UNE ARTISTE C A P I L L A I R I
Un autre jeu, mais que je ne suis point parvenu à comprendre, est le suivant. On pose à terre un tronc d'arbre taillé en rectangle et aplani sur une de ses surfaces. Dans ce grand rectangle on creuse de petites cases disposées six sur quatre, soit vingt-quatre cases. Les joueurs prennent
alors iino trontaino de fèves et les font passer d'une case dans lautre, d'après une loi que je n'ai pu trouver.
Les indigènes font ici, clandestinement, bien entendu, le commerce des esclaves et les échangent contre des pointes dïvoire, des barrettes. Un homme fort et vigoureux vaut, nous dit-on, de mille à douze cents barrettes, environ cent cinquante francs. Les chefs font quelquefois des massacres d'esclaves, à l'occasion d'une mort et d'un enterrement de première classe; mais runlbro[»ophagie est assez rare, les indigènes trouvant que la viande qui parle est un peu chère; aussi s'en privent-ils. On nous dit ici qu'un peu plus haut, dans le Sanga, les indigènes viennent oll'rir parfois aux blancs qui leur demandent des vivres de petits morceaux de viande humaine, fumée, et cela le plus naturellement du monde, sans autrement penser à mal.
11 y avait aussi une forge indigène où l'on travaillait le fer et le cuivre, car il existe ici quelques minerais de différents métaux. Le Djoiié a pris plusieurs jours d'avance sur nous (deux ou trois). C'est la faute de la Duchesse Anne, qui, se faisant traîner à la remorque, ralentit notre marche dune façon très sensible. Nous serons probablement dans deux ou trois jours à Lirranga, embouchure de l'Oubanghi, et comme la poste passe assez souvent dans cette station, ma lettre filera de là vers la France.
Hier, nous avons eu dans la journée un orage assez fort : tonnerre, éclairs et pluie torrentielle. Du reste, nous sommes au commencement de la saison des pluies, entraînant avec elle la chaleur et l'humidité.
8 octobre. — Nous voilà de nouveau en route vers six heures du matin. Encore deux jours de navigation, et nous quitterons le Congo, avec l'espérance de ne plus le revoir. En attendant, nous avançons tranquillement sur ses flots dégoûtants ou plutôt sur ceux que forme le delta de la Sanga. Deux heures environ après notre départ de Bonga, nous flottons sur une espèce de canal qui joint la Sanga au Congo et qui l)orte le nom de canal Likenzi. Ce canal, large à peine de cinquante mètres, mais très profond, nous fait rejoindre en deux heures la rive française du Congo, le long de laquelle nous naviguons.
A peine avions-nous fini de déjeuner et mangé une excellente pintade
qu'un do nos Sénégalais avait tuée liior à la chasso. quo nous stoppons à un potit village situé sur la rive française, vers midi cinq minutes. Le Congo se rétrécit de nouveau et n"a guère ici plus de trois kilomètres et demi de large. En face, sur la rive belge, se trouve le village assez important de Loukoléla, que vous trouverez probablement marqué sur les cartes et qui vous donnera notre position à ce jour. Les habitants de ce village, ou plutôt de ces villages, car il y en a toute une suite le long de la rive, nous reçoivent fort bien. Ce sont des Boubanguis, qui nous vendent des poules, des patates, des clièvres, et même un mouton.
A peine dé])arqué, je cherche à tuer ([uelques pintades dans les environs. Un indigène et un négrillon m'accompagnent et m'en indiquent un assez grand nombre. Mais elles partent d'un peu loin, et je ne parviens pas à en tuer une seule. Chemin faisant, je traverse de vastes champs de manioc l)ien plantés et une collection complète de bananiers et de papayers. Chaque champ est entouré d'une palissade en bois formant une sorte de haie, avec quelques rares passages et une petite case au milieu. Les indigènes voudi'aienl même nous vendre quel(pu\s enfants, le commerce des esclaves se pratiiiuant encore de temps à autre. iMais ceux-ci ne sont pas beaucoup plus malheureux que les hommes libres, si ce n'est que parfois on en engraisse un pour s'en régaler dans quelque grande solennité. Une indigène regardait avec curiosité les mains de Lun de nous, et les ta tait comme si elle voulait reconnaître la quahté de la marchandise. Je lui demande par gestes si elle les trouverait bonnes à manger. Elle lit un signe négatif, comme pour maflirmer qu'elle ne mangeait jamais de ce mets-là.
L'anthropophagie ici n'est que clandestine, et les lilancs peuvent se promener en toute sécurité dans les villages. Dans le haut, parait-il. il n'en va pas de même, témoin l'histoire qui est arrivée l'autre jour à Banghi. Un blanc qui descendait les rapides, situés au-dessus du poste, dans une pirogue remplie de pointes d'ivoire, a chaviré et s'est noyé. Son corps, rejeté sur les rives, a bel et bien été dévoré par les noirs. 11 est vrai que dans ce cas peu importait au défunt d'être mangé par des noirs ou par des asticots.
Presque tous les noirs congolais que nous avons rencontrés jusqu'ici
se liment les deux incisives supérieures et les deux incisives médianes inférieures, ce qui n'est pas du plus gracieux effet. Los Boubanguis du village où nous sommes sont d'assez beaux bommes, de teinte cbocolat pbilùl que noire. Ils sont peu tatoués; quelques-uns s'entourent les yeux de couleur blanclie et se font des fioritures sur la figure avec des couleurs jaunes et rouges. Tous portent un pagne enroulé autour des reins, et qui se compose d'étoffe européenne, teinte en lie de vin. bordée d'un petit galon rouge et d'une frange, arriA^ant un peu au-dessous des genoux, et c'est là tout leur costume national. Les bommes libres portent tous une lance ou sagaie à la main et ont des couteaux de forme bizarre, parfois très bien forgés, et aux mancbes ornés de clous dorés ou cuivrés. Ils les enferment dans des gaines faites de peau d'animaux, et les portent suspendus en sautoir par des courroies de peau encore recouverte de poils. Les enfants sont, en général, plus dégourdis que les hommes, la plupart du temps abrutis par la polygamie. J'en ai vu un aujourd'hui qui s'était fabriqué un petit fusil joujou, en bois. A une planchette grossièrement taillée en forme de fusil, cet enfant avait fixé, pour servir de canon, une douille en métal, vide, de fusil Gras. Dans cette douille il avait percé un petit trou, représentant assez bien la lumière du canon se chargeant par la bouche. Le petit noir mettait de la poudre dans l'étui de la cartouche et y mettait le feu à l'aide d'un tison. Je sais bien des gamins de sept à huit ans en Europe qui n'en feraient pas autant.
Le 9 octobre, notre départ est un peu retardé par le bois qui n'est pas encore entièrement embarqué, et ce n'estque vers huit heures et demie que nous nous mettons on route. La journée est assez insignifiante, car bientôt nous naviguons de nouveau au milieu des îles et nous n'apercevons presque pas les rives. Toutes les îles devant lesquelles nous passons sont très boisées et d'un bel eff'el : mais il est difficile d'y aborder à cause de la hauteur des eaux qui les recouvrent presque entièrement en ce moment. Heureusement, vers trois heures et demie, nous découvrons une petite île, grande à pou près comme celle de l'étang de Bonnelles, et qui olfre un campement sûr et agréable : sol très sec et pas de moustiques. Aussi y passons-nous une bonne nutt.
Le 10 octobre, à six heures et demie du matin, nous nous mettons en route. Le petit îlot qui venait de nous abriter ne renfermait malheureusement pas de bois sec, et, vers sept heures dix, nous étions obligés de stopper pour faire du bois, ce qui est Téternelle scie de la navigation congolaise. Sans les retards que nous cause cet indispensable aliment de nos chaudières, depuis longtemps déjà nous serions à Lirranga et même en route sur Banglii. Mais lorsqu'on marche encore bien et que le soleil est encore haut au-dessus de l'horizon, le capitaine est obligé de lancer le traditionnel « Stop ! » El nous voilà, jusqu'au lendemain matin, occupés à regarder scier et hacher les arbres secs des environs. Quelquefois, le bois est tout près, et en quelques minutes on trouve de quoi faire sa provision. Mais le plus souvent, comme les bateaux arrêtent tous ou à })eu près au même point d'atterrissage, il faut faire ini ou deux kilomètres dans la brousse pour trouver des arbres morts, et vous comprenez que pour les transporter au bateau à dos d'homme il faut du temps. Nous ne pouvons, du reste, avancer très vite, notre transport étant très chargé et traînant toujours à la remorque la Duchesse Anne, qui retarde bien un peu l'effort du vapeur. Le courant du Congo est parfois très violent. Aussi, pour éviter sa violence, suit-on de préférence les rives, où elle se fait moins sentir qu'au milieu; mais c'est aussi une cause de retard, car la forme des rives est assez irrégulière et offre des successions de criques, de caps, de baies et de presqu'îles.
A dix heures, nous nous remettions en route, et vers trois heures on nous signalait la Mission catholique de Lirranga, située à peu de distance du poste où nous devions nous arrêter. Vers six heures, nous faisions halle au poste français de Lirranga, dernière étape sur le Congo ; nous allons ensuite nous engager directement sur FOubanghi.
Le bateau, trop chargé, ne pouvant aborder contre le poste, nous nous arrêtons à une certaine distance, sur une petite île, et le canot du poste vient nous chercher. Le chef de ce poste se nomme M. Doll. Il est originaire? d'Arles, et son accent méridional a résisté à cinq années de Congo. Le poste de Lirranga est très joliment situé sur une berge du fleuve et le domine de deux ou trois mètres à peine. 11 consiste en deux maisons ou cases, recouvertes de chaume et construites en bambou. i>a
première est la demeure du chef de poste et comprend deux chambres et une salle principale ou salle à manger, ornée d'armes et d'objets de toutes espèces venant des environs. La seconde sert de cuisine et de magasin. Il y a aussi d'autres cases qui servent d'ateliers ou d'abris pour les travailleurs ou les miliciens. On y voit une grande place bien unie, au milieu de laquelle flotte le pavillon français qu'on aperçoit de très loin.
Nous avons naturellement duié au poste, assez bien, ma foi; et ensuite M. Doll nous a offert un concert qui aurait eu un rude succès à Paris dans une baraque de foire. Figurez-vous plusieurs noirs, assis ou plutôt accroupis en cercle devant vous, ayant chacun un instrument qu'ils accompagnent de balancements du haut du corps et de la tète, en poussant de petits cris semblables à ceux que produisent les ventriloques, en débitant des psalmodies à une allure extrarapide. Le principal instrument consiste en une tige de bambou d'un mètre soixante de long, au centre de laquelle est fixée une boîte en fer-blanc qui sert de boîte résonnante. Sur cette boîte s'adapte un piston en bois qui traverse le bambou et se termine, à son extrémité supérieure, par un morceau de boîte ou de calebasse percée de petits trous dans lesquels passent des anneaux minuscules en cuivre qui imitent un peu les grelots. Ce piston sert à supporter quatre cordes qui s'adaptent, en forme de triangles parallèles, sur les côtés du bambou. D'autres petites plaques de fer, du même genre que celle fixée au piston central, sont attachées sur les extrémités du bambou, et même se cognent entre elles dans les quatre cordes. Pour jouer de cet instrument, l'artiste place la boîte sur sa poitrine et joue avec ses deux mains qu'il passe par-dessous, à peu près comme font les harpistes. Sa mélodie se compose de peu de notes, revenant presque toutes dans le même rythme. En même temps, il remue la tête, le haut du corps, et pousse de petits mugissements, en scandant la mesure.
L'autre instrument principal est une courge ou calebasse dans laquelle un instrumentiste pousse, à chaque mesure, un petit cri assez bien représenté par buii, ce qui fait un drôle de bruit. Toute cette série de boHoà, homû, arrivant en mesure, a la propriété de vous rendre à moitié fou, au bout de quelques minutes. D'autres ta])eiit sur des
calebasses ou clianteiit. L'ensemble de cette cacoplionie est pittoresque, mais légèrement abrutissant par son uniformité, bien qu'au ]jout de quelques secondes les musiciens s'excitent et passent de Yadajio à V allegro fnrioso.
11 octobre. — Nous stationnons encore ici et protilons de la matinée pour visiter le potager du poste, qui. bien que n'ayant que cinq années d'existence, est magnilique. 11 s'étend sur une longueur de près de huit cents mètres, sur une largeur de cent cinquante, et comprend presque tous les fruits exotiques et l)eaucoup di^ légumes de France, des allées de papayes et d'ananas, des cliam})s de baricots, de choux, de carottes, de navets, des cerises de Cayenne qui rappellent un peu la cerise de France, quoique [)lus acide, et dont la forme ressemble ù une petite tomate, des caféiers, des citronniers, un oranger, sans compter des multitudes de bananiers et d'immenses plantations de manioc; le tout fort bien entretenu. On a même mêlé l'utile à l'agréable, car, outre les fruits précités et beaucoup d'autres dont le nom échappe à ma mémoire, il y a des lilas et quantité de Heurs exotiques. Je viens de voir un ananas dont le volume surpasse celui de tous ceux que j'ai vus jusqu'à ce jour. Ceux de Boursault seuls peuvent lui être comparés. 11 est colossal!
Dans l'après-midi, nous sommes allés à la Mission catholi([ue, qui n'est établie à trois kilomètres de Lirranga que provisoirement et est logée dans des maisons de bambou, mais qui va se transporter })lus près du poste et construire des bâtiments en briques. Nous avons vu là les fameux morceaux de ])ois avec lesquels les indigènes allument leur feu. Sur une petite planchette d'un bois assez dur ils frottent un petit bâton du même bois dont l'extrémité est légèrement épointée. Au bout de cinq à six minutes d'un frottement continu, la planchette se creuse et prend feu. C'est encore pire que les allumettes de la Régie, et il faut vraiment suer beaucoup pour arriver à allumer ces allumettes congolaises.
Les Pères nous ont encore fait boire de l'eau-de-vie de papaye, qu'ils fabriquent eux-mêmes et qui a un petit goût sucré très agréable. Leur jardin est aussi très vaste et s'étend le long de la berge du Congo, sur
une longueur de quinze cents mètres environ, comprenant à [leii [u'ès les mêmes fruits que le jardin du poste.
Le Père Allaire, supérieur de la Mission, est à la fois mécanicien, sculpteur, charpentier et bien d autres choses encore. Mécanicien : car les Pères ont, comme je vous l'ai peut-(Mre déjà dit dans les lettres de Brazzaville, un petit vapeur, le Léon XIII, qui va chercher les enfants un peu partout le long du fleuve et fait communiquer ensemble les deux missions de Brazzaville et de Lirranga: liienlùt ils fondcnml une auln^ mission dans le llaul-Oubanghi. Scul[)teur, le Père Allaire l'est aussi. puisque pour sa cha[>elle il a fait des statues, un peu dans le genre de celles qu'on voit aux devantures des marrliands d'objets de piété, assez bien faites d'ailleurs: Pottier soutenait même que le Père les avait fait venir de Paris.
12 octobre. — JVous restons encore vingt-quatre heures ici: mais, comme nous partons demain matin de très bonn(? heure, jo termine ma lettre. Nous partons déjeuner à la .Mission, et, comme vous ne recevrez plus de lettres avant notre arrivée à Banglii, je vous embrasse tendrement, en vous assurant que je continue à me porter à merveille, et que Félat sanitaire de tout le monde est excellent. Du reste, à mesure (pie nous avançons, le climat s'améliore, tandis que les habitants deviennent plus désagréables. Mais je suis sûr que nous résisterons plus facilement aux habitants qu'au climat, bien que ce dernier nous ait ri>spectés jusqu'à présent. Cette lettre, partant ])ar un bat(\au d'occasion qui doit passer ici, vous parviendra beaucoup i)lus tôt (pic si je vous l'expédiais de Banghi.
En avant!
Lirranga, poslc français, ronfiuenl de l'Oubanglii, 12 oclobre 18!)2.