LA PÈCHE. DICTIONNAIRE BANZYRI
Facloreric des Oiiaddas (maison hollandaise), Ilaiit-Oiibangiii, Congo français.
Du i décembre d892 (dimanche) au 16 décembre 1892.
Comme je l'avais [)révu, ma santé s'est améliorée immédiatement avec notre mise en route, et je me poi'te, à l'heure actuelle, comme un charme. J'ai un tas de choses à vous raconter. Aussi j'espère que je n'enfanterai pas cette fois-ci une lettre aussi franchement ahsurde que la dernière partie pour la France.
Avant de vous entretenir de Fendroit oij nous sommes, je veux vous dire comment nous y sommes parvenus. Le dernier jour de novembre nous a vus à peine à Banghi. A})rès avoir fait nos adieux à l'administrateur, au chef de poste et à son auxiliaire, qui composent, à eux trois, toute la population de Banghi, — toute la population blanche, s'entend, — nous sommes tous montés dans les seize pirogues que Julien avait ramenées d'ici (des Ouaddas), et en route.
L'installation dans les pirogues mérite un mot de description. Et (Fabonl, parlons un ]icu des pirogues; il est juste que vous fassiez connaissance avec les bateaux (pii doivent nous servir presque un mois. Ce sont d'immenses troncs d'arbres, creusés ])ar les indigènes, avec une l(Mit(Mir remai'ipiahle. |KU'ait-il, et laillés en pointe aux: deux extrémités (pii forment plate-forme. Oiiel(pie.^-unes i\o ces pirogues ont jusipfà
vinpft niptrcs do long. Le bois dont, on se sert pour les façonner est très lonrd et très résistant, mais oflVe l'avantage inap[)rècial)le (rallrr an fond : c'est ce qni fait qu'en cas de cliavirage on est sûr de ne pouvoir revenir à (lot et par sui te de se noyer, ou ton t au moins de perdre pirogue et bagages . Ces navires en miniature sont montés par des équipes de Banzyris, peu plades riveraines de l'Oubangbi, qui sont uniquement occupées à la pêche et au pagayage. Leur nombre par pirogue varie de dix à vingt, suivant la taille de celle-ci. La plus grande partie des pagayeurs s'asseyent sur les rebords vers Farrière et pagayent dans cette position, contrairement aux Bondjios, dont je vous ai parlé souvent et qui pagayent debout. Nécessairement, la pagaye hanzyri est très conrie et très légère, et se remue avec fiicilité. Un d'entre les rameurs se place à l'extrémité arrière do la pirogue et dirige rembarcation à l'aide do sa pagaie. Mais le principal instrument dont les Banzyris se servent pour avancer avec rapidité est le « tammbô », grande perche de quatre mètres à quatre mètres et demi de long, avec laquelle ils poussent et font avancer la pirogue. Deux ou trois hommes en sont munis à l'avant et s'en servent avec avantage, surtout aux endroits peu profonds et à la rencontre des arbres, car on navigue presque constamment le long de la berge.
Les blancs, les bagages et les domestiques sénégalais ou autres se placent comme ils peuvent entre les pagayeurs et les pousseurs. Pour moi, j'étais dans une immense pirogue avec Pottier, tons les deux assis sur des sortes de grands fauteuils pHants, couchés ou plutôt à demi étendus. Au départ, chaque pirogue avait son pavillon tricolore flottant au milieu, ce qni donnait un très bon air à la petite flottille.
A neuf heures du matin, malheureusement sans les trois coups de sifflet des bateaux à vapeur, nous levons l'ancre, et en avant! Au départ même de Banghi il y a un rapide à passer, et ce fut un avant-goût de ceux que nous devions rencontrer plus loin. Dans ces petites cascades qui forment la rivière, les noirs n'hésitent pas; ils se jetlent à l'eau, gagnent les rochers et tirent à eux la pirogue, pendant que ceux qni se servent de perches poussent avec frénésie ; et puis, c'est passé ! Quelquefois des piroguiers maladroits lâchent la barque au beau moment, et alors on fait demi-tour, et au fond de l'eau ! C'est à ce moment un sauve-
qui-pout peu divoi'lissant. Dernièrement, le gérant de la maison hollandaise des Ouaddas, là où nous sommes, a chaviré dans un des rapides situés entre l'endroit où nous nous trouvons à Banghi, et s'y est hel et bien noyé. Kien ne semble cependant i)lns inolTcnsif (pic ces rapides, où les noirs se jettent dans Teau, qui n'atteint guère plus haut que leur ceinture. Enfin le premier rapide est h-anchi, et nous regagnons la rive française, dont nous avions été obligés de nous éloigner quelques instants, pour ne plus la quitter.
Le soleil est radieux et tape sur nous avec une ardeur fort inconvenante. J'ouvre mon parapluie et me couvre la tète le mieux que je peux pour éviter le sort de Julien, qui, l'autre jour, a reçu un coup de soleil qui le fait horriblement souffrir.
Nous longeons donc la rive française, passant de temps en tem[»s sous de grosses branches qui nous frôlent la tète et nous forcent à nous baisser pour ne point recevoir dans le nez les feuilles qui nous caressent désagréablement la figure. Mais ces petits désagréments semblent arriver à propos pour nous empêcher de nous endormir et nous obliger de temps en temps à admirer le paysage que nous côtoyons. La rivière, toujours entourée de bois, est encaissée entre des collines assez élevées et couvertes d'arbres jusqu'à leur sommet. L'Oubanghi a encore là de sept à huit cents mètres de largeur et a l'aspect d'une rivière magnifique. A partir d'une heure de l'après-midi, nous longeons des villages habités encore par des Bondjios, anthropophages fiefl'és, puisqu'ils mangent nifine les cada\res qui ont séjourné dans l'eau et flottent, ballonnés, à la surface, lis sont cependant très calmes et nous demandent des pavillons françnis pour plitcei- sur leurs vilhiges. Ceux (jui en possèdent déjà Mil le foiil (IcscciKh'c sur noire passngr r| snliiciit nos pirogues selon toutes 1rs régies de l;ii-|. I>ans un de ces \illitges on nous donne un jeune cidu'i. |H)iir a\oir lin drapfMu Iricolore. Xoiis nous y arrêtons à peine et liions \ers le port de nier où nous (le\oiis coiidier ei (|ui est un petit \illage sur la rive française, toujours liabilé pnr les Bondjios.
Il est assez lard. ciii(| heures e| demie. e| coiiiim^ Pottier et Julien 11 oui giièr(> d'appélil. je mange un morceau. piTsqiie tout seul. Le chef du \illiiii(>. je ne me rappelle pas h' ikuu de ce trou, s'empresse de faire
amitié avec moi. Mais ici ce n'est plus Ircliaii^e du sang. On se coiiii'nlc d'apporter une forte pincée de poudre rouge et de frotter bras droit contre bras droit. Extrêmement pressé de me prouver son amitié, le vieux cbef me salit toute ma cbemise avec sa poudre rouge, sans me donner seulement le temps de retrousser mamancbe. Il nous offre un cabri et une poule. En général, les chefs aiment ])ien nous faire des cadeaux, parce qu'ils savent que le l)lanc, quand on bii fait un cadeau, en paye la plupart du tenq)s deux ou trois fois la valeur. ,) en ai \u même réclamer au sujet des cadeaux qu'on leur faisait et ([u'ils ne jugeaient pas suffisants. Le cas ne s'est pas produit ici, bien (ju ou ait payé à ce cbef ses vivres très bon marché et au prix courant.
Je veux vous donner une idée des prix. Une })Oule coûte deux petites cuillerées de perles bayocas; une chèvre, trois cuillerées de cuiller à soupe, soit quelques centimes. C'est l'unique monnaie. L'étoffe ne peut servir que comme pourboire, et la perle n'est bonne que très petite; mais je vous en parlerai quand nous serons en pays banzyri.
Dans le village qui eut l'honneur d'abriter nos têtes, dans la nuit du 30 novembre au 1" décembre, le chef avait mis deux cases à notre disposition, et, comme la nuit était très fraîche, un sommeil réparateur n'a pas tardé à engourdir nos membres fatigués.
Le lendemain 1" décembre, dès l'aube nous étions debout, et à six heures quinze le convoi se remettait en route. Une légère brume coua rait rOubanghi, et le temps, quoique frais à cette heure matinale, s'annonçait comme devant être beau et chaud. Nos pagayeurs, mis en gaieté par le nombre des pirogues et la fraîcheur du matin, s'amusent à faire des courses, et c'est une bousculade perpétuelle pendant quelque temps. Les pirogues se passent, se dépassent, se redépassent, et, chaque fois qu'on en devance une ou qu'une autre vous brûle la pohtesse, on est éclaboussé d'une jolie façon. Quelquefois même les pointes de pirogues viennent vous menacer, et on est obligé de montrer les dents, sous la forme d'une trique, pour empêcher les jouteurs de vous faire chavirer ou de vous inonder peu convenablement. L'avantage de ces luttes nautiques est de nous faire avancer plus vite et d'exciter les pagayeurs, qui seraient, sans cela, portés à ne ramer que par intervalles très irréguliers.
Psous voici devant un village, perché au haut d'une falaise. Le chef, qui est en guerre avec ses voisins de Fintérieur, nous fait demander de tirer quelques cartouches en l'air, afin de montrer à leurs ennemis que les hlancs sont là, et qu'il y aurait grand danger pour eux à les attaquer. Nous sommes encore en pays hondjio, et le soir, à trois heures, nous arrêtons pour passer la nuit dans un petit village hondjio, dont le chef s'appelle Machhé; le village porte le nom de Mohaka. Julien, à son précédent voyage, avait laissé un Sénégalais pour le protéger contre ses ennemis; aussi sommes-nous reçus à hras ouverts, et le chef demande à nous accompagner jusqu'aux Ouaddas; il pagayera lui-même. C'est encore une case nègre qui reçoit nos lits et nos personnes. Mon appétit est complètement revenu, et je fais honneur au dîner. Du reste, nous avons des vivres de toutes sortes : poules, cabris, pintades, farine de manioc et haricots, épis de maïs. Les poulets, avec les patates qui, étant très peu sucrées, ressemblent aux pommes de terre, constituent notre principal régal. Dans les pirogues, un poulet froid et une boîte de conserves nous servent de déjeuner. J'oubliais les œufs, qui sont aussi, à partir d'ici, très abondants, et avec lesquels nous varions agréablement nos ordinaires. Vous devez remarquer que, lorsque je me porte bien, je parle beaucoup de la nourriture. Dès qu'on est souffrant ici, l'appétit s'en va, et on ne peut même plus voir les mets décrits sur le papier.
Nouveau départ à six heures trente, nouvelle brume et nouveau beau temps. Le 2 décembre, le soleil d'Austerlitz dans toute sa gloire! Ce jour-ci, nous devons rencontrer des rapides. En elfel, le premier se trouve à trois quarts d'heure environ de notre point de départ. Nous mettons, par prudence, pied à terre pour le passer, et les pagayeurs hissent et poussent la pirogue le long de la rive; toutes les pirogues s'attendent. Ouf! la seizième est passée sans incident d'aucune sorte. En joute de nouveau, et arrivée au bout de quelque temps devant un autre rapide. Puis, pied à terre, c'est-à-dire pied sur les rochers, et dès que la pirogue a passé, on nMubanpu^; tout le convoi est enfin passé. Deux ou trois rapich's encore, et nous sommes sauvés! Mais le [uochaiu est le làiueux « rapide de ri^:iéphanl », qui a coûté la vie au gérant de la factorerie des Ouaddas. Nous le traversons heureusement, et nos seize
pirogues également. L'Oubanghi forme deux bras en cet endroit, et il est très resserré, courant très violent et chute. Il n'y a pas à dire, c'est un mauvais passage; mais les eaux sont assez basses, car elles sont descendues d'une façon prodigieuse, et, grâce à Dieu, nous l'avons encore franchi sans encombre.
Nous glissions tranquillement le long de la rive, quand un des Sénégalais nous réveille — le soleil, donnant en plein sur nos tètes, nous avait endormis dans sa chaleur pénétrante — et nous dit que deux flèches venaient d'être tirées sur notre pirogue. Nous envoyons aussitôt deux coups de fusil dans la brousse sur les sauvages qui nous avaient visés; mais devant leur persévérance à se dissimuler, et ne recevant d'ailleurs aucune autre flèche, nous continuons notre marche. 11 paraît que les riverains qui avoisinent les rapides ont la douce habitude d'attaquer ainsi les pirogues au moment critique où elles les traversent. On a déjà brûlé leurs villages, mais sans aucun résultat, et cet exemple n'a pas corrigé ces véritables pirates. Quelques minutes après, nous sautons un nouveau rapide peu important, et c'est fini. Nous entrons dans une région où commencent les populations banzyris, c'est-à-dire où les Banzyris viennent de fonder de petits établissements pour la pêche, et qu'ils évacuent au temps des hautes eaux. C'est le rendez-vous d'équipes de pêcheurs qui viennent s'y succéder et s'y remplacer à tour de rôle.
Les rives de FOubanghi sont plus plates, mais toujours boisées. Le fleuve est parsemé d'îles, dans l'une desquelles, située à peu près en face du poste belge de Mokoanghay, nous atterrissons à un village banzyri, ou })lutôt un assemblage de huttes banzyris, pour y passer la nuit. C'est pour nous un changement complet de décors. Les cases ne sont plus rectangulaires, comme dans les pays que nous avons visités jusqu'ici. Elles sont rondes, formées de roseaux, et rappellent vaguement les taupinières, ou plus exactement les meules de foin (pas de paille) qu on construit dans les campagnes, au milieu des prairies. La porte consiste en une ouverture très étroite jiar laquelle on se glisse dans 1 intérieur presque à quatre pattes. Celui-ci est très propre, quoique noirci par la fumée des feux qu'on y allume. C'est dans un(; de ces cases que nous
avons couché. Il y en a d'assez iiTaiides jtour ciuileiiir une nombreuse famille lout entièi'e. une lamille de noirs, lu'en eulcndu.
Avec les Banzyris, changement de coiffure, de co>Unne et de beaucoup d'autres choses encore. Les femmes porleni pres(ine toutes les che\eu\ longs e| pendants dans le dos. Ils sont tressés el d'un fort joli effel: mais il |uiraît «pie beaucoup sont faux! L'invenlion (\vs faux
HO.M.MKS KT K E M .M E S B A i\ Z Y R I i
cheveux existe donc dans tous les pays. Ces dames se ^dacent beaucoup de petites perles dans les cheveux: mais pour ce genre de co(pietterie ce sont les hommes qui remportent. La coiffure de cerlains d'entre eux est vraiment renuuvpiable.
Le costume dr>^ deux se\(>s e(.iisisle niii(iiiemenl en de nombreux colliers de perles |>endaiil auh.iir du c.mi. ,■( (piebpielnis en une pelite «■•''"•""••■ •!•' |"'''l<'> aiiloiir de la (aille... e| un p,.i,i|... re>| lout. La feuille de vigne n'a pas éle imenlee dans ces pays primilifs. du moins pour les jeunes femmes. Les vieilles on! un pelil conunencement de
pagne, ainsi qnc les hommes. La légèreté Je leur costume ne paraît, du reste, les gêner nullement. Souvent, ils s'enduisent le corps d'huile pour se tenir chauds. Les types banzyris sont beaucoup moins laids, beaucouj) plus sympathiques, si je dois m'exi»rimer ainsi, que les autres noirs et négrillons que nous avons rencontrés jusqu'à cette heure. Un jeune pagayeur banzyri est même très amusant et cherche à se rendre utile de toutes façons. 11 nous apporte nos fauteuils, cherche à aider pour mouler nos lits; finalement, il nous fait demander par voie d'interprète de l'emmener avec nous.
Les Banzyris sont les grands pagayeurs de la rivière et n'ont que cette occupation. Eux seuls peuvent permettre aux blancs de la remonter en leur fournissant des pirogues et des hommes. Quand les premières sont inoccupées pour la traction, ils s'en servent pour faire la pèche. Ils sont assez pillards, mais n'osent guère s'attaquer qu'aux individus isolés, car ils sont d'une pollronnerie remarquable à la guerre. Ils prétendent quelquefois être soutenus par les ])lancs pour terrifier leurs adversaires et leur imposer leurs volontés. Du reste, nous aurons occasion de les revoir, puisqu'ils s'étendent sur une grande longueur, sur la rivière, et j'aurai à vous en reparler, .le n'exprime ici que mes premières impressions et le résumé des racontars ouïs depuis quelque temps. Inutile de renouveler ma petite sérénade sur la température de ce jour-là. Mais il a fait beau et chaud dans la journée, et la nuit a été fraîche, ce qui donne des forces pour le lendemain.
Le 3 décembre, vers sept heures du matin, nous quittions la petite île. et immédiatement les pirogues se sont mises à voguer sur l;i rive fi'ançaise. Quel ravissant spectacle en ce moment! Une très légère buée couvre la rivière, un magnifique soleil de feu montre à peine au-dessus de l'horizon sa face réjouie et éclaire en [deiii toute la petite flottille. Les rives, vertes et couvertes de grands arbres, sont estompées par la brume qui les bleuté vaguement et forme un immense rideau, traînant ses draperies tout le long de l'horizon. Au milieu de la rivière qui semble reluire de propreté . dans un jour favorablement clair , les seize pirogues glissent, avec leur chargement et leurs passagers, couronnées du pavillon tricolore dont les vives couleurs trancbeni
af:fréablomont sur le fond flou et effacé où s'encadre celte scène.
Et quelle variété d'attitudes chez les voyageurs! Ici un Arabe juché sur les malles, entouré de ses pagayeurs, et dont le burnous blanc contraste élrangemeul au milieu de tous ces corps noirs. Plus loin, c'est Julien, couché sous une espèce de tente blanche et rouge, et deux Sénégalais accroupis, en veste blanche et bleue. Une autre pirogue porte des Arabes qui, le capuchon bleu rabaissé sur leur tète, fument, nonchalamment étendus, leur cigarette, dont ils suivent avec complaisance les légères spirales de fumée. Dans une autre pirogue, un pagayeur s'est arrêté de ramer et tape à tour de bras sur son tambourin, donnant la cadence aux autres pagayeurs qui, tous, poussent avec ardeur l'eau rapide du courant, cherchant à atteindre les premiers l'autre rive. C'est un joh fouillis de têtes, do pagaies, de pirogues. Dans l'une de ces dernières, deux dames hautes et puissantes de la localité ont saisi l'aviron et rament avec un entrain superbe. Leurs grands cheveux sont épars et dansent des sarabandes à chaque coup de pagaie qu'elles donnent... Mais la rive est atteinte, le tableau est terminé et la navigation côtière reprend son cours, le soleil a dissipé toute la petite brume de la première heure et la chaleur augmente d'heure en heure, tempérée cependant par une brise légère, qui souffle au-dessus de l'eau et vient nous caresser délicatement le visage.
Bientôt, nous apercevons dans le lointain une vaste plaine qui ressemble à une trouée dans la rive : ce sont les Ouaddas; mais il nous faut bien encore deux heures et demie pour y arriver, en longeant quelques huttes banzyris , où nos pagayeurs ont des amis et des connaissances qui viennent les saluer au passage et leur narrer les faits divers de la localité. En même temps, ils chantent, et leurs chansons annoncent notre arrivée à tous les villages côtiers , avec des réflexions plus ou moins bizarres sur les passagers que les pirogues transportent.
Il est une heure de l'après-midi, quand nous atterrissons devant la factorerie hollandaise des Ouaddas. Le gérant. M. Ilulst, est là en grande tenue. 11 nous souhaite la bienvenue et nous conduit immédiatement au petit pavillon en paille qu'il nous a fait préparer, contenant d(Mi\ ])(Mit(>s chambres et un salon de réception qui a bien huit mètres
carrés, mais presque entièrement occupé par une table, placée au centre. Nous changeons avec plaisir de costume, car ce voyage en pirogue rie nettoie pas précisément les vêtements, et les éclaboussures qu'on y reçoit et Teau qui baigne le fond de la pirogue ne sont guère faites pour nous approprier.
Les Ouaddas, ainsi nommés de la [topulatioii (jiii habile riiiléricur à deux ou trois kilomètres seulement, sont un posic lunch' en 1891 par les auxiliaires de Dybowski, qui en a^ait fait un centre. Peu de temps après, vers le mois de janvier de celte année, les Hollandais, ou du moins la Société hollandaise du commerce africain, qui a des factoicries dans tout le Congo français, en obtint la concession et s'y établit, pour faire le commerce di^ lÏAoire. La factorerie se compose de deux maisons en argile^ et de phisiciirs i>aillottes. Les maisons en argile sont de fabrication hollandaise. Les auti'es ont été construites i)ar la maison Dybowski. Le tout est établi dans une vaste plaine derrière la([uelle est un marais qui arrive presque au bord des établissements aux hautes eaux. Mais, à l'heure actuehe, il est sec et bien sec. La berge est de trois mètres environ au-dessus du fleuve, et pendant les crues la rivière vient à peu de distance de la factorerie. Ici on fonde des établissements sur des berges qui, au moment de la saison sèche, paraissent avoir cinq mètres de haut, et l'on est tout stupéfait, aux mois de pluie, de voir tout d'un coup l'eau nous envahir et monter, comme à Banghi, à 6'", 27 audessus de l'étiage. La [)Osition géographicpie des Uuadtlas, (pii n'est pas marquée sur les cartes que nous avons, se trouve à peu près sur le cinquième parallèle nord et entre les rivières Ombella et Kémo, affluents de l'Oubanghi, qui devant nos fenêtres coule de lest-nord-est à l'ouestsud-ouest. Nous sommes presque au point le })lus élevé d(î l'Oubanglii.
6 iiocciiihie. — ^ oilà trois jours que nous sommes aux Ouaddas. Nous avons reçu avant-hier la visite du petit vapeur de la Société anonyme belge, r.4//j('/7, qui fait ki route entre Mokoanghay et Banzyville, c'est-àdire un espace où il n'y a aucun rapi(h'. Ce petit transport est à roues, mais ne va guère plus vite qu'une pirogue. L'État indépendant a aussi
une petite chaloupe à vapeur pour faire le même service : VEn avant !
L'Etal français a eu un iiialheur avec le sien. 1/an dernier, le Docteur Ballaij cha\ irait et sombrait dans les rapides deiMobaï, que son capitaine avait imprudemment voulu lui faire franchir. Aussi la France ne remonte aujourd'hui ses \ivres qu'en pirogue, ce qui, du reste, quand on peut en trouver, ne retarde pas extraordinaii-enicnt, grâce à la rapidité avec laquelle les pirogues marchent, et cela évite en plus les liansbordements, qui demandent toujours un certain temps.
En commençant ma lettre, je vous parlais l'autre jour du fameux rapide de YÊléphaiii; M. Fraisse, agent du Congo français, qui nous précédait de vingt-quatre heures et qui va à Yakoma-Abiras, a vu sa pirogue chavirer dans les rapides et se serait noyé probablement, sans un Sénégalais qui la littéralement empoigné par les cheveux (il en a plus que moi) et la jilacé sur un tonnelet qui surnageait. Il est arrivé après avoir perdu toutes ses atïaires personnelles. Il remontait aussi du ravitaillement pour le haut fleuve, mais heureusement que ses six autres pirogues ont passé sans encombre, et lui seul a été lésé par le naufrage. Nous n'avons pas de rapides d'ici Mobaï. où se trouve le plus gi-and de tous. 11 ne faut pas moins d'une demi-journée de marche pour le traverser et s'en mettre complètement à l'abri. Mais nous mettons pied à terre quand nous le jjouvous, ce qui soulage la pirogue. Grâce à la baisse des eaux, notre montée s'effectuera plus facilement; mais nous sommes forcés, vu le petit nombre de pirogues à notre disposition, de scinder le convoi en deux, et le premier. i>artant demain, sera dans une dizaine de jours à Mobaï, où nous irons à notre tour, quand la première partie sera arrivée à destination. Ce n'est pas un moyen très rapide de remonter; mais il n'y en a pas d'autres: d'autant [dus (prêtant un peu à court de perles bayocas, seule monnaie usitée dans le pays, nous devons les ménager précieusement.
Je viens devoir des femmes ouaddas. (JurlJe horreur! elles se nu'ltent des morceaux de métal dans la lèvre supérieure, dans chacune des ailes du nez, cl une longue pointe de cristal de roche est suspendue à leur lèvre inférieure. Dans l(>ur coslunu' règne la même sinqdicile que dans celui des femmes baiizuis. aulremenl dil. loul ((> (pi'il y a de pbi> [.ri-
- im —
Le mrlal (loTil elles s'ornciit les lèvres et doiil (|iiel(jii(\s morceaux pèsent de vingt-cinq à trente grammes ressemble beaucoup à de l'argent. C'est un alliage d'argent et de métal quelconque; c'est de l'argent à un titre très bas. C'est la première fois que nous voyons des indigènes avec des objets d'argent. Cela prouve une cliose : c'est que les Ouaddas ont des relations avec les Arabes, dont ils sont, du reste, assez peu éloignés. Des émissaires arabes sont venus ici après la mort de Crampel et
FEMMES OUADDAS.
ont cbercbé à se renseigner sur l'invasion des blancs, sur leurs forces et leurs intentions.
Comme nous longeons FOubangbi et marchons vers l'est, nous n'aurons pas encore affaire avec les a Touyos », nom que les indigènes donnent aux Arbis, et ce ne sera (pie passé Vakoma, qu(> nous aurons affaire à ces grands possesseurs de l'Afrique.
Regardez un instant une carte de rAfri(pie. et vous pourrez juger de l'extension du monde musulman sur cette [larlic du globe. Au nord, les musulmans occupent le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Tripolitaine, l'Egypte et le Sahara (soumis ou indépendants). A l'ouest, le Sénégal
osl en grande partie nmsiilmaii. le Foula-Djallon. les rivières du Sud, presque jusqu'au Dahomey. A l'intérieur, les empires d'Adamaoua, du Ouadaï, du Dar-Fertit, le Dar-Four leur sont soumis, ainsi que le Tchad. Ils s"étendenl jusqu'aux sources de la Sanga. Ici, ils viennent presque jusqu'au 7' degré de latitude nord. Le haut bassin du Nil leur appartient, et toute la côte orientale jusqu'à Zanzibar. De plus, dans l'intérieur ils possèdent les sources de rOubanghi. du j\II)omou. du jMl)ili. et tout le haut cours du Congo, c'est-à-dire un bon tiers de l'Etat dit indépendant; en un mot, les deux tiers de l'Afrique sont sous leur domination effective ou occulte, qui s'étend chaque jour, un peu retardée par l'intrusion des blancs dans les affaires du Centre africain.
Ici, changement de conversation; je veux vous charger de deux commissions dont je ne suis que Fintermédiaire. M. Riollot, le nouvel agent de l'expédition, m'a versé une somme de sept cents francs en livres sterling et m'a prié de la faire parvenir à l'adresse suivante : M. Riollot fds, entrepreneur à Autun (Saône-et-Loire).
Connue je ne puis faire voyager de l'argent ici. puisque les mandats postaux n'existent pas encore, je vous prierai de vouloir bien envoyer les sept cents francs, en mandat sur la poste à l'adresse ci-dessus, de la part de M. Fiancois Riollot au Congo, et de garder le reçu du mandat, pour le remettre à notre retour.
De même, un tirailleur m'a versé cent francs, [tour être envoyés de la mènn.' façon à l'adresse ci-après. Elle n'est pas très courte :
Si-Braham-Ben-Mohammed-Ben-Tel-ïayeb, à Msila, arrondissement de Sétif. province de Constantine (Algérie); de la pai't du tirailleur Djeniaï-Ben-Aluued . au Congo, en ex[iédition.
Voilà les deux atfaires dont je voulais vous charger, avec prière de garder les talons-récépissés de la poste pour être représentés aux intéressés, lors de leur retour en Euroiie ou en Algérie.
Je vous ai parlé tous cesjours-ci et dans quelques-unes de mes lettres })récédenles de la pêche ([ue ju-atiquent en grand les riverains de FOubanglii: mais je ne sais si je vous ai dit les moy(Mis (pi'ils emploient pour attraper les [ioiss(tns. Ees Bondjios se servent de tilets, faits avec beaucoup d'art, tellement (pTiui de nous les axait pris pour des objets de fabrica-
lion européenne. Leur principal filet est un grand carré à mailles assez serrées, qu'ils dressent au uio\en de deux perches sur les pirogues, à un moment donné, dans les endroits qu'ils croient [)oissonneu\. Ils font basculer le (ilet et l'immergeid. Ils le laissent quehpies moments dans 1 eau et le iclèvent. Les poissons (pii \ mettent de la bonne volonté sont