UN IMMENSE NUAGE DE SAUTERELLES PASSA AU-DESSUS DE NOS TETE
faut littéralement se mettre à quatre pattes pour pouvoir s"y insinuer; mais une fois dedans, on y est assez ])ien. L'aération se fait par la porle et par le dessous du chapeau de la ruche. La hase est en argile jusqu'à une hauteur de quinze centimètres. Tout le reste est en paille. Le faîtage est assez varié. Les artistes architectes se livrent quelquefois à des excentricités de leur cru, et, au lieu de faire une simple flèche comme celle que j'ai caricaturée, ils font deux pompons ou arrondissent le sommet et mettent un pot de terre pour couronnei- le hiit. Quelquefois même, un petit bout de chiffon imite les drapeaux, car, comme les singes, ces gens-là sont imitateurs, et les actes des blancs leur servent de modèles.
Mais si nous nous attardions trop longtemps au village, nous n'avancerions pas. Aussi on remonte en pirogue, et sans incident remarquable on arrive à quatre heures sur un banc de sable, mis à notre disposition par Son Altesse l'Oubanghi. Le camp est à peine établi que soudain la nuit se fait, noire, noire, noire. Il n'est pourtant que cinq heures. C'est la tornade, et cette fois-ci nous n'y échappons pas. Un roulement ininterrompu de tonnerre nous annonce son arrivée, et une légère brise commence à souffler. Quelques éclairs illuminent seulement le campement. iNous faisons installer la table sous une tente. A peine le couvert est-il mis que le vent de la tornade envoie une de ces petites bouffées auprès desquelles l'Aquilon de la fable de La Fontaine était un pur sauteur. En une seconde, toutes les tentes, sauf la mienn(\ dégringolent. La table et le couvert gisent sur leur cercueil de toile. Le sable vous entre dans les yeux, dans la bouche: on ne se voit plus, on ne s'entend plus. Machinalement les hommes se groupent initour de ma Icnlc. et je leur en fais tenir les ficelles. Second et troisième coup de vent; la b)i'nade nous entoure, les pirogues chargées menacent de couler bas. On les décharge tnnt bien (pic mal. et à ce moment le lonncn-c et les éclairs font lage. On ne distingue rien, on est aveuglé, c'est charmant! Pour comble, la pluie tombe, et de temps en temps, entre deux coups de tonnerre, on entend la voix de Riollol clamant après son boy à la recherche de ses affaires entraînées par la tornade. Heui'eus(!ment, le vent tombe vers huit heures, et nous pouvons dîner n'importe comment.
L'orage se calme aussi, et Aers dix heures et demie tout dormait dans le camp, sous l'œil plus ou moins vigilant du fonctionnaire qui surveille les pirogues.
Le lendemain, on constate en se réveillant que tout est plus ou moins mouillé ou plein de sable. Quelques fusils même sont remplis de ce dernier et fonctionnent mal. Nous sommes au 5 du premier mois de l'année 1893. On nous a ainioncé, dans les derniers villages où nous sommes passés hier, qu'un grand village devait chercher à nous arrêter en nous envoyant des flèches et des zagaies. Vers neuf heures et demie, nous sommes en face dudit village et gagnons prudemment le large pour voir l'intention de ces messieurs. Nous voyons plusieurs groupes d'hommes armés de lances, et l'interprète leur demande s'ils veulent la paix ou la guerre... Nous sommes à quatre ou cinq cents mètres d'eux. Ils répondent qu'ils veulent la guerre, et poussent des cris en dansant. Immédiatement une ou deux balles sont envoyées, mais tout à fait inoffensives. Cette démonstration les épouvante tellement qu'en un clin d'œil tous ces braves guerriers ont disparu, et que nous ne pouvons même pas en apercevoir un, une fois descendus dans le village.
Quelques instants après, nous nous remettons en route, non sans avoir déjeuné, et à quatre heures nous arrêtons en face d'un village sur un banc de sable. Les habitants viennent nous vendre des vivres, dès qu'ils nous ont aperçus. Ce sont des Sangos, population offrant beaucoup d'analogie au point de vue des occupations avec les Banzyris : c'està-dire qu'elle s'occupe de pêche et fournit des pagayeurs. Les cases sont semblables à celles des Bangakas, décrites plus haut. Quant à leur costume, je n'en parle pas, étant certain qu'un courriériste de modes ne trouverait même pas de quoi remphr le quart de son feuilleton. Nous buvons un peu de vin de bambou, qui est loin de valoir celui de palme, et a un petit goût amer peu agréable. Le soir, nous avons de l'oie à dîner. C'est la chasse de MM. Juchereau et Jliollot. Bien que ce palmipède soit inférieur comme goût au canard , sa chair est déclarée très bonne, et nous en re[)renons deux on Irois fois.
C'est aujourd'hui, 6 janvier, que nous devons arriver au poste de Mobaï, avant-dernier poste français, sur l'Oubanghi. A sept heures.
nous partons par un beau soleil de janvier et une douce cludeur. Les collines qui entourent le fleuve s'élevant à mesure que nous avançons, et la mousse d'eau qui couvre la rivière, nous |)résagent un rapide prochain. Vers une heure, nous sommes dans une espèce de lac, entouré de hautes collines, auprès desquelles ou voil de nombreux villages très denses. La rivière semble barrée. Bientôt nous apercevons des rochers, et l'étranglement par lequel l'Oubanghi se fraye une route en cascadant n"a guère plus que d(Hix cents mètres de large. Sur la rive belge se trouve le poste de Banzyville, qui a l'air fort bien construit. Mais pour l'instant il ne s'agit plus de regarder en l'air et autour de soi; le passage
Tout le monde met pied à terre sur les rochers, et le déchargement des pirogues se fait assez rapidement, grâce au concours d'une cinquantaine de Sangos, envoyés par un de leurs chefs })Our nous aider. Aussitôt vide, chaque pirogue est lancée dans la chute. Une dizaine de Sangos, dans l'eau jusqu'à la ceinture, aident les pagayeurs et poussent la l)irogue, dès qu'elle est engagée dans le courant. Mais ils ont soin de ne pas la laisser reculer, car ils disparaîtraient dans des tourbillons de sept à huit mètres de profondeur, sinon plus. Il y a cinq ou six jours, avant notre passage , un agent hollandais a perdu dans ce rapide dix-sept caisses de perles. Il est vrai qu'il avait voulu le passer à la nuit et sans décharger sa pirogue, ce qui était d'une imprudence extrême. 11 est heureux qu'aucune mort n'ait été à déplorer. Plus prudents, nous passons en plein jour, et comme nous avions déchargé tous nos bagages, aucun ne s'est perdu. Du rapide, nous apercevons le poste de Mobaï, situé à un kilomètre environ, au bout d'un village; mais le courant est assez rapide, et nous devons employer une demi-heure environ pour y arriver... Le chef de poste de Mobaï, M. de Brégeot, est malade. Il vient cependant au-devant de nous et assiste à notre débarquement.
Le poste de Mobaï, fondé en 1891 par une mission française envoyée par la colonie, est certainement le poste le plus dénué de ressources qu'il soit possible d'imaginer. Non pas que les vivres et les indigènes manquent ; mais l'administration s'est surtout préoccupée des autres postes, et celui de Mobaï est resté i)endant de longs mois sans la monnaie
du pays, c'c.sl-à-dirc sans [(crles. Aussi, uiali;ir loule sa. huiiiiL' voloiilr, le chef (le [(oslc n'a-l-il [ui lairr (|ii'uu(' [lauM'r case cl a-l-il \ccu au jour le j»mr. ileiueiiseuieul ([u'ou a liui |)ai- lui einoyer ce ([u'il lui fallail [lour relaiie son posle et le changer de [dace. eu rélahlissant dans une i'orl jolie siUialion. à che\al sui- les ra[tides. Il \a l)ienlùtle comuiencer; en alteudanl, il a pris une grosse iullueuce sur les peuples voisins qui sont Sangos, sur la rivière, et une trihu de Bituhous dans Tintérieui'. J'aurai iiccasiou de nous parler longuement de ces derniers et dune iaçon intéressante, mais dans une prochaine lettre.
Le lendemain, 7 janvier — j'ouvre une parenthèse pour souhaiter la lete à ma sœur, — nous prenons un jour de repos à iMobaï, et jeu prolite pour l'aire ([uidques courtes obsei'valions sur les Sangos. Pour la première fois peut-être je remarque un signe distinctif pour les gens en deinl: preuve que les Sangos ont davantage le sentiment de la famille que les Banzyris. La manière de porter le deuil parmi eux est, du reste, fort curieuse. Les hommes ou les femmes qui ont i)erdu un })roche se mettent, soit autour de la ceinture, soit autour des reins, une gerbe de paille dont l'extrémité pend librement. Quelques-uns ont ainsi l'air d'avoir une queue de cheval. De jtlus, les femmes se noircissent le front jusques et y compris l'arcade sourcilière. D'autres ajoutent des guèti-es de paille (jui ressemblent à des jambières... La [lerle bayoca a encore cours ici; mais lus indigènes préfèrent la kinja. Ce mol ne vous disant probablement rien, en voici l'exphcation. C'est une [)la({ue de fer, forgée à Yakoma par les noirs et avec laquelle les autres imligènes riverains fabriquent leurs lances, couteaux et sagaies.
Tour une kinja, on a une poule. Pour cinq ou six, quehpiefois [dus, on a uiu' chèvre. Mais pour les Sangos, les kinjas ont une plus grande valeur, puisqu'ils achèh'nt avec elles des femmes ou des esclaves. Lu esclave vaut environ cenfkinjas, mais un bel esclave ! 11 est assez diflicile de représenter cette somme en argent européen; néanmoins, d'après mes calculs et en comptant les frais de transport des perles, cela représente environ une somme de vingt-quatre à vingt-cin(| francs.
Mais nous avions hâte d'arriver à Vakoma-.Abiras, ri le lendemain, «janvier, nous quillions à neuf heures le poste de Mobaï, toujours dans
les mêmes |)ii'Oj:;ues elavec les mêmes pagayeurs. Nous longeons presqne immédialement une grande ile où sont installés quelques \illages sangos. Je dois a\ouer qu'après le déjeuner, je me suis endormi dans la [)irogue, et je me rappelle m'être réveillé sur l'Oubanghi qui a pas mal changé d'aspect. Un grand nombre de palmiers en boideul les rives. A quatre heures et demie, nous arrivons à un grand village, situé sur la rive française. Le chef est mort il y a quelques jours, et son lils a é|é nommé chef à sa place. Il nous reçoit à bras ouverts. Les femmes el les enfants du défunt sont tous en deuil, à la manière du pays, expliquée [)lus haut. Les funérailles du chef sont célébrées depuis plusieurs jours, mais la coutume veut que la famille du défunt paye à boire à tout le village. Une bonne partie de sa fortune passe ainsi en vin de [udme ou de bambou, et la nuit est consacrée à se pocbai-der en riionneur de celui qui est parti au paradis des bons noirs. Le jeune clief noublie pas cependant les lois do Ihospitalité et met plusieurs huttes à noire disposition. M. Juchereau, comme agent du Congo el chef du poste dont dépend le village, offre au jeune homme un cadeau de joyeux avènement, et nous pouvons, sous le toit hospitaher des noirs, nous livrer aux douceurs du sommeil. Une tornade assez forte éJ»riinle noire case vers minuit; mais elle est solidement construile... el la romance, un instant interrompue, reprend de plus belle.
La tornade de la nuit a refroidi considérablemenl la lenqiéralure. el c'est par un temps brumeux, gris et humide, que nous reparlons le lendemain, 9, vers sepl heures quinze. Les rives sont encore bordées de palmiers, très nombreux, et les villages se succèdent rapidement sur la rive française. Vers deux heures, nous sentons les approches des rai)i(les de Cétéma. Un village est à l'entrée, où nous mettons pied à terre. Les hommes passeront à terre, el les Ijagages franchiront les rapides. Pour moi, je fais vivement j)ar lerre le tour des rapides et vais m inslaller sur les rochers qui bordent la passe du côté français, j[)Our assister an passage des pirogues. La passe n'a guère plus de vingt mètres de large en ce moment, et l'on saute de toutes paris sur les rochers. Un grand nombre d'indigènes viennent prêter leur concours, et, malgré la violence du courant, les pirogues passent toutes avec un succès élonnaïU. Mais
le plus joli passage est celui de la Duchesse Anne qui flotte légèrement et avec cinq hommes dedans, et qu'une pirogue remorque brillamment. De lautre côté du rapide, il y a deux ou trois villages, au milieu desquels nous campons et nous nous abreuvons avec délices d'un excellent vin de palme. Je ne ré})onds pas de n'avoir pas un peu dépassé la mesure; mais heureusement on ne s'en est pas trop aperçu autour de moi. Je n'ai jamais vu tant de poules à vendre qu'en ce pays-là. Je suis sûr qu'on en aurait acheté deux cents, si on avait pris toutes celles qui ont été offertes.
Une brume qui ressemble beaucoup à du brouillard couvre l'Oubanghi. lorsque nous nous réveillons le 10. Cependant, dés six heures cinquante, nous fdons. Les palmiers diminuent; mais cependant les agglomérations de villages sont énormes. Vers dix heures et demie, nous voyons les rives couvertes de bois, et nous nous en écartons prudemment; car les Boubous, population sauvage et féroce de l'intérieur, ont souvent l'indélicatesse d'envoyer des flèches qui pourraient blesser nos épidémies délicats. Rien de semblable, par bonheur, ne nous arrive, et, sauf une zagaie maladroitement lancée contre une pirogue trop avancée, nous continuons paisiblement notre navigation. Le ciel est brumeux et le temps orageux. A peine sommes-nous installés sur un banc de sable, pour y passer la nuit, que la pluie tombe à verse, heureusement sans vent.
Le ciel était encore plus gris le lendemain matin , et la pluie nous empêche de partir avant huit heures. Vers huit heures et demie, le soleil chasse les nuages, et nous apercevons un grand nombre de villages, situés à l'embouchure de la rivière Kotto ou Bandou (?) : c'est là que le chef de poste français des Abiras a été récemment tué et mangé par les Boubous. Les villages que nous rencontrons maintenant sur les rives sont yal<omas, et c'est notre dernière journée de navigation sur TOubangbi. A quatre heures quinze, nous mettons pied à terre, au commencement des villages qui s'étendent jusqu'au poste des Abiras. A cinq heures et demie, nous entrons dans l(> [loste. Les pirogues n'arrivent qu'une demi-heur(> après, le couiaid les empêchant d'aller aussi vite que les piétons. La réception la i)Ius cordiale nous attendait de la part de
M. Liotard, à qui notre arrivée a causé la plus grande joie ; mais je vous raconterai tout cela et dautres choses encore dans une prochaine lettre. Un courrier hollandais part, et, comme il pourra gagner bien des jours sur le courrier officiel, je profite de Toccasion, vous renvoyant pour la suite à la lettre qui sera probablement palpitante d'intérêt. .Tulicn a eu la dysenterie, mais il va beaucoup mieux.
Votre fils, africanisé complètement,
Jacques.
P. S. — La lettre partira dans une quinzaine de jours. Finie aux Abiras. le 20 janvier 1893.
Télégramme officiel reçu aux Colonies vers le 15 mai 1893.
Nouvelles missions Liotard , datées haut Oubanghi, 22 décembre, signale arrivée détachement lieutenant Julien (mission Uzès) (\m a produit impression excellente sur indigènes. Chef Bangassou fait démarches pour obtenir protectorat français (1).
(d) Il j a eu en effet des émissaires de Bangassou qui sont venus entamer des pourparlers avec le lieutenant Julien.
AUX ABIRAS
M. LIOTARD. — LA CONQUIÔTE DE l'oiJBANGHI. — LES BOUBOUS. EXPÉDITION.