K C HEURS B 0 X D
projetés dans la pirogue, niais avec ce lilet ils ne peux eut guère jjrcndre que du fretin, dont cependant nous avons fait de délicieuses fritures. Les Bondjios emploient aussi l'épervier. .l'en ai vu dans leurs \illages, mais je ne les ai pas vus s'en servii'. Les Banz)iis emploient de grandes nasses en osier et placent ces instrumenis dans des étranglements où le ])oisson a riial)itude de passer. Leurs pièges, cai- ce sont de véi-ilables
pièges à poisson, eu |)renneiil éiionnéiiient. cl [larfois de très gros. Us ont aussi la pèche à la ligne et n'ont rien à envier à ce point de vue à tous les badauds parisiens des quais. Seuleuient leur ligne est très priuiitive, n'a pas de bouchon, el leur hameçon est un siuiiile morceau de fer recourbé, mais arrangé avec grand soin. Les armes des peuples que nous avons traversés jusqu'ici et dont j'ai envoyé de nombreux échantillons en douane, à votre nom. sont les lances de formes diverses, les zagaies dont quelques-unes sont de petits travaux d'art, les couteaux de jet de formes extrêmement variées, et enfin, depuis Banghi, les arcs et les flèches. Quelques-unes de ces dernières sont empoisonnées. Ce sont celles qui consistent en un bois eflilé qui n'ont pas de fer à Textrémité.
7 décembre. — Les Banzyris (pu' nous commençons un peu à connaître sont beaucoup moins anthropophages et ne se contentent pas d'enterrer leurs morts dans leurs estomacs, comme la j)liq)art des populations riveraines de rOubangbi. Ils sont jdus doux de caractère, quoiijue assez fiers et très paresseux.
La température dont nous jouissons depuis une dizaiiu^ de jours est fort supportalde, de vingt degrés miuiuunu à trente degi'és maximum. Mais ce (pi'il y a d'agréable, c'est que les tornades ne sévissent plus, et que le ciel est remarquable de pureté, avec une petite brume permanente qui fait voir tout en ])leu. L'efTel en est joli et repose le regard.
Décidément, cette lettre est lemplie de commissions pour vous. Je les renouvellerai dans les autres, au cas où celle-ci se perdrait. Cette dernière cependant n'est pas facile à renouveler. 11 s'agit de transmettre à l'adresse ci-dessous la lettre en arabe et le certificat de vie ci-inclus :
M. Taïeb-ben-Lakader. cafetier, route de Bardo. Constanline (Algérie).
8 iUreuibre. — Dix beures et demie du matin. Julien part à l'instant jionr le Kwango et penl-ètre Moijaï, avanl-driiiier poste français sur rOubanglii. fondé en ISilt : et. comuie je vons liii dil. nous procéderons ensnite à notre mise en ronle. Cette manière de \ojagerest évidemment nn peu lente, mais pins sûre, el dailleurs nécessité fait loi. Nous n'au-
rions jamais eu assez de pagayeurs et de [tirogues pour liler eu une fois. Le temps se maintient au beau, le tliermomèlre mar(pn' singt-six degi-és au-dessus dès dix heures ce malin; mais il ne monte guère au-dessus de trente-deux à trente-quatre degrés en général; c'est déjà gentil. Nous navons pas encore en à nous })laindre à ce point de vue, et nous ne souillons pas de la chaleur. C'est fort heureux, aw il est plus diflicile de supporter ici trente degrés qu'en France, mi riiumidilr exhaordinaire de l'air et les miasmes qui se dégagent des nond)i'eux marais de la terre africaine.
9 (Uronliir. — J'ai tiou\é ime non\elle occu[(alion. Je suis en train de travailler à un \()cabulaire de la langue banz^ri. Ce « gros » ti'a\ail a été commencé aujourd'hui. Je compte en faire autant dans tous les endroits où nous resterons quelques jours. J\hiis ces mots pris à la Aolée offriront biiyn des incorrections. Néanmoins, j'en ai trouvé de curieux. Les Banzyris ont une coutume très spéciale: ils redoublent presque toujours le mol. (juand il n'y a (pi'une syllaite. Par exemple, non se dil : « pé. » Us disenl toujours : « pépé ». « fou » pour bon. « foufou », et ainsi de suite. Collier, par exenqde, se dit : « malenghélenglié », en redoublant la lin du mot, et beaucoup de mots ainsi, ce qui donne un drôle d'as[iect à certaines [dn-ases.
13 décenibre. — La poste ne part pas souvent dans ces pays-ci, et son irrégularité est désespérante. J'ignore tout à fait quand cette lettre prendra la route de France. 11 faudrait qu'une pirogue partit d'ici pour Banghi, avec quelques Sénégalais ou blancs. Mais juscpi'à présent il n'en passe pas, et je prolite de ce séjour assez prolongé aux Ouaddas pour pousser mes études sur le banzyri et interroger les indigènes sur la dénomination de certaines choses. Je suis arrivé de la sorte à connaiire })as mal de détails sur leurs faits et gestes qui m'auraient probablement échappé autrement et dont quelques-uns sont assez curieux. Entre autres choses, j'ai vu les entraves qu'ils mettent aux pieds, ou })lutùl à un [tied de leurs esclaves fugitifs pour les empêcher de s'é(ha[)per, et qui consistent en une pièce de bois, percée d'un grand trou au milieu. On y insère la
jambe du pauvre diable, et, au moyen dune cheville en fer, la jambe se trouve prise. C'est sommaire et bien compris.
Voici quelque chose de plus gai. ^'ous connaissez bien la canne à gros manch(; recourbé, (pie les gommeux parisiens ont itortée pendant quelque temps et qu'ils se mettaient sur le bras. Les Banzyris 1 ont inventée depuis longtemps et la fabriquent dune façon h-ès simple. Ils prennent un Icger bambou droit et, au moyen d'uiu' her])e tressée, repHent le haut en demi-cercle. Ils s'en servent ainsi. Un jour, l'herbe s'use ou se casse: mais le manche a pris le pli, et la canne se trouve faite tout naturellement. Je vous ai peut-être déjà dit que les femmes bondjios se mettent du noir sur la figure. Il en est de même ici. C'est drôle, mais au fond c'est logi(iue. puis(pu.' les femmes se mettent bien de la poudre de riz en Europe. Si on demande à mesdames les Banzyris les raisons de ce barbouillage, elles vous donneront les mêmes que les dames françaises qui se servent de la poudre susdite.
J'ai eu de grandes in(iuiétudes au sujet de Pottier. 11 a été très malade ici. et. Dieu merci, il commence à se rétabli f. C'est égal, nous sommes dans un pays où l'on ne peut guère faire de vieux os. Les moustiques eux-mêmes se sont remis de la partie, et de temps à autre, malgré les moustiquaires, on se ré's cille — si on a eu le ])onheur de pouvoir dormir — avec une figure qui ressemble beaucoup à une écumoire.
Il existe, dit-on. dans un pays européeu une légende que je veux vous conter ici.
« Dieu crca le monde: il fit l'Europe. l'Asie, l'Amérique et l'Océanie. Le diable survint à ce moment et pria Dieu de l'autoriser aussi à faire quelque chose, prétendant que ce qu'il ferait serait beaucoup plus beau, ce qui lui fut accordé. \uO dial)le alors créa l'Afiiquc Et voilà! »
16 (lécenthn'. — Nous partons des (juaddas pour le Kwango, demain ou après-demain. Devant la perspective des emballages et des derniers retards, ou des dernières i)récipitatioiis, je crois i)lus prudent de fermer ma lettre et de la remettre au gérant de la factorerie, qui se chargera de la faire parv(Miir à Banghi parla plus j)rochaine pirogue descendante; quand? j(> Figuore: mais piobablcmeut vous recevrez de nos nouvelles
du Kwango on même temps. Julien est parti en avance sur Yakoma- Abiras, pour préparer la route. Malgré toutes sortes de retards, causés par la difticullé (jue 1 on a à se procurer des pirogues, nous avançons, et quand nos charges, restées en arrière, nous rejoindront, nous pourrons commencer la partie palpitante du voyage.
Tous les malades sont à peu près rétablis, et dans la troupe l'état sanitaire est généralement bon. 11 est vrai que les fatigues sont peu considérables, et que monter en ]»irogue est une vraie partie de canotage.
Aux Ouaddas. le dG décembre ^89^.
LE KWANGO