‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 34 sur 68 · JE DEVAIS ÊTRE EXCELLENT A MANGEU · texte numérisé non relu

JE DEVAIS ÊTRE EXCELLENT A MANGEU

au village de Madjembo, situé à cinq ou six cents mètres de l'Oubanghi, sur une rivière du même nom (rive française). Ce village est entouré d'une forte palissade, où sont percées quelques ouvertures, faciles à former à Faide de portes se soulevant en lair et retombant par le jeu de bascule. Ces portes sont extrêmement étroites et basses, do sorte qu'on no puisse pénétrer qu'un à un dans le village.

Les habitants sont toujours de la race des Bondjios que nous avons rencontrés précédemment, avec lesquels ils dilfèrent pou. Us paraissent

assez riches et ont des moutons, des chèvres et des poules en assez grand nombre, mais ils sont peu disposés à les vendre, et ils cèdent à nos hommes quelques œufs, des épis de maïs et du manioc en très petite quantité. Ils s'opposent même à ce que nous coupions du bois, mais ils viennent en vendre très peu, il est vrai. Ils espéraient que l'administrateur, M. T..., qui est avec nous à bord, ferait l'échange du sang; mais celui-ci, pour une raison ou pour une autre, refuse la cérémonie et leur offre des cadeaux... Ce n'est qu'au bout de quelque temps qu'ils sont rassurés et qu'ils amènent à bord un cabri et un mouton. La pluie était tombée en assez grande abondance à la fin de la journée, pendant deux heures environ, de deux à quatre heures, et le village était boueux et marécageux.

25 octobre. — Voilà six mois aujourd'hui que je suis parti de Marseille. Certes, nous n'avons pas avancé à des allures extraordinaires et nous n'avons fait qu'un chemin assez restreint; la partie intéressante de notre voyage n'est pas encore commencée , mais nous avons fait un bon apprentissage, et diverses écoles qui nous serviront de leçons dont nous tâcherons de profiter dans l'avenir. Grâce à Dieu, je n'ai eu, pour ainsi dire, jusqu'à présent aucune maladie et me porte à merveille. Je ne demande qu'une chose, que cela continue, car dans ce pays-ci surtout la première condition indispensable au bon état de l'esprit est un corps de fer et une santé inaltérable. Ce matin, le temps est gris et triste, il ne fait pas très chaud, mais la pluie ne tombe pas. Nous sommes encore retardés par la recherche du bois. On n'en trouve pas, et on se décide à partir avec la provision de la veille. Du reste, cette pénurie nous joue un assez mauvais tour. On part à huit heures et demie, et pendant quelque temps ça marche assez bien; mais à un moment, vers onze heures, le bois lire à sa fin, et tout est inondé autour de nous. Les arbres baignent dans un ou deux mètres d'eau, chose extrêmement peu commode pour couper et débiter le bois, comme vous pensez! Tant bien que mal, on en fait un peu qui suffit à nous faire avancer une heure de plus; mais après plusieurs arrêts successifs, dans le vain espoir de trouver une terre abordable, nous sommes surpris par la nuit, et obligés de nous

loger laiil bien que mal sur le bateau que l'on amarre à un ar])re. Pendant des journées comme celle-ci, on fait bien peu de chemin, et si cela continue, nous ne serons pas de sitôt à Banghi. Nous mettrons près de quarante jours pour y arriver, et encore sera-ce avec beaucoup de peine.

26 octobre. — Il a \)\n un [x'u celle nuit, et le jour qui se lrv(^ est gi'is et peu engageant. La rivière et le ciel ont exactement la même teinte, la première coule en masse uniforme entre ses rives plates et boisées. .I(,^ dis eiUiCj mais en réalité c'est par-dessns qu'il faudrait dire. Les deux masses de vert sombre qui la bordent de chaque côté paraissent l'encaisser, bien qu'elles s'étendent fort loin au-dessous d'elle. ÎNons n'avons pas à nous plaindre de la température, qui n'est guère plus élevée que celle d'un été moyen en France. Je supporte même très facilement à bord les vêtements de drap, et dans la matinée je suis souvent obligé de mettre un capuchon pour ne pas souffrir de la fraîcheur et de l'humidité. Cette dernière est de beaucoup la plus désagréable ici. Elle pénètre partout et détériore tous les objets, quels ([uaient été les soins apportés à leur emballage.

Je ne vous ai plus parlé de moustiques. Ces intéressants animaux s'étaient décidés à nous laisser à peu près tranquilles; mais hier ils nous ont assez incommodés. Une des suites désagréables de leurs visites, ce sont les plaies qui se forment sur les écorchures qu'on se fait en se grattant, et qui constituent une sorte de maladie, appelée cran-cran ou sarnes. Ce n'est pas très douloureux, mais c'est très désagréable. Pour l'instant, j'ai les tibias enveloppés de compresses d'eau phéniquée, absolument comme un vieux cheval de steeple-chase.

Pendant que j'écris cette prose splendide, qui caractérise généralement mes lettres, nous attendons le bois, et, comme sœur Anne, nous ne voyons rien venir, même pas de « soleil qui poudroie, ni de route qui verdoie » ! Le bois est tellement long à trouver et à faire que nous n'avons marché que juste sept minutes aujourd'hui. On a à peine chauffé pour arriver à l'endroit où la terre émergeait un peu, et, après . quelques tergiversations, on s'est décidé à rester la journée et la nuit

dans ce pelil roJuit. Nous n'avons pas, du reste, campé à terre, mais nous sommes restés sur le bateau, la terre visible se réduisant à un peu de brousse marécageuse. Ma foi! je dois avouer que cette journée nous a paru bien insipide, employée simplement à couper du bois. Ce n'était pas du bois sec. cette fois, mais une sorte de bois vert, appelé parles indigènes « egona », et qui ne brûle (]ue s'il est dégagé complètement de son écorce. Les moustiques ont tenu à prouver leur existence, et sont venus nous rendre visite en nombre suftisant. Une petite tornade, accompagnée de vent, est venue aussi nous secouer vers quatre heures, aidée par la pluie et le tonnerre.

27 octobre. — C'est la pluie qui nous réveille, ce malin, une pluie régulière et bien espacée, qui mouille carrément. A- sept heures moins le quart, nous partons enfin et filons à une bonne allure vers le haut. La pression se maintient bien, et par bonheur, vers huit heures, le temps se lève. Vers dix heures, nous passons en vue d'un village abandonné, situé sur la rive française et que les indigènes ont brûlé dans une de leurs guerres entre eux. Il s'appelait Bayelé. A onze heures, nous stoppons, pour faire des vivres, au village de Bondoungou, situé sur la rive française, au-dessus d'une berge qui dépasse le niveau de Teau actuellement de trois mètres à trois mètres et demi. Les habitants nous accueillent avec joie et olTrent de nous vendre un tas de babioles. C'est un échange très curieux à contempler entre nos soldats et les indigènes. Les soldats, du haut du toit, tendent aux noirs les barrettes, des perles (bayocasj, et autres pacotilles. En échange, les habitants, hommes et femmes, offrent de l'huile de palme, des bananes, du manioc et quelques autres fruits indigènes. La confiance est réciproque : une main tend le payement, l'autre reçoit l'achat, et chacun lâche sa proie en même temps. La femme du chef auquel je rends ^-isite trouve ma vieille paire de gants tellement étonnante qu'elle la garde. Le chef m'oflre deux moutons pour majesté en drap: mais c'est la seule qu," je possède, et je dédaigne cet échange avantageux.

Ce qui ne coûte pas cher, par .'xenq.le. ce sont les petits enfants. On nous en olTre de tout jeunes pour quelques perles. Malheureusement il.

sont troj) petits, siiioii j'en aurais envovr deux ou trois à la Mission de Lirranga pour y être élevés. Au moment où j'écris, la vente et l'échange sont à peu près terminés ; mais c'est encore un charivari extraordinaire parmi les noirs qui se montrent mutuellement leurs acquisitions. Au moment oii nous arrivions , les noirs du haut de leur herge avaient absolument l'air de pitres de foire, faisant un boniment sur leur estrade, pour nous engager à entrer. Par malheur, nous n'avons pas d'interprète, ou plutôt nous en avons ])ien un à bord, mais il est occupé tout le temps et ne peut qu'accidentellement nous donner des renseignements. Xous restons ici pour passer la nuit: nous pouvons donc visiter un peu le > illage .

Il est en quelque sorte fortifié, entouré d'une palissade en bois de trois mètres de liautcur et borné, aux trois faces qui ne sont pas hmitées par rOubanghi. d un fossé à pic d'une profondeur de 2". 50 environ. Bien que toutes les populations ([uo nous ayons rencontrées depuis plusieurs jours appartiennent aux Bondjios. ils se font encore assez souvent la guerre entre villages voisins: ce qui constitue pour eux un moyen très pratique de se procurer de la chair fraîche. L'ablation des quatre incisives supérieures est bien un des caractères distinctifs des peuples bondjios. Ils ont presque tous l'oreille droite percée, et s'y introduisent des ornements dune dimension phénoménale. J'ai vu aujourd'hui une femme portant à son oreille droite une boîte de cotignac; le lobe de l'oreille en faisait exactement le tour. Ça devait être « rudement » agréable à porter. .Mais c'est égal, cette malheureuse l)oîte de coniilures du pays de la Pucelle devait être joliment surprise de se hdUM'r transformée en pendant d'oreille.

Il est assez rare que les femmes se perciMil les di'ux oreilles: cependaid beaucoup d'oreilles sont percées et privées île tout ornement. Je crois que quelques bimbeloteries, s'adaptant à ces organes, auraient beaucou[> de succès, même auprès de la plupart des hommes, qui, sous ce rapport, sont aussi avides d'ornements que les femmes ellesmêmes. Xi les hommes ni les femmes ne se percent autre chose que les oriuUes. En fait d'autres parures, le beau sexe ne porte guère que des bracelets au jiied. en cuivre tourné, soit du cuixre rouge, soit du laiton.

— lis —

Leur unique vcMomenl se compose d'une jupe en filaments véffrtaux, teinte en rouge sombre, en jaune ou en plusieurs couleurs : jaune rouge et noir. Les élégantes portent quelquefois un second jupon par-dessus le premier, qui est du plus gracieux effet. Un peu avant d'arriver à Banghi, à un village qui s'appelle N'Koumbi, nous devons trouver la grande fabrique de ces pagnes, et j'espère m'en procurer quelques-uns pour vous les expédier avec un colis de divers objets, récoltés le long de la route. J'ai aclieté, ou plutôt Pottier a découvert et acbeté pour moi une petite pirogue d'enfant qui est exactement le modèle des pirogues indigènes et qui fera très bien dans une collection d'objets congolais. Cette pirogue ap[tartenait à un petit bambin qui pouvait bien avoir irois ou quatre ans, et il a fallu son assentiment pour se la procurer. Du reste, c'est le père qui en a toucbé le payement. Les indigènes, pour se préserver des moustiques, qui sont très nombreux ici, font de grands feux; mais ils n'ont pas de moustiquaires, comme ceux de l'embouchure de la Sanga.

Nous n'avançons qu'avec une extrême lenteur, puisque nous allons mettre plus de quarante jours pour faire une traversée qui n'en demande généralement que vingt-cinq à trente. Cela tient à beaucoup de raisons que je vous expliquerai ultérieurement: mais au moins avonsnous l'avantage de voir un peu plus de villages et de pouvoir nous renseigner un peu sur les mœurs des riverains quand nous pouvons coucher à terre.

28 ocluhre. — Le bois avait été assez, abondanf hier: ]iartis aujourd'hui à six heures quiii/c minuirs. nous faisons un bon bout de roule. Le temps est toujours gris, et la plnie tombe à intervalles irréguliers. Il ne fait pas très cliaud. mais une tiédeur humide qui se maintient entre vingt-cinq et vingt-sejtt degrés centigrades. Vers midi moins le quart, nous longeons une sorte de falaise en terre rouge, de douze à quinze mètres d'élévation au-dessus du niveau oubanghien, au haut de laquelle est perché un village considérable. La falaise s'abaisse en pente douce, pour tomber ensuite à pic sur la rivière, et les maisons, construites sur l'inclinaison légère, semblent toutes penchées, et le sont effectivement. La ligne des

toits forme avec le plan horizontal un angle assez prononcé. Ce sont de vrais repaires. Vers une heure et demie, nous stoppons quelques instants ; un coup de vent très violent nécessite cet arrêt. Cette tornade est arrivée si brusquement que plusieurs chapeaux volent en Fair, et deux, faisant complètement séparation de corps, s'en vont à vau-l'eau, emportant une lettre écrite par Pottier, et allant donner de ses nouvelles aux poissons, qui n'auront certainement pas la délicatesse de la faire parvenir à son adresse.

Je profite de cette occasion qui se présente de parler de Pottier, pour vous dire tout le bien que je pense de lui. C'est un charmant garçon, connaissant une foule de choses pratiques et utiles; de plus, gai compagnon et ayant appris la vie par son propre travail. Il est arrivé à une assez jolie situation au journal l' Illustration. Il souffre beaucoup en ce moment de ne pouvoir s'adonner à son art, mais, par suite d'un malentendu regrettable, son appareil a été mis dans les cales du Djoué, et il se trouve dépourvu de ses instruments, à notre grand désespoir, car certaines scènes de mœurs et de vie intérieure ou intime des habitants valaient bien la peine de salir quelques plaques. Il compte bien se dédommager à partir de Banghi, et de ce point j'espère bien aussi vous envoyer quelques vues de Brazzaville.

(Confidentiel.) Je pose ici une parenthèse, ou plutôt je profite d'une halte pour la continuer. M. Dohsie doit prochainement retourner en France. Il serait de la plus haute importance que vous apprissiez de sa l)ouche les causes de ce qui s'est passé à Brazzaville. C'est un homme très capable, très froid et très instruit, qui vous exphquera tout cela mieux que moi, et d'une façon plus exphcite que les lettres, les pour- (jHoi et les paire que de bien des choses qui peuvent vous ])araître obscures. Il est le seul qui les connaisse bien à fond, car il en a été, sinon le principal, au moins un des premiers personnages. C'est sur son avis et d'après ses conseils que j'ai agi, et d'après les approbations de Mgr Augouard. Je regrette pour X... ce qui s'est passé, mais il n'a [tas été habile, et, pour ne vous citer qu'un fait, Mgr Augouard ne voulait pas le voir, depuis quelques jours déjîi. avant mon dé[tart de Brazzaville.

Il est ])0ssible que dans mes lettres se glissent quehpies fautes d'ortho-

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graphe; mais jo suis bien trop paresseux pour relire ces épîtres, d'une composition, du reste, assez bizarre. Chaque fois que, pour une raison ou pour une autre, le bateau stoppe, je me précipite sur la plume et Tencrier et je commence à grilTonnei-, et comme souvent on fait du bruit iiiitour de moi, on mlnterpelle, je peids le til de mes idées, et mes lettres doiv(,'iit s'en ressentir un peu. J'esjtère que si elles ont les honneurs (Tune lecture dans la salle à manger de Bonnelles ou de Paris, on aura la charité de corriger les redites et de ne pas trop railler les fautes é(bap|tées à ma [»hmi(^ nqiide. Ou'on réfléchisse qu'en trois mois et demi de roule (pie l'oid mes lettres pour vous arriver, il peut bien se liiii-e que (pndipu's mois s'oniilient en chemin, et que Torthographe pi-eniie un bain de mer ou d'eau congolaise, el dame! comme cette eau est 1res sale...

A cinq beur(\s et demie, nous arrivons à un village situé sur la rive française el (pii, à première vue, [)eut l)ien contenir deux milliers d'habitants. Ce sont encore des Bondjios; le village s'appelle Mikinda et s'étend sur une berge de deux mètres au-dessus du niveau actuel des eaux, sur une longeurde douze à quinze cents mètres el une profondeur de trois à quatre cents.

A notre arrivée, une foule d'indigènes de tous les sexes se précipitent pour nous offrir des vivres. Quelques-uns même ont la hardiesse d'escalader le bateau .sans paraître tiop étonnés. Un petit pavillon français liolle au-dessus du village, en face de la case du chef principal. Celui-ci a, en effet. (]rn\ autres chefs sous ses ordres, el qui se partagent l'autorité su|)rrine.

Ici. tout est à \endre. el en peu de temps une collection de jtains de manioc s enlasse sur le \a|ienr poni- les hommes. La monnaie coui'anle esl lonjo.irs la pelile perle i)lancbe dile bayoca. Vui^ cuillerée de C(>s pidiles perles suflil à pa\erces pains de manioc (pii pèsent de huit cents grammes à un kilo. Ils nous \endeid aussi de pelils poissons, rappelant Ix'iiticoiip. en friture, les irinichcasis de Londres. Ou échange aussi des l'niiles el des bananes pour de l'élolfe rouge. Lue poule revient à 1 fr. r.\

''"^ "■'•"• '-'"^ '''"' ^ l'orlenl au <-ou di>s carcans en cuixre rouge assez

«•""•H"u\. Ce sont des cercles lu.ii/.onlaux de dix cenlimèlres de jiaul. eu

formo de faux cols, enlouniiil un aulrc [x-lil cercle couceulri(|ue du même métal. Ou peut acheter aussi (juelques lances, [toi-^uards et couteaux. A la nuit, le marché cesse suhitement, et seuls les hommes libres restent le soir auprès de feux allumés par les soldats.

29 octobre. — Le grand chef de Mikinda, ([ui offre de vagues ressemhlances avec Quasimodo, avait promis hier, au hateau, des bûches et du bois sec pour le lendemain malin: mais il n'en it[>porte ici (pu; fort peu, et, comme on avait un peu trop compté sur ses promesses, le départ se trouve une fois de i)lus retardé. Le marché, si animé la veille et brusquement interrompu, re[)rend à l;i nuit avec une intensité nouvelle. Tout est à vendre; c'est pire qu'au bazarde l'Hôtel de ville. Les honnnes offrent leurs couteaux, leurs lances; les femmes, leurs pagnes en étoffe, et les « })itchoun » vendent des nattes fabriquées dans le village. La perle bayoca fait fureur, et pour une pincée on a un tas de choses. La valeur d'une poule en bayoca est d'environ deux ou trois centimes. Quelques indigènes s'occupent imnukliatenient à les enfder et s'en font des ceintures, des bracelets, des écharpes, qui les font vaguenu'ut ressembler à des monuments funéraires. En général, l'étoffe est bien reçue par eux, et je vois une fenune changer l'élégant et gracieux pagne indigène en fibres pour une vieille serviette sale! Ils sont enragés pour acheter tout ce qui appartient aux blancs. 'J'our à tour ils nous demandent d échanger contre leurs objets les plus précieux nos vestes, nos ceintures, nos casques, quelque chose enfin que porte le blanc! Pourtant, ces indigènes sont plus dégourdis et plus intelligents que ceux do la côte à Brazzaville et des environs du Pool. L'un d'eux, voyant les soldats fendre du bois, avant de le faire entrer dans les soutes, veut en faire autant et se met à l'ouvrage avec une ardeur remarquable, poussant des exclamations de joie chaque fois qu'un morceau se fend.

Les chefs nous assurent, et c'est une particularité géographique assez curieuse, qu'au-dessus et même peut-être au-dessous du village, il y a une ou plusieurs couununications eidre l'Oubanghi et la Sanga. L'administrateur qui nous accompagne doit, en redescendant, explorer un de ces passages qui sont encore inconnus des Européent4, mais que les

in(lif;riu's [)rali(niciil (l('|mis l()iigl('m[)S. Vous jugez de l'ini[»urUince que cela [x'ul, avoir au |)oiiil de vue des iucililés de comuiunicalion, el vous pouvez aussi nous rciidi'e couqtie du |)('u crélévalion qu'odre la grande lorrl au-dessus du iii\eaii des eaux el de 1 humidité dont on peut y jouii". (^e niatiu, iu)us avous eu eucoi'e de la pluie peudaul nue heure environ, entre quatre heures et ciuq heures et quart; mais dans lajournée le tenijis est beau et ehaiid. iNous ue quittons l'hospitalière Mikinda ou Bikinda que vers Irois heures \iiigt-eiiu|, et nous hlons ra[)idcmentdans ladirecliou (hi iiord-csl. La luiit ne larch' pas à ikuis sur[)rendre, et, après quel- (pics uiiiiulcs de iia\igatiou au ckiir de la huu', nous nous amarrons dans utu' brousse iiioiulèe, sur la, ri\e IVaneaise. vei-s six heures cinquauteciiKl, obligés une fois de plus de coucher siu- le [lont et sur la toiture. Heureusement, peu de mouslicjues et beau tenq)s.

30 octobre (dimanche). — Un brouillard très épais couvre la rivière dès six heures du matin et épaissit de [)lus en plus jusqu'à sept heures et tiemie. A huit heures, le soleil montre le bout de son nez. A huit heures ([uaranle-ciuq, nous nous mettons eu route, et nous stoppons à dix heures trente contre uue bei'g(> assez élevée où l'on coupe du bois (couper du bois, c'est le relVaiii de ma lettre). Départ nouveau à trois heures, arrêt à six heures (piinze, tlans la brousse, en vue des collines de N'Koumbi. Journée absolument iusiguifiaute et sans aucun intérêt. iNous ne rencontrons (piuu petit village. Potti(U' fabrique différents objets avec des pointes d'ivoire (jui ne sont pas chères ici. Quant à moi, je m'impatiente. Un de nos hommes s'est empoisonné avec des bananes vertes et de rabsinlh(> pure ; il va très mal, et moi, j'ai des cran-cran (|ui me gênent horribhunent.

.3! oclobrc. — Au réveil, j'aperçois un sing(> (pn^, je m'empresse de faire dégringoler avec mou fusil, et puis nous alleudous le bois avant de repartir. Il fait assez chaud, el le teuq)s l'sl très b.'au. A onze heures et quarl, on se met en route vers les colhnes de N'Kcuimbi (pi'on aperçoit à 1 horizon. Vers midi, le tirailleur nommé Lakhder-ben-Madoni meurt d'une dysenterie, conqdiquée de la décomposition générale du sang.

C'est lo Iroisir-nio dopais Marseille, ce qui, avec six renvoyés dans leurs foyers, réduit l'escorte blanche à quarante hommes, plus X... et cinq Sénégalais : total quarante-six. On s'arrête vers une heure dix minutes pour le mettre en terre, et, dès que cette opération funèbre est terminée, nous nous remettons en route, à trois heures et quelques minutes. On stoppe au milieu des agglomérations de villages, entre deux d'entre eux. Les indigènes viennent en pirogue nous vendre du vin de palme, mais ils sont en petit nombre et ne font plus partie des Bondjios. Ils appartiennent à la race des M'Bouakas et ont les incisives taillées en pointe, au lieu de les avoir arrachées, comme les premiers.

Un orage est imminent à l'horizon et la chaleur atroce, ce qui m'enlève toute verve. Du reste, j'ai peu de choses à vous dire sur cette journée, pendant laquelle nous n'avons vu qu'un seul village assez élevé

1" novembre (la Toussaint). — L'orage qui menaçait la veille au soir nous a charmés toute la nuit par ses grondements et ses illuminations électriques. C'est donc par la pluie que nous nous réveillons le jour de la Toussaint, et par une température de treize à vingt-quatre degrés. Je suppose que vous n'en avez pas autant, en cette saison vers neuf heures quinze du matin. Lo bois nous permet de partir, et nous commençons à défder devant les grands groupes de populations, dénommées généralement N'Koumbi. Los premières habitations sont situées sur des berges assez élevées, d'environ quatre à cinq mètres, puis descendent insensiblement. A neuf heures, première mise on route le long des villages. Nous stoppons à onze heures quarante-cinq, pour faire du bois, à un grand village qui est à peu près au centre de N'Kound)i. Bordé de fortes palissades du côté du ileuve, il ne le domine en ce moment que d'un ou deux mètres.

Ah! par exemple, ici ce sont des commerçants : en quelques secondes, lo bois s'accumule dans les soutes ; pour une caurie ou deux on a une bûche. Les caurios sont de petits coquillages ronds, qui sont presque exclusivement la monnaie du pays. Les indigènes, pour en avoir davantage, coupent le bois et l'apportent tout débité, do la grosseur et do la

longueur voulues, ce qui vous fuit gagner un temps précieux. Quel dommage que l'on n'ait pas inculqué celle excellcnlc habilude à tous ceux que nous avons rencontrés précédemment! nous serions depuis quinze jours à Banghi. Pendant une heure environ, c'est une vraie rage; hommes, femmes, enfants, vieillards. — et ces derniers sont généralement rares, la plupart des noirs mourant de la poitrine, — se bousculent à une des portes qui donnent accès à l'endroit où nous avons atterri, et veulent à toute force faire accepter leurs bûches. D'autres apportent des joutons de manioc, des chèvres et des chevreaux, des poules, du maïs, des œufs, le tout en grande quantité. Pour les œufs, il ne faut jamais les acheter qu'à caution. Les noirs n'en mangent pas, offrent aussi bien les frais que ceux qui ont été couvés pendant quinze jours.

Mais je quitte le vapeur quelques instants, et vais faire une petite tournée dans les villages, malgré mes cran-cran qui me font soufTrir et me donnent à peu près la démarche d'un infirme. De la première maison que je rencontre un indigène sort et m'offre du tabac. Pendant que je marchande, il se précipite et revient avec un siège indigène, m'ofîrant poliment de m'asseoir. Sa demeure est ornée de quelques peintures rouges, bordées de noir, qui ressemblent beaucoup à celles que pourrait faire un enfant de trois ou quatre ans, en Europe; mais l'artiste a eu l'idée très vague de représenter un animal quelconque. La chaise dont je vous parlais tout à l'heure est un morceau de bois à plusieurs bras, comme les chausse-trapes , en style militaire, disposé à peu près en pliant de peintre. On n'y est pas très confortablement assis; mais enfin on n'y est [)as tro[) mal.

Les habitants ici sont des M'Bouakas. Ils portent beaucoup d'ornements, tels que bracelets do jambe et des colliers, très artistement Iraxaillés. en cuivr(> i-onge et jaune, j'ai pu me procurer ]>as mal de ces dcniicrs. ainsi (pic (pi('l(|urs lances cl couteaux. Ils travaillent aussi le Icr. et leurs forg(>s sont 1res curieuses. Llles ont de grosses pierres pour |mI(»iis. Parmi les bracelets, je m'en pidcure un ou deux en dents Ininiaines; car il ne laiit pas oublier (pn- nous sonunes chez des sauvages nnllnopophages. e|. \ érilabl(Mnenl. on n') pens(> guère quand on est la. (.epiMidanl. [u'esfpic à I eiidroil (ifi nous sommes amaiM'és. d(Hix crânes

se balancent, à une liuuleur de cinq à six nièlies, au boul d'une Nmgue pei'clie. Les femmes ont pour uni(|ue vêlement le joli pagne; indigène en tilaments que je me procurerai au prochain Alliage, car ici notre séjour est court, et nous passons comme un météore.

A une heure cin(|uante-cinq, nous repartons. Nous passons (pu'I([ues

DANSE INDIGENE AU U E H M E li V

minutes après devant un arbre qui n'a comme ornements (|ue des crânes et des ossements : c'est charmant! Le temps est très beau, et, après une heureuse navigation, nous arrivons vers cinq heures au dernier village de N'Koumbi, où nous campons tant bien que mal, parce (|u'il est bas et aux trois (juarts inondé. Nous recevons le même accueil (jue dans ra[n'èsmidi et nous pouvons même assister à une danse indigène très curieuse. Les hommes se groupent en cercle l'un derrière l'autre et dansent sur

place, en faisant des gestes bizarres avec les bras et les jambes. Quatre musiciens, placés au centre, frappent dans un rythme cadencé sur des tambours dune longueur d"un mètre vingt. Là-dessus est une peau tannée qu'ils tendent et tirent en frappant avec le creux de la main sur les côtés. La peau est retenue par des fibres en peau d'animaux, à peu près par le même système que nos tambours. Tout dim coup, du cercle se détachent deux individus qui s'en vont à une vingtaine de mètres dans une sorte de pas gymiiasti(]ue sauté, en renvoyant assez baut leurs talons en arrière. Arrivés au bout de leur course, lorsqu'ils se jugent assez éloignés du cercle des autres danseurs, ils retournent l'un vers l'autre, se frappent dans les mains et, toujours dansant, reviennent vers le cercle. Lorsqu'ils n'en sont plus qu'à quatre ou cinq mètres, une partie de ceux qui dansent autour des tambourins se détache et va au-devant d'eux, au nombre de quatre, cinq, six ou sept, et leur frappent aussi dans les mains; puis tous rentrent dans le cercle. Pendant ce temps ou un peu après, d'autres sortent et recommencent la m,"'me scène. Chose extraordinaire, je n'ai pas vu de femmes prendre part à ce genre d'exercice. Un spectacle navrant, c'est de voir des femmes en train d'allaiter leurs enfants se les arracher du sein pour nous les ulïrir en vente! Par quelles phases de l'existence passeront ces pauvres petits êtres avec des maîtres successifs avant de finir la plupart par être mangés? Malheureusement, nous n'avons pas de nourrices à bord, et ce serait les tuer sûrement que d'essayer de les envoyer à une mission. S'ils avaient pu se nourrir eux-mêmes, je les aurais certainement achetés et envoyés à Lirranga, à la mission catholique. Et, par un étrange contraste, en voyant rire et s'entretenir avec nous ces sauvages, on serait loin de se croire au milieu de féroces anthropophages. Ce soir, après le dîner, Pottier s'amusait, en se promenant, à imiter le cri de divers animaux, et })hisienrs femmes, de l'intérieur des cases, lui repondaient (ui 1 imitant plus ou moins bien. Une première danseuse est même venue nous ollVir une représentation et faire ensuite la quête jionr ol)l('nir une (;aurie ou quebpies petites perles bayocas. Si jeunes et déjii saUindjan(pies!

2 novciiihir. — Co n'ost pas le bois qui nous retarde ce matin, [»uisque hier on en a fait une provision considérable; non, mais une manœuvre à demi ratée a démantiJ)ulé la pirogue du bord, et le temps de la calfater a un peu retardé notre mise en route. A huit heures environ, après avoir acheté pas mal d'objets, nous filons encore une fois vers Banghi, dont nous ne sommes plus séparés que par deux ou trois journées de marche à une allure raisonnable. Ce n'est vraiment pas trop tôt. La végétation

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