VUE DE U A N G
iail un accueil on ne |tenl [dus aimable. C Csl un bomnn' âgé, a^anl déjà eu buit enfauls. (jui espère iirochaineuu'nl a\(>ir sa ndraile et (|ui ne professe (pi'nne très médiocre estinu' [tour le poste (pi il occu[»e acluellenienl. Il a « l'ail » [dusieuis anlres colouies. el ses prrferences soid loiu déire |.()ur le Cougo. Sou lils. ou plulAI uu d.- ses lils. esl lieulenaid d'infaidei'ii" de uiarine el eaïuarade iulimr de .lidien. Cbose cui'ieuse! ce pauvre \ieux — c'esl ainsi ipie l'ajqxdleid ii-ré\ érencieusemeul ses sid»oi-(loinn-s — a perdu de|»iiis (|u'il esl ici (buil mois (nniron) loules ses dénis. I.e [((U'irail |di\si(|uede M. Largeau lerminr par celle apprrcialion de liaul. je reconnais (|u'il esl cliarmanl. Il sCnqjresse de
miMIrc l;i iiidilir de sa case ;i ma disposilioii, nie moulrc la maison qu'il est on train de l'aire consli'iiiic |)om' mes hommes, dans l'endroit le jdiis sain de Hanj^lii. à [teii près à \inf;t mètres do Fendroil où il Iof;(', sur un rocher (|ui domine le rapide, et nous promet de faire rérpiisilionner an plus tùl toutes les pirogues dont il [)Ourra dis[)osei'. .4// righl!
Néanmoins, nous pouvons être Irancpiilles, nous allons nous octroyer un séjour d'un mois ici. Pour moi, je n'ai pas l'omhre d'un doute, car, je le ré[)èle, il ne suffît pas de vouloir ici, il faut pouvoir, et, comme disent les Bangouyos : « Sapi moundelé » (Attends, hlauc.)
Au contraire de la devise anglaise, le temps n'est rien ici, et on joue avec les mois comme avec les minutes à Paris.
J'ai ouhlié hier de vous raconter un petit épisode, qui a hien son charme et dont nous n'avons eu, ou [>lutôt j(^ n'ai eu et su les détails que tout à l'heure. Dans un des derniers villages que nous avons rencontrés et où nous nous sommes arrêtés, l'administrateur Th..., qui était avec nous, venait, suivant la traduction littérale de la langue indigène, de « faire ami » avec le chef, c'est-à-dire qu'il avait frotté son hras contre le sien, jusqu'à ce que sou hras fût devenu tout rouge, non de sang, mais do l'enduit imileux que les M'I>oual<as. comme presque tous les noirs congolais, se fourrent sur le corps. Le chef, pour pronvei- son amitié, otïrit quatic morc(ninv de hois et un morceau de viande finnée ou grillée à M. Th... (lelui-ci accepta: mais à peine revenu à hord, il donne le morceau de \iande à des Pahouins ou (iahonais: ceux-ci le jettent à l'eau. M. Th... se rappelle alors qu on lui a montré un vieux crâne, au moment où on lui donnait le « hissi » (viande). Plus de doute, c'était de la chair humaine. Voilà ce que c'est que de faire amitié avec les mangeurs de \iande (|ni parle! Empêcher cela! Ah hien! ouiche! Il faudi-a encore du tem|)s pour su|tprimer cette tradition (pie leur ont laissée leurs aïeux. Tout ce qu'on }»eut faiie. c'est de l(Mir persuad(Mque la viande du hlanc est malsaine et donne la colicpu'. En cei'tains endroits, païaîi-il. cette méthode doniuMle hons l'ésultats: mais ici. ils en ont goûté, et. pour eux. c'est un morceau de loi. o[ de roi noii'! Ils prétendent d'ailleurs que l'anthropophagie a du hou. car elle permet iréeonomiser sur les frais d'enterrement, et les héritiers n'ont pas à
— Ifii —
payci' 1rs lioiioi'iiircs des cimuiiic-iiioiIs, C/csI e<'[MMi(|;iii| bien cr iiom (Hion |)nnrrail leur ii|»[»li(|n('i'.
Le fcsic (le la j-iiiiiirc csl |kmi iiilm'ssaiil . .Iiilicn a la (irvi'o. mais l'rlal saiiilaiic m i;riirial csl cxccllciil. Dciuaiii. nous (|nill(M-(>ns nolro inslallalion [.mvisoiro cl nous lo-crous chez, ladminislialcnr. Il lail
UXE TORNADE SUR L (irRANfi III.
cunslrnirc |i(»ur nos loninics nnc laru'c rase, clcvcc cl liicn acrc(\ où ils soroni 1res bien en allendar.! !e l'ccrMilcnienl des pirojines. rpii no sera pas Ii()|> ](injn. mais (|ni pourra dnr(>r encore un cerlaiu laps de lemps.
:> HiirciHhrr. — I n oraii(> épouvanlaMc nous réveille ou me réveille vers Imil heures el deniie du malin. Je dis époiivanlable. c'est, mac^nifiquc qu'il famlrait tlire. Les lornados arrivonl ici avec une rapidité xor-
lii^iiKMisc, (MilraiiKM's |>ai- les l'apides. An iiioiikmiI où elles |»ni'aissi'iil an noi'd (le rOnhanf^lii. dans le vasic ciiInniHMr loiinr |iar la ii\iri('. Icnr nna;;r d('\ icnl coniidricnh'nl hicn l'onrr cl (•(>nnnnni(|in' an\ ni(»nlauni's la nirnir l('inl(\ le ciel csl roniplrlcincnl (»l)scni(i, (•(ininic dans les (M'atjcs (|ni (''cinloni, dans la vallrc de la iMai-nc.dn rôli' dr Cdiàlillon: scnlcnicnl (Ml une socondo la innV csl an-dcssns de nolic li'lr. cl sa \ iolcncc sc\ il |ircs([no inslanlancnicnl. poni' allc'r |m»i|ci' sa jdnic. son lonncrrc cl ses éclaii'S sur les l'orèls avoisinanlos.
Dans la journée, le temps s'est remis au beau, uiais il a lait asse/. chaud. Nous avons opéré le transbordement de nos personnes et de nos bagages chez Tadministrateur. Pour nous, c'est presque un changement de climat, et, quoique notre voyage représente bien une distance de cent cinquante à deux cents mètres, nous sommes établis un peu à l'étroit, mais beaucoup mieux au point de vue sanitaire. Nous nous sommes même ai'rangés avec Tadminislrateur pour faire la popote en commun, et je me suis investi des hautes fonctions d(^ directeur de la cuisine.
Voilà quelle sera à peu près notre vie à Banghi : ne pas faire grand'chose, en attendant l'arrivée des pirogues, et. suivant mes principes, me fatiguer h^ moins possible. Je cherche avant loutà guérir mes cran-cran, qui me réduisent presque pour Tinstant à l'état d'impotent. JiMn'inslalle ce soir à la table pour terminer cette longue épître, voulant qu'idle soit prête à partir, caria poste, par la voie du Djoué, la canonnière française, redescend à Brazzaville après-demain matin à cinq heures et demie. Le courrier sera donc clos demain dans laprès-midi, et je ne voudrais pas qu'un empêchement quelconque le retardât et lui fit manquer une occasion des plus rares.
Pour résumer en quelques mots rapides notre voyage, qui de Prazza ville nous amène maintenant au cœur de l'Afrique et marque noire seconde étape vers l'inconnu, prenez la carte, voyez le chemin qu'il y a de Brazzaville à Banghi et celui qui sépare Brazzaville de la côte: comparez les distances et jugez. Cela seul vous montrera le cluMnin parcouru, mais vous verrez aussi qu'il nous reste à faire encore pas mal de route. Je ne demande qu'une chose : la snnlé, qui ne m'a pas fail défaut jnsqu'à présent, et j'espère alors que. grâce à Dieu, les aulres ol)slacIes
s';i|»liiiiin)nl devant nous cl nous laissoroni passer. \e vous alleudez |ias (le longtemps à recevoir de lettres (I(^ moi. Peut-êli'e vous en adresserai-jo une à notre départ d'ici: mais idlc se l)oi'nera en tout cas i\ (|aelques mots très courts.
Au poste français de I^anjïlii. le 5 novembre 1.S!)2. dix heures du soir. Colonie du Congo français. Afrique centrale occidentale.
6 novetnhrc. — Le courrier ne part (piaprès-dcmain matin. Je reprends
ma lettre et la rouvre pour souhaiter la l)onne année à tout 1(^
monde.
J'arriverai peut-être en retard: mais l'intention y est, et on ne peut jjjuère calculer de façon précise la date d'arrivée des épîtres.
Position de Banglii : 4° 21' latitude nord, 16° 21' longitude est de Paris.
TAMnorii |,c VII,LA<iE DE N ' K 0 U M H I
A BANGHI
ACCUEIL CIIAUM.VNT. — LIvS l'IU(»OUES. — LES BELGES ET LIVOIUK. LA QUESTION DE l'eSCLAVAUE. — MES VIXOT-QUATUE ANS.
Poste IVaiicnis de Banglii (lluul-Uubanyl (lu 7 an IS noveiiilire l.S!)2.
Ma c.hkhi-: maman,
Jo III' cuiiliiiue pas dans un posto le rccil journalier do nus faits cl j^esti's, coinnic je l'avais enlre[)ris à jjurd d une canonnière: je me cunlenterai dv iiolcr à leur dalc les iails saillanls. prcnaiil cl (piillanl la plume, lorscpie j'apiu'endrai (piehpie chose d inléressanl, el le disposant sur le papier.
Nous n'avons (ju'à nous louer de l'accueil ([ue nous avons reçu ici de la [)art du posle français el princi[)alement de M. l'adininislraleur Largeau. M. Dolisie a bien tenu les [u-omesses qu"il m'avait faites à Banglii, de nous seconder de tout son [louvoir, el si nous n'avançons et ne devons avancer que très lentement, cela tient plutôt aux difficultés inhérentes au pays et aux indigènes, pour elfectuer par eau la montée de tant de jiersonnes el de tant de bagages. Car l'uniijue moyen (pie possède l'Klal français d(* nous remonter dans le haut Oulianghi, ce sont les pirogues que 1 administrateur peut réquisitionner aux indigènes et qui, avec leurs é(juipes de dix rameurs et un barreur, viennent chercher lilancs et liagages au })0sle, et comme il nous eu faut beaucouj), ce sera long et très long même.
11 est nécessaire d'envoyer (pndcpi'un prévenir les chefs banzyris. Ce
sont, L'ii cllVt, les Baïayiis, (jui habitent à quelques juuniees de marche au-dessus de Banghi, qui [lossèdent lesdiles pirogues, et, dans ce nionient, les eaux étant très hautes, les indigènes les en\ oient diflicilenient. car ils en ont besoin. [<our communiquer avec leurs [ilanlations dont ils sont sou\ eut sépares [lar l'inondation. A d'autres, elles ser\entde lits, leurs domiciles, plus un moins légaux, étant enxaiiis [uir l'Unlunighi!
Pendant les deux un trois premières journées de notre séjour ici, nous a\oiis eu plusieurs loinades, aussi remaripiables [»ar leur violence (jue [lar leur courte durée. Nous sommes jdacés, en ellel, dans un corridor ou [dutéd à son extrémité, et toutes les tornades (jui arrivent du haut Oubanghi enlilent le couloir [(irme par le resserrenu'ut de la rivière entre les montagnes, et se trouvent également emportées par le courant d'air et d'eau. Les tornades arrivent [>res(pie toujours de l'est, tourbillonnent [ues([ue autant (pa-- les rapides. Le Djuiu; enqtortant notre courrier pour la France, estiiarti le 8 à six heures du matin, et le même joui-, vers midi, est arrivé le Frederick, bateau de la Compagnie hollandaise, ipii nous a[)[iurlait le courrier d'Euiope. Entre autres choses agréables, j'ai ap(iris la nou\elle de la naissance de uuju m'veu, i»ar dé[)éche, arrivée à Lilue\ille le 4 se[)tendjre, et (pie M. de Chavannes m'a lait suivre par lettre. Du 4 se[dend)re au 8 novemlu'e, deux mois et quatre jours [tour une dépêche, ce n est pas trop lung. .Mes compliments et tendresses au papa, à la maman et à Emmanuela aussi. J'espère que Louis m'aura dignement représenté de\ant le ciei'gé de L)anq)ierre. J endjrasse le petit et espèi'c, (juand je reviendrai, le voir gros et gras connue un chanoine. Les autres lettres et journaux qui ont été re(;us ici sont du 15 juillet au l'I août euxiron. J'espère ([ue les lapins, lièvres et perdreaux de Bonnelles auront été hecatond)és.
Le 9 noveudn-e, XOnbamjhi reparlait aussi pour Draz;za\ille, vers huit heures (d demie du matin; mais comme il ne retournera pas à C(d endroit direclcmenl . il n'enq.orlait rien du tout nous apitartenant. H doit, en ellet. faire dillerenls /.ig/.ags dans les rivières, aflluenls de rUubanglii et la Sanga. Je vous lai écrit, je crois, dans ma dernière hdire : mon opinion personnelle est (pie ce doit être très possible, sinon ti'ès certain.
Dovniil lii (liriiculh' (ju'il \ jnnil à rccnilcr dos piroi^iK^s. cl jiour nirnagcr le pou do [loilcs que nous avions ompoi'loos avoc nous, .lulion avaii voulu fcuKudcr axcc la Duchesse A i/uc uno |»arlio dos l^a^jag^os jusqu'à Moi)aï. doiMiior poslc français (|u'on rcnconirc a\anl Yal<onia. Mais ouiro les dau^'crs, c'clail une perle *](' leuqis cniu'nn'. Je dccou\ l'c une autre coud)inaison cl, d'accord avec le gôrant do la facloi'oi'io Sociélé anonyme ])olge, établi à Zongo. je fais mol Ire à ma disposition la petite chaloupe à vapeur de ladite société, qui fait le service au travers des ra[tidos depuis les Ouaddas jusqu'à Mobaï. C'était un bénéfice de plusieurs journées et surtout de plusieurs kilogrammes de perles bayocas.
Tout était conclu et nous allions parlir. quand le gérant de la Société anonyme belge apprend qu'il est expulsé de TÉtat indépendant, vu sa qualité de Français. Les Belges ne veulent pas supporter sur leur rive un seul Français — du moins sur leur rive do l'Oubangbi — avant le règlement définitif de cette fameuse question du partage de l'Oubangbi, qui passionne les esprits ici. et que les Belges cherchent à envenimer d'une façon (b'qdorable. em|do}ant Ions les moyens légaux et illégaux à soulever les indigènes contre nous et s'empressant de drainer l'ivoire, de façon à n(^ nous laisser, si par hasard on les forçait à évacuer, qu'un lerriloiro dévasté et tles populations soulevées. Mais colle question esl très délicate, et je ne veux pas trop en parler encore, n'ayant pu conslator par moi-même tout ce que j'ai ouï dire, bien que ce que nous ayons vu jusqu'à présent et que les versions de personnes autorisées et sincères m'aient déjà fait sur le compte de l'employé de l'Etat indépendant une opinion qui. pour être bien arrêtée, n'en est pas meilleure pour cela. 11 suffit de dire que des Belges se donnant comme officiers de l'armée louchent un lant pour cent sur l'ivoire et sur les esclaves qu'ils libèrent. Pour toucher le tant pour cent sur l'ivoire, il est bien naturel, n'est-ce pas? de s'en procurer ])ar tous b^s moyens possil)los. Et les esclaves libérés! ceci est pis encore, car je suis sûr que pas un de ces esclaves ne se réjouit, du jour où. sous piélexie de le libérer, on le fait entrer pour sopl années dans la milice.
Fa suppression de l'esclavage est une ulopie très jolie; mais elle est impralical)le ici. Comment voulez-vous forcer des gens, en relard de
|tliisi('iirs siècles de civilisulion, à l'nincliir d'un soûl bond co long espace de Icmiis cl à devenir nos cgaux? Los esclaves eux-mêmes préfèrent restera la disposilioii de leurs premiers maîtres, et je vous assure bien (pie l'csclaxe iKiir d' un noir est ceut l'ois mieux ti'aité (pu* les Ira- Aailleui's noirs (pii s'engagent à servir les blaucs. L'idéal du uoir eu ce [tays est de ne rien faire. Esclave chez ses congénères, il travaille peu; ouvrier chez les blancs, il doit trimer du matin au soir. Aussi beaucoup trouvent-ils très agréalde de se faii-e mettre en [»rison, ofi ils sont nourris pour rien! Que voulez-vous faire? Le Congolais est apatliique, et Lesclave des populations que nous avons vues est traité paternellement. Peut-être reçoit-il de temps à autre quelque coup de chicote, ou le mange-t-on en sauce blanche ; mais en général il est heureux et ne demande pas à changer son sort. Je ne dis pas cela pour arrêter la libération des esclaves; mais on s'y prend de façon à leur faire regretter leur ancienne condition.
Pour moi, ce n"est que dans un lemi)s fort éloigné encore que Ton arrivera à supprimer la traite et le commerce de vian(l(^ humaine, et cela, en inculquant peu à peu des idées plus saines aux noirs, et aussi grâce aux missions. Mais quand on voit les résultats des sociétés dites antiesclavagistes, c'est à devenir esclavagiste soi-même plutôt que d'être confondu avec elles.
Que s'est-il passé aux Falls? C'est bien simple. Un oflicier de l'armée belge, M. Vandekerkoum, s'en va, sous prétexte de délivrer des esclaves et de rendre la liberté aux noirs, soumis à la domination arabe. Il est certain que dans ces pays l'esclavage est plus dur. les Arabes ayant traité les indigènes autochtones en animaux domidés. Cependant ils les soignent, les nourrissent, ne les mangent pas et les font peu travailler. M. Vandelverkoum, sous prétexte de délivrer les (esclaves, attaquait les caraxanes. délivrait les esclaves, il est vrai, mais s'adjugeait en même temps l'ivoire que portaient ces esclaves, commellant un double \nl. au détriment des Arabes. Aussi ces derniers ne lardèrent pas à se ie\(.ltei-. et UKuntenant les iîelges \ont en supporliM- les conséqu(mces.
Après le massacre de la mi.ssion Ilaudister. la destruction i\o la mission Stairs, ce sont les massacres des expéditions du capitaini' Hix et du
lioLitonant Jac(|ues, et ce nCsl pas fini. Dans pon de temps, tous les Arabes (jui oc(ii[tenl la plus jurande partie du territoire oriental de l'État vont se soule\er, et je ne crois [»as ([ue les Belges aient le dessus. 11 fallait avec les Arabes louxoyer et jouer au plus tin; mais si l'on se heurte à eux. on risque fort le soulèvement gênerai. Noilà pourquoi nous ne souHues })oint passés par les Falls, aimant mieux me rendre plus utile à la France que de risquer de me \oir ré(iuisitionné aux Falls [»our défendre ce poste sans aucun profit jiour nous.
Étant en veine de critique en ce moment, je pourrais \ous dire quelques mots sur M. Dybowski. Tous ceux (|ui sont actuellement au Congo reconnaissent parfaitement une chose : c'est (ju il n'a pas réussi autant qu'il Fespérait. 11 s'est avancé à (juehjues journées île marche d'ici, et a\ait [iris lianghi comme centre d'o[>ération. y revenant même très souvent et ne cédant (pie i-arenuMit aux demandes de ses lieutenants (pii le ]»ressaient de marcher en avant. M. Maistre. ([ui lui a succédé et ([ui est [dus avancé (\\ir lui à l'heure actuelle, a, parait-il. livié bataille aux musulmans. Si le fait est vrai, il est l'egrettable, car leSiVrabes, se considérant comme solidaires dans ces conli'ées-là, lui Itarreront peut-être la route. Pourquoi ne pas imiter IMizon, (|ui sans coup férir u fait sa merveilleuse exploration? On est, du reste, de[>uis assez longteuqis. sans nouvelles de M. Maistre; mais à l'heure actuelle, il n'y a là l'ieu de surjtrenant.
11 faudra d'ici (luehiue temps que vous vous habituiez vous-même à ne rien recevoir de moi ou seulement à intervalles dune irrégularité désespérante. Cependant, jusqu'à Yakoma, ou les Abiras, — deux mots qui officiellement désignent le même poste, — nous pourrons communi- (juer quand des bateaux ou des courriers officiels descendront. Seulement il se pourra qu'une lettre attende, dans les postes intermédiaires, des tenq»s }ilus ou moins longs, sinon uiu> lettre, partant d'ici le jour où elle est écrite, pourrait arriver en France deux mois et ([uel({ues jours ajirès son départ. Mais des Abiras, il faudrait : 1" que la correspondance existât ici, ce (jui n'est })as; 2" (pie les bateaux coïncidassent avec les départs de Brazzaville, lesquels n'ont lieu que tous les (juinze jours. Jugez un peu du retard que cela peut apporter à nos communications, et
laissez une iiiui'ge .siillisaiile à toute iii(|Liietude que pourrait \ous causer iMie absence de nouvelles.
Le 9, le 10 et le 1 1 ont été trois journées belles et cbaudes, où les faits saillants se sont montrés d'une rareté excessive. La dernière, cependanl, a une certaine iniporlance à notre point de vue. Julien est [tarli avec la Duchesse ^/<;<(; pour les Ouaddas, emportant trejite et cpiebpies charges et huit hommes. Nous serons six ou sept jours sans avoir tle ses nouvelles. Je ne suis [uis sans iiupiirtude sur ci't essai, car on n'a pas encore remonté les rapides avec une banpie, et les [»irogues ont l'avanlage énorme de caler moins et d'être plus longues et moins larges, ce (pii lacilile leur }>assage dans les endroits élroits. C'est dans le bul d'écononuser nos perles cpiil lait cette tentative. En même temps est parti par des pirogues le courrier pour les iVbiras, devant annoncer notre arrivée dans un temps plus ou moins indeteruuué.
Ces pirogues, en remontant, doivent en taire descendre d'autres (pii seront chargées de nous remontera notre tour; mais, .sac à papier! (pu' de temps tout C(da exigera pour remonpier là-baut tout noire matériel, •sans compter (ju'il est malheureuseuu'nt probable (pu- nous aurons beaucoup de pertes! Si encore nos perles arrivaient bientùl; mais en aihnettant ipie vous les ayez fait partir aussitôt ma dépèche reçue, elles ne seront guère ici (pi'à la lin de l'aum'e. 11 est cerlain (pie le cliangement d itinéraire, combiné à Brazzaville, nous relarde énormément, mais il n'y avait pas moyen de faire aulrement. Un se ligure mal à distance ce que sont ces pays-ci, et il faut y être pour se rendre comple que vouloir n'est pas pouvoir, et (piune sage lenteur peut seule avoir raison de la force d'inertie sans cesse opposée à notre voyage. A ((uoi bon s'engager, comun.' un fou, dans une voie (pielc()n(pie. pour s'apercevoir bnntùt (pie tout vous mampie pour la suivre et èlre obligé de i-'<-ider, en consialant (pie voire propre négligence seule vous forcera pi'iil-èlre à rétrograder.'
Je [.ourrais laisser ici un grand espace vide (pii repieseub-rait les jouis "•'j'' liai pas pu (•■crire. Le 1 -J ei le i:5, |,. pn«mier de ces deux j(Hirs surl<'iil. (• est par paress(>: mais le second, jai conmieiice à me senlir foi- ''•""■"t-'"<-i"l «l<'ia lièvre. Les 14, l.i, IG et 17 sonl des journées donl
je [tiéfèro ne [uis parler, ayant liOi» suuireil de resloniac et de la bile, [)uiir leur garder le moindre suurire. Le 1(3 [)rinei[)alenient, l'ipécacuana a dû agir, et... je vous fais grâce des détails... Mais je n'étais pas à la nuce... Le 17, conimence la convalescence; de [)lus, je reçois ce jour-là de bonnes nouvelles de Julien, (|ui est sur le point de redescendre avec des vi\res et toutes sortes de cboses. Celui (jui nous apporte ces nouvelles est un agent de la mission Maistre, libéré de son engagement, ([ue les autres n'ont i>as attendu et qu'il ne }»eut i'allra[H'r, ayant un mois de retard sur vm\. 11 s'est oU'eit à nous sui\re, et comme il a déjà près de trois années de Congo en dillérenls séjoui-s, (pi'il est très actif, rarement malade, âgé de vingt-neuf ans et a toutes ses dents, je l'ai engagé... ils ap[»elle Uiolloteta[»u me fournir de bonnes références, appuyées par les témoignages de l'administrateur ([ui a entendu [tarler de lui. il a été agent du Congo et a démissionné, trouvant (pie l'avancement n'arrivait [»as assez vite à son gré. 11 connaît un peu le liant, marcbande très bien avec les indigènes (grave ({uestion) et n"a pas peur de grand cliose. Dès (pie son engagement sera en règle, je vous 1 expédierai. Je ne sais, en cli'et, si cette lettre le contiendra; car un bateau de la maison hollandaise est en [>artance et doit emporter le }>rocliain courrier pour Braz/.a\ille; mais il sera [)eut-ètre parti avant (pie toutes les formalités soient remplies. Notre dé[»art d ici ne saurait tarder, 1 endroit étant décidément beaucoup trop malsain, et la baisse des eaux, (pii a commencé ces jours-ci, met à (.lécouvert un las de pourritures (pii achèvent d'empester l'air et la localité. Les orages diminuent de fré- (luence, et nous allons bient(jt entrer dans la saison sèche, (jui, sans être aussi coin[dètement exempte de pluies et de tornades (pi"à la cette, est cependant bien moins humide (]ue l'autre moitié de l'année.
La température n'a rien d'excessif et varie entre vingt et un et trentedeux degrés maximum, et encore je \ous cite les tleux extrêmes. {']n général, le thermomètre mar([ue de \ingt-trois à vingt-sept degrés. Le baromètre, lui, varie beaucoup moins et reste [)res(pie stationnaire à 740 millimètres, ce ijui est bas. Il faut dire aussi (pie nous commençons à être élevés au-dessus du niveau de la mer, dont nous sommes sé[)arés [)ar une bonne épaisseur de terre. Nous allons nous éloigner de plus en
plus de l'Océan, pour nous raj)proclier des mers Kouge et Méditerranée.
Mais il ne faudrait pas que la bile me jouât d'aussi mauvais tours que CCS jours-ci, car je serais tout à fait réduit à l'impuissance, ayant passé quatre jours sans rien [(rendre et ne mangeani pas encore aujourd'hui, 18, avec tout mon bel appétit de jadis. Mais la ^ie en station est loin d'être suggestive ou agréable, surtout ({uand une excursion aux alentours vous procurerait indubitablement un de ces excellents pi'lits accès de lièvre dont rAfri(|ue vous garde le secret.
W iwrciiibre. — J'ai \ingt-(|ualre ans aiijoui'dbui. Le courrier ferme ce soir au coucher du soleil; aussi feruir-je ma leltic, [)eu longue et peu intéressante. J'ai un assez givuid niunbre d'oiseaux et de bêles à expédier. Je suis assez embarrassé; mais je les enverrai un jour ou l'autre. Je suis heureusement bien rétabli, mais j'ai été fortement éprouvé; par bonheur, une demi-bouteille de cham[iagne ma remis à peu [uès. Je dis à peu près, car j'ai eu une secousse dont je mo ressentirai probablement assez longtemps. Mais enfin je i»uis va(pier assez normalement à mes alfaires. Je ne vois pas grand'chose de neuf à ^ous dire. JN'ous partirons IMobablement d'ici vers le I" décembre, et, après [tlusieurs étapes successives aux Uuaddas, à Moljaï, à Vakoma eidin, d'où nous aurons notre centre d'oijérations , nous verrons si nous pourrons nous enfoncer délinili\euu-nt dans une région (iuelcon(iue et dont un Européen n'ait pas encore foulé le sol de ses souliers. Mais mon uniijue ambition, à 1 heure présente, eslde partir d'ici, car je crois que nous serions bienlôl U)us léduils à Triât de squelettes. Ce n'est pas (pie la nourrilure manque; mais im condiment essentiel lui fait défaut : rappétil.
Enhn nous allons bientôt reprendre la navigation, et lorscpi'on se pro- Jnène en bateau, la santé s'en ressent; ou va mieux, on dort mieux.
'^''' '"' ^''' ''" ■^l-'li " Arn<p si loin dèlre l'idral. e| je cmnprends
qne ceux <pii v s..nl aslreinls e| .pii ,|,. plus s(.nl obliges •!.> faire du malin au soir I.' nu'lier de gralle-papier lourneni iacilemeni ;i l'idiolie ou à la déformation complèb> du caractère. Il esl cerlain (jue dans ce pays-ci l'homme blanc devient inférieur à lui-uu'uie. el (lue sous lin-
(liKMicc dos lirvi'os et de la clialciu' liuiiiidc . le cci'vciui se rnuKdlil inscnsihlcincnl. Lorsqu'on clianii'c d'aii- assez soiivciil. col olTol so produit boaucoiip moins rapidomenl. ol niômo plusieurs personnes malades se sont guéries par le simple passage d'un poste à un autre, ce dernier serait-il même [dus malsain en a|)|)arence.
Maintenant, ma chère maman, je vous dis « au revoir » et vous prie d (Muhrasser spécialement poiu' moi mon petit tilleul, ainsi que sa maman. J'espère retrctuvei- tonte la petite famille en bonne santé: mais j'ai p(Mir qu'ils ne me regardent comme un sauvage avec ma barbe hérissée et mon teint de vieux citron.
Votre « vieux » fils,
(vingt-quatre ans)
Jacques.
Notice sun le poste de Banc.ui. — Le poste français d(^ Banghi, créé en 1 889, à la suite de l'avancement de la puissance française dans l'Oubanghi, au milieu de peuplades très sauvages et anthropophages, fut pendant quelque temps la limite de l'extension française vers le Nord. C'est l'endroit on, lors(juc les eaux sont hautes, les vapeurs de la colonie s'arrêtent, ne pouvant franchir les rajiides de Zongo. Pendant les basses eaux, les \apeurs ne }»euveul y remonter, se trouvant arrêtés par les rapides qui sont situés en amont de N'Koumbi. Les ravitaillements se font alors de ce dernier point à Banghi par pirogues ou petites embarcations. Les villages sauvages qui entouraient le poste ont été détruits, à la suite de soulèvements, et, lorsqu'il a fallu venger le meurtre et la transformation en biftecks du chef de poste et de ses miliciens, les indigènes se sont retirés et ont fait leur soumission. Ils ont même rendu la tête du blanc, ne pouvant en restituer autre chose. Les populations avoisinantes sont en aAat : les M'Bouakas et Bondjios; en amont, les Banzyi-is et les Bouzei'ous. Les ressources du [)Oste consistent dans les vivi-es que vienn(Mit vendre les indigènes et qui se composent de bananes, d'épis de maïs, d'igname on assez grande quantité, ainsi que d'huile de palme. Le jardin et le poulailler, (pii avaient été créés lors de la fondation de
Baniilii. oui rlr drlniits |iiii' l'indiKialidii th- ccilc amirc. cl JOn n ou l)oai'C(iii|i (le mal à prrscivoi' le troiipoau de clirvros. qui se I couve do la sorlo j)i'os(|no |)ri\r i]r noufi'ihiro. Ions los ])rdur'a';os so IriMnanl sous Toau... Il osl lorliMUoid (iiioslion Ar no laisser- ici (in'iiu dcjnM cl (\r traiisporlcr le poslo jn'iucipal à Irois on (|na(ro joins i]r ]n'i-oi;uo. on anionl dos ra|M(los. à l'ondroil dil lo Kwanp».
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SEJOUll PÉMHLE
ADIEUX A liA.NGlII. — GLEIUIES KN DIGÈiNES. — THlliU DE NAI.N'i VUYAGE DE JULIE\. INDISPOSITION GÉNÉRALE.
Banghi, du 20 au 29 novembre 18U2.
Nous allons bioiilôl quiller co poste de Banghi, et, je puis bien le dire, sans aucun regret; outre que j'y ai été malade, je ne m'y suis remis quavec une sage lenteur, et je suis encore incapable de déployer une activité quelconque. Hier, 19 novembre, à peine le Frederick, qui emportait ma dernière lettre, avait-il sifflé pour nous dire au revoir, et avait-il disparu derrière les premiers bouquets d'arbres, que de l'autre côté, redescendant, apparut la Duchesse Anne avec Julien. Son voyage s'était bien accompli, et il était parvenu sans encombre aux Ouaddas, bien qu'il eût envoyé aux indigènes deux ou trois balles; mais en général il avait reçu le meilleur accueil sur la route et un nombre considérable de vivres de toutes sortes. Il était suivi de cinq pirogues indigènes, chargées, elles aussi, de cabris, de farine, de manioc, de haricots et de patates roses en assez grande quantité.
]\Iais Julien est homme d'action et résolu à ne pas perdre de temps; dès ce matin, 20 novembre, il se remettait en route. M. Riollot l'accompagne et a la direction du boat. Ils ont, en plus de soixante-dix charges ([ni remontent avec eux, quatorze soldats arabes, diversement répartis entre les pirogues et le boat. Ils doivent être de retour ici dimanche, et nous, à notre tour, lundi, nous lilerons vers le haut, car les Ouaddas seront encore une de nos étapes.
Les Oiiaddas se)iit uelucllciiiciil o('cii[>i's [lar une faclorerie hollaïulaise qui se prépare à nous recevoir de son mieux. Il parait que lendroit est plus sain (pi'ici: tant mieux! Car viainuMit la localilr de Hanghi ne sera pas une de celles <pie je choisirai pour \euir m'y retirer, et si jamais je suis perdu, ce n'est })as là qu'on me retrouvera. Malheureusement, ce
DKPART POUR LES 0 T A D D A S.
Banghi est, par sa position, le point d'arrêt de toutes les expéditions françaises qui veulent s'engager vers l'Ksi: c'est la porte par laquelle tout le monde doit passer, et le trihui à payer aux concierges de ces portes n'est pas une obole, mais le bon accès de liè^re bilieuse aucpud personne ne saurait échapper.
Chose assez curieuse, d'ailleurs! aucun Franeais n'est nH;)rl de maladie à Hanghi ou au-dessus, et, malgré la mau^aise réputation dont il jouit, rOubanghi est encore meilleur hôte (pion ne voudrait le laisser enten-
dre. Tous les Français inscrils au martyrologe de l'Oubanglii : M. Alusy, chef de poste de Banglii, mangé; M. Husson, capitaine dn Ballay, noyé dans les rapides de Mobaï; M. de Poumayrac, tué et mangé par les Boubous, sont morts accidentellement, mais non de maladie. Il est vrai qu'au bout d'un court séjour ici on devient jaune comme trois citrons, et que Tappétit se sauve à six cents lieues. Ce court entretilet à seule fin de vous dire que je moisis ici, et que je verrai avec joie l'heure du départ. En route, ça va bien, le changement d'air, la nouveauté des choses que l'on voit, tout cela vous occui)e et empêche la lièvre de monter en crou[)e avec vous. Julien dans sa montée n'a pas été malade un seul instant. Quelques noirs ont voulu l'attaquer dans un village; mais deux coups do fusil les ont mis en fuite aux cinq cent mille diables.
Il faut aussi que je vous raconte la manière dont les indigènes se font la guerre. La lutte a généralement lieu entre ceux de l'intérieur et les riverains qui sont de races différentes les uns des autres. Si la partie attaquante est très nombreuse, les villages assaillis sont évacués, et tous les habitants se retirent dans le [trincipal village et dans la brousse. Les guerriers, alors, sous la conduite des chefs, partent pour repousser les autres. Généralement, ils se contentent de s'avancer jusqu'à plusieurs kilomètres de l'endroit où pourraient être les assaillants, et de pousser des « you-you » formidables. Quand, par hasard, les deux partis sont en présence, chaque guerrier se détache et xa, en se cachant bien prudemment derrière son bouclier, injurier pendant plusieurs minutes son adversaire, qui en fait autant, et, a})rès quelques minutes de fantasia, ils se lancent mutuellement une flèche ou une zagaie. et, comme ils ne sont ni l'un ni l'autre atteints, ils cèdent la place à deux autres qui recommencent, tout en se tenant à distance très respectueuse. Si, par malheur, il y en avait un de blessé, tout le parti s'enfuirait et serait vaincu. On s'explique aisément que dans ces pays-ci les grandes guerres durent des quantités de jours, et qu'il n'y ait parfois que deux ou trois hommes tués. Ceux-là, du reste, sont inéluctablement absorbés par les vainqueurs en côtelettes ou gigots.
Les indigènes, ici, sont poltrons et lâches, et de plus, comme tous les noirs, menteurs et voleurs. Ils n'ont qu'une peur : celle de tra-
vailler. Un noir adulte préfère cerlainemcnt retourner dans nn village où il est certain de se faire croquer, quand il est né et a été élevé comme esclave dans ce village, que de rester dans un poste européen quelconque où on le forcerait à travailler pour gagner sa nourriture. Ils ont si peu de besoins et un tel flegme! Une banane ou deux peuvent leur servir pour une journée. Ils mangent aussi du poisson et un peu de viande de bêtes.
Il y a une chose assez curieuse à constater : c'est la différence qui existe entre les populations qui habitent le bord des rivières et celles qui sont dans l'intérieur. Ces dernières sont, paraît-il, plus travailleuses et plus agricoles; aussi fournissent-elles des vivres aux riverains paresseux, dont Tunique avantage est de voir passer les bateaux et d'avoir des marchandises avec lesquelles ils peuvent obtenir pas mal de choses de l'intérieur.
Il y a, dit-on, au nord-ouest de Banghi, des tribus de nains. Les indigènes en aperçoivent quelquefois, et, comme ce sont de grands chasseurs, ils viennent vendre leurs produits aux riverains; mais nous n'en avons vu aucun, et les habitants du poste, qui demeurent ici en permanence, qui sont plus à même d'aller faire des excursions dans l'intérieur, n'en ont pas vu davantage. C'est une chose assez remarquable que l'apathie qui règne dans des postes comme ici, et on n'y connaît guère que les rivières, ou plus exactement la rivière. Et pour le moment, nous ne pouvons guère aussi nous aventurer ailleurs que sur la rivière.
26 novembre. — Toujours, nous sommes stationnaires à Banghi. mais pour peu de jours, et nous comptons partir dans deux ou trois fois Aingtquatre heures. Il n'est que temps : Pottier a été souffrant; une forte hématurie l'a couché [)endant cinq ou six jours. Heureusement, le rétablissement s'opère, et, grâce à quelques remèdes énergiques ap[)liqués par moi-même, ça n'a rien été. Pour moi, sauf une grande mollesse et un [M'u d'anémie, tout va bien, et je me restaure assez vite; mais je ne voudrais pas me voir plus longtemps ici. cm- je sei-ais cerlain d'y faire le contraire de vieux os.
J'insère dans cette missive l'engagement de Riollot, notre nouveau chef de convoi. Cette pièce est légalisée par-devant l'administrateur de Banglii; mais, comme les paperasses m'encondjrent, je vous l'envoie pour la mettre dans un coin quelconque, en allendant mou retour. Avec la rapidité dont nous nous transvasons , ce sera z'à Pâques ou à la Trinité de 1894. J'expédie en même temps par le courrier qui partira, emportant cette lettre, plusieurs lances, boucliers, couteaux, objets d'art divers, singes, peaux, oiseaux, qui arriveront, il faut l'espérer, en Europe; mais j'ai peur qu'avec tous les trimbalages inévitables des transferts, bien des mains peu délicates néfeiidciif dessiif: un prolcctorat plus effectif que celui de la France au Congo.
Nous avons de la pluie de temps en temps. Toute la journée d'avanthier a été venteuse et pluvieuse, une vraie journée de novembre, avec vingt-trois ou vingt-quatre degrés de chaleur.
Quand il fait du vent et que la température baisse au-dessous de vingtcinq degrés, on a une véritable sensation de fraîcheur; ce qui est loin d'être désagréable; mais encore faut-il s'en méfier, à cause de l'humidité. Oh! cette humidité qui pénètre partout et détériore tout! Si une caisse n'est pas ouverte et exposée constamment au soleil . on ne retrouve dedans que de la moisissure et de petits champignons.
29 novembre. — Entin! nous allons donc quitter ce Banghi déplorable! Juhen est revenu hier avec quinze ou seize pirogues, et nous allons immédiatement partir; dès demain matin, nous fderons. Pour ma part, j'en suis ravi, ayant encore été malade hier et ne m'étant rétabli que dans la soirée, grâce à une demi-bouteille de Champagne.
Je reçois votre lettre n" 6 qui est arrivée hier soir par un l)ateau de la Société anonyme belge avec une lettre d'Armand et quelques journaux, mais pas pour nous. En avez-vous envoyé?... Nous n'avons pu constater qu'une chose dans les journaux : c'est récrabouillement complet du parti conservateur. 11 est vrai que ce n'est pins drôle de soutenir un parti lâché par ses chefs et désavoué par le Pape. Telle est à distance l'opinion que l'on se fait de la politique française, et il est aussi peu engageant de s'y mêler que de s'y intéressera l'beure actuelle.
Nous avons tous été plus ou moins souffrants ici. et nous en conservons un certain afTaiblissement. Il n'y a guère que la période d'activité et de remue-ménage qui puisse nous remettre. Mais, hélas ! nous sommes trop fréquemment arrêtés, etTinaclivité est pour nous une cause d'ennui et de maladie. Depuis que nous sommes partis d'Europe, et sur sept mois qu'a duré notre voyage, nous avons demeuré huit jours à Banane, dix jours à Boma, quinze à Matadi, quinze à Manyanga, un mois et demi à Brazzaville, et près d'un mois encore ici. Je ne prévois pas du tout quand nous reviendrons, si jamais nous revenons. Ce qui fait le plus souffrir ici, ce sont les vomissements de bile, qui vous prennent tout à coup, et les efforts qu'ils vous occasionnent. Si ma lettre est un peu aigre, c'est que j'ai encore le souvenir de l'accès d'hier, et que ce souvenir est très désagréable. On éprouve pendant toute sa durée un sentiment de dégoût profond pour toute nourriture et pour toutes choses en général.
Il ne faut pas croire, d'après ce que je confie à cet élégant papyrus, que tout soit noir, à l'heure actuelle. Non! non! mille fois non! Mais vous comprenez, quand les déjeuners et les dîners retournent à des allures trop vives vers les orifices qui les ont absorbés, et qu'on a des jambes ressemblant vaguement à des écumoires, tellement les cran-cran y font des plaies purulentes, il y a des moments où tout cela vous agace, et ces moments d'énervement se répercutent sur le papier. Je deviens maigre comme un vieux coucou, et la partie la plus fournie d'ordinaire de mon individu f^shocldng!) n'est plus qu'à l'étal de mythe. Ce qui est pour moi le [)lus grand sujet de désespoir, c'est que mes cheveux ne veulent plus repousser. C'est un comble, et vous sentez que cette dernière avanie me jette dans des perplexités terrifiantes! Mais tout est oublié, nous quittons Banghi et nous continuons notre route ascensionnelle, espérant trouver un peu de froid. Oh! cette température toujours douce et énervante! On a parfois envie de crier au ciel : a Mais neige donc un peu, eh! feignant! »
Bon! voilà que je me réaperçois (pie je ne suis plus sérieux, et pourtant j'ai sommeil, car c'est à la lueur de la bougie que je trace ces caractères sur le papier vierge. J(> vous annonce donc qLi.\ un de ces
jours, dans un an [xnit-êlre, vous recevrez un avis de la douane, vous invitant à aller retirer un tas dobjets, armes, flèches empoisonnées, couteaux, zagaies, lances, etc., arrivant du Haut Oubanghi, et dont quelques-unes même de ces dernières ont été envoyées dans la direction de Julien, mais sans atteindre personne, naturellement. Tout cela forme plusieurs colis, arrangés de façon bizarre et empaquetés dans des toiles d'acabit divers. Il est possible, probable, certain même, qu'il s'en perdra en route; mais il n'y a pas moyen de s'y prendre autrement, l'administration n'ayant pas encore inventé le système des cobs de cbemins de fer, pour la bonne raison que les voies ferrées sont totalement inconnues ici, et qu'il faudra pas mal de temps avant d'arriver devant un guichet pour demander à l'employé une [)remière pour Banghi (aller et retour).
Je termine ma lettre parce (jne je n"ai rien d'intéressant à y ajouter, sinon que nous partons demain de bonne heure, et que ladite épître profitera du départ d\m bateau de la Société anonyme belge qui filera ces jours-ci pour Brazzaville.
EiN PIROGUES
CE QUE C"eST qu'une PlllOGUE. — l'IUX DES DÉNUÉES.
LES BANZYIilS. — A COUPS DE FLÈCHE. — -NOS l'AG.VYEUUS. AUX OUADDA;