la vieillesse et injure du tems. Et, comme j'ay dict, vers la tramontane, elle a la ville de Modon, de la part de l’est l’isle de Teganuse, nommée des modernes Cavrere qui est celle que nous avons cy dessus remarquée sous le nom de Chevriere, esloignée de nostre Sapience environ une lieüe et demye. L’escueil de Savede bien remarqué aux cartes des Grecs l’avoisine de deux lieücs. Les histoires Grejoises chantent que, du tems que les Chrestiens s'emparerent pour la seconde fois de ceste isle, qu’il apparut un arc celeste blanc en pleine minuict et feu volant en l'air qui espouvanta d’une si espouvantable façon les Grecs de la Morée qu ils estimoient que ce fust le jour du jugement. C’estoit un fort mauvais presage, d'autant que les circoncis Turcs coururent à bride avallée en leur pais et prirent environ cinquante mil pauvres Chrestiens tous faicts esclaves. Au reste, encores que l’abril soit bien aux laures de Sapience, si trouvons nous, par le rapport de ces Grjeois, que tant l'isle que le païs de terre continente à esté sujet aux tempestes et fouldres. Mesmes du tems de Baudoin, comte de Flandres et empereur de Constantinople qui fut mis à mort ayant à peine regné un an, tomba, le dix septiesme jour du moys d’Aoust, l'an douze cens et un, une foudre si terrible qu’à peine demeura il un seul arbre et maison que tout ne fut escroulé et prest à culbuter par terre, et brusla plusieurs vaisseaux qui estoient à la rade de Modon. De vous dire pourquoy ces contrées sont plus sujettes à une telle pauvreté que le païs
voisin, je n’en sçay autre chose sinon qu'il ne faut douter que telles choses ne viennent que du vent subtil, lequel separé de la nüe, s’enflamme pour sa subtilité et mouvement, et lors, se faict le brandon, parquoy tel esprit ainsy enflammé, donne couleur à l'air prochain en l’enflammant. Mais avant que passer plus outre, faict à noter que la tempeste, l'orage, le tourbillon, le brandon et la foudre sc font trestous de l’exhalation poussée par la nüe; mais ils sont differens en subtilité et quantité et autres accidens, car la tempeste et tourbillon se causent d’exhalations plus grosses non allumées et de plus grande quantité, mais le brandon se fait d’exhalaisons subtiles estans en l’air et allumées ; la foudre, d'exhalaisons subtiles de plus grande quantité allumées et poussées violemment sur terre. Pourtant, si l'esprit subtil de la nüe est jecté par froid et poussé en bas avec violence, s’en engendre la foudre qui n'est pas tousjours de mesmes, car si tel esprit est grandement subtil, penetrant soudain, il ne brusle point ce sur quoy il tombe, et si l'esprit est moins subtil et qui ne penestre tost, lors il brusle. Et la foudre par sa subtilité et velocité de son mouvement quelques fois penetre la chose qu'il frappe, mais il ne la brusle ni enflamme. Aucunes fois, ne passant ainsy legierement, la colore aucunement et y sejournant davantage, l’ennoircit, mais ne la brusle pas, car il passe plus promptement que la pouvoir brusler, sillonnant ceste nue. Après avoir laissé l'isle de Sapience, vous apparoist un grand nombre de petites isles et isleaux, la plupart deshabitées, hormis d'oiseaux qui repairent. Si vous tirés vers l'Asie et qu’ayés vent à plaisir, vous apparoist une certaine isle peuplée de gens rustiques qui s'adonnent à la pescherie, car d’autre vaccation ils n’en ont point. Je n'ai jamais peu sçavoir le nom de ceste dicteisle. Je sçay bien que les insulaires luy donnent le nom de Mel-chy, du nom comme ils disent, d'un roy nommé Mel-chias, prince Thyrien lequel, le tems de Manga, roy d'Egypte et de Palestine, ayant deffaict en faict de guerre par deux fois ledict Mel-chy,
estant poursuivy à toute outrance de Manga, le pauvre Thyrien fut contrainct se sauver luy et sa famille à ceste isle, laquelle depuis a porté son nom et la peupla de plusieurs peuples asiatiques qui la cultiverent si bien qu'ils la rendirent, en peu de temps, la plus fertile de toutes les autres qui l'avoisinent. Ayant faict nouvelle colonie de ces gens ramassés, le prince Thyrien donna son isle à l’empereur Romain, ce qui advint l'an de Nostre Seigneur six cens septante huit, tenant le siege à Rome Leon Sicillien, auquel tems fut tenu un synode general en Constantinople contre l’heresie des Monothelites auquel fut accordé le mariage des prestres grecs, lequel a continué
depuis ce tems là jusques à present, comme 2 faict à tous les autres prestres Levantins.
Devant le cap Matapan que les anciens appellent promontoire Tenare, à une lieüe et demie, gist nostre isle de Cerigo, non loin du cap de Xüili qui fait la fin du mont Xarigue. Au nord, elle a la Malvoisie qui jadis se nommoit Epidaure Laconique et d'où elle est esloignée quelques deux heures, tellement qu à cause de ceste estressissement qui est fort fascheuse, les navires sont contraintes à faire le tour de l’isle non sans grand danger ; au sud, elle a une autre petite isle appellée jadis Limenere à cause des bons ports qui sont en elle et qu'à present on dit Lovo, comme tous les noms des lieux, avec la fortune du païs, ont senti aussy leur revolution et changement. Ptolomée la nomme Eple. A l’est ou plustot au sud est, s'offre une petite isle nommée des anciens Egyle ou Egyalie qui luy est esloignée quelques cinq lieües, qu'aujourd'hui on nomme Cecerigo,
posée entre l'isle de Candie et le pays de la Morée, vis à vis du promontoire Malée, fort dangereux à cause qu’il est tout caverneux et est fort craint de ceux qui font le voiage le long de ceste coste, laquelle tourne au nord jusques à ce que vous estes au port d’Altamure, qu’on nommoit jadis de Minos où la coste tourne à l’oüest. En son elevation, elle gist à cinquante deux degrés de longitude et trente six degrés de latitude. D'entour, c'est tout si elle peut avoir dix huit lieües. Elle est des parties ressortissans à la juridiction des anciens Lacedemoniens et non en la mer Myrtoe comme aucuns ont voulu dire, lesquels s'abusent grandement, attendu que l’isle de Candie est celle qui a donné limites et bornes à ceste mer et cependant, nous sçavons que elle est par deçà l’isle Candiote et approche de la mer Sicilienne plus que de la mer Myrtoe. Jadis elle fut appellée aussi du peuple asiatique Porphiris, à cause que là on prenoit grande quantité de ces huistres desquelles on tiroit la pourpre dont la pesche se faisoit communement sur la fin de l'hiver et de l'esté et les accoustroit on en ceste isle. Après en avoir pesché quelque notable quantité, ils pilloïient les moindres escailles et tout et separoiïient la chair des plus grandes, puis les lavoient par tant de fois en de l’eau afin de les nettoyer de leur limon et ordures qu’elles en sortoient toutes cleres. Cela fait, les mectoient tremper par trois jours en nouvelle eau fresche, y adjoustant quelques deux ou troislivres de sel pour chasque quintal d'icelles coquilles. Finalement, les faisoient bouillir en des chaudieres de plomb à feu lent qu'ils amenoient à ceste fin par un long canal ou registre d'un fourneau où il y avoit du charbon allumé. Tout cela faisoient ils de peur de brusler la teinture. Car puisque le plomb est le plus mol metal de tous les autres et qui se fond à la plus douce et legiere chaleur, aussy reçoit il moins d’ardeur et d'acuité du feu dedans ceste decoction. Puis, après avoir esté tresbien colorée et deschargée (car pour chascune peinte d’eau, ils mettoient jusques à trente six onces de ces pourpres), estoient
bouillies les laines par cinq ou six bonnes heures, et les ayant recardées et estendues, les remettoient de nouveau à decuire, tant que la couleur en plaisoit, qui estoit plus prisée un peu noircissante que rouge. Mais, comme la manufacture de ces teintures provenans des coquilles de pourpre est abastardie! Les Indiens desquels je vous ay discouru dans ceste presente histoire qui ont les plus belles et naifves couleurs du monde desquelles ils peignent leurs plumasseries, soye, cotton et draps, ont autre façon de teindre tant de pourpre que d’autres couleurs vives et belles, entre autres, les peuples des isles de Burne; sur toutes les autres à celle de Mathan où fut tué Magellan, lequel pensant avoir trouvé peuple badin, sauvage, brutal, rustique et nyés pour les saccager et engloutir de prime face comme il luy sembloit et à ses gens pareillement qui le suivoient, là où il trouva de braves hommes et de grands seigneurs accorts, politiques, armés et vestus de drap d’or, d’argent, de soye de diverses couleurs. Mais les plus luisantes, riches et belles estoient celles de pourpre et cramoisin où Îles pauvres gentils-hommes, soldats et mathelots n’estoient vestus que de vieux draps, parfumés comme coquins à la façon des marranes, bandoliers, montaigneurs des monts Pyrenées, à demy morts de pauvreté. Et pour ne rien oublier, je dis aussy que le nom de Porphiris a esté osté à ceste isle qui a aussy esté appellée Cytherée ou à cause d’un Phenicien ainsy nommé ou plustot pour l'amour de Venus, laquelle on demeure d'accord estre de ceste isle et que, selon les fictions poetiques, estant sortie de l’escume de la mer, elle vint premicrement aborder en ceste isle, ce qui a donné occasion aux anciens de la nommer Cytheree et de luy consacrer ceste isle. De faict, en ma Cosmographie je me souviens avoir remarqué qu’en la ville qui porte le nom de l'isle, il y a encore des ruines d'un grand temple où je vis à un coin par terre une statüe de femme armée avec ceste inscription à demy presque effacée ANAPO- &ONOZ ’ASPOAITH qui veut dire « Venus meurtriere », ainsi
dite à cause des batteries et meurtres que les fols amans font pour l'amour de leurs pretendües maistresses. Les ordonnances de ceste impudique deesse estoient aussy bien gardées et maintenues en ceste isle qu en Cypre et surtout ceste loy abominable par laquelle il failloit que les filles à marier se prostituassent aux estrangers et que, du pris de leur chasteté, elles achetassent celuy qui viendroit les prendre pour espouses. Mais laissons les lascivités de ceste sale et deshoneste Venus pour remarquer que ceste isle a baillé nom au goulphe qu'on avoit accoustumé d'appeler Laconique, dans lequel se vient rendre le fleuve tant renommé Eurote avec un nom fort different de celuy que jadis il portoit, quoyque bien honorable à cause qu on l'appeloit Basilopotame comme qui diroit fleuve royal. En ceste isle, comme les Phrygiens y fussent parvenus sous la conduite d’Aenée, faisans voile vers le païs d'Italie, ils y bastirent un temple qu’ils consacrerent à Uranie et Venus, le plus ancien qui soit dans toute la Grece, et y fonderent une ville nommée Scandée qui estoit près de la mer et au port le meilleur de l’isle à quelques dix stades ou environ de la cité Cythere. C'est en ceste isle Cythere consacrée aux paillardises de Venus et à toute corruption que d’aucuns disent que Paris abusa la premiere fois d'Helene, femme du roy de Sparte, ausquels je fais grande conscience de condescendre, attendu qu’il est tout manifeste, au moins tesmoigné par l'authorité de maints autheurs, que ce fut en l’isle de Macronisse qu'Homere appelle Cranae, laquelle pour cest impudique embrassement et accouplement d'Helene et de Paris, fut depuis appellée Helene. Dieu sçait les beaux contes qu'en font ces insulaires. Voire tient on que ce fut Paris le Troyen qui fonda en icelle isle l’oratoire ou temple dedié à Venus Migonotide après avoir joüi de la prise qu'il pourchassoit et corrompu Helene, femme de Menelas et ce, comme digne memoire de son faict et excellent trophée du chef d'œuvre par luy effectué en la ville de Lacedemone. Telles folies des anciens me sont tellement à
contre cœur, que n’eust esté l'envie que j ay de lever l'erreur de ceux qui confondent ces deux isles, je ne m’y fusse amusé. Icy eust bien esté besoin, ce sembloit, respondre au refondeur Munsterien qui a remply son discours touchant ceste isle des baleines qu’il phantastique en la mer Mediterranée. Mais je luy ay, de tant de costés, donné des atteintes pour le faict de ces monstrueuses baleines, que je suis bien asseuré que tout
homme de bon jugement demeurera d’accord avec moy que
ce ne sont que pures niaiseries dont on veut enbaleiner ceste mer Mediterranée.
Pour mettre fin à ce chapitre, je veux advertir le liseur que le circuit de ceste isle est d'environ vingt lieües; qu’à present, elle est mal habitée et quasi deserte, fertile au reste d’asnes sauvages, desquels si nous voulons adjouster foy aux habitans d’icelle, nous trouverons que, de tout tems, il y en a eu ; chose qui n’est incroyable, d'autant qu'il s’en trouve en divers endroits en terre ferme d Asie, mesmes dans des isles, aussy bien que de chevaux, bœufs et pourceaux et chiens sauvages. En la teste desquels asnes on trouve une pierre à laquelle on attribüe de merveilleuses vertus, entre autres qu’elle est souveraine contre le mal caduc et contre la douleur des flancs, voire que si on la met sur une femme, elle l'empeschera d’estre delivrée. Au reste, il ne faut aborder l’isle de laquelle je vous fais la description, de nuict, pour les grands dangers qui en pourroient advenir, comme souvent ils sont advenus à certains marchans chrestiens y pensans faire aiguade de jour, tant et plus pour les bons ports et raddes qui y sont, dans lesquels on peut mouiller l’ancre à seurté. J’avoie oublié à vous dire après que l'armée navale du grand Seigneur de Turquie, Bayazeth, eut assiegé l’isle de Metelin, laquelle il saccagea et fit mille maux sur les insulaires, l’armée des Chrestiens qui soustenoit le party desdits insulaires, encore qu'ils fussent plus grand nombre que d'Infideles, estant desceus les Chrestiens de la promesse que leur avoit faicte les Rhodiens de se joindre avec eux. ensemble
avec l’armée des Venitiens, lors estant venus qu'il failloit joindre pour combattre les uns contre les autres, la mer estant grande et desbordée à cause des vents, leur fut force de se separer les uns d’avec les autres. Le seigneur de Ravestan qui conduisoit l'armée françoise, auprès de ceste isle de Cerigo, fut contraint de faire largue en pleine mer : l’ennemy estant en guteüe taschoit à les joindre ‘. La fortune fut si grande à l'esgard de l'endroit de l’armée chrestienne, que le seigneur Benoit Pizarre, venitien, admiral des galions et galeres pour la Seigneurie venitienne”, perdit plusieurs navires dans le goulphe de Lelatha ; les François en perdirent moins. Ariadin Barberousse, coursaire de sultan Solyman, au retour de la prise de Castelnau, qui est en la Dalmatie, que tenoient les Imperialistes, se sauva aussy et plusieurs vaisseaux en mesme endroit et le reste y fut perdu, ce qui advint de mon tems*.
Ayant doublé l'isle de Nisize, d’Astipalea et de Sletos, qui est la plus proche de la peninsule de Doris pour tirer à celle de Simye, si le vent du nord vous favorise, laissant la terre ferme à gauche, la premiere isle que vous descouvrés est celle de Scarpante de laquelle on veut que la mer Carpathie ait pris son
1. Le navire qui portait Philippe de Clèves, seigneur de Ravestein, fit naufrage à Cerigo, au retour de l'expédition désastreuse dirigée contre Mételin (1501). Cf. Les chroniques de Jean d’Auton, publiées pour la première fois en entier par P.-L. Jacob, bibliophile, Paris, 1834,tome II, pages 65-67.