L ORGUE DE BARBARIE FAIT LA JOIE DES INDIGENES
ce pays-ci, vous fait perdre la mémoire et vous affadit le tempérament. Aussi ne soyez pas étonnée si je répète quelquefois à la lin d'une lettre ce que j'ai noté au commencement: vous n'aurez qu'à vous dire : Jacques a pris de la quinine entre le monuMit où la lellre a été commencée et celui où il l'a terminée. Quand il me vient une idée, j'ai ma lettre, entamée, devant mes yeux, et innnédiatement je la saisis pour transcrire sur le papier ce que je crois pouvoir vous inté-
resser; et ensuite je quitte la lettre pour reprendre autre chose, et ainsi de suite, jusqu'au jour où le facteur rural déclare qu'il va partir.
10 septembre. — J'ai causé aujourd'hui avec M. Dolisie, et je vois que mes calculs ne m'ont guère trompé : nous ne serons aux Abiras que le 15 ou 20 novembre, en admettant que nous partions d'ici du 15 au 20 septembre. Il faut environ trois semaines pour remonter à Banghi et à peu près autant de temps de Banghi aux Abiras, ce qui, avec la perte de temps dans différents postes, nous fera un trajet d'environ deux mois. Mais là nous serons tout à fait au cœur de l'Afrique et nous pourrons commencer à faire quelque chose. C'est long, mais, je le répète, il n'y a pas autre chose à faire, et, du reste, nous pourrons être très utiles.
Reviendrons-nous par le Caire? Oui, si c'est possible; mais je ne puis l'assurer, car toutes ces combinaisons modifient étrangement tous nos plans et ne permettent plus de rien prévoir pour l'avenir. Le curieux et l'intéressant de ce pays-ci est de ne jamais savoir par où l'on va passer, et de ne jamais pouvoir dire : Nous ferons ceci demain, et de ne pouvoir être sûr de pouvoir le faire. Ce n'est pas tout à fait la même chose que lorsqu'on voyage avec un billet circulaire, avec un itinéraire fixé d'avance, et je ne crois pas que d'ici longtemps on puisse appliquer ce système au Centre africain. Cela ne me déplaît pas, au contraire. Mais ce serait si bien, ce retour par l'Egypte !
Au moment où je vous écris, ma table est envaliie par des myriades de petites fourmis qui viennent avaler les nombreux éphémères qui ont brûlé leurs ailes à la lumière de ma bougie. Elles poussent le toupet jusqu'à venir se promener sur ma lettre et essayent même d'escalader mon porte-plume. C'est un des plaisirs de l'Afrique.
La température remonte sensiblement. Bientôt va commencer la saison des pluies, avec son cortège inévitable d'averses, d'orages, de tornades, d'éclairs et de tonnerre. On aperçoit déjà à l'horizon de nombreux éclairs qui annoncent cette saison désagréable et chaude.
J)(q)uis quebpu's jours, il n'y a plus de vin à la Mission, et nous sommes réduits à boire de l'eau, ce qui n'a rien de bien suave, surtout pour moi qui avais })lutôt la mauvaise habitude de baptiser mon vin le
moins possible. Mais ce n'est qu'un léger désagrément. Nous a\ons heureusement peu de moustiques, mais nous en trouverons, paraît-il, dans le haut un nombre très considérable. Belle perspective!
11 septembre. — Aujourd'hui, dimanche, messe et salut; suivant les traditions, repos pour tout le monde. Il est vrai qu'aujourd'hui ressemble un peu pour nous aux autres jours, et que nous n'en faisons pas long parce qu'il n'y a j)as grand'chose à faire.
Je vais étiqueter pas mal d'objets divers que j'ai recueillis ici, dc-ci de-là, grâce surtout à Mgr Angouard, et qu(^ je vous e\[)édierai i)ar la plus prochaine occasion, dans une caisse quelconque, rouge et bleue, .le crois qu'on ne l'ouvrira pas en douane, et, en tout cas, il n'y aurait pas beaucoup à payer. 11 y a un tas de couteaux, de hracelets, de trompes et d'objets divers, dont quelques-uns sont assez rares et assez curieux. Je vois qu'il y a aussi des lances qui ne pourront pas entrer dans la caisse et dont on sera probablement obligé de faire un ballot à part. Pour elles, j'ai bien peur qu'une main adroite « n'étende son protectorat » dessus, suivant une expression euphémisti(|ue.
S'il y avait un poulain d'ici quelque temps, voici une collection de noms où vous pourrez choisir celui dont vous voudrez le gratifier; ce sera tout à fait neuf et de bon goût : Oubanghi, Mbomou, Sanga. Ce dernier irait mieux à une pouliche. A mon retour, je me divertirai en retrouvant ces noms remplis pour moi de souvenirs lointains.
La cavalerie ici se compose d'un unique cheval que Crampel avait remonté jusque dans ce pays et qui erre en liberté aulour du posie, sans jamais s'en éloigner et sans jamais (Mre monté. 11 est blanc et me rap[)elle beaucoup l'ancien Blanc-Blanc de l'Ktang de la Tour, à Dupré.
Probablement, quand vous lirez cette épître. aurez-vous déjà pris dr nombreux cei-fs et sonné maints hallalis. J'espère également, à cette heure, avoir immolé (pielques éléphants, hippopotames, crocodiles et autres animaux du même acabit.
Juscju'à jtrésent, mes chasses ont été pou nombi-euses et peu variées. Cela tient à ce qu'autour d'ici les chasseurs sont relativement trop
nombreux cl qu'il faut faire de longues trottes pour rencontrer quoi que ce soit. Pourtant il y a pas mal de perdrix, d'outardes, quelques singes et antilopes; mais je ne suis pas encore assez acclimaté, et la paresse m'envahit par trop.
Aujourd'hui, après le déjeuner, j'ai fait un whist qui a duré jusque vers quatre heures. Pour chasser, il faudrait partir d"assez bon malin et mouiller plusieurs douzaines de chemises. De plus, on croit tout le temps qu'on va bientôt partir, et ça vous ôte toute idée d'aller faire des excursions, à deux ou trois jours de marche, pour trouver de la grosse bête.
Espérons que dans le haut, ce sera plus facile; et d'abord on sera forcé de se ravitailler en AÏande fraîche, car la conserve est excellente pour... fatiguer l'estomac. Je suis certain de revenir avec une demidouzaine de dyspepsies, gastralgies, et toute la clientèle de noms bizarres dont les carabins décorent les maladies stomacales.
Nos charges ne sont pas toutes arrivées; cependant, aujourd'hui, il en est passé quelques-unes qui arrivent par petits paquets. Espérons que nous pourrons nous mettre en route vers le 20. C'est la grâce que je me souhaite. Ainsi soit-il!
14 septenibrc. — ^'oici les premiers indices de la saison des pluies qui se succèdent rapidement. Hier soir, il avait fait très chaud; le soir, ainsi que toute la journée, les éclairs se montraient plus fréquents et plus lumineux, et vers dix heures la pluie est tombée, accompagnée de quelques grondements de tonnerre. Elle n*a cessé que ce matin vers sept heures et demie, après avoir abattu, à notre grande satisfaction, l'épaisse poussière qui recouvrait la terre.
C'est très heureux, car sur le chemin de la Mission au poste, la route est lellemenl poussiéreuse que chaque jour on revient ici avec des pieds de noirs. J'ai rarement vu une poussière aussi sale et aussi pénétrante. Nous aurons désormais des pluies assez fréquentes, car lorsqu'elles ont commencé, elles ne cessent qu'au bout de six mois. Dans le haut ou dans l'intérieur, comme vous voudrez, elles sont encore plus fréquentes qu'ici, à ce qu'on m'a raconté du moins. Je
crois que celle de ce malin n'est, encore lieureusemenl qu'une fausse alerte, et que nous aurons quelques beaux jours de plus.
La journée s'est aclievée très belle et relativement fraîcbe. absolument comme en France linit une belle journée d'été, après une nuit et une matinée orageuses.
Nous attendons maintenant pour [)artir que quelques hommes qui doivent remonter au poste des Abiras soient arrivés. Dès qu'ils seront ici, nous nous mettrons en roule. Il y a beaucoup de chances pour que ce soit dans le courant de la huitaine. Si les probabilités ne nous trompent point, nous serons en route d'ici sept à huit jours. Ce n'est pas qu'il ne manque encore certaines charges; mais qui trop attend ne fait plus rien de bon; et si les charges n'arrivent pas! Dame, tant pis!
Je vais vous raconter au sujet des charges une histoire qui montrera combien les Européens qui habitent l'Afrique sont peu scrupuleux. ^'ous savez que j'avais fait mettre dans les charges une caisse de cigares. Elle est arrivée avec des retards insensés. . . et de plus elle était défoncée. Ce n'est encore rien; mais on m'avait escamoté les bons cigares que j'avais fait mettre dedans, environ un millier, et on les avait remplacés par des mégots qui ne valaient absolument rien et au nombre seulement de cinq cent cinquante. J'ai trouvé le procédé un peu violent et j'ai réclamé; mais il est peu probable que le « on » dont je parle vienne se dévoiler et raconter son larcin à tout le monde. Je crains donc bien d'être obligé, faute de mieux, de fumer ces horribles infectados, ou de ne rien fumer du tout, ce qui serait évidemment préfi'i'able, mais inapplicable en pratique, d'autant que je suis persuadé que la fumée de tabac empêche absolument un grand nombre d'accès de lièvre et a de plus l'énorme avantage d'écarter les moustiques autour de vous. Ces intéressants petits animaux ont commencé à faire leur apparition en nombre suffisant et ont déjà entrepris de nous disséquer tranquillement. Heureusement les moustiquaires de la Mission sont bonnes, et on peut dormir sans entendre ces insupportables ronronnements.
15 acplemhrc. — Pour m'écrire, vous n'aurez toujours (pi'à adresser les lettres à Brazzaville, et M. Dolisie ou son remplaçant se chargeront
de les faire [lai-Neiiir eu toute sécurité. Pour celles que je vous écrirai, elles vous arriverout recommaudées par la voie frauçaise, c'est-à-dire que Fadministratiou de Brazzaville les fera recommander à ce poste et vous enverra sous pli les bordereaux postaux de recommandation.
Il ne faudra pas vous étonner si des lettres, qui nous seraient adressées par vous, ne nous parvenaient pas, ou si on vous les renvoyait, car j'ai demandé qu'au cas où une impossibilité manifeste se présenterait et empêcherait de nous les faire parvenir, on vous les renvoyât toutes purement et simplement. C'est beaucoup plus pratique comme cela et aussi beaucoup [dus sûr. Par la voie belge, il y a beaucoup moins de sûreté, et les lettres s'égarent avec une facilité surprenante.
ÎVous attendons en ce moment, avec impatienc(\ \c courrier qui est parti le 0 août d'Anvers. Mais nous avons reçu les lettres du () juillet dont la [)lupart sont arrivées par le paquebot qui part de JMarseille le 25... Je m'end)rouille dans les mois et ignore les trois quarts du tem})s la date on nous sommes; car il me semble impossible que nous ayons quitté Marseille depuis cinq mois déjà.
La chaleur augmente légèrement tous les jours, ainsi que les moustiques; le thermomètre ne descend jilus au-dessous de vingt degrés: mais les journées ne sont pas beaucoup ])lus chaudes, et, somme toute, c'est très supportable.
Il y a bien ces maudits accès de fièvre qui vous torturent successivement pendant deux ou trois jours; mais pour l'instant, tout le monde en est exemj)t.
Pour moi, j'ai un appétit féroce et je ne maigris pas trop. 11 est vrai que la nourriture manque souvent de variété depuis quelques jours, et que les boîtes de conserve entrent en danse avec une régularité désespérante. Ileureusenu'ul la Mission est riche en fruits et en salades; j'(Mi fais une consommation prodigieuse; mais mon bonheur est surtout d'absorber une innombrable ([uantité de tranches d'ananas. J'arrive à en ('(MIN rir coiniilélcnicnl nion assielle. cl je nous assure ([u ici on n'est pas rationné jtour cela. Sans compter (pi'on jteul aussi [)rendre des bananes et des goyaves, sorte de fruit qui rappelle beaucoup par son goût la tVaise et la fi'amhoise mélangé(\s.
Je no vous ai pas encore parlé beaucoup des populations noires que nous avons rencontrées sur notre roule. Depuis Maladi jusqu'à Linzolo, ce sont les Bangouyos, peuplades occupées d'agriculture et de portage. Ce sont eux qui transportent les charges de Matadi à Léopoldville, ou de Manyanga à Brazzaville. Ils ne sont pas complètement noirs, c'est-à-dire que leur couleur s'approche de celle du chocolat. Leur coiffure n'a rien de bien particulier ; ils [tortent généralement les cheveux courts et sont assez tranquilles , quand on ne les ennuie pas ; mais quant au portage, ils le font d'une façon assez irrégulière. La langue qu'ils parlent et qu'on a appelée fort improprement « flotte », ce qui veut dire « langue des noirs », tend à se répandre dans tous les environs, parce qu'elle devient pour les autres une sorte de langue commerciale.
De Linzolo à quelques kilomètres d'ici, se trouvent plusieurs villages de Bahilis ou Ballahs, populations qui ne font que toucher les rives du Congo et s'étendent davantage vers le nord. Ils sont uniquement
agricoles et se distinguent assez faci- femme batkkk.
lement par des tatouages ou cicatrices qu'ils se font de Foreille vers les yeux en forme de patte d'oie : ils ont, en ces derniers temps, eu maille à partir avec le gouvernement, par suite de palabres dont les causes sont assez ol)scures. Tout autour d'ici, sont les Batékés, qui, eux, parlent une langue tout à fait tlilïérenle des précédentes peuplades et sont adonnés au commerce. Ils ont une coiffure assez particulière; ils forment avec leurs cheveux et mémo avec le cuir chevelu qu'ils se tirent dès leur jeune âge une sorte de bourrelet
circulaire tout autour do la trie, en forme de couronne très ronde. Leur type est généralement beaucoup plus régulier et plus fin que celui des autres noirs. Ils ont les lèvres moins épaisses et le nez moins épaté. Quelques-uns travaillent le cuivre et les métaux. Je vais vous expédier un ballot où il y a deux Itracelets fabriqués à M'pila, village distant de quelques kilomètres de Brazzaville, et qui m'ont été vendus parle fabricant en personne. J'ai joint aussi un autre bracelet, dit « bracelet de Makoko ». Ce bracelet sert aux administrateurs français de Brazzaville pour se faire reconnaître, et leur donner autorité dans les palabres.
C'est, du reste, une des clioses les plus curieuses d'ici que de voir les indigènes venir au poste de Brazzaville pour faire palabre, autrement dit, pour venir exposer leurs récriminations et faire les réclamations qu'ils croient urgentes. Ils commencent par se procurer un pavillon français et viennent s'asseoir devant le poste; puis ils attendent patiemment, quelquefois deux ou trois lieures — ça leur est égal — que le commandant — c'est ainsi qu'ils appellent l'administrateur — soit prêt, et ensuite lui exposent leurs affaires et se soumettent à sa décision, après avoir appuyé leurs racontars, souvent faux, par de grands gestes et de grandes paroles.
Ils viennent en groupes, souvent avec leurs femmes ou du moins quelques-unes d'entre elles. Car la polygamie se pratique sur une très large échelle. Lechef d'un village de l'autre coté du Pool, qui venait demander aide et itrotection à la France et la permission de s'établir sur la rive française, a bien accusé pour sa propre part dix-sept femmes. Presque toutes ces femmes sont esclaves, ledit chef ayant déclaré qu'une seule était libre; mais ils traitent leurs femmes esclaves sur \o même pied que les autres, et même celle qu'il a déclarée comme sultane. . . — je veux dire comme première femme, — n'était qu'une esclave. D'ailleurs, les Pères qui rachètent les enfants pour les élever, quelquefois même les sauvent au moment où on allait les faire passer à l'état de gigot, (lis(Mit-ils que le prix moyen d'un enfant mâle est de 600 m'takos, environ 00 francs, et d'une enfant femelle de 1,200 m'takos. 120 francs.
Les Batékés, contrairement aux Bangouyos et aux Ballalis . étaient anthropophages. Ils ne le sont plus aujourd'hui, du moins ofliciellement.
Mgr Aiigoiiai'd nous a fait à ce sujet une cuficuse reniar(|U('. Il nuu^ a dit quo pn'S([U(' toutes les peuplades noires qui mangent du rliieii mangent aussi de l'iiomme, tamlis que celles qui i»rofessaient le nuqui^ de la viande canine traitaient les anthropophages de sauvages.
(le que je dis là me rappelle une anecdote que nous a racontée le même Mgr Augouard. Parmi les entants cpi'il avait à élever dans une des missions du haut, alors qu'il s'apjtelait « le Père Augouard » , était un v rai petit sauvage qu'aucune instruction lu' parxenait à adoucir, l'n jour arri\e à la mission un pauvre }ielit noir, malade de la dysenterie et qui
ATEKK RICHE.
ne semljlait pas de\ oir guérir. Pséanmoins, le Père le fit soigner et ordonna aux autres enfants d'aller, à tour de rôle, faire le ser- \ice auprès du petit malade. Quand vint le tour du petit sauvage , il alla trouver le père Augouard et lui dit : « Pourquoi
TYPE BALLALI.
rien; il salit tes étotfes, et il nous donne du mal, à nous autres; tu ne pourras rien en faire. Baptise-le si tu veux, et après je prendrai le couteau de la cuisine et j irai lui couper le cou. Un en sera débarrassé, et nous l'enterrerons. »
Le gamin qui prononçait ces sages paroles avait peut-être une douz;aine d'années. Je ne suis pas sûr que le Père Augouard ne lui ait pas
envoyé une bonne taloche; mais l'autre avait raconté son boniment avec la plus entière sincérité et parut profondément surpris du peu de succès de sa proposition.
Heureusement tous ne nourrissent pas C(>s idées . et on ne doit les regarder que comme de rares exceptions. Ceux qui sont ici sont assez doux, et plusieurs parlent le français; quelques-uns ou plutôt presque tous le comprennent. C'est assez curieux, du reste, de les entendre chanter des cantiques en français. Un dimanche sur deux, ils chantent en langue indigène. Tous les noirs, en général, aiment beaucoup la musique, et la classe de chant obtient auprès d'eux un véritable succès. Il n'y a qu'une chose à laquelle ils soient communément très réfractaires : ce sont les mathématiques. Dans les maisons de la côte qui sont plus anciennes que celles-ci , quelques-uns vont jusqu'à apprendre le latin , et même à Loango un élève de la mission est sur le point d'être ordonné prêtre , et viendra probablement un de ces jours seconder ses frères blancs. Ce sera, je crois, le premier missionnaire congolais.
C'est une chose absolument merveilleuse que de voir les missionnaires travailler. Debout à cinq heures moins vingt minutes, aussitôt après leur [trière du matin, qu'ils font en commun dans uin^ cha[)ell(^ provisoire, située au-dessous de la chambre de révê([ue, ils se rendent au travail, prennent un quart d'heure à huit heures jiour déjeuner, et ensuite ne lâchent qu'à six heures du soir leur ouvrage, à peine interrompu à midi pour le second déjeuner. Etions ont quelque chose à faire. Un Père s'occupe des enfants, l'autre de l'économat. Quant aux Frères, ils sont partout chefs de chantier et mettent eux-mêmes la main à la pâte. Aussi, dès que le dîner est terminé, rentrent-ils dans leurs appartements, et vers huit heures et demie tout dort à la Mission. L'évêque s'occupe de tout, surveille tout, est partout. Souvent même on le voit, juché sur les mui's de sa cathédrale, en h'aiu de pousser ses ouvriers noirs. Il faut bien dire que sans cela ceux-ci ne feraient rien; car ils ne connaissent que le onzième commandenicul de Dieu, (pii recounnande seulement de ne pas se faire jiincer.
16 scpiciiihrc. — Les ouvriers dont je [tarlais hier ne >unl pas tout à
é «-Il
4 1^ si
^ uij^^dcJd.
fait (les iiidigriios ; co sont des liabilaiils de Loanp,o ou Loangos qui Aiouuent delà côte et s'engagent pour un au ou deux dans l'intérieur, (leux des environs du Pool considèrent qu'il ne serait pas de leur dignilî' de faire tous ces métiers, et laissent même les soins de l'agriculture à leurs femmes. Les Bangouyos no veulent ou ne savent que porter, et il faudra quelqm^ lemps et quelques générations pour les décider à taire autre chose. Peut-être, quand le chemin de fer aura supprimé le porlage, se décideront-ils à essayer autre chose. Mais jusque-là ils trouvent qu'ils ont assez, pouvant se nourrir une semaine ou mémo deux avec six barrettes, ou soixante centimes. L'intrusion des Européens leur cause bien certains nouveaux besoins, et peut-être se croiront-ils forcés de travailler pour satisfaire les habitudes contractées, devenues des nécessités.
Nous avons encore eu un nouvel orage peu violent et delà pluie, cetlc nuit. Je me suis amusé à vous crayonner provisoirement et de mémoire Brazzaville, pour vous en donner une idée quelconque.
Les })rincipales maisons sont construites en briques. Les autres sont en torchis; })resque tous les bâtiments importants sont conslrtiils sur le même modèle, avec une véranda. Seul, le palais épiscopal a deux étages, le rez-de-chaussée et le premier. Tous les autres sont de simples rez-dechaussée, un peu surélevés. Les photographes ont un tas de mésaventures ici, et le jour est, en général, défavorable aux instantanés; c'est pour cela que vous avez remarqué le peu de types figurant dans nos envois.
17 seplonhrc. — Je reçois à l'instant (piatro lettres (hî vous, entre autres celles dans lesquelles vous me parlez de Libreville et de ce qui s'y s'est passé. Je sais bien que j'ai eu tort de ne pas aller voir M. de Chavannes. Maintenant, quant à Fépisode du bateau, du dîner, etc., c'est la première nouvelle que j'en ai. J'avais su ici que iM. de (Ibavannes avait été surpris de ne pas me voir; mais qu'il m'ait fait demander, et que j'aie refusé, cela eût passé toute vraisemblance. Il y a eu un malentendu fâcheux, c'est possible: mais j'ai écrit de suile d'ici pour m'excuser et lui dire que j'étais le premier à regretter ce qui s'était
passé. Je crois à [)eii près avoir reclilié les affaires, et, du reste, vous ])Ouve/. croire (pioii ne nous en a pas voulu à Brazzaville; tout ce (jue j'ai 1)11 Aous j'acoiili'r jus([u'iri r| la l'aruii doiil nous avons été reçus par TaJuiinistration française le j)rouvenl. .\r m'en expliquerai aussi clairement que [(ossible avec i\I. Dolisie. et connue M. de Cliavannes est son camarade, j'cspcre (pi'il lui fera facilement conqu'endre cpu' mon intention n'a jamais été de le blesser, et qu'il y a tout au plus étourderie de ma part. .le préfère, du reste, recevoir le moins de reproches possible de vous, [larct' ([ue les courriers étant 1res rares, (piand on en reçoit, on aime mieux que ce soient de bonnes que de mauvaises paroles qu'ils vous a[)[)(nlent, et surtout dans un pays comme celui-ci où les mille et un retards (pion éprouve dans leur réception nous jcdtenl dans un étal d'énervement et de lièvre ([ui malheureusenu'nt aurait son contre-coup sur vous.
Notre date de dé[)ai't est toujours incertaine, ce (pii ne laisse pas d être agaçant, car nous sounnes maiulenaut sur un [terpélmd » qui-\iM' ». id on n'ose rien entreprendre, de peur d'a])[irendre (jue l'on [lart le lendemain ou le surlendemain. Dès cpu' la date sera délinilix émeut livée, je vous mettrai un mot à la posti; (|ui partira quand il jjourra, si par hasard le courrier de ce mois-ci avait pris la poudre d'escampette, emportant
18 ncjilciiibrc. — A l'instant arrive ici la nouvelle (pu' les soldats sénégalais (pii Niennent dt' la côte, [tour reid'orcer Ai. Liotard. sojd arrivés. Les bateaux vont ètri! réparés, etdans (juatre ou cinc] jours. ena\;ud ! Dès demain, je i)0urrai probablement vous tixer la date de notre départ sur les deux steamers de la colonie : le Djuitê et VOkIhiikiIiI. A[)rès celte lettre, vous ne recevrez donc que de Banglii nm' nouNcdle é[)ilre, c'està-dire dans un mois et demi. Quant à nous, les lettres (pu,' nous venons de recevoir sont [trobablenuMil les demièi-es d'ici longtemps, car les bateaux mettent à [)en i)rès trois fois plus de tenqjs à remonter (pi'à descendre, ce qui se comprend, étant donnée la violence du courant.
21 ifrpIfDihre. — Le courrier part: je termine ma lettre télégraphique-
mont. Grave dreision priso. Partons vendredi ponr les Abiras. Enverrai détails.
Bien [)orlanl: tendresses.
Jacques.
(Imporlanle et confidentielle.} Brazzaville, le 21 septembre 1892.
(Contenue dans la précédente.)
Ma ciikre maman.
M. Dolisie, comme administratenr et en vertu de droits à lui conlrrrs, nous donne pleins pouvoirs dans 1(^ Ilaut-Oubanghi, et nous pourrons faire ïuks bien. M. Pottier ne me quitte pas; les antres... Vous recevrez, du reste, un procès-verbal qui vous édiliera. Cette défection vient de C(î que j'ai remis la direction mib"taire de notre e\[)é(lilion — le mot crpédilion est le vrai — à Julien (pie j'estime et (pii méi'itc celle dislinclion de ma part.
A un autre jour des détails, et lendresses.
Jacoies.
J'écris dans la liévi'e du (lé[)art (ne croyez [)as que ce soil la liè\re paludéenne).
UNE LETTRE DE M"" xVUGOUARD