HALTE
A MANYANGA. — MESURES DE RIGUEUR. — LE 14 JUILLET. REVUE ET RÉJOUISSANCES. — BOUSCULADE.
Manvanga-Nord. Congo franrais. le lo juillet 1892.
Je reprends ce soir la Icllic (lue j'ai interrompue ce malin. Xous sommes mainlenant sur le Iciiiloiie du Congo français. En arrivant à Mainaiiii,a-Sud. poste l)elg(\ on nous a proposé de passer [lar le territoiic fiançais, parce (pic la route a\ait l)eaucoup plus de vivres frais, et était moins ruinée que celle de Léopoklville par le territoire de l'État.
Le 1 1 . nous avons reçu la visite du chef du poste français qui venait nous inviter au déjeuner officiel du 14 juillet. Nous y avons d'abord déjeuné le 12. et il nous a vivement engagés à venir nous établir à son poste et à passer par la route française; et, comme j'objectais que peutêtre on nous ferait des difficultés à Brazzaville, parce que nos ports d'armes n'étaient valables que pour l'État indépendant du Congo, il nous a répondu qu'au contraire le passage d'une troupe de blancs armés ferait une excellente impression sur certaines tribus, dont les intentions pacifiques laissaient à désirer, et que nous rendrions plutôt service en passant du côté nord; que, du reste, malgré son grade infime dans la biérarchie administrative, il prenait tout sous son bonnet. Là-dessus, il n'y avait plus à bésiler, et. comme les vivres et ravitaillements seront plus faciles, nous avons décidé qu'il y avait tout avantage à quitter momentanément l'État indépendant et à nous diriger .sur Brazzaville,
d"où nous nous embarquerons pour les Falls. Joubliais de vous dire que j'étais complètement remis de mon accès de fièvre, et que je me sentais aussi bien qu'après une cliasse à coui-re.
Par conséquent, le 13 juillet, nous nous sommes rendus avec armes et bagages à Manyanga-Nord pour nous y établir. Nous avons traversé le Congo, qui est fort rapide en cet endroit, qui en pirogue, qui en baleinière. Le transbordement s'est effectué dans les meilleures conditions, et tout le monde et tous les effets sont arrivés sains et saufs sur la rive française. Le poste de Manyanga, percbé en baut d'une colline qui domine d'environ cent mètres le Congo, est très bien }tlacé, au point de vue sanitaire, étant exposé à l'air; mais il est assez froid, et pour y parvenir, lorsqu'on arrive des bords du Congo, on doit gravir un petit sentier d'un raide auprès duquel la « grimpette des IMarécliaux » de la forêt de Rambouillet est une pente douce.
Le chef du poste nous reçoit à merveille. Il est seul fonctionnaire, et il n'a avec lui qu'un scribe noir. Il y a à côté du poste une factorerie hollandaise, et un peu plus loin, à une heure de marche, une ancienne factorerie française qui vient d'être vendue aux Belges. La station ellemême comprend une place en forme de rectangle très allongé. A l'une de ses extrémités se trouve un mât surmonté du drapeau. Deux cases occupent l'autre ; l'une de ces cases sert de chambre et de bureau au chef de poste — c'est là que j'écris; — l'autre consiste en une pièce qui tient lieu de salle à manger et de salon. Il y a encore quelques cases à l'usage des noirs de la station et des quatre soldats sénégalais qui forment à eux seuls toute la garnison et suffisent à tenir en respect plusieurs milliers de noirs.
En arrivant ici le 13, X..., qui était assez souffrant depuis quelques jours, est tombé sérieusement malade, surtout dans la soirée du jour de notre arrivée, où il a eu une sorte de crise nerveuse et fébrile qui a duré une heure. Grâce aux soins de Julien et de nous tous, il est aujourd'hui rétabh et peut se promener quelque peu. Mais il est encore assez faible. Pottier, le photographe, a aussi eu son accès; mais il va bien à présent. Un des tirailleurs a été sur le point de mourir, et s'il est encore debout, c'est qu'il a de la chance; car malgré les défenses, pendant toute une
journée de marche, il est resté en arrière pour boire de Teau. 11 était caporal, et Julien a été obligé de le casser, pour re\enii)le. Il entre aujourd liui cm convalescence; mais il a eu une dysenterie terrible. Julien a dû casser aussi un des sergents et. probablement nous serons obligés de le renvoyer en Europe. C'est un faux bonhomme qui taisait les plus grandes courbettcvs et les plus chaleureuses protestations de dévouement devant Julien et moi, mais criaillait tout le temps par
SOLDATS A L G E It 1 E X S U N I F 0 li M E DE L E S C O R T E DU DUC D U Z E
derrière. Les hommes sont venus nous dire qu'il leur donnait de mauvais conseils: de plus, comme il s'était montré très insolent envers le chef de [)Oste en arrivant ici. Julien a dû sévir. Cet homme a été atterré de cette mesure, car il se ligurail que jamais on n'oserait lui enlever son grade. Il était consterné. Aujourd'hui Julien l'a remplacé par un Français dont il était très content, et tous les autres ont applaudi à cette décision et se sont montrés décidés à nous suivre n'inq>ort(^ où. Quant au sergent cassé, il est venu supplier Julien de le garder, même conmie simi)le tiraillimr, disant (pi'il ne voulait pas qu on le rapatriai, et (pi'il ferait tous ses efl'orts [)Our elTacer son passé. Mais, comme il esl déjà
Lli li JUILLET al; POSTK I)K m \XV.\N(;A-NI>|{I
venu pleurer une demi-douzaine de fois et que Julien l'avait ménafir, on a été inflexible.
Hier, c'était le 14 juillet, et si, lorsqu'on est en France, il est permis de ne pas prendre part à une fête dont la date a été si mal choisie, lorsqu'on est à quelques centaines de lieues de Paris, au milieu d'étrangers, on peut bien faire taire ses ressentiments et ne penser qu'à la patrie. Aussi avais-je accepté l'invitation de M. Gros, chef du poste, et do concert avec lui avons-nous réglé le programme des réjouissances qui devaient avoir lieu.
A neuf heures du matin, Juhen a fait défder devant M. Gros et moi, et les autres membres de l'expédition, tous les tirailleurs, en grande tenue avec le drapeau en tête.
A onze heures et demie, grand déjeuner au poste auquel prennent part le chef de poste français, moi, à sa droite, Julien, à sa gauche, Pottier, nn chef d(; l'escorte, le chef de poste de Manyanga belge, le gérant du poste de la Société anonyme belge de Manyanga-Sud, trois Hollandais de la factorerie. A..., H..., V.... et deux Français de la maison Daumas, actuellement Société anonyme belge Nord. Le déjeuner a été très gai: X... y manquait, étant couché. Je vous envoie le menu que j'ai gardé et que je vous prie de conserver, car j'y tiens comme à un des souvenirs de l'expédition.
L'après-midi, le chef de poste avait fait venir des noirs et des négresses avec les chefs des villages environnants, et nous avons eu six heures de tam-tam et de danses nègres, assez curieuses. Nous avions aussi offert des prix pour les hommes, consistant en poulets, en étoffes d'échange, en pièces de cent sous, en bouteilles de vin et en des tas do menus objets offerts par les membres do l'expédition, par le chef do poste, par la maison hollandaise et par la maison belge. Il y avait un mât de cocagne — un peu do travers, mais peu importe, — deux prix de courses, dont un de courses en sac. Nos Sénégalais se sont surtout distingués dans ces dernières courses. On avait aussi enduit une casserole de poix et de suie, et il fallait, avec les dents, détacher une pièce de cinquante centimes qui y était accrochée.
A un moment donné, j'avais ouldié de vous le dire, les prix élaient
exposés par terre sur des nattes, avec de belles étiquettes donnant les noms des gracieux donateurs. Les négresses, excitées par la vue des perles bleues et des étofï'es, ayant aussi mal compris un geste de l'un de nous, se sont précipitées comme des folles sur les lots, et, malgré tous nos efforts, se les sont adjugés. Il a fallu plus d'une beure de palabres pour les ravoir. Elles avaient cru qu'ils étaient pour elles, et de bonne foi se les étaient partagés à grands coups de pied et de poing. Un blanc qui avait essayé de s'opposer à ce torrent féminin a été débordé et projeté avec violence sur le sol. où il s'est légèrement avarié.
Le calme revenu, on a donné des prix de lutte à main plate, de bâton et d'escrime. Mais la nuit nous a surpris avant l'heure, et nous avons été obligés de renvoyer à aujourd'hui le tir au fusil, pour lequel il y a trois prix et un prix d'honneur.
Je pense que nous resterons ici encore quelques jours, d'abord pour que X... se remette, et aussi afin de réunir nos cent A'ingt-cinq porteurs. On croit que ça va avancer tout seul, quand on jiart: mais, malgré toutes les précautions, ça avance 2)iaiio. piano, pidiiissinio. et impossible autrement. Enlin je suis très content.
SJ^JOUR