DANS LA COUR DES MESSAGERIES
lui tous les soirs pour charmer les voisins par une grande consommation de musique de chambre.
Que faire? quel moyen de locomotion emploj'er pour gagner Saint-Malo? fallait-il se risquer, prendre l'horrible diligence où l'on est si mal, où l'on est secoué, moulu, brisé, étouffé, abimé, où l'on dort si peu, ce qui n'est pas amusant, où l'on mange si mal, ce qui est épouvantable et qui vous débarque à destination à l'état de colis avarié, lorsqu'elle ne nous a pas brusquement réduit en miettes ou aplati comme une galette, eu vous versant dans les précipices des montagnes ou sur le dur pavé des routes !
Justement, l'un des amis de Dumollet avait (ont dernièrement versé deux fois, dans un seul et unique voyage à Meaux en Brie. Il était sorti à peu près intact de ces deux accidents, mais Dumollet s'était livré à un calcul : à
Dumollet consultaat les postillons sur les dangers des diligences.
deuxdégringoladei pour dix lieues, cela faisait jusqu'à Saint-Malo seize dégringolades et autant pour revenir ! Pouvait-il espérer sortir sain et sauf des trente-deux dégringolades? Cela était fortement douteux. Aussi après mûres réflexions, après avoir interrogé bien des postillons dans la cour des Messageries, Dumollet avait renoncé aux diligences et s'était décidé à partir pour
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rnEMIERE OMELETTE DE VOYAGEURS
Saint-Malo tout simplement sur un âne, façon de voyager plus lente peut-être, mais beaucoup plus sûre.
Restait à trouver l'âne. C'était le moins difficile, Dumollet en avait un parmi ses connaissances, nous pouvons même dire parmi ses amis. Qui n'a, dans ce monde, au moins un âne parmi ses amis? Cet âne ou plutôt cet ami s'appelait Coqueluchon et habitait Montmartre, le charmant village montagnard voisin de Paris, avec monsieur Florival son maître, autre ami de M. Dumollet. Tous deux étaient musiciens et rentiers. M. Florival était très savant sur le flageolet et Coqueluchon, mélodiste forcené qui aimait à s'entendre braire musicalement, réjouissait du matin au soir tout Montmartre de ses morceaux joyeux.
Dumollet s'en fut trouver ses deux amis, là-haut -dans la montagne, audessous des moulins qui battaient gaiement de l'aile au grand soleil, sous la douce brise de mai. Florival soupira à la pensée de se séparer momentanément
de Coqueluchon, son accompagnateur ordinaire, mais pouvait-il refuser de sauver la vie à Dumollet en lui évitant trente-deux dégringolades de diligence entre Paris et Saint-Malo? Non, il ne le pouvait pas. Coqueluchon, d'ailleurs, semblait avoir compris et se tenait les oreilles
MADEMOISELLE ESTELLE VALSLZOM, I) APRES UNE aiNLMURE
dressées devant Dumollet. Ce brave baudet, encore dans la fleur de la jeunesse, désirait évidemment courir le monde, connaître la vie, étudier les mœurs des ânes, plus ou moins civilisés, peuplant le vaste univers que du haut du pic Montmartre l'œil voyait se dérouler verdoyant et majestueux I Coqueluchon, âne romanesque, avait soif d'aventures.
Le baudet Coqueluchoa et sa coupable conduite au déjeuner de la noce Cloquebert.
Et c'est ainsi que par un beau matin de la mimai, Dumollet et Coqueluchon se mirent en route pour Saint-Malo. Coqueluchon, amené la veille de Montmartre, avait couché en
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LE BARBARE PORIIER DE DCMOLLF.T REPOOSSANT COQUELUCHON
ville, non pas chez Dumollet, mais sous l'escalier de Dumollet, le concierge de la maison ayant refusé, l'autocrate, de permettre au brave Coqueluchon de monter les trois étages de Dumollet ; comme si un âne montagnard de Montmartre n'était pas habitué à de plus rudes ascensions !
— Porlier! avait gémi Dumollet, vous ne pouvez pas m'empêcher de recevoir mes amis, Coqueluchon n'est pas un âne, c'est un véritable ami.
— Quand même ce serait votre frère, dit le portier, il ne passera pas! Et Coqueluchon n'avait pas passé.
Il était onze heures du matin, Dumollet suivait les boulevards monté sur Coqueluchon, la poitrine dilatée, aspirant de bonnes bouffées de grand air. Vêtu d'un habit de gourgouran, d'un gilet de poil de chèvre et d'une culotte de Casimir, coiffé d'un chapeau Bolipaille, Dumollet se sentait à l'aise; il emportait peu de bagages, simplement le strict nécessaire, sa flûte, quelque