LES BOUCHES DE L A L I M A
figure ensanglantés. Je me suis promené presque toute la nuit, quand vers deux heures l'orage a éclaté et m'a obligé de rentrer sous la tente. J'y ai soufTert en patience jusque vers quatre heures. Je me suis habillé et je me suis rendu à bord, en attendant le jour. L'orage a été assez violent et nous a aussi pas mal fait enrager. Décidément ces îles du Congo ne sont pas des lieux de délices et ressemblent plutôt aux cachots de l'Inquisition.
Vers six heures, le 5 octobre, nous repartons et passons une heure après devant les bouches de l'Alima et continuons notre route, au
milieu dos îlos couvertes de grandes herbes, de palétuviers et d'autres grands arbres. Nous apercevons quelques villages. Nous sommes sur la rive française du Congo. Vers dix beures et demie, un steamer nous rencontre; c'est VAnloinetlc , vapeur de la Société bollandaise. Nous stoppons réciproquement. L'Anloiiiettc arrive de Banglii. et nous prenons à bord un agent français qui redescendait à Brazza\ille et pour lequel nous avions de nouveaux ordres. L'Aiiloliiette nous cède deux cabris, et, après le verre d'usage, nous rejuirtons cbacuu de notre cûté, vers onze heures.
A une heure environ, nous arrêtons au petit Likouba, village indigène, situé sur la rive française. Nous nous trouvons ici en face d'une nouvelle tribu de noirs: ce sont les Afourous; ils ont l'air plus sauvages, et ont été, s'ils ne le sont pas encore, anthropophages. Il est vrai qu'ils ont cela de comnum avec les autres populations noires du haut Congo. Cependant, je dois avouer que j'aurais eu tort de former un jugement téméraire sur les habitants de Likouba , qui viennent nous vendre un tas de choses, entre autres beaucoup d'huile de palme ou de bambou. Ils vendent la tou([ue (espèce de dame-jeanne en terre), contenant environ quinze à vingt litres, de quatre-vingt-dix à centmitkos, soit une quinzaine de francs, car la barrette de laiton est un peu plus longue et plus épaisse ici qu'à Stanley-Pool.
Le soir, à Likouba, le village est très animé. Les matelots noirs crient, chantent et font une vie de démons. Le village ressemble en bien petit à un quartier de port de mer. lors tlun débarquement de marins. Les hommes et les femmes, dont l'unique vêtement est un pagne enroulé autour de la taille et pendant jusqu'aux genoux, se coiffent en tire-bouchons. D'autres laissent paresser leurs cheveux en crinières vagabondes et menaçant le ciel. Ils ont quelques tatouages, formés de grosses cicatrices, qui se referment, forment des bourrelets plus ou moins réguliers et affectent des formes de feuillages ou autres.
Le soir, un peu moins de moustiques heureusement, sinon nous fussions presque tous devenus fous.
Le G octobre, à cinq heures quarante-cinq, nous sommes en route et poursuivons notre chemin sans qu'il y ait eu d'événement bien remar-
qual)le. Xoiis faisons du bois et nous nous arrêtons vers doux licuros. })uis reparlons pour arriver à Bonga, près de la Sanga, à trois lieurcs (juarante-cinq. A Bonga se trouve un grand village, commandé par une femme, nommée Bobéka. A Bonga également se trouve une factorerie française, devenue aujourd'luii propriété de la Société anonyme belge (S. A. B.).
Actuellement y séjournent cinq Français: aussi, le soir, sommes-nous invités à tiîner sous la véranda. Le dîner aurait peut-être été très agréable, si mesdames et messieurs les moustiques n'étaient pas venus s'asseoir à nos agapes, d'une façon trop indiscrète. Cependant la nuit s'est passée convenablement, et le lendemain, comme on ne devait pas repartir, je me suis réveillé très tard, vers sept beures et demie.
Nous faisons donc balte un jour ici, 7 octobre. Je [irolite de l'occasion pour aller visiter le village qui s'étend sur la rive du fleuve à plusieurs centaines de mètres. Il est assez sale et assez pauvre; mais cependant nous y remarquons pas mal de cboses intéressantes. Les indigènes se peignent le long des bras et des jambes des raies blancbes ou rouges, quelquefois même se font des dessins bizarres sur la poitrine. jXous voyons quelques femmes en train d'en coiil'er d'autres. L'artiste capillaire est généralement assise, tandis que la i)atiente est couchée et repose sa tète sur les genoux de celle qui l'orne. Une de ces coiffeuses s'appliquait à raser les sourcils à une femme avec un petit morceau de fer de la taille d'une grosse aiguille à tapisserie. Plusieurs femuies, après s'être fait coiffer, s'enduisent le corps de rouge, ce qui leur donne un aspect assez répugnant. Des hommes aussi se font parfois la même opération et pourraient, à la rigueur, passer pour des diables échappés d'un vitrail quelconque.
Je vois aussi quelques petits négrillons qui jouent ensembh;. Leur jeu ressemble un peu à celui des osselets. Ils prennent une douzaine de fèves et une petite balle, faite avec du manioc entouré île feuilles, ficelées, de la grosseur d'une balle de tambourin. Ils creusent ensuite un trou, comme pour jouer aux billes, et placent leurs fèves dedans. Pour gagner, il suffît de lancer la balle en l'air et de retii'er les fèves du trou avant de la rattraper, puis de la relancer de nouveau et de remettre deux par deux
les fèves dans leur trou, en renouvelant l'ojiération jusqu'à ce qu'on les ait toutes réunies, tout comme dans le jeu des osselets. C'est assez simple.
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