‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 15 sur 68 · ONT SUR LA LOUFOU · texte numérisé non relu

ONT SUR LA LOUFOU

mais on prononce Loufou), poste d'étape, avec cases pour blancs. La Loufou est un petit affluent du Congo, au bord duquel est établi le campement, dans un ravissant emplacement. Les deux rives en sont réunies par un pont suspendu (i)our piétons nalurellement). Ce pont suspendu consiste en deux cbaîncs de fer, accrochées à un arbre d'un côté, à un autre arbre de l'autre côté, ([ui soutiennent tout le pont; c'est très primitif, mais du [dus pittoresque effet. Poltier en a fait des photographies ainsi que de notre cami)ement.

Vous m'y verrez avec un de mes hommes en train de faire une modilication aux caisses. Le fourrier me lit le raiq)ort du jour. \... i»répare des

bilongues (en flotte, ça veut dire des médicaments). Ce juiii-là, les tentes ne sont pas montées, car nous UAons couché dans la case ou schimbeck, dont vous apercevez un ctiin vers la droite. Dans le fond, on voit de la brousse et une des cordes qui servent à soutenir le j»ont.

Nous avons diné là très gaiement, et on a décidé que les hommes ne prendraient plus les sacs et qu'on les distribuerait aux porteurs. Il se tromaiit justement que certaines charges de vivres consommés n'existaient plus, et le lendemain les hommes se mettaient en roule d'un pas léger et guilleret. L'étape devait être de quatre heures et, pendant presque tout le temps, assez douce. Mais il était écrit que ce jour-là devait tourner au tragique et presque au drame.

Arrivés à l'étape, nous trouvons bien une case pour les blancs, mais pas très « chouette », comme dirait un Anglais francisé. De plus, l'eau était à une certaine distance. Alors, sans nous arrêter, Julien et moi, nous continuons avec les hommes à aller de l'avant, parce que sur l'itinéraire se trouvait marqué, à trente-cinq minutes de là, un. campement éventuel, et que nous dimiiuiions d'autant l'étape du lendemain qui devait être très dure.

Il commençait à faire assez chaud, les montres mar(|uaient onze heures et demie; on monte, on descend; il est midi..., midi et demi..., toujours pas d'eau. Les montées et les descentes deviennent de plus en plus raides, nous souffrons, jurons, tenq»êtons. Enfin, vers une heure, nous faisons halte à l'ombre de quelques arbres, mais d'eau, point. Tandis que Julien et moi continuons encore pour voir si l'eau était très proche, laissant les hommes se reposer, car les noirs disaient tout le temps : « Coco tama vé », ce qui veut dire : « L'eau n'est pas loin », arrive X..., la hgure congestionnée, et qui commence à crier après Julien, lui reprocliant d'avoir imprudemuKMit dé[)assé le « schimbeck » — ou iqqielle schindjeck une case à blancs — disant que c'est de l'imprévoyance, (pion va nous tuer, etc.

H faut (lin- (piil a\ail la lièvre et était très fatigué. Julien, très énervé, riposte par des choses très dures, et je les sépare tant bien que mal, en disant qu'il vaut mieux parer au plus pressé, c'est-à-dire voir où est Teau; et nous continuons nos recherches.

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Pour é^^aycr la situation, qui n'était pas rose, nous rencontrons sur la route un noir couché en travers, tué d"un coup de bâton, et dont Todeur caractéristique et le ventre ballonné indiquaient qu'il n'était pas de la première fraîcheur. Tout le monde passait sans autrement s'en inquiéter, et enfin nous apercevons une petite rivière, près de laquelle nous avons pu camper.

Mais là, j'ai dû m'interposer pour que Juhen ne provoquât pas X... en duel et qu'un malheur ne se produisit pas. Je lui ai dit qu'une fois en France il pourrait le tuer dix fois, s'il le voulait, mais qu'ici je ne l'admettais pas. Enfin, après deux ou trois heures de palabres dans lesquelles Pottier m'a rendu de très grands services, nous sommes parvenus à calmer la colère de Julien, et tout est rentré à peu près dans l'ordre.

Le lendemain, 2 juillet, nous campions, à deux heures plus loin, dans un village assez pittoresque, au-dessus d'une rivière appelée l'Unionzo. Là, nous avons été témoins d'une scène assez curieuse.

Arrivés à l'Unionzo, le chef du convoi fait une récapitulation des caisses et s'aperçoit qu'une d'elles a été laissée à Loufou. à deux étapes en arrière. 11 fait rrunir les ca[»i(as (on ap[)('lle cajiita le clicf d'un certain nondjrc de }»ort('urs : ce sont des noirs (pii commandent ces derniers pendant la durée des trajcds et sont responsaldes di'S charges confiées à leurs hommes). A[)rès avoir contrôlé la charge de chaque porteur, nous nous apercevons vite qu'il en est un (pii, comme le quatrième officier de Marlborough, « ne porte rien du h)nt ». Se voyant pincé, notre homme se sauve en avant et met la rivière entre lui et nous; les capilas ont beau le rappeler, il ne veut rien savoir et continue sa fuite.

11 gravissait déjà la colline, à cinq ou six cents mètres de nous, quand un de nous a une idée lumineuse et, saisissant un fusil, le met en joue. Les autres se mettent à lui hurler quelque chose, il se retourne, et, voyant un fusil entre les mains d'un « moundelé » (blanc), il rebrousse chemin et revient précipitamment, persuadé qu'à six cents mètres un blanc ne le manquerait pas, et que la fuite était absolument inutile.

Le soir même, il partait pour Loufou et nous avait rejoints à l'étape

suivante, le 3 juillet, ayant marché vingt-qi»ati'e heures d'affilée.

Ce jour-là, notre étape fut courte et assez facile, quoique nous dussions traverser à gué deux ou trois riAiéres de la manière suivante : les hommes retirent leurs bottes et leurs guêtres, relèvent leur pantalon et nous passent sur leur dos; quelquefois on risque de tomber, mais un tel accident serait une distraction. JNous couchons ce soir-là à Nsékelobo, où nous sommes arrivés vers dix heures du matin, étant partis à six, comme d'habitude. En arrivant à notre gîte, nous avons traversé un marché noir où des femmes, assises sur leurs talons, vendaient un tas de petites babioles ou des vivres, tels que du pain de manioc — c'est ce qui remplace le pain pour les noirs, cela ressemble à une espèce de pomme de terre très pâteuse — des patat(^s douces, excellentes, des noix d'arachides, des papayes, sorte de melon, du malafou ou jus de palmier, qu'il faut boire le jour nu'me de son extraction. Cette boisson est très alco()b({ue en même tenqis ipie rab'aîchissante et très agréable au goût; dès qu'elle a perdu sa fraîcheur, elle prend un goût très [»rononcé d'eau de Barèges et n'est })his buvable. On vendait aussi des œufs, des j)0ules, des cocbons, des clièvres. La monnaie en cours est la perle de verre bleu, et pi-incipalement la pièce de mouchoirs.

Les vivres sont fort chers sur la route des caravanes, étant donné le nombre des porteurs qui y [)asse })ar mois. Un petit poulet, par exemple, coûte une pièce de douze mouchoirs ou 2 fr. 60; une poule, deux pièces ou 5 fr. 20; une chèvre, de huit à dix pièces, environ de vingt à vingt-quatre francs. Plus loin , quand nous aurons passé Manyanga, ce sera le hl de cuivre coupé en barrettes, ou « mtako », qui seul aura cours avec la pièce d'étoffe. C'est une des choses qui étonnent le plus les soldais et qui les agace aussi, parce (pie les indigènes ne veulent [las de leur monnaie en payement.

Des autres étapes jusqu'à Loukounga, je ne vous dirai l'ien, saufcpi'un jour, en une d(,'mi-heure de temps, nous avons rencontré cin(| cadav res de noirs, dans les positions les plus variées, tranquillement en train de se décomposer le long de la roule. Nous sommes arrivés le 7 à Loukounga, et, ayant pris froid, je n'allais pas très brillamment. Dans votre lettre du 29 mai, m)US me dites (pie la cbaleiir est étouffante à Paris, et vous

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vous figurez que nous devons avoir très chaud ici; c'est une erreur. De[)uis que nous sommes sur les plateaux assez élevés, comme nous sounnes en plein hiver, nous jouissons d'une honne température pendant le jour. Nous avons vingt-quatre à vingt-cinq degrés; mais, la nuit, il fait très froid et très humide; à partir de cinq heures du soir, le serein tomhe, et le thermomètre descend à dix-sept degrés; et lorsque le vent souffle, nous sommes heaucoup plus incommodés par le froid que par la chaleur. De là Tinsalubrité de ce climat pendant une saison où il ne [deut pas, mais où le soleil paraît très rarement, le ciel étant couvert presque toute la journée, comme dans les jours brumeux d'octobre en Europe. Aussi, que de fois ai-je regretté mon pardessus! Je suis certain ([ue si je l'avais eu, j'aurais évité l'accès de fièvre assez violent que j ai éprouvé à Loukounga et qui, grâce à une bonne purge le lendemain, a passé aussi vite qu'il était venu. Nous sommes restés vingt-quatre heures pour nous reposer en cet endroit, et, sans cette halle, j'aurais été incapable de faire un pas dans la journée du 8 juillet.

Le poste de Loukounga a été établi par l'Etat belge, pour s'occuper principalement du recrutement des porteurs qui silloiuient la route des caravanes, car les caravanes apportent les charges de l'Etat de JMatadi à Loukounga, et d'autres porteurs les prennent de ce dernier poste pour les portera celui de Léopoldville. Nous avons été très gracieusement et très aimablement reçus et traités à Loukounga par le chef du district et par ses aides, car il y a là environ sept ou huit blancs.

Le 9, nous [lartions pour Manyanga, qui est pour la Société anonyme belge la même chose que Loukounga pour l'Etat, c'est-à-dire l'endroit où l'on change de porteurs. J'ai fait une partie de la route en hamac, une autre à pied. Il y a environ cintj heures et demie de marche entre ces deux postes, et, comme disent les Belges, « assez bien des montées! »

ÎManyanga-Sud se compose d'une vingtaine de maisons, appartenant [)resque toutes à la Société anonyme belge — société qui nous remonte à Léopoldville — et situées sur les bords du Congo, qui fait une chute à trois ou quatre kilomètres en amont. Presque en face, sur une colline de la rive opposée se trouve le poste français de Manyanga-Nord . qui est perché comme un nid d'aigle.

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