‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 28 sur 68 · COIFFURES DE CHEFS BAÏEKÉS · texte numérisé non relu

COIFFURES DE CHEFS BAÏEKÉS

29 septembre. — C'est encore à peu près vers la môme heure que nous levons l'ancre, aujourd'hui, et que nous reprenons le cours de notre navigation congolaise. Seulement, nous suiAoïis la rixe belge, au lieu de la rive française. A iiciiic sommes-nous [lartis cpie je remarque très bien que les eaiix (Ui Congo sont beaucoup plus jaunes qu'elles ne l'étaient

jusque-là. Cola iioni à co que nous a|)i)roclions du Kiissjiï, le iiicmicr ou le dernier (au choix) dos j^rauds affluonls du Congo. En on'ot, nous passons, cinq minutes après, devant une factorerie belge située sur la rive gauche du Kassaï, et nous apercevons la rivière, qui mesure à son confluent cinq cents mètres do large. ImmédialonuMit ajtrès, les eaux du Congo reprennent leur jolie conlovn- [)issal de vache. Excusez cette expression, mais c'est la >raio loiute dos eaux congolaises, a nos sous une certain(; épaisseur. Dans nn verre, elles prennent ra|»[)ai'oncc de thé assez fort.

De l'autre côté du Kassaï se trouve Borglie Sainte-Marie, mission que les Pères belges ont fondée autrefois. Mgr Augouard, entre aulres, et les Pères français y avaient leur résidence. Mais depuis, l'Etat indépendant a fait de telle sorte quïls ont été remplacés par des Belges. Nous saluons leur drapeau en passant, mais nous ne nous y arrêtons pas. Nous apercevons quelques villages. Vers onze heures, le bois manque, et, nous trouvant alors plus près de la rive française, nous y accostons, ramassons rapidement des bûches, et en route vers une heure et demie. Quelques minutes après, passage en vue d'une autre grande rivière : la Lelini: mais celle-ci est française, et nous ne l'apercevons que de loin, étant le long de la rive belge, à un endroit où le Congo a bien trois ou quatre kilomètres de largeur. Nous stoppons vers quatre heures et demii^

En arrivant au campement, ou plutôt en débroussant, les hommes découvrent une sorte de gros lézard ayant environ un mètre de longueur. Vous jugez quelle émotion parmi nous. On avait d'abord cru que c'était un crocodile. Mais ce qu'il y a de curieux, c'est qu'après l'avoir assommé à coups do bâton ot lui avoir coiqié la langue (i-otio dcniièrc l'oiiiialili' remplie par les indigènes qui la croient nécessaire), on \r mit dans un coin, attendant que le camp fût dressé etqu'on put le a idor. Toiil à ron|t. l'animal se réveille, et le voilà roparli, au milieu des acclanialious et do l'ahurissement général. Heureusement qu'un coup de sabre sur la tôle le réduit à l'étal de cadavre, et aussitôt après on retire toute sa viande, pour ne gai'der que la peau, qui est fort jolie. Les indigènes, ou plnhil les noirs du bord. « s'y en sont régalés ».

Le 30 se])tembre. nous étions prèls At^ moilliMiro beure ([uo les aulios

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jours: mais le bateau s(? trouvait uu p(Mi ensablé, et le temps employé à le remettre à flot ne nous a permis de partir que vers sept heures. La navigation s'est poursuivie sans encombre jusqu'à dix heures et quelques minutes, où nous sommes passés en vue de la mission protestante de Tchoumbiri. Cette mission étant entourée de villages, l'administrateur et le capitaine ont décidé de stopper là. pour avoir des vivres et du bois. Nous y avons donc dressé le camp.

Les missionnaires protestants du Congo sont assez nombreux;, mais font peu de prosélytisme. Ils ne se foulent rien, comme on dit. Les uns appartiennent à une secte dissidente américaine, the American baptist rhurch. et d'autres font partie d'une secte anglaise. Ceux de Tchoumbiri appartiennent à la première. Le Révérend anglais, bien qu'attaché à la mission américaine, était sur le bord à notre arrivée, et, comme seul à bord je pouvais parler ou baragouiner l'anglais, je lui demandai quelques renseignements. Il voulait m'inviter à déjeuner; mais, me méfiant de sa cuisine, je préférai prendre mon repas à bord, lui promettant d'aller ensuite visiter sa demeure et prendre une cup of tca. Je me rendis donc, après déjeuner, chez l'honorable clergyman et fus reçu par lui, sa femme et un de ses bambins âgé de neuf mois.

La maison qu'il habite est assez gentille. EHe est construite en bois du pays et, par conséquent, tout en planches fabriquées par les indigènes, sous la direction du missionnaire. Elle comprend une salle à manger, un salon, une grande chambre à coucher et une salle de bain ou cabinet de toilette. Elle est surélevée d'un mètre à un mètre vingt au-dessus du sol et recouverte en tuiles de zinc et en chaume. Une autre maison identique s'élève à quelques mètres de là et sert de résidence à Lautre missionnaire, qui. pour l'instant, est et sera absent pendant douze mois.

Les missionnaires protestants s'occupent un peu de botanique et d'horticulture, beaucoup de politique, mais presque pas des noirs. Leur ministère se borne à aller faire de temps en temps des conférences dans les \illages. el ils soni Ions nieml)res de sociétés de tempérance. Quant aux petits noirs, ils ne s'en préoccupent, pour ainsi dire, nullement. Je dois toutefois ajouter, à leur louange, que la cup of tea offerte par

}>\. le ini.ssioiiiiaiic et misdess la uiissioiiiiairrssc dail cxecllciilc. arcuiiipa^iire ([u'cllc riail de pclils pimii-cakes cl de coulilurcs drllciriises. Aussi ui-je usé de leur liospilalilé écossaise et surtout de leur llicirre de faeon ù leiu' faire honueui'. J'aNais oublié de nous dire que riin el laulre de aies liùtes étaient natifs de l'Ecosse. A[»rès ce lé^cr lundi, absorbe a\ec plaisir, j'ai laissé le missionnaire et son épouse [loiu' aller faire un tour dans les villages \oisins.

Tclioundjii-i, ou mieux ÎNtcliumbiii. est une étendue de terrain de plusieurs kilomètres de long et de peu de profondeur, s'étendant sur la rive gauche du Congo, et dont la mission protestante occupe à peu près le centre. Elle est habitée par lesBayanzis. peuplades plus industrieuses et surtout plus travailleuses que leurs voisins, les Batékés. A notre arrivée dans les villages, les noirs ne se sauvent nullement et continuent leurs petits tra>aux. Comme pres([ue partout dans ces pays, ce sont les femmes qui font à peu près tout, les hommes étant guerriers, pour la plupart. Nous voyons des femmes en train de moudre de la farine de manioc dans des sortes de petites auges qu'elles placent sur des piliers en bois. Elles la font ensuite cuire dans des marmites fermées, après l'avoir préalablement enveloppée dans des feuilles de bananier et l'avoir divisée en petits [taquets d'environ huit à neuf cents granmies. Elles se dépèchent le plus qu'elles peuvent, car elles viendront nous les vendre tout à l'heure, au prix d'une barrette, environ dix centimes chacun. Les hommes nous vendent aussi quelques poules; mais le Djoué, qui est parti une heure avant notre arrivée à N'tchumbiri, a opéré une rafle pour ses provisions et ne nous a presque rien laissé. Nous avons aperçu aussi une fennne en ti'ain de faire du rouge. })our s'en barbouiller le corps et se faire des fioritures sur la ligure. Vous voyez qu'il n'y a pas qu'en Europe on les femmes se mettent du rouge. Elle })ilait, j)ilait, sur nue pierre, du rouge extrait d'une certaine plante, le mêlait avec du sable lin et de l'huile de palme ou de beau. C'était une parfumeuse!...

Dans les villages, nous avons vu aussi (pu:d([ues sièges indigènes, mais il paraît qu ils ne sont [las de fabrication locale, el que nous Irouxeroiis des marchands de nu'ubles [tlus haut. Pottier lui-même a vu dans sa tom-née un vieux féticheur; comme c'était assez curieux, je vous copie

siiii|)loiii('iil la elesciipliuii (ju'il m'a l'aile, n'ajant [lu jouir iiiui-inOiiiu du spectacle qu'il a eu sous les yeux. A'oici couimcut il s'exprime :

« Au loin, j'aperçois le N'ganga, féticheur et médecin de la contrée. Il se trouvait sous une véranda, occupé à confectionner un piège pour les rongeurs qui aJiondent dans celte contrée et dont les indigènes sont très friands. C/esl une large manne à mailles espacées de quatre centimètres euAiron, ayant un mètre do diamètre à sa partie la plus large et se terminant \n\r une ouverture à tube intérieur, ressemblant un peu à nos nasses à poisson. Autour de cet homme étaient jetés pêle-mêle, ou rangés, tous les accessoires nécessaires à ses diverses occupations, tels que flèches, hochets de danse, chapeaux à plumes de coq, petites gourdes dont je n'ai pu connaître le contenu. Cet homme étrange, à la barbe grisonnante et teintée de rouge ponceau, le corps peinturluré en entier avec la même couleur, me reçut très cordialement, ce qui se traduit par le mot d'amitié )it'bo(é (bonjour). Sur un ton de rapsodie, il me chanta une chanson dont les mouridelés (blancs) étaient le sujet; mais sans interprète je ne pus la conqirendre. Je lui adressai la parole pour savoir s'il } avait sonssoa mingué (beaucoup de poules). Un jeune N'ganga ébène me répondit : Soiissou té (pas de poules) ; mais le N'ganga me fit comprendre que les poules ne rentreraient qu'au coucher du soleil, et qu'alors on pourrait les prendre pour venir les vendre aux blancs. »

Je vous ai écrit ou plutôt recopié ce petit entrefdet pour vous donner une idée de la vie indigène. Les cases des trois villages que nous avons visités ont presque toutes des vérandas où les indigènes se tiennent pendant la journée et se livrent à leurs occupations ou dorment sur les nattes. Le missionnaire me disait que, lorsqu'il élail arrivé, les villages étaient beaucoup plus peuplés, mais qu'une maladie terrible, le « sleepsickness », les avait décimés, et que les guerres continuelles qu'ils s'étaient faites y avaient aussi contribué jtour une large part.

1" octobre. — Nous quittons de bonne lu'ure la mission de N'iclniuiiiiri. vers cinq heures trois quarts, et nous liions sur le Congo. Jusfpi'à pnsent, les rives en étaient montagneuses et relati\enieiit resserrées: mais vers huit heures nous arrivons à une espèce de pool, beaucoup plus

grand (lue le Slanlrv-Puol, cl duiil la navigation est diflicile, étant donné qu'il est parsemé d'îles et de bancs de sable. Nous suivons la rive belge, et, la largeur dépassant trente à trente-cinq kilomètres, nous perdons Ai te de vue la rive française. Mais vers buit beures et demie nous sommes obligés de stopper, ne voulant pas nous lancer dans ce vaste lac avec un temps menaçant. Le tonnerre gronde à Fborizon, et les menaces du ciel font prévoir une tornade imminente. Heureusement, nous en sommes (piittes pour la peur, et nous nous reinetluns en route vers dix heures. Alarcbant prudenmient et à la sonde, nous iw nous écbouons pas, et nous nous arrêtons dans une petite île vers deux beures et demie. Cette ile était minuscule, et je crois que le moindre Robinson n'aurait pu s'en contenter, d'autant plus que les eaux du Congo commençant à monter depuis quelques jours (depuis le commencement de juin), la moitié de rUe se trouvait sous l'eau. De là impossibilité de dresser notre camp, et force nous fut de camper sur le bateau.

Je voulus faire le tour de l'île et m'embarquai, pour cette opération, sur la Duchesse Anne. Arrivé de l'autre ccMé, j'aperçus une collection de mouettes ou i)luviers. Je retourne aussitôt prendre mou escopette, et, grâce à mon babileté bien connue, je parviens à en abattre trois. Deux seulement sont ramassées, la troisième, ainsi qu'un niagnilique charognard que j'avais dégringolé, s'étant bêlement laissé emporter par le courant.

La nuit à l)ord a un peu manqué de cbarmes; nous étions, ou plutcM nous pouvions nous croire à l'Opéra. Les hippopotames reniflaient l)ruyamment autour de nous, et surtout ces diables de petits cousins ou moustiques nous chantaient des petits duos, solos et chœurs à fciir(> enrager des tempéraments aussi musiciens que le mien. Grâce un peu à une moustiquaire et surtout à ma bonne constitution, je pus dormir tant bien que mal, et vers six heures, le 2 octobre, nous api)areillions de nouveau.

A peine avions-nous marché une demi-heure au milieu d(^ tous les petits îlots, qui sont innombrables dans cet endroit, (pie nous nous mettions sur un banc de sal)le. Le \ai»eur, qui se trouvait iirobablement très bien sur cette couche moefleuse, refuse d'en sortir, et ce n'est qu au

bout d'une heure eUleniie d'efroiisà épuuvanlerle.s (irecs et les Uomains que nous parvenons à nous dégager et à reiu-endre noli-e loute, niouientanément iiiterrompue.

Vers dixlieures, nous faisons lialte à un \illage. un [)en a\anl lîulubo, pour faire des livres et du l)ois. Je descends au village, et les indigènes, ([u'avait d'abord épouvantés la présence de tous nos soldats blancs, nous entourent et nous promettent des poules, chèvres, etc. Tous avaient à la main des lances et des sagaies, mais sans intentions hostiles. Leur village est assez gentil et très proprement tenu. Les habitants sont encore des Bayanzis. Les cases sont bien construites et ferment avec des portes à glissière. Dans linlérieur. on trouve des sortes de lits, recouverts de nattes. Autour du village s'étendent de vastes champs de manioc, mais senn'^s avec une irrégularité tout à fait nègre. Je crois qu'il faudra du tem[>s avant de leur inculquer les principes des semences mécaniques.

Ils tiennent leurs [)romesses et nous apportent des vivres, dont le prix diminue progressivement à nu'sure (jue nous montons. C'est ainsi qu'une poule vaut de un franc à un franc cinquante centimes; une chèvre, de vingt à vingt-cinq francs. Ils ont de temps en temps peur des blancs, parce que l'Etat du Congo les traite assez mal. Certains agents enlèvent leurs enfants pour en faire des domestiques. Mais heureusement qu'ils font une grande dilïerence entre les Français et les Belges, et qu'ils reçoivent beaucoup mieux les premiers, tandis que les seconds sont souvent accueillis par des flèches ou des sagaies, voire des coups de fusil.

Le tenjps connnence à être orageux. Le tonnerre gronde presque toute la journée, et hier soir nous avons eu à l'horizon des éclairs assez éclatants. Comme nous avons besoin de bois, le capitaine mécanicien (jui commande VOnhdiKjhi se décide à rester ici, pour y passer la nuil. Aussi pouvons-nous faire une excursion plus intéressante dans le village qui s'étend sur une distance d'environ cin([ cents mètres, et se conq)Ose de six à sept aggloméralions de cases, dislanles les unes des auli'cs de vingt-cin(j à ciinpianle nudres.

Je m'occupe spécialement d'aller à la recherche d'ccuis frais, qui sont

assez raros ici, prosqno Inus riant coiivrs o| les indigrnos no mangeant pas les poulets dans l'œuf, mais attendant qu'ils soient uu peu plus gros. Aussi faut-il faire bien attention et mirer avec le plus grand soin les œufs pour ne pas se laisser pincer et voir le poussin sortir do la coquille, au moment où vous vous prépariez à le mettre à la coque. p]nrm, je parviens à en récolter une douzaine, et, le soir, nous avons pu manger une excellente crème au café, grâce à une boîte de lait de conserve entamée. Les indigènes nous laissent établir notre campement au milieu du village, et même, vers les cinq beures et demie du soir, plusieurs viennent dans le camp en disant : « Soussou kassumba » (poules à vendre). On se serait presque cru à un marclié de village européen. Los denrées les plus appréciées en cet endroit sont les étoffes de couleur et à carreaux. La barrette de laiton de 28 centimètres passe aussi, mais plus difficilement. Les indigènes en ont trop, et cette monnaie de traite commence à être dépréciée. Cela se conçoit aisément. Tous ceux qui arrivent à une certaine aisance ne savent plus où caclier leur monnaie , qui est au moins aussi encombrante que celle des Spartiates. Ils l'enfouissent dans leur case sous la terre; mais au bout de peu de temps ils préfèrent l'échanger contre des étoffes, et nous en voyons quelques-uns venir nous offrir vingt à vingt-cinq barrettes pour une brasse d'étoffe.

Le soir, le temps devint orageux; mais la tornade n'éclate pas, et nous n'avons à soufîrir que dos moustiques, qui commencent à fredonner leur incommodant brnr. dès le coucber du soleil... et nous ne tardons pas à passera l'état de véritables écumoires. Toute la nuit, l'éternelle musique se continue, et peu d'entre nous peuvent dormir. Quant à moi , ma moustiquaire se transforme en une volière à musique, et le sommeil se fait attendre en vain. A un moment, j'ai une idée lumineuse. Je saute hors de mon lit, je bourre une pipe, je me recouche et remplis ma cage d'une fumée épaisse ; mais je n'obtiens qu'un etfet bizarre et nullement tel que je le désirais... Je m'asphyxie aux trois quarts, me donne un mal de cœur extraordinaire, et les moustiques, probablement pour se payer ma tigure, redoublent leur j)rnit. De rage, je jette ma pipe et, chose extraordinaire, je m'endors paisiblement. Le lendemain, je me suis réveillé avec un régiment de boutons et de piqûres... petits désa-

gréments do la vie africaine, mais qui. parail-il, sont moins sensibles dans le haut du fleuve.

3 octobre. — Appareillage vers six heures et demie. Nous côtoyons encore la rive belge. Nous passons devant la mission anglaise de Bolobo et devant le village du même nom. C'est le plus grand de ceux que nous avons vus jusqu'ici. C'est mrme une ville nègre qui compte bien un

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