‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 40 sur 68 · UEMBE. — MARCHÉ. — EN ROUTE POUR LES \BIRAS. LE 1" JANVIER · texte numérisé non relu

UEMBE. — MARCHÉ. — EN ROUTE POUR LES \BIRAS. LE 1" JANVIER

AU MILIEU DES SAUTERELLES. — UNE TORNADE. LE POSTE DE MOBAÏ. — DANS LES BRUMES. — ARRIVÉE AUX ABIRAS.

llaul-Ûubaiighi, Afrique ceulrule.

Le Kwango, ^4 décembre 1S92, veille de Noël.

Nou.-^ a\ons encore changé de domicile, et nous nous .sommes avancés de quatre journées de pirogue dans le haut Ouhanghi. Les Banzyris nous ont joué toutes sortes de tours, et notre départ, qui devait avoir lieu des Ouaddas le 18. ua eu lieu que le 19. Nous sommes partis ce jour-là à huit heures et demie du matin, après avoir pris congé de notre hôte hollandais. Pottier avait été expédié la veille avec six pirogues. Nous en avions trois, dont une assez belle.

La navigation n'offre rien de bien remarquable pendant cette journée, où Ton ne rencontre qu'un ou deux villages sur la rive belge. Les eaux ont baissé d'au moins cinq ou six mètres, et des bancs de sable immenses sont à découvert. Les pagayeurs se reposent pendant qu'où les longe, et ce sont les hommes au « tammbô » ou perche qui font marcher la pirogue. Vers quatre heures, nous nous arrêtons à un village sur la rive belge, dont le chef s'appelle Bessou. Ce sont des Banzyris, car les questions de nationalité intéressent peu les Banzyris, qui s'établissent aussi bien sur les deux rives.

La réception est aimable, et les vivres arrivent rapidement, comme

cadeau. Le blanc, en effet, a la coutume de payer un peu plus cher quand le premier cabri est apporté par le chef en personne pour en faire hommage au blanc. C'est déjà un \'[(m\ truc connu, mais il })rend néanmoins, car il faut reconnaître la bonne volonté des habitants. La monnaie employée généralement est la petite pei-le rose (grosseur, bayoca blanche). Plus elles sont petites, plus elles ont de succès. La perle bayoca blanche a encore plus de valeur et sert d'iiabitude à [>a} er l'ivoire. On ajonte au payement une brasse d'étoffe. Mais c'est encore peu estimé, et ils ne l'acceptent que par-dessus le marché. Il est vrai que leur costume est tellement primitif ([iie de longtemps les marchands de nouveautés qui voudraient s'inslaUer ici risqueraient fort de faire faillite. Les perles, qui servent comme ornement et comme monnaie, vont à l'intérieur (j'entends par intérieur les populations qui ne bordent pas immédiatement rOubanghi). EUes sont échangées contre de lïvoire, contre di;s esclaves, ou même [)arfois des vivres.

Le 19, nous [)assons en vue de la rivière Rémo (ou Kémo), par kujuelle s'est engagée la mission .Alaislre, dans sa runte au nord. C'est une ri\ière peu importante qui n'a guère [dus de quatre-Aingls mètres à son confluent. Le lendemain, 20 du même mois, nous quittions Sa Majesté Bessou. et en avant de nouveau sur le Mbili fia rivière). Nous dépassons un tas de villages, situés sur la rive française, oii flotte le pavillon tricolore et qui nous crient de nous arrêter pour nous vendre des cabris. De temps en temps nous stoppons, entre autres pour déjeuner. Comme il y a du feu dans les pirogues, à l'arrière, on peut faire sauter des œufs sur le plat, et, avec un poulet fioid de la veiHe, le repas se trouve constitué.

Je parle à tort du déjeuner du 20, <ar. pour moi, il fut très triste. Le soleil m'avait un peu tapé dessus, et, au lieu d'une agai»e réjouissante, c'est le triste vomissement qui m'a pris toute la matinée. On navigua en pleine chaleur, entre sept heures du matin et quatre heures du soir, et malgré couvertures, parapluies et manteaux, le soleil nous traverse jusqu'aux moelles. Il est, en effet, curieux de constater qu'on est grillé par la chaleur, si l'on n'a pas une couverture sur les jambes et si le soleil vous tape dii-ectemenl sur les pieds.

Ce soir-là. noas couchons dans le voisinage d'nn Alliage, N'dry. Les N'drys foiment une population assez sauvage de l'intérieur et n'ayant qu'un ou deux villages près de la rivière. Comme récemment ils avaient reçu une petite tripotée, pour désobéissance, le chef est immédiatement venu me faire hommage d'un cabri et d'une poule. Pour nous exprimer que c'est un cadeau (en style nègre), le chef ou celui qui fait l'offre arrache des plumes de la poule ou des poils du cabri et a ous en met sur la tète et sur les pieds. Chose curieuse! les blancs ont beaucoup plus de prestige, dans l'Oubanghi. au-dessus de Banghi qu'au-dessous, ces gens-ci n'ayant absolument de respect (pie [tour la force physique et considérant comme non exislanh' la force morale. Le lendemain, 21 décembre, j'élais agréaldemenl lélalih. et à l'tieure peu matinale de sept heures et demie, notre petite llotlille continuait sa marche ascendante. Les eaux, depuis que nous sommes dans LOubanghi, ont baissé de six à sept mètres, et des rochers apparaissent, créant de petits rapides. Vers neuf heures et demie du matin, nous en passons un assez violent sur la rive française. Le même est presque insignifiant sur la rive belge, à cause de la largeur de FOubanghi, qui a de quinze à seize cents mètres de large, et dont le cours recommence à être parsemé d'îles. Vers trois heures et demie ou quatre heures, nous stoppons au village de Bembé (rive française) .

Bembé mérite deux ou trois mots. C'est un chef baiizyri qui, le premier, a fourni toutes les pirogues de la mission Crampel et celles de Dybowski. Cette « entreprise » lui a rapporté beaucoup de perles, et son village s'est enrichi, grâce à de nombreux achats d'esclaves des deux sexes. Les esclaves, je le répète, prennent si bien les coutumes de leurs maîtres qu'on ne saurait les en distinguer la [jlupart du tenqis. C'est de chez Bembé que Crampel est parti pour l'iuterieur, et c'est lui qui a recueilli les restes de la mission. Il sest mis en grande tenue pour nous recevoir, bupielle consiste en une vieille veste bleue de milicien et une calotte (?) plus ou iiiiiius iiizarre. Son fils est beaucoup plus élégant que lui. lia ete Itoy d'un des membres de la mis.sion Ihhowski. et parle le h'aiirais à |>eii près (•(.rrectemeiit. Il était \ètu d'un pagne d(> cotonnade bleue et d une veste jiian.'he. Le village de Bemiie est bien situé, sur

une falaise boisée de dix à duuzc mùlres de liaiileiir. Les cases sont de la même forme que celle quo nous trouvons inaiiitenaiil. mais beaucoup jtlus grandes, ayant, quelques-unes, de ([uafre à cinq nudies de bauleur et de sept à huit mcMres de diamètre à la base. C'est dans l'une de ces cases, mise à notre disposition par master Bembé. que nous nous sommes li\rés aux (tom'eui-s d'im sommeil réparateur.

Le 22, dès l'aurore, nous étions debout, et \ers stqd heures en pirogue. Rien de bien saillant dans la navigation de rOubanghi durant celte jouriu''e. A trois heures environ, nous passons en \uc de la ii\ière Kwango, large de deux cents mètres à son confluent, et qui s'enfonce assez profondément dans l'intérieur, au milieu des populalious lanzanassis. Une heure a[»rès. nous accostions au [losle de Kwango. d'où 'y vous cahigra[»bie cette lettre. L'historique de ce poste est peu com-

pliqué. Fondé [tar les Belges, sm- la rive droite de l'Oidjanglii, et abandonné par enx. an moment de l'occnpation française, il consiste simplement en nne maison à véranda en pisé et est gardé par deux Sénégalais de la milice du Congo français.

Ma l(^ttre a été interrompue au Kwango par les préparatifs du départ et le passage de .AI. Greshoff. qui n'a pris de moi qu'un petit mot. Je la reprends après mon arrivée à Yakoma-les-Abiras, où nous sommes arrivés après une heureuse navigation.

Veuillez seulement tourner la page et reprendre le cours de nos exploits et le tracé de nos faits et gestes futurs.

Poste français des Abiras (dernier poste français sur le haut Oubanghi), vendredi 43 janvier 1893, par 4° 7 de latitude nord et 20M6' de longitude est de Paris (Afrique centrale).

Je reprends simplement ma lettre interrompue au [loint ofi j'en étais, c'est-à-dire le 22 décembre au poste de Kwango. La maison du poste, construite en pisé par les Belges, comme je vous l'ai déjà dit. et non réparée depuis deux années, menace un peu ruine, mais nous otTre un abri suffisant. Je m'installe dans une des chambres: l'autre nous sert de magasin, et sous la véranda nous installons une table qui forme tout le matériel de la salle à manger.

Le soir même, on envoie un des Sénégalais qui doivent garder le poste prévenir les villages que imus avons besoin de vivres, et dès le lendemain, 23. à partir de sept heures du matin, un véritable marché s'établit devant notre case. Les femmes, avec des paniers ou des calebasses sur la tète et dans le costume de notre mère Eve. viennent apporter des deiuécs de toutes sortes, principalement de la farine de manioc on de maïs, de l'buile de palme, des poules, des patates, de l'igname rose et des sortes de petites racines, rappelant beaucoup la pomme de terre nouvelle de Fiance, du tabac, des arachides, des épinards indigènes et plusieurs autres jx-lites marcliandises du i>ays. Les hommes viennent (pn-binefois: mais ils apportent des cabris, ce qui remplace ici

l'if?^-

exclusiveiiK'iil le iiioulon. Les liabitaiils des villages avoisiiiaiils sont tous des Baiizyris, et naturellement l'unique monnaie est la [(ctite perle bayoca rose ou blanche, dont une cuillerée à café nous sert à [tayer tout cela, car il nous faut marchaiuler le [dus possible et écoiu)mis(M' ces joyaux grossiers que rien ne peut remplacer dans nos échanges a\ ce 1rs uaturels. Ils acceptent bien des étolfes et de la bimbeloterie en cadeaux, mais jamais comme payenumt. (J'est la perle seule qui a cours. Cne factorerie hollandaise avait été établie dans les environs pour le cammerce de l'ivoire; mais elle a été abandonnée depuis la création de celle de Yakoma. Son jai-din contient quelques salades et quelques tomates. rVous nous empressons d(; le mettre au pillage. Rien de nouveau à dire sur les lia])itants, qui sont des Banzyris et ofTrent les mêmes caractères que ceux que nous avons précédemnu'ut rencontrés.

Pendant notre séjour au Congo, la température a peu varié. Nous sommes en pleine saison sèche, les eaux sont très basses, et la pluie ne vient que rarement. Le thermomètre varie entre vingt degrés minimum et trente à trente-deux degrés maximum. Au fond, c'est très supportable; et si les soirées n'étaient pas empoisonnées par des légions de moustiques qui nous piquent de tous côtés, Kwango serait très agréable. Mais certains jours on est obligé d'avoir une couverture pour s'envelopper les jambes, sinon on est constamment obhgé de se baisser pour se gratter, ce qui donne aux repas africains des tenues excentriques. Je suis un peu cahin-caha et je ne sors guère au Kwango. Sans être très malade, je suis obligé d'absorber de la quinine, ce qui ne me donne guère envie de chasser, ni même de me promener.

Le 24 décembre ne nous olïre aucune distraction nouvelle, et, n'ayant pas de cheminée dans notre réduit, je me vois dans l'impossibilité de mettre mes souliers devant le feu. Le lendemain, jour de Noël, nous ne faisons pas grands frais pour la IV-te, mais, à ce moment, nous pensons à vous tous, et je vous envoie du fond du cœur tous mes meilleurs souhaits. Le soir, pour fêter un peu la solennité du jour, nous nous offrons un bon petit repas et ouvrons une boîte de confitures dont nous nous régalons... On fait ce qu'on peut! Le 26, je retombe sous l'influence du paludisme. Autrement dit, un peu de fièvre revient me taquiner. Je

crois que le repos m'est nuisible. Pottier et Kiollol sont du même avis et parlent pour lâchasse, dont ils reviennent en rapportant des pintades. J'y serais allé avec plaisir, mais je ne suis pas assez en train et je fais des observations bai-omélri({ues et thermométriques.

La journée du 27 est à peu près aussi insignifiante, et je la saute pour arriver au 28, où je suis guéri.

Le 28, en arrivant de la chasse, l\jllier nous tlitcpi'un convoi assez important descend du haut Oubanghi, et peu après on vient nous dire qu'il y a un blanc. Qui est-ce? On attendait le retour de M. Greshofï, descendant de ^'akonla. Nous pensons immédiatement que c'est lui. Et d'abord vous me demanderez qui est ce M. Greshoff. C'est un Hollandais, directeur pour la Société ah-icaine hollandaise des factoreries du Haut- Congo. C'est en même temps une des personnalités les j)his importantes du Congo français. J'ai dû vous en parler dans mes lettres de Brazzaville, puisqu'il a été un de ceux qui ont le plus contrilmé à nous faire prendre la route de l'Oubanghi. M. (iresholT a dix-sept ans d'Afrique et est connu depuis neuf années de tout le Haut-Congo. C'est un des hommes qui ont le plus pratiqué le commerce de l'ivoire dans celte rivière et ses aftluents, et qui ont le plus d'influence sur les indigènes, et surtout sur les Arabes des Falls. H est très protégé par le Congo français, avec lequel il est à merveille et auquel il rend de très réels services. Dans tout le bassin du Congo, on l'appelle « Mfaumou IXtangou », ce qui veut dire en bakongo « prince-soleil » ou « chef-soleil ». Je ne sais pas très bien d'où lui vient ce surnom, mais on le connaît partout.

En effet, je vois une pirogue arriver avec des bagages et des indigènes. Je demande qui arrive, et ils me répondent : « N'tangou », car la langue diffère ici, elles Banzyris ne peuvent pas prononcer « Mfaumou ». Voilà toutes les pirogues qui s'amènent: mais on nous dit qu'il y a plusieurs blancs.

Le premier cpii iipparaît est M. Jucheriniu, cbef de poste de Vakoma. délacbr par le direct(>ur du llaiil-Oubauglii pour venir me chercher et nous montrer la roule, en nous faisant éviter de passer trop près des villages suspecls. Il emmène avec lui sept miliciens sénégalais, interprètes ou soldats, .rapprends (pi",,n nous construit des babilations aux

Abiras-Yakoma, et que M. Liolard, direcleur du llaiil-Oubaiigiii, se mettra en (juatre pour nous S(^condei' et faciliter notre passage au travers des populations nsakkaras qui nous fourniront des porteurs. On est enclianté de notre arrivée et désespéré de ne Tavoir pas su plus tôt, pour nous préparer des habitations plus luxueuses.

Je vous assure que ça fait plaisir, si loin de France, de voir qu'on ne pense pas à la politique, et que tous les Français que nous avons vus, de (juelque opinion et condition que ce soit, nous ont tous fait le même accueil.

Quelques minutes après arrive M. Greshoff avec un de ses agents qui rentre en Europe, et immédiatement l'inévitable bouteille de Champagne ménagée pour la circonstance. M. Greshoff me fait presque aussitôt les offres que je vous ai écrites dans ma lettre, et je vous assure qu'on ne s"est pas ennuyé pendant le dîner. M. Gresliofï n'est pas au-dessous de sa réputation d'aimable homme et de causeur agréable. Les histoires sur le Congo n'ont pas cessé, sur les Belges surtout, que M. Greshoff ne })eut pas voir en peinture. Aussi ces pauvres marchands d'esclaves ont-ils été traités de toutes les façons. Maintenant les racontars sur les indigènes n'ont pas été moins intéressants, et tous les points du Congo où le Hollandais avait circulé ont défilé dans la conversation. M. Gresliotf nous a aussi beaucoup parlé du Ilaut-Oubanghi ; mais j''aime mieux ne })arler que des choses que j'ai vues, et ce ne sera que de là-haut que je vous enverrai mes impressions personnelles; celles des autres importent l)eu. Tout ce qu'on peut dire, c'est que nous trouverons là-haut d'iiiléressants et de nombreux sujets d'études.

Après déjeuner, le lendemain 29, M. Greshoff nous dit adieu et file sur Brazzaville, où il ne doit arriver que vers la fin de janvier. Il a du mal à réunir ses pagayeurs, qui s'étaient répandus dans tous les villages, poui- aller boire et s'amuser. Les Banzyi-is sont liorriblement joueni-s. Dès ([uils ont des perles, ils s'enqircssciit d'aller les risquer à un pdit jeu de retourne, qui consiste à jeler un certain nombre de fèves coupées de façon que les unes retombent sur h' dos, d aulres sur la hanche. Ils le jouent à quatre, et certains roublards on adroits amassent ainsi uiu' quantité a[)préciable de perles. Ce jeu est moitié hasard, moitié adresse.

Une fois M. Greshoff parti, on se met en campagne pour trouver des pagayeurs. MlM. les Banzyris, avec leur gracieuseté habituelle, ne viennent que lorsqu'on se fâche; n'étant pas pressés, ils ne comprennent pas que les Français le soient. Que leur importe de partir dans quinze jours! Ils se trouvent bien. Le recrutement dure deux jours, et, grâce ù un chef qui nous prête assistance, nos pagayeurs sont recrutés pour la

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ARRIVKE OR M. GRESHOFF AU KWANCO.

fin de l'année 1892 (31 décembre). Les chefs banzyris n'ont, d'ailleurs, qu'une très faible autorité sur leurs concitoyens, et ceux-ci les envoient carrément promener. Bien qu'ils aient des esclaves, ils n'osent même l>as les envoyiM- comme pagayeurs, car l'esclave prétend qu'il a toujours assez travaillé, et le patron n'ose souvent pas le contraindre avec le seul argument sérieux qu'il possède, c'est-à-dire le bâton. L'esclave élevé dans le pays banzyri devient Banzyri, de mœurs, et vous le vexeriez édorinément en hii parlant de libération. Nourri, logé, payé par son maîlre. il n'a aucun souci et \\i\ travaille qu(^ de temps en temps. Je dis

payé, c'est peut-être exagéré. Quand Tesclave a gagné une somme de perles, il doit les rapporter à son maître, qui lui en donne une partie. Avec ce quïl a pu carotter par-ci par-là, il s'amuse pendant plusieurs jours, et ne recommence guère à travailler que le jour où ses perles sont écoulées. Aussi trouve-t-on difficilement, aux points d'étape et de recrutement ordinaires, des pagayeurs, et dans les villages où l'on ne s'arrête pas d'habitude les Banzyris viennent s'offrir en quantité.

Bonne année, messieurs! C'est le cri qui nous réveille le dimanche 1" janvier 1893; mais c'est toute la solennité qui marque un anniversaire si fêté, et immédiatement nous préparons le départ. Il faut absolument se mettre en route aujourd'hui, car les pagayeurs sont là, et, pour eux, c'est un jour comme un autre. Les pirogues sont prêtes; hommes et bagages sont embarqués, et nos pirogues, recouvertes de nattes indigènes, forment de petites cahutes qui nous mettent à l'abri du soleil. Je prends Pottier dans la mienne, qui contient, outre nos bagages personnels, six de nos hommes et douze pagayeurs. Vous voyez que c'est une pirogue de taille et creusée dans un bois d'une épaisseur rassurante. Confortablement assis dans de grands fauteuils, nous sommeillons doucement, séparés par une petite table où sont tous nos objets usuels : pipes, cigares, crayons, etc. La chaleur est assez étouffante et l'ainiosphère orageuse. Pendant quelque temps, nous sommes accablés; mais heureusement un peu d'air vient nous rafraîchir et dissiper la pénible oppression du débul. causée par la chaleur et la réverbération de l'eau.

Notre convoi se compose de huit pirogues, porlfuil la moilié de nos Arabes, puisque les autres sont arrivés avant nous à "^'akoma avec Julien, et une soixantaine de charges, plus l'escorte que M. Juchereau a <'mmenée avec lui. La première journée se passe sans encombre; de nombreux bancs de s;d)le sont ressorlis avec la baisse des eaux et sont couverts d'oiseaux aquatiques de toutes es[)èces. Riollot lue plusieurs canards, à coups de mousqueton Gras, à balle. Leur chair sera un régal succulent pour nous.

Ici. j'abandonne la journée du 1"' janvier pour vous dire en général notre manière de voyager et n'avoir pas à y revenir chaque jour. Le

malin, plus ou moins l(M, embarquement, et en route. Vers onze heures, les pirogues des blancs se réunissent sous un arbre (au bout de deux jours, le signal du déjeuner était un coup de corne comme à Bonnelles), et, assis dans nos pirogues, nous mangeons des œufs durs, des boîtes de conserves ou de la viande froide de la veille, le tout arrosé de thé froid ou d'eau tiltrée. Quelquefois on fait dans la pirogue une omelette ou des œufs sur le plat, car les Banzyris entretiennent toujours du feu dans leurs pirogues, à l'arrière. On reparlait ensuite jusqu'à quatre ou cinq heures.

Cette parenthèse terminée, je reprends le récit de notre première navigation de 1893. Nous passons devant quelques villages banzyris, ayant soin de longer toujours la rive française. Quelques villages ont des grands mâts auxquels ils arborent immédiatement à notre approche le drapeau tricolore. A un moment donné, nous craignons une tornade, qui eût pu faire chavirer nos embarcations: mais elle fde à Thorizon, signalant seulement sa présence par quelques coups de tonnerre lointains et une atmosphère fortement chargée d'électricité. A cinq heures, nous campons sur un banc de sable, où nous dressons nos tentes, pas bien loin de la rive française et en face d'un village banzyri dont le chef, M. Joko, vient nous offrir ses respects et quelques vivres. A partir d'ici jusqu'à Yalioma, nous avons eu des œufs et des poules, en quantité très considérable. Un petit orage nous sert d'orchestre pendant le dîner, et nous ne tardons pas à dormir profondément, après nous être copieusement rassasiés, suivant les principes adoptés par toutes les Facultés pour se bien porter en Afrique. Je serai sûrement obligé d'avaler des quantités incommensurables d"eau de Vichy, lors de ma rentrée en Europe.

2 janvier. — A six heures, tout le monde deboul ! et à six heures trois quarts, en route! Beau tenq)s. bonne humeur, a// r/V////.' A neuf heures un quart, nous arrêtons au village du chef r.abato, (lui. ayant fait (pielques bêtises, a eu son village brûlé |)ar ordre de l'adminislralcur. Ci^b' leçon. qni est à peu près la seule (pion puiss(> infliger aux indigènes turbulents, a eu le meilleur effet, et, bien que les cases aient été brûlées, il y a trois

A NOTRE Al'l'ISOClli:. ILS MtliOliEXT LK I) li A I' K A U T li ICO LO li E

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semaines à peine, nous sommes très bien reçus dans un villaf^c reconstruit. Il ne faut pas longtemps aux Banzyris pour refaire leurs terriers, et, en même temps, la petite flambée infligée les rend extrêmement aimables pour ceux qui passent ensuite. Ce sont do mécliants enfants auxquels une bonne fouettée modifie heureusement le caractère. Ces petites punitions sont parfois indispensables, sinon MM. les noii's s'imagineraient qu'on a peur d'eux et engloutiraient tranquillement dans leur estomac les blancs qui circulent isolément sur la rivière. En efl'et, les agents des maisons de commerce montent dans une pirogue et vont récolter l'ivoire un peu partout. Le gouvernement doit assurer leur tranquillité, et le seul moyen est de maintenir l'indigène dans le respect du blanc avec un mélange de douceur et de fermeté. (Que c'est beau!) Les deux fils du chef sont dans ma pirogue, comme pagayeurs, et les habitants nous apportent des vivres en ([uantité. Après avoir buquebpies verres d'excellent vin de palme, tiré fraîchement de la cave, laquelle est représentée par les faîtes des palmiers, notre navigation reprend sou cours.

A deux heures, nous apercevons une nuée à Thorizon, d'un brun extraordinaire, qui couvre la rivière et s'étend au loin sur les bords. C-e n'est pas un orage ni une tornade, mais un vol immense de sauterelles. Les Arabes eux-mêmes disent qu'en Algérie ils n'en ont jamais vu de semblables.

Pendant deux heures quinze, nous naviguons sous les sauterelles, et pourtant elles traversent le fleuve en bandes serrées. J'estime que la largeur de la bande est de neuf à dix kilomètres, sur une longueur de vingt-cinq à trente kilomètres. Le ciel en est naturellement obscurci, et la rivière charrie par milliers les cadavres de ces bestioles qui n'ont pas eu la force de traverser les quinze à dix-huit cents mètres qui séparent une rive de l'autre. C'est vraiment un spectacle curieux.

Tantôt cette neige des pays chauds se précipite en escadrons serrés; tantôt ce ne sont que des tirailleurs épars qui voltigent au-dessus de nos crânes, suivant tous la même direction. A l'endroit où ils stopperont, adieu les récoltes de bananes, de millet, de manioc et de maïs; la récolle sera faite pour plusieurs années. Les indigènes s'en consolent en a\a-

laiil avec délices ces cre\ettes lerreslres, après les a\uir iail siinpleiiieiil bouillir ou griller. Uepas siicculeul. luirail-il, mais auquel je nai l)as tenu à iioùler. Les indigènes n'uni pas de niiiu's de sel, mais en labriquent en brûlant certaines lierbes. Il est Mai ([uil est très chargé de soude et servirait [dus facilement à la fabrication du sa^on ((ue de condiment à un potage succulent. Suivant notre habitude, nous campons sur un l)anc de sable, en face d'un petit village, Ndjoua, dont la place imbliipu' n'eût [las été suffisante [lour contenir (ont notre personmd. Lu peu d'orage le soir, mais si faible (pie je n'en [larle pas.

ha plus terrible maladie de l'Oubanghi et, [tour ainsi dire, la seule, la dvsenlerie, devait mar([uer encoi-e d'mn' pierre noire la journée du 3. haitis à six heures trois (juarts, nous arrêtions à midi et demi, [louienterrer un tirailleur (|uele lléau avait marqué comme victime. Pres([ue tous en ont été frai>pés, mais y ont échappé; celui-ci était désigné, et c'est le (luatrième que nous perdons par cette cruelle maladie. La dysenterie est causée ici par des vers intestinaux longs de dix centimètres environ, et qui rongent llntestin. Dès que l'homme a expulsé, grâce à la santonine, ces animaux, il est sauvé; si, au contraire, ils sont récalcitrants, aucune force humaine ne pourrait le guérir. La rivière est dominée ici par ([uelques collines sur lesquelles on aperçoit de temi)s en tem[)s un petit village. Ce sont des populations N'drys qui hahitent l'intérieur. A quatre heures, nous stoppons sur un banc de sable. La chaleur nous a fort incommodés en ce jour. Aussi, bonsoir.

4 jaiicier. — A se[)l heures (juinze, signal du départ et navigation au miheu d'iles boisées, de bancs de sable ou même de rochers. Un petit rideau d'arbres borde la rivière, et, au second plan, on aperçoit des collines, couvertes de brousse. N'ayant pas rencontré de villages hier, nous arrêtons à onze heures à un village pour acheter des vivres. Les Banzyris sont finis, et nous voici de nouveau en face d'une poi)ulation différente : ce sont des Bangakas. La langue est changée, et rarchiteclure aussi. Ce ne sont plus des cases rondes en forme de meules de [)aille, mais de véritables huttes.

Ce (juil y a toujours de reman[uabl(S c'est la pelilesse de la i)orfe. 11

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