NAVIGATION
CHEZ LES PKUES. — S U 1! l'oUBANOHI. — NATURELS. l"ÉC1IANGE DU SANG.
CIEL DLEU. — TOUJOUHS DU BOIS. — LES PIQUETS A DÉCAlMTEIi. — UN HIP- POPOTAME. — HUMIDITÉ. — ■ LA PLUIE. ÉLÉGANTES NÉGRESSES. — POT-
TIER. — UN GRAND ClIEE. — LES RAPIDES. — LE POSTE DE BANGIII. — BONNE année!
De Lirraiiga à Baiighi.
A bord de YOuhanghi, du 12 octobre au 6 novembre 1892.
Ne vous étonnez pa.s liop de la manière un peu brusque dont je termine presque toujours mes lettres, car je les garde toujours jusquau dernier moment, pour leur permettre de vous apporter les nouvelles les jilus récentes et avoir le temps de les cacheter avant le d('q)arl du courrier. Ces derniers sont assez rares, et si Ton en manque un, la lettre éprouve un retard d'au moins quinze jours, jusquïci, et plus tard d'au moins deux ou trois mois. .l'ai clos ma dernière lettre à Lirranga, au moment où j'allais déjeuner à la Mission, et je vais reprendre mon journal au moment ofi je l'ai interrompu, pensant que ce sont les faits journaliers, présentés brutaliMUcnt et au jour le jour, (jui pourront le plus vous intéresser actuellemenl. me réservant un jour de repos, à Banglii ou ailleurs, et de vous en\o}er ({uelques appréciations générales sur tout ce que nous avons aixMcu jus([u'à jirésent. Mais lors(jue Ton [)asse, comme nous le laisdns inaiiitcnaiit. on ne \oit <\nr des drcors (pii lileni aussi rapidement (pic les verres d'iuie lanterne magicpie. et ce n'esl (pi'aprés a\()ir beaiH'diq» \u qu'on peut l'aire quehpn's rellexions et ana-
lyser les caractères généraux de choses plus importantes que celles qui ont le plus frappé votre imagination, quand vous les avez entrevues pour la première fois.
Ce beau début terminé, je suis, au 12 octobre, à onze heures du malin, prêt à me rendre à la Mission pour y déjeuner. Nous, — M. Th. . . et moi, — descendons en canot et, grâce à l'extrême rapidité du courant, nous faisons en vingt minutes le trajet qui nous avait demandé trois quarts d'heure à faire la veille. Les Pères s'étaient mis en quatre pour nous offrir ce que leur jardin contenait de meilleur, et avaient égorgé, à notre intention, un jeune agneau excellent. Un des Pères nous avait confectionné un pâté de pintade exquis, et tout le repas était à peu jirès dans le même ton et couronné par un bon café, récolté dans le jardin des religieux, et une eau-de-vie qu'ils extraient eux-mêmes de la papaye. Je ne parlerai pas des fruits. Tous ceux que les tro[»iques peuvent fournir de plus exquis y aA^aient été rassemblés.
Il serait absurde de juger l'ordinaire des Pères par ce festin de Lucullus, car on courrait le risque, en le racontant, d'éprouver ce qui arriva à Stanley. A l'un des premiers passages du grrrand ex[)loraleur à Zanzibar, il fut reçu par les Pères français avec tout le luxe que les pauvres religieux pouvaient mettre à une réception. A peine de retour, Stanley publie un ouvrage dans lequel il raille malicieusement les bons Pères, en reconnaissance de leur hospitalité généreuse. Le consul anglais leur communiqua l'article en question et leur suggéra une idée qu'ils mirent en pratique au voyage suivant du facétieux Américain. Celui-ci se crut encore o])ligé d'accepter l'invitation de ses anciens hôtes, se promettant de faire encore quelque somptueux repas. Aussi quel ne fut pas son désappointement en apercevant seulement sur la table des légumes et un plat de viande, le tout arrosé de château-la-pompe! Il comjtrit la leçon et s'excusa auprès du supérieur, qui lui dit simplement que cette fois il mangeait l'ordinaire de la Mission. Ça n'empêchera pas que plusieurs personnes, bien traitées par les missionnaires, iront déblatérer ensuite sur leur compte. Mais le cHmat africain porte essentiellement sur les nerfs et n'est certes pas un élément de rapprochement entre civilisés.
Avant de quitter la [)lace, je promis au Père Allairo, supérieur de la mission de Lirranga, de lui expédier tous les petits noirs qu'on voudrait me vendre sur les routes et de les soustraire au sort des poules à Tengrais. Nous partîmes, chargés de fruits et de légumes par les Pères. Chose inappréciable pour la route, les Pères me cédèrent aussi les morceaux de bois allumettes provenant de Baringa, et que je vous expédierai à la prochaine occasion.
Après notre retour au poste, où un dîner excentriquement bon nous attendait, nous allâmes nous coucher. J'avais presque une indigestion; il ne faudrait pas que i;a durât ainsi trop longtemps; c'est abusif, mais, au fond, c'est bon ! Suis-je assez gourmand! Ne vous étonnez pas si on parle si souvent cuisine. Un bon repas dans ce pays-ci est encore le meilleur fébrifuge et chasse-maladie que l'on connaisse. Voilà bien un mois que je n'ai pas eu d'accès de fièvre.
13 octobre. — Avant l'aube, cinq heures moins un quart, nous étions debout. Il faisait assez frais ; la journée de la veille avait été très chaude, et même un orage avait éclaté vers onze heures du soir. L'embarquement dnre assez longtemps, car nous sommes à une certaine dislance de l'endroit où se trouve le bateau, et le courant, extrêmement violent, est contre nous. L'Oiibanghi est chargé de légumes et de fruits, envoyés par la Mission et le poste français. Nous en avons pour plusieurs jours. Nous i)renons congé de M. DoU. et vers huit heures et demie nous appareillons.
Bientôt nous quittons le Congo et nous nous engageons dans la myriade d'îles que forme l'Oubanghi à son confluent avec ce fleuve. Une pluie assez abondante nous asperge un peu vers neuf heures et demie et nous accompagne jusqu'à onze heures et demie. Puis le temps se rassérène de nouveau, et, à trois heures trente-cinq minutes, nous touchons à un petit village, situé sur la rive française. Il se nomme Djioundou. II ne conq^-end guère que sept ou luiit cases, mais on y trouve pas mal de ruines. Les habitants ont un petit i)avillon français avec lequel ils nous saluent, à notre arrivée, comme on salue les navires de guerre, à leur entrée dans un port. Nous sommes maintenant complète-
ment engagés dans les eaux: de l'Oubanghi, eliiuus menions IVancliemeid vers le nord. Nous Iraverserons de nouveau l'équaleur demain ou ajirèsdemain, et nous rentrerons dans l'hémisphère nord. Vous pouvez voir à peu près où nous sommes sur une carte quelconque. Une des meilleures, pour sui\re notre Aoyage sur l'Oubanghi, est celle pidilièc en feuilles (carte d'Ah'ique) par le ministère de la guerre. Achetez la partie relative à la section des Bangelas ou Bangala. Le village où nous campons est tout petit, et nous ne faisons que peu de vivres. Les indigènes demandent, pour un village voisin, un petit paviUon tricolore, afin, disent-ils, de le mettre à l'abri des déprédations commises par les Européens de l'État iudépendanl du Congo. Ils nous reçoivent sans crainte, même avec plaisir. Potlier se procure de la résine avec laquelle s'éclairent les habitants.
Le lendemain, 14 octobre, dès six heures dix minutes, nous prenons le large et continuons à remonter l'Oubanghi. Dès huit heures, nous apercevons un grand nombre de villages, situés sur la rive belge que nous longeons. A dix heures et quart, nous passons devant un très grand village où les indigènes agitent le pavillon de TLlat indépendant du Congo et nous font toutes sortes de signes pour nous engager à stopper et à venir chez eux. Mais nous avons encore bien assez de bois, et il est trop tôt pour nous arrêter.
Vers une heure, nous apercevons un petit village caché dans la forêt. Nous accostons; les habitants s'enfuient, effrayés; quelques-uns reparaissent; mais comme les environs ne renferment pas de bois sec facile à prendre, nous repartons une demi-heure après, au moment où les indigènes, comprenant que nous ne leur vouhons aucun mal, s'apprêtaient à revenir et entamaient déjà avec nous quelques palabres. Enfin, à trois heures trente, nous stoppions définitivement à un vifiage sur la rive belge. Comme dans le précédent, les indigènes s'enfuient à notre approche, mais ne tardent pas à revenir, reconnaissant vite qu'il n'y a dans nos intentions aucune malveillance pour eux. nuini
L'Oubanghi est, jusqu'à présent, une très large rivière, mesurant.qn ccrlains endroits i»lusieurs kiiomèhes de lai-ge et se||rél|"éçi.^anl:__eH d'autres jusqu'à sept ou luiit cents mètres. ^:;ion,|;i)y^rant^es|.lK\iu^^^^^^
[ilus ra[)ide encore que celui du Congo. Les eaux sont hautes en ce monienl, mais ne a ont pas tarder à redescendre, car elles atteignent annuellement leur maximum vers la lin de septembre et ne restent que peu de temps stationnaires. Les îles dont est parsemée la rivière, surtout en ses plus grandes largeurs, sont, par conséquent, presque toutes actuellenn?nt submergées, et c'est un efTet assez curieux que ces masses de verduie sombre plongeant dans l'eau, sans transition aucune de berges quelconques. La confiance complète ne revient cependant pas aux habitants, que le grand nombre de nos soldats blancs épouvante un peu, et nous n'apercevons pas une seule femme: toutes se sont cachées dans la brousse. Les indigènes nous donnent quelques vivres, mais en très petite quantité.
Navigalioii sur l'Oi(baii(jlii (suite). — Hier, 15 octobre, nous a\ons beaucoup marché. Notre faible provision de bois ne nous permet pas aujourd'hui la même activité, car, partis à six heures vingt, nous stoppons vers huit heures et nous remettons en marche vers onze heures et demie.
Nous avions encore accosté un petit village dont les habitants avaient fui rapidement et n'étaient revenus qu'en très petit nombre et représentés seulement [lar le sexe fort. Le beau sexe(!) avait trouvé plus prudent de mettre entre nous et lui la distance de quelques centaines de mètres d'eau et de marécages. La température, qui était de vingt-cinq degrés quand nous nous sommes arrêtés à huit heures, monte rapidement et dépasse trente-cinq degrés. Il fait très lourd: vers une heure, quelques gouttes de pluie nous arrosent, et les orages ont l'air d(> nous menacer. Cependant, à trois heures cinquante minutes, après plusieurs tentatives, rendues infructueuses par la difliculté de trouver un atterrissage au miheu de toutes ces brousses inondées, nous entrons dans le port d'un village assez important, où notre présence cause encore pas mal d'épouvante. Les hommes nous attendent, mais groupés et a!rhîes de lances et de sagaies. Quelques-uns, mais très rares, ont des fusils. 'K^bs bonnes paroles les rassurent à moitié, et le débarquement s''opè"rè sans encombre. Les indigènes ont cependant la précaution de
fermer les portes de leurs cases. Quant aux femmes, elles restent de plus en plus invisibles.
Le village d'hier s'appelait Zoundou, celui où nous campons ce soir a nom N'Ghiri. Ils sont situés soit dans des îles ou sur les rives, mais du côté belge. Les populations de ce dernier village sont des Moukiris ou Boukiris. Il est assez difficile de savoir la prononciation exacte, parce que dès qu'un blanc interroge les noirs et paraît prononcer à peu près le nom, ceux-ci disent oui tout de suite, espérant sans doute faire plaisir au blanc par cette marque d'assentiment. J'ai remarqué, à propos des noirs que nous avons vus jusqu'à présent, que pour dire non, ils font comme nous et agitent la tète de gauche à droite et vice versa, tandis que pour dire oui, ils se contentent seulement de lever une fois la tète brusquement, produisant une sorte de son guttural, correspondant à peu près à JiKm! prononcé la bouche fermée et par le nez. Les populations rencontrées depuis notre départ de Lirranga et même un peu avant sont beaucoup plus fortes et plus robustes que celles qui avoisinent le Pool. Cela tient principalement à leur nourriture beaucoup plus substantielle que celle des premiers indigènes que nous avons rencontrés. Tandis que les Bangouyos, les Ballilis, les Batékés mangent du manioc, quelques rares morceaux de viande, quelquefois même de la terre, les Boubanguis, les Boukiris mangent de la viande en assez grande quantité, énormément de poisson fumé, des bananes, du manioc excellent, et font leur cuisine à l'huile de palme. Parfois même ils savourent avec délices un morceau de viande humaine. Aussi sont-ils plus fiers et plus farouches. Les premiers blancs qui ont remonté l'Oubanghi, IM. Dolisie entre autres, ont eu maille à partir avec eux et ont été souvent attaqués. Maintenant, ils se tiennent tranquilles, mais sur une réserve encore assez grande, bien qu'ils fassent le commerce de Fivoire avec les Européens. Nous passons là une bonne nuit, quoique la veille au soir nous ayons eu des menaces d'orage qui ne se sont réalisées que vers quatre heures et demie, le lendemain matin.
A cinq heures, au moment de notre lever habitu(d, la pluie tombe à torrents, et c'est sous une véritable cataracte que nous quittons notre campement à six heures vingt, pour continuer notre route. Heureuse-
ment, vers sept lieures et demie, le temps s'éclaircit, et on peut stopper, pour faire du bois, pendant une heure et demie environ. Les rives sont toujours très basses et complètement inondées, ce qui rend la coupe et la récolte de notre bois assez difticiles. Nous reparlons vers neuf heures et demie, et nous traversons l'Oubangbi pour suivre de nouveau la rive française que nous avions lâchée. La rivière se resserre assez étroitement, mais elle a encore une largeur de huit à neuf cents mètres et coule en une seule nappe d'eau dont le courant est très rapide. A une heure dix minutes, stoppage. Je remarque, au village oii nous nous arrêtons, un crâne qui sert à marquer les bornes du port, si l'on peut appeler ainsi les petites criques où les indigènes abritent leurs pirogues. Nous sommes en plein chez des ogres, plus réels que ceux du petit Poucet, mais cependant nous pouvons descendre sans crainte pour nous, sinon pour eux. Ils font toutefois bonne figure et nous promettent des vivres.
■ Tous ces jours-ci, nous voyons de tous côtés une collection de papillons aux couleurs les plus variées. Quand nous ferons une halte un peu longue, je compte en envoyer une série en France.
Nous ne sommes pas longtemps à nous apercevoir que nous sommes sur la rive française, car les femmes s'apprivoisent peu à peu et viennent nous examiner avec une curiosité qui ne craint pas d'être indiscrète. Je me procure un morceau de bois avec lequel elles fabriquent le rouge dont plusieurs se peignent le corps. Les femmes ne mettent plus ici le pagne en étoffe, mais une sorte de jupon en filaments, tout à fait autochtone et qui a beaucoup plus d'originahté que les jupons ordinaires. Les habitants sont des Malaï, du moins autant que nous pouvons le comprendre, et toujours avec une certaine incertitude, causée par ce que je vous ai exposé plus hiuit. Le chef du village voidait faire échange de sang avec un de nous, mais on n'a pas jugé à proi)Os de le contenter, puisque ce village n'est (pi'une étape insignifiante le long de notre i-oiilc. Jidicn sVsl borné n se fiiirc IVottcr vigonrcusomciit un bras contre celui du chef, ce (pii est une manière d'affirmer son aniilir. toiil en se disant un tas de « malamou, malamou niingiié » (bien, très bien).
Pondant qne j'y p.Mise. je veux vous parln- de cet échangv du sani?.
L EMIiAKUUK.MKNT PENDANT I, OliAi;!':
très en honiioiir chez les populations oubanghiennes. Les deux personnes qui veulent s'unir par les liens d'une amitié éternelle et devenir, suivant l'expression noire, « frères volontaires » (l'expression est peutêtre de moi, mais ça ne fait rien), s'asseyent Tune à côté de l'autre. Alors, un féticheur, à la fois prêtre, médecin et magicien, s'avance au milieu de la foule assemblée et fait une petite entaille avec un canif à l'avant-bras de chaque patient. Tous deux se frottent mutuellement leurs deux plaies, de façon à opérer le mélange du sang, et ça y est. Le chef du village où nous devons dormir avait environ cent dix cicatrices. C'est pousser un peu loin l'affection pour le premier venu, et la banalité de l'opération prouve qu'on ne doit pas y attacher une grande importance.
Pourtant, à Brazzaville, un chef Batéké devait faire avec M. Dolisie l'échange du sang. Au moment de l'exécuter, il lui dit : « Tu es jeune; moi. je suis vieux, et comme je vais bientôt mourir, fais l'échange avec mon fds et successeur. » Il faut dire que parmi les noirs qui le font de bonne foi, la croyance est répandue que deux amis liés par l'échange du sang doivent se suivre de près dans la tombe.
A peine étions-nous couchés, vers neuf heures, que la pluie commence à tomber, sans orage; mais quelques minutes après, soudain un éclair large et brillant déchire la nue. suivi aussitôt d'un formidable coup de tonnerre; puis, plus rien. Je dois avouer que ce coup isolé, troublant d'une façon si imprévue le calme des alentours, est assez impressionnant et agit violemment sur les nerfs.
Vers trois heures et demie du matin, le 17 octobre, un orage nous réveille ; le tonnerre gronde sans interruption, et, à cinq heures et demie, la pluie et l'orage font fureur. L'embarquement sous ce déluge est assez piteux. Le bois lui-même refuse de flamber, et nous n'avançons que très lentement; notre départ avait eu Heu à sept heures cinq minutes. Nous rencontrons une île sur laquelle nous apercevons un arbre foudroyé par la tempête de la nuit, et vers onze heures et demie nous nous arrêtons pour faire du bois. L'atterrissage offre plusieurs péripéties; le courant, très violent, nous rejette sur la rive; à un moment donné, l'amarre qui retient la Duchesse Anne à notre bateau s'engage sous une hélice, et, cahin-caha, nous rejoignons, ou plutôt nous sommes
rojelés contre la rivo. Un moment après, autre émotion : la Duchesse Avne, qu'on avait amarrée contre le bord de VOnhanghi-steaiuer, reçoit le choc d'une île flottante considérable et se sauve à la dérive, en cassant les cordes qui la retenaient. Heureusement, trois hommes étaient dedans, et ils parviennent à l'amener à la berge. . . Ouf!
Nous repartons à deux heures quarante-cinq, par un temps assez beau, et notre marche s'accomplit en de meilleures conditions. Vers quatre heures et demie, on cherche un endroit pour camper: mais l'inondation des berges rend ce travail très difficile, et le vent nous gagne. Heureusement, à six heures quarante minutes, le soleil couché depuis plus d'une heure, nous arrivons, presque à tâtons, à un village, situé dans une île du côté de la rive belge. Par bonheur, les bateaux ont l'habitude d'y atterrir et les indigènes ne sont pas effrayés de notre arrivée.
Le lendemain matin, 18 octobre, pendant qu'on fait le bois, car notre provision d'hier est complètement épuisée, nous pouvons étudier les habitants. Ce sont encore des Malaï. Leur village a un petit port, composé de deux arbres immergés et flottants que sépare une entrée, dans laquefle les pirogues sont toutes à l'abri du courant et des voleurs. L'intérieur du village ressemble à la plupart de ceux que nous avons rencontrés. Les indigènes ont tous des bancs devant leurs portes, et dont quelques-uns même ont des dossiers. Leurs principales industries paraissent être la pèche et la chasse. Nous voyons des quantités de têtes d'éléphant, d'hippopotame et de buffle sur leur place principale. Ils fabriquent des filets et des pièges à poissons de différents genres. Hs nous offrent du poisson, mais il est malheureusement fumé et exhale généralement une odeur peu agréable. Comme nous pouvons avoir des vivres frais, nous dédaignons ce hareng saur nouveau modèle, et nous nous contentons d'achelor des poules et des patates. Les hommes de I es(;orte achètent de la canne à sucre, du maïs et des bananes en assez grande quantité. Le manioc devient plus rare.
Le temps est su])erbe. et. j)resque ])our la ])remière ft.is depuis que n(Mis sommes m Afrique, lu.iis avens un Ix'iiu ciel bleu: au lever du soleil, le brouillard était très épais H llunnidité fort grande. Cette dernière est cause de Tinsalubrilé du climat, et, si l'on pouvait s'en pré-
server, on aurait peu de fièvres à redouter; mais elle pénètre partout et vous imbibe en quelque sorte. Le nom du village où nous sommes en ce moment est Monpourengo; celui d'avant-liier s\qipelait Yound)i. Vers midi trente-cinq minuties, après les coups de sifflet réglementaires, nous filons rapidement, car le bois sec nous permet de marcber à grandes allures. Comme il fait un {)eu chaud, je ne tarde [>as à m'endormir du plus profond sommeil et je fais une excellente sieste. Pendant ce temps, paraît-il, un orage vlss^m fort se produit et le tonnerre fait un boucan énorme dont je me garde bien d'entendre le moindre éclio, el. quand je nm réveille, le temps s'est complètement remis au beau.
La navigation, un peu monotone, sur l'Oubangbi se continue jusqu'à quatre heures quarante, où nous stopj)ons le long d'une berge assez haute. Quelques cabanes sont auprès de nous. C'est le village de Mopenzélé. Le fils du chef a servi sur les bateaux de YVAaX français, et nous sommes bien reçus, malgré la pauvreté qui semble régner partout dans les cases. Je dois faire une exception, pour être juste, en faveur d'une case isolée, située au milieu d'un beau champ de manioc bien planté et de patates bien alignées et cultivées avec soin. On sent un peu l'influence (mropéenne; la clôture qui entoure ce champ en est particulièrement bien faite et (rès solide.
Le soir, une véritable tornade nous arrive de l'est, poussée par un vent furieux: les vagues, le clapotis, les éclairs incessants et le tonnerre, le tout suivi d'un peu de pluie, tels sont mes com[)agnons de voyage de huit à dix heures. L'humidité a encore augmenté, et j'ai un mal énorme à en préserver mon lit; avant-hier, je me serais cru couché dans un vrai bain, tant elle était grande. Il est tem})S que nous arrivions à Banghi pour remédier à un tas de petits inconvénients et d'avaries dus au débarquement quotidien de nos tentes, de nos effets, et à leur montage et démontage perpétuels.
19 octobre. — Un [teu de pluie au départ, qui a lieu vers six heures (iuarante-cin(|. Nous stoppons à sept heures Irente-chni pour faire du bois (scie perpétuelle!) à un village peu intéressant, mais où nous remarquons que les cases sont bordées, à leur base, d'un mur en argile
(Fime hauteur de trente centimètres, dans lequel s'adaptent des bambous, au lieu d'être simplement fichés en terre comme dans les autres villages. C'est une défense contre les inondations et Thumidité, très grande ici, causée par les crues fréquentes et le peu d'élévation des berges de la rivière. Je signale les heures de départ et d'arrivée, et aussi celles des haltes, pour que vous vous rendiez à peu près compte du chemin parcouru. Nous allons doucement, à cause de notre chargement. Le Djour, au dire des indigènes, avait six jours d'avance sur nous, hier soir. J'envoie des Sénégalais, avec des cartouches, à la chasse, et ils me rapportent deux pintades. De mon cùté. j'y vais aussi et je rapporte un milan : mais le terrain est tellement glissant que je m'aplatis deux fois sur le sol. Dégoûté de la promenade, mon fusil plein de terre, je rentre au bateau, cahin-caha.
A une heure quarante-cinq minutes, nous re})artons à notre train ordinaire, marchant assez bien. Vers cinq heures cinquante, nous accostons sur la rive belge, à un village appelé Boyéka. Les habitants sont des Bondjios, une des plus grandes tribus de la rive gauche de l'Oubanghi. Ce sont, paraît-il, de farouches anthropophages; ils ont pourtant, dans leur village, l'air d'être tranquilles, mais un peu plus abrutis que les peuplades précédentes. Leurs constructions sont bien alignées, et devant chaque porte se dressent des bancs et des sortes de grils en bois, destinés à faire sécher le poisson. A mesure que nous avançons, les bananiers augmentent dans les villages, mais le manioc disparaît ou diminue dans des proportions considérables. Le sol sur lequel nous campons est argileux et garde l'humidité d'une façon très désagréable. Le matin, les rosées sont très abondantes.
20 octobre. — C'est du bois, du bois, du bois, c'est du bois qu'il nous faut, oh, oh, oh, oh! Nous pourrions encore chanter cette ritournelle ce malin, puisque la mise en route a été retardée par le temps employé à chercher du bois sec, à le porter au bateau et à le débiter avant de le rentrer dans les soutes. A dix heui'(\'^ dix. on lève l'ancre, et la navigation conliiiue. Vers midi lr('iile-ciii(| niinules. le thermomètre nîar- (piait li'ciilc-deiix degrés au-dessus de /.no. l u orage poinl à l'horizon.
on craint une tornade qui pourrait être dangereuse, étant donné notre chargement, et l'on se gare dans une crique. A une heure v.l demie, la pluie tomhe à torrents, avec accompagnement de tonnerre et d'éclairs; mais le vent ne se mettant pas de la partie, on part une demi-heure après. Le thermomètre est descendu en quelques minutes à près de vingt-trois degrés. Nous avons froid et endossons nos manteaux. Vers quatre heures quinze, on stoppe sur la rive belge, à un village belge (je dis belge au lieu de situé sur la rive de l'État indépendant). Son nom estMounga, et la population est bondjio. Ici Fanthropophagie commence à devenir de toute évidence, et les habitants, quand nous leur montrons un crâne, nous expriment par gestes qu'ils ont mangé le reste du corps après lui avoir tranché la tête, et ils s'évertuent à nous faire comprendre que ce mets est excellent.
Les Bondjios se distinguent surtout par l'absence des quatre incisives supérieures, qu'ils s'arrachent pour faire mieux ressortir leurs canines. Ils se font aux épaules des cicatrices et des tatouages qui ressemblent beaucoup aux manches de gigot. Les dessins sont réguliers, en forme de feuilles de laurier, sur une longueur d'environ cinq à six centimètres et autant de largeur. J'ai rencontré un jeune garçon de quinze à seize ans tellement maigre que je voulais l'engager pour jouer les squelettes au Muséum; mais malheureusement il n'a rien compris à mes propositions, très avantageuses pour lui cependant! La saison des pluies bat son plein (suivant la belle expression usitée à Paris), et c'est dans une véritable inondation que nous dressons nos tentes. La moitié du village est sous l'eau, et l'autre moitié ferait la joie des canards. J'ai le plus grand mal à tenir mon lit sec, et c'est pourtant une condition indispensable de santé. Du reste, depuis mon départ de Brazzaville, je me porte comme un charme, je mange comme huit et dors supérieurement. Les méchantes langues prétendent même que je dors trop, mais il ne faut pas les écouter.
21 octobre. — De bonne heure, à six heures quarante, nous nous mettons en marche, et au bout d'une heure Sa Majesté le Bois nous
ordonne de nous arrêter, et, comme il est maître absolu, nous lui
obéissons et stoppons à un village dont les habitanis montrent une bravoure exagérée et s'enfuient de toute la vitesse de leurs jambes , et point ne les revoyons. Il est huit heures; pendant qu'on apporte le bois, j'envoie deux de nos Sénégalais à la chasse. Ils reviennent bientôt avec quatre pintades, qui nous permettent de varier notre ordinaire. D'ailleurs, nous n'avons pas à nous plaindre à ce point de vue; depuis notre départ ou plutôt depuis M. Goudchau, presque tous les jours, nous avons des vivres frais, œufs, poulets, pintades, quelquefois cabris et moutons, mais ces derniers sont beaucoup plus rares. Je stupéfie littéralement les noirs avec mes gants. Ils s'approchent de moi et veulent absolument savoir s'ils se détachent des mains. D'autres trouvent étrange de se noircir les mains, quand on les a blanches.
A Lirranga, les noirs de la mission ont dit aux Pères : « Sont-ils drôles, ces gens-là! voilà qu'ils portent maintenant des chaussures aux mains. » Nous quittons le mouillage provisoire à deux heures cinquante pour marcher jusqu'à la nuit et arrêter à six heures trente-cinq au village d'Impondo. Il est trop nuit pour visiter le village, et ce n'est que le lendemain, 22 octobre, que nous pouvons faire une petite promenade dans la rue principale qui s'étend le long de la rive du Congo, pendant plusieurs centaines de mètres. Impondo est un grand village, mais remarquable par son excessive saleté. La population est encore bondjio et très anthropophage. Les gens se nourrissent d'hommes, de chiens, de chèvres, de bananes et de manioc.
C'est là que, pour la première fois, nous voyons ces fameux piquets à décapiter. Devant chaque maison principale se trouve une perche, longue de quatre mètres environ et munie à son extrémité supérieure d'une corde. Le patient est amené près de cette perche, dont on fait lléchir l'extrémité supérieure à l'aide de la ficelle. On la passe autour du cou du malheureux, qui se trouve de la sorte à moitié étranglé. Le bourreau s'approche alors et lui coupe le cou d'un seul coup. La tète, qui n'est plus retenue par le poids du corps, se trouve violemment entraînée par la ficelle, et la perche, faisant ressort en reprenant sa position normale, la fait voltiger en l'air, tandis que la foule porte le cadavre vers la marmite où doit se cuire ce ragoût horrii)le, qui, disent-ils, est
bien supérieur à tous les autres aliments. Près de ces perches sont alignés des crânes dans un ordre absolument parfait, et c'est un habitant du pays qui nous exphque le procédé, avec accompagnement (k. gestes très expressifs, et sans manifester la moindre honte et la plus légère émotion en racontant ces horreurs. Et pourtant les bateaux sont toujours bien accueilhs ici, et les indigènes pleins de respect envers les « iMoundelés » (Blancs). Quand nous arrivons, ce sont des « malamou » sans fin; ce qui signifie à la fois bon et bonjour. Pour le reste, la langue a beaucoup changé depuis Brazzaville, et du peu que nous comprenions, nous ne saisissons ici plus rien du tout.
A dix heures trente nous nous remettons en route, et arrivons à une heure cinquante à l'ancien poste abandonné de Manzaca. Ce poste, dont Futilité avait été jugée assez grande au début des explorations dans rOubanghi, fut supprimé Tan dernier, au mois de juin, par raison d'économie, eL aussi comme n'offrant pas une importance assez considérable. Les postes de Lirranga et de Bonghi sont jugés suffisants pour maintenir la tranquillité dans la rivière, étant donné qu'elle est navigable entre les deux points.
Nous trouvons là un campement très agréable, d'autant plus que les jardins du poste sont encore suffisants pour notre consommation, bien que la brousse les ait envahis et que les éléphants, les bœufs et les hippopotames s'en servent comme salle de danse. Au moment où nous arrivons, un superbe alligator faisait sa sieste au soleil. En nous apercevant, il s'est immédiatement replongé dans son élément, éAidemment très contrarié de l'arrivée de la « pirogue à pioche d'eau » (nom donné par quelques noirs aux bateaux à hélice). A peine descendus à cet emplacement de feu Manzaca, nous nous précipitons et faisons tout d'abord une ample provision de citrons; puis quelques ananas, plusieurs papayes et des patates complètent nos conquêtes, destinées aux repas futurs. A peine le camp est-il dressé qu'un de nos Sénégalais vieni nous trouver en nous disant qu'à cent mètres à peine, il a aperçu des éléphants et des bœufs. Je saute sur mon fusil, et, accompagné de Potlier, du mécanicien de bord, un Sénégalais, nommé Oousmann, armés tous deux de carabines Gras, modèle 74, nous partons pour la guerre. A
quelques mètres, en effet, nous remarquons des traces fraîches des énormes pachydermes et nous nous mettons à leur poursuite. Mais les rusés animaux nous avaient probablement éventés, et, après une marche de deux heures dans les sentiers tracés par les faunes, à travers des marécages où Ton enfonçait jusqu'aux genoux, et faisant irruption au milieu d'une végétation si luxuriante que les plantes les plus rares y paraissent de mauvaises herbes, nous rentrons au campement, heureux de nous plonger dans les eaux plus ou moins propres d'un tub remph par rOubanghi.
Le soir, aussitôt après le dîner, un sergent vient nous prévenir qu'on a entendu un éléphant près des tentes des hommes. Nous y courons; ce n'était qu'un hippopotame, à ce que nous avons jugé au bruit, car à notre approche il s'est jeté à l'eau, et nous ne l'avons plus aperçu. La nuit était superbe à ce moment, et en marchant dans l'herbe on aurait cru se promener sur un fleuve de diamants, tant les lucioles lançaient leurs brillants éclats parmi les herbes, tandis que plusieurs d'entre elles voletaient autour de nous, s'éteignant et se rallumant tour à tour à intervalles réguhers. Brrr... je deviens poétique, mais en vérité le spectacle valait bien la peine d'être vu.
23 octobre. — A six heures trente, nous quittons le mouillage, et vers dix heures trente-cinq, nous stoppons à un village situé sur la rive belge et portant le nom de Loumi. Les habitants nous font des signes pour nous dire d'accoster, et se portent tous au-devant de nous. Une heure avant, nous avions aperçu un autre petit village dont les habitants nous avaient adressé la même gracieuse invitation, que nous avions, du reste, déclinée. A peine accostons-nous à celui dont je parle que les indigènes nous entourent, poussant des « malamou » sur les tons les plus variés, en signe de joie et d'amitié, et viennent nous offrir des tas de vivres à acheter. Les petits négrillons sont stupélaits de nos gants et poussent des hurlements de joie chaque fois que nous les mettons et que nous les retirons. Ils n'en reviennent pas. Les hommes eux-mêmes montrent le même étonnement. Un des petits drôles comprend cependant quelques mots de français; c'est probablement un ancien élève d'une mission ou