‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 35 sur 68 · LES RIVES DE L OU BANGHI · texte numérisé non relu

LES RIVES DE L OU BANGHI

est splendide, et une forêt vierge impénétrable borde les deux rives de rOubanghi, lui formant deux remparts naturels. Les Hanes s'entremêlent aux brousses et aux arbres, et de chaque côté la vue est hmitée par des murs de verdure de vingt à trente mètres de hauteur, car en certains endroits la berge va en s'étageant un peu.

Vers onze heures cinquante, nous apercevons un village perché sur la rive française à une assez grande liauteur, sur un plateau en pente relativement douce. Les indigènes se précipitent pour nous ofl'rir du bois en grande quantité, et ce serait vraiment mal reconnaître leur bonne

vulonlù ((uc de ne \yds slo[»[)or ([ueliiiics iiisUuils pour leur en uclieler, dauUiiil [)lus (jiie, siiivuul Jluibilude, nous ueii a\ous presque plus.

Le courant est extrêmement violent en cet endroit, et l'atterrissage offre ([uelques dilïicultés. Heureusement que les indigènes nous prêtent la main, et le Italeau est entouré en un clin d\eil de pirogues chargées de bois et de provisions de toutes sortes. La caurie est la monnaie qu'ils préfèrent, et en un instant ces petits coquillages sont métamorphosés en ])iiches de toutes les grosseurs. Les vivres abondent, et pour rien ; nous n'avons pas à nous plaindre, et, suivant mon système, essentiellement prati(pie, je prends l'avance sur rennemi en mangeant avec appétit, pour avoir des forces le jour où les vivres seront plus rares et où nous aurons à serrer notre ceinture. Depuis deux jours, les mêmes scènes de marché se renouvellent à chaque village où nous nous arrêtons, et je crois inutile de les décrire de nouveau, car elles sont forcément un peu uniformes, bien que pour nous elles semblent encore nouvelles et que les lieux se transforment. Le village où nous sommes s'appelle Bound)assa. Costumes et armes sont à peu près identi(pies à ceux que je vous ai dépeints jusqu'à présent, avec cette différence que le vêtement de ces dames est encore réduit (shocldng!). Une heure d'arrêt! Buflel! Et le vapeur siffle de nouveau, et tcli! tch! tcli! en avant la musique!

Nous arrivons peu après à des rapides qui sont assez visibles à la saison sèche, mais qui, dans les moments de crue comme celui-ci, se dessinent par des courants très violents. A ([uati'e heures, nous passons le seuil des rapides, et à cinq nous stoppons quelques mimites au village de Bakassa, sur la rive belge. Le grand chef de la localité a, chose extraordinaire, une paire de moustaches superbes qu'il porte contrairement à la mode indigène, qui veut que la lèvre supérieure soit rasée ou épilée. Probablement est-il un grand réformateur! Les baraques sont entourées de paUssades, comme dans la [)lupart des autres villages; mais ici nous campons en dehors du village.

Le l(Mnps est siqierbe. La lune biille d'un éclat radieux: il fait frais : \ingt degrés à [leini'. lue légère brume couNre seule la ri\ièrc. e| lonl est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Vous pouvez remarquer que j'écris au jour le jour; de là ces alternatives d'agacement et de satis-

faction retracéos par une plume trop docile, sous l'iniluencedu moment, et qui ne demande qu'à vagabonder sur la surface de papier blanc offerte à ses ébats! Vente de vivres et de bois, c'est entendu; tout marcbebien. Nous trouvons chez les épiciers de Bakassa une nouvelle denrée : c'est l'igname, qui remplace la pomme de terre sans trop la faire regretter.

3 novembre. — Aux premières lueurs de l'aurore aux doigts gris, on allume les feux, et, par une brumeuse matinée (de novembre, c'est le cas de le dire), nous levons l'ancre vers six heures du matin. On compte arriver dans la soirée au poste de Banghi-les-Bains. Je trouve qu'on s'est levé un peu trop tôt, et je m'introduis dans la cabine où je m'étends, pour ne me réveiller qu'au moment de déjeuner. Ah! j'allais oubher de vous donner un menu de déjeuner. J'en prends un au hasard dans ma mémoire, celui d'un jour où l'on avait eu des vivres en abondance, comme ces jours derniers :

Potage julienne au gras.

Ragoût de mouton avec ou sans riz.

Foie de mouton et rognons sautés.

Gigot rôti, patates duchesse.

Crème (rare) au chocolat ou gâteau de Savoie.

Desserts ; bananes et ananas, quelquefois papayes.

Café et vin rouge.

Pain blanc.

Ce n'était pas tous les jours la même chose, mais certains jours seulement; d'autres fois, les bananes frites remplaçaient les patates. La crème et le grdenu étaient réservés aux grands jours. Enfin, on avait très bien de quoi ne pas mourir de faim. Depuis Brazzaville, je n'ai pas manqué un repas, et cette exactitude est un bon signe, ou je ne m'y connais pas. Sans ces maudils cran-cran, qui font ressembli'r m(^s jambes à une fabrique de ci-ème \\ la pisliu'b(\ lout serait jiarfait au point de vue physique.

Mais reprenons le cours de noh'e voyage, et soyons sérieux, une fois n'est pas coutume. A deux heures, ces insatiables fourneaux de VOuhanghi. qui ont un appétit encore plus féroce que le mien, ont déjà

— IGO —

absorbé leur nourriture journalière. Heureusement nous apercevons un village du nom de Bakassi, situé sur la rive française, et en une demiheure nous avons de quoi alimenter le feu pour sept à huit heures. Une chose assez curieuse m'a frappé dans ce village : c'est une petite case construite dans un arbre et qui sert de poste d'observation aux indigènes pour signaler les bateaux : c'est simple et de bon goût. Et en route de nouveau, car il faut absolument, paraît-il, que nous arrivions ce soir à Banghi, qui, d'après ceux qui ont déjà fait le voyage, n'est plus qu'à deux heures et demie de distance. Mais quatre heures et demie, cinq heures, six heures arrivent: pas de Banghi. Un orage assez violent nous retarde. Par bonheur, la lune se lève, et la navigation nocturne peut se continuer. Nous apercevions dans le lointain les hautes collines qui dominent Banghi: depuis quatre heures on les voyait fort bien, mais nous avançons péniblement. Pour la première fois, nous dévions, pendant que le bateau file, mais sommairement par exemple. Enfin à huit heures, — il y avait quatre heures qu'on siffiait pour annoncer notre arrivée, — nous apercevons les lumières de Banghi.

A huit heures et demie, nous mouillons devant le poste. Mais, chose extraordinaire! le poste, établi sur un banc de sable, est com})lèlement inondé, et quelques cases à peine émergent au-dessus de l'eau. Le poste est transformé en île, et, à proprement parler, nous mouillons dans le poste. Les eaux de l'Oubanghi sont à cinq mètres au-dessus de l'étiagc ! Je vous assure que ce débarquement, au milieu de la nuit, éclairé par la pleine lune, olfrait un spectacle extraordinairement pittoresque et digne du pinceau d'un maître.

Là, nous retrouvons le Djoué, à l'ancre depuis quatorze jours, et nos dix hommes arrivés heureusement en bonne santé. L'administrateur est couché et ne peut venir, son logis étant séparé du restant du poste par un bras de la rivière, formé par l'inondation. On nous avait préparé un local, et... bonsoir!

Ici s'arrête le jt)urnal du bord, commencé le 24 septembre, et clos le '^ novendn-e à neuf heures du soir, soit après une navigation de quarante et un jours, au lieu de trente que nous eussions dû y mettre»... Bien divs jours ont été fastidieux, bien des petites choses nous oui froissés: mais

A nui VICE AT l'OSTK \)E IIANCHI I.NdXDK

— IGl —

tout est terminé, et heureusement, ma loi! Nous entrons maintenant clans une nouvelle [(ériode de notre voyage, et, si nous ne pénétrons pas eneorc dans l'ineonnu, nous allons a\uir ailaiiL- à des [irkins peu ou })as eommotles. avec lesquels il faudra louvoyer avec adresse, et s'ellorcer de [tasser en dépensant le moins [tossible de santé et de uiarcliandises.

1 iiuirnihrc. — Nous voilà donc rendus à ce fameux Bangiii, point exlrème de la navigatiun de 1 Uubanglii, du moins pour les grands va[»eurs. Je comuu'uce par m olfrir une malinéede sommeil, [uolongée, et c'est par un radieux soleil ([ue je rouvre les yeux, à huit heures et demie du matin. Ce nétait pas une illusion; nous sommes bien dans un poste inondé.

Le poste de Banghi, établi en 1889 par un agent du Congo, qui a eu la maUuIresse de s'y laisser pincer et Iranslbrnu'r eu rosbif et biftecks [>ar les liabilants autochtones, est placé au [»ied des rapides de Hanglii, sur un banc de sable, (pii domine de ((uatre à cin([ mèlres le niveau ordinaire de 1 ()ui)angbi. Il [lossède plusieurs cases : cidie du chef de i>osle, (pialre cases servant de mag;isins ou d babilalions pt)ur les lÙM'opéens. buil à dix cases poiu' les Sénégalais, une grande case ponr loger les missions de passage, des water-closel, cuisines, elc. plus un jardin; le loul, enlouré cle [talissades. L administrateur actuel, (pii. connue le cbien de M. le curé, n ainu' pas 1 eau, s est éclilié un petit chalet suisse, sur la colliiu' à pic (jui donuiie le banc de sable où est le [loste, à une hauteur de dix à douze mèlres.

A l'heure actuidie, (piatre cases et la cuisiiuî sont seules hors de l'eau; tout le reste, y ctuupris le jardin, est navigable. L'admiuisiraleur luinu"'me et son chalet sont conq)lètement privés d(î communication avec le posie [»ar voie de terre, et poui' Im' icndre visite il faut s'endtarijucr sur une [lirogue! C'est tout à fait cliarmant. Aussi parle-l-on avec raison d évacuer la station et de la transjiortei' plus haut, en ne laissant à Hanglii (pi'uu dé[)ôt pour decbarger les i)ateau\ venant de Brazzaville...

Au jtoint de \ ne pitioi'esque, lendroit est sujxu'ixv on est au |iied d uiu' colline (pii s'étend le long de rOid)angbi. Ku fac(> se trouve le jioste belge de Z(Uigo. situe au bas d'une petite montagne (pii Aient

plonger ses derniers contrcforls dans l'eau: «d eidre les deux coule l)ruyamment la rivière qui lourbillonne el l)al les nombreux rochers parsemés çà et là. Quelques petites îles proiilent leurs taches vert sombre et leurs grands arbres sur cidlc masse d'eau de (juinze cents mètres de large. Le bruit de ces ra[.ides imite celui de la nu-r à marée jjasse.

Je m'empresse de fréter une pintgue el d'aller \isiter .M. ladminis- Iraleurde incmière classe Largean daus son nid si bien [lerclié. lime

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