‹ Le voyage de mon fils au CongoChapitre 42 sur 68 · LA COLONNE. A COUPS DE FUSIL. AU BIVOUAC. — M. DE POUMAYRAC · texte numérisé non relu

LA COLONNE. A COUPS DE FUSIL. AU BIVOUAC. — M. DE POUMAYRAC

EST VENGÉ. — UNE LETTRE DE Ml' AUGOUARD.

Les Al)iras, Afrique centrale, Congo français. \" février 1893. Finie le 13 février 1893.

J'ai Irrminr un peu bnisqucmont ma lellro rauli-o jour, mais le.s occasions troxpédicr des courriers sont assez rares ici et de plus un peu imprévues, car les agents des maisons de commerce vont et viennent souvent sur la rivière, mais ne préviennent que deux ou trois jours avant, et lorsqu'on est en retard, la correspondance est forcément plus liâlivo. Quant au courrier que doit expédier régulièrement le poste, il nVsl pas encore parti depuis notre arrivée et ne descend pas plus d\me fois par mois. A sa dernière descente à Banglii, la pirogue a été volée, et depuis il faut de grandes occasions pour que le poste expédie un con\(ii. .res|»éro (|ue d'ici quelques jours uiic flollillc de pirogues descendra le cours de la rivière, et je lui confierai mon papier.

.1 ai laissé ma dernière lettre au moment où, après avoir longé p(Midanl luic heure la rive à jtitMJ, liish.irr de se dégourdir l(^s jamix's. nous faisions n(tli'(' entrée au poste des Abiras. M. IJolard nous reroil. et c'est lui (pii a le commandement du haut Oubanglii, («t. comme vous le verre/, plus lard, il a su prendre une inOiience très considérable sur les indigènes de ces contrées si éloignées de la c(Me. et dont aucun ne connaissait les blancs il y a dix ans. M. Liotanl est pharmacien de deuxième

classe du cadre des colonies, et attend sa nomination au grade de première classe, ce qui équivaut au grade de capitaine. Il a presque toujours vécu aux colonies, depuis son entrée au service, ce qui lui a permis do connaître les causes probables de bien des maladies, et par suite, de les soigner avec succès. Il a soigné admirablement Julien qui élait gravement atteint de la dysenterie, et à l'heure actuelle à peu près remis sur pied. Deux agents du Congo, montés presque en même temps que nous, et le chef de poste des Abiras, M. Juchereau, constituent tout le personnel blanc du poste. Deux Hollandais y vivent également, comme agents de la A. H. V. (Société hollandaise), et un Français doit aussi s'y établir comme représentant de la Société anonyme belge. Les forces armées du poste consistent en une quarantaine de miliciens, presque tous Sénégalais, plus une dizaine d'autres, détachés isolément dans divers viHages comme garde-pavillons, et ce peu de monde doit faire respecter le drapeau français par des miniers d'indigènes do tous les acabits. Grâce à riiabilcté de M. Liotard, on y arrive à peu près.

Mais je dois vous faire ici un petit tableau de la conquête de l'Oubanghi. Les Belges les premiers remontèrent la rivière avec un petit vapeur, commandé par le capitaine van Gèle. Celui-ci, arrivé à hauteur des Yakomas, se trouva trop faible et, devant l'attitude des indigènes, fut obligé de rétrograder (ceci se passait en 1884). Il revint quelque temps après châtier les principaux chefs et établit un poste à Yakoma, rive droite de 1 Oubanghi, et, poussant plus loin, lui et, plus tard. Al. Le Marinel remontèrent le Mbomou jusque chez Bangassou, oii ils établirent un poste. Or, ces postes étaient sur la rive droite et, de idus, au-dessus du quatrième degré nord, limite donnée à l'Ltat indépendant par la conférence de Bruxelles et de Berlin. La France protesta et envoya (1890-91) une exploration, commandée par M. Gaillard, athninistrateur des colonies, avec ordre de planter le pavillon tricolore sur toute la rive droite de l'Oubanghi, au delà de Banghi, et de continuer en se maintenant au-dessus du quatrième degré parallèle nord. La mission remonta à Mobaï, où elle fonda le poste actuel, presque en face de celui que les Belges avaient construit sur la rive gauche et appelé Banzy ville. De là, les explorateurs continuèrent et arrivèrent à

cùlr du [luslc belge de VaUoiiia. situe sur la i'i\e dntJle de l'Oubaui^iii, au conllueul des ri\ièiTS Quelle el .MI)Ouiou. Les Fiaurais proteslèreul ot, laissaulà leur gouvcrnenienlle soiu de taire régler laflaire, fondèrent à trois kilomètres eu aval du jiosle belge el sur la même ri\ e le poste des Abiras, du nom d'uu \illage (jui, du reste, n'a aucun raji[iort avec le poste et en est nuMne très éloigiu''. M. Gaillard, soutirant, laissa les postes suus la sur\eillance de .M. de Poumayrac, chef de poste du cadre congolais, età des sergents sénégalais. M. de l'oumayrac restait prescpu' seul, sans [terles. |)ar conse([nent }ires(pn' sans vivres, quand arriva M. Liotard avec des ravitaillenn'nts et (juelques caisses de perles, malheureusement en nombre insuftisant. ('/était en mars 181)2. Au mois de juin, M. de Poumayrac lit une exploration heureuse dans la rivière Bandou, que vous trouverez sur les cartes sous le nom impro[)re de Kotto, et remonta cette rivière juscin'à une chute de vingt-cinq mètres de haut qui en coupe la navigation à une certaine distance (vingt et une heures de pirogue environ). Il avait re(;u [)artout le meilleur accueil, j)rincipalementde la part des A'/.akUaras. qui ont ordre de leur chef d'accueilhr très bien les Français. Les Boubous eux-mêmes lui avaient apporté des cabris.

Tout d'un coup, il veut se venger d'un chef boubou — on ne .sait trop le nn)tif qui le poussait. Il débarque avec ses onze Sénégalais armés de fusils el quelques auxiliaires nzakkaras ouyakomas, se figui'ant probablement (pie les Boubous s enfuiraient connue les autres noirs, et que la vue d'un fusilles terroriserait. Au commencement, tout alla bien. Quelques cases flandjèrent, el alors M. de Poumayrac, croyant la vengeance suffisante, s'apprêtait à retourner à ses })irogues, dont il était éloigné d'environ trois kilomètres. La moitié du chemin se lit sans incidents, le terrain étant i)lal el découvert; mais à ])eine est-il entré dans la brousse, qu'il est entouré d'un millier de Boul)ous. Vn couteau de jet lancé adroitenuMil tue son boy. Il court |iour le r(dever. et un autre couteau l'étend raide nu)rt, la tète coupée. Le> onze Sénégalais entourent son corjis cl (-(munencenl ini leu ia|)ide. Mais les Boid)ons ont a u tondter le blanc, et ils veulent à tout prix en manger. Les Sénégalais épuisent vite leurs cartouches et tombent sous les zagaies. Un d'eux brise son fusil

.NOS AI.MKS LES NZAKKAl'.A^

sur la tî'lo dos Boiil)ous. qui finissent \n\v le tuer, après avoir laissé plusieurs morts sur le thamp de bataille. Quelques auxiliaires nzakkaras ou yakomas se font aussi tuer aux pieds du Français. Quelques-uns s'éeliappent cependant et préviennent celui qui est resté à la garde des [drogues, un Sénégalais également, et celles-ci s'éloignent dès qu'on a la certitude du massacre. Les Boubous ne les inquiètent pas, satisfaits des quarante bommes environ qui sont par terre et des douze fusils qu'ils ont pris. Ils ramassent armes et morts et emportent tout cbez eux. Naturellement, tous les villages boubous avoisinants se réunirent pendant [ilusieurs jours à de grands festins où les corps des bommes massacrés fournirent à ces aiillirùpopbages des aliments aussi abondants que succulents.

Le cadavre du blanc fut divisé en plus petits morceaux que les autres, cbaque indigène voulant en mangrr une partie pour se domier la force et les qualités de la race blanche. Le crâne seul fut réservé et placé avec ceux des onze Sénégalais dans une case boubou. La tête du blanc était an centre, et celles de ses soldats tout autour de lui.

Quand la nouv(dl(' du désastre parvint au poste, M. Liotard fut atterré et jura natur(dlement de venger la mort de son malheureux chef de poste. .Mais il manquait de forces pour s'exposer en pays ])onl)Ou. car il aurait sûrement subi une défaite qui eût complètement détruit notre l)restige dans l'Afrique centrale, et la saison des pluies arrivant, il fut contraint de demander des renfoi'ts et d'attendre, les bras liés.

Flnorgucillis par ce succès, les villages boubous qui avaient précédemment remporté quelques victoires, et chez lesquels les blancs ne jiouvaient pénétrer, cherchèrent querelle à leurs voisins et leur firent subir de sanglantes défaites. Ils déclarèrent que les Français n'auraient les crânes de leur compatriote et de ses compagnons que s'ils venaient les chercher les armes à la main. Puis ils firent dire que les Français seraient mangés, quand ils viendraient, comme des petits poulets, qu'ils aAaient trouvé le blanc excellent et qu'ils ne demandaient qu'à pouvoir se procurer de ses pareils. Enfin, ils les a])pelèrent d'un nom (jui. dans la rivière Bandon et même un peu dans rOultangbi. signitic « Fi-ancais lâches » ; Fara Doïgoï.

M. Liotard demanda par lellros des secours et des renforts: mais la métropole est loin, et il {allait du temps pour les envoyer. Cependant, au reçu de ces premières lettres, le sous-secrétaire d'État aux colonies télégraphie que soixante mille francs étaient mis à sa disposition en marchandises et en soldats, et — à ce moment nous étions à Brazzaville — M. Dolisietit partir en même temps que nous de Brazzaville des renforts et des perles, et prévint M. Liotard de notre arrivée. Celui-ci nous attendait avec impatience, et. dès que nous fûmes parvenus à destination, l'expédition contre les Bouhous fut iixée au plus prochain jour. Retardé quelque temps par la maladie de Julien, le départ fut fixé au 2 février. Ce jour-là eut lieu le départ: quatre-vingts hommes enviion. loiil compris, montèrent dans les pirogues, et vogue la galère!

Les forces unies de Texpédition étaient composées de :

r Sept hlancs : M. Liotard. directeur du Haul-Ouhanghi: M. Fraisse, agent du Congo français: MM. Julien. Pottier. Riollot et moi. de l'expédition d'Uzès:

T Trente-cinq Sénégalais, miliciens du poste:

3" Trente-deux Arahes et six Sénégalais à moi ;

Plus deux ou trois boys, guides, etc.

Le connnaudement des o[(éiations militaires fut, de l'avis unanime, conféré à Julien, qui divisa les troupes en sections, sous les ordres de quatre d'entre nous. Les Boubous occupent la droite de la rivière Bandou ou Kotto et s'étendent jiis(pie vers Mobaï. Nous devons nous installer jiiès du \illage marqué N'ganda sur la carie. e1 (b> là faire des incursions dans j'injérienr. du côté opposé.

Le 2, nous coiicliioiis au [u'cinier village de la rixière. api-ès a\oir déjeuné chez Touramba, au confluent des deux rivières, cl le \\. à onze heures, nous nous installions dans le petit village yakoma. situé à peu de dislance du [tosle et \illage nzalvkara de iV'ganda. Nous avions passé en vue d'un \illage boubou, sur la rive droite, d'où ces derniers nous avaient insultés et disaient (pie nous arrivions à })oint. car ils avaient des réserves de mil m (pianlité suffisante pour nous faire griller avec. Mais on no daigna nuMue pas leur répondre. La ri\ière Kotto ou Bandou est une fort jolie rivière, large d'environ deux à trois cents nn^dres et

bordée d'arbros: l'eau en est beaucoup pkis claire et plus agi'éaljle à boire que celle de lOubani^bi. qui est lounb'. sale et [ieu[tlre de vers qui donnent la dysenterie. En certains endroits, cette })elite rivirre traverse des coins de prairies et de bosquets qui rappellent la Normandie, et quelque temps après on se croirait dans une serre, tant les plantes qu'on est accoutumé à voir sous vitre y sont accumulées, dirait-on, par la main des bommes. Enfin un grand avantage est celui de l'absence de moustiques. Pendant les quelques jours que nous avons campé sur ces bords, ces terribles petits carnassiers nous ont laissés tranquilles, et nous avons pu nous délasser à Taise de nos fatigues.

Voici le résumé succinct de nos o|)érations. Elles ont fait le sujet d'ini rapport officiel qui sera certainement et forcément communiqué en France.

Le 4, réveil ù trois beures et demie (c'est tôt ! ). Départ à cinq beures. Occupation du seul village boubou situé sur la rive, presque sans coup férir. Marclie dans l'intérieur. Arrivée, après deux kilomètres de marcbe, au pr(.'mier village boubou. Les Boubous, tout en se dissimulant, nous accueillent par des burlements de guerre qui se traduisent par : « Ou! ou! ou! ou! » Destruction des villages. Marcbe de quatre kilomètres au milieu de cases très propres et d'immenses plantations de patates, de manioc, de maïs, de mil, de bananiers et de palmiers. Les Boubous semblent en fuite. On commence le retour vers les pirogues. Mais l'ennemi cboisit ce moment pour nous entourer, nous menacer et nous attaquer. Nous formons le carré et nous faisons tomber sur les noirs une pluie de plomb: mais, contrairement aux habitudes de leurs congénères, ils ne se sauvent pas. et. tandis que les uns nutrdenl la poussière en combattant, les autres continuent à lancer sur nous flèches et couteaux, dont l'un passe à quatre ou cinq mètres au-dessus de nous.

Ce[)endant les Boubous commencent à se débander et à reculer sous la grêle de bafles que nous leur envoyons. Nous avançons toujours vers la rivière, et, après quelques coups de feu tirés sur les plus hardis par Larrière-garde, nous parvenons, à dix heures vingt, à regager nos pirogues et à opérer le rembarquement sans encombre. Les Boubous avaient donc subi une première défaite. De notre côté, un Sénégalais avait reçu une

égratignure à la cuisso par une flèche non empoisonnée, et un pagayeur qui nous accompagnait, [torlani un fanion, avait été atteint par une autre entre les deux épaules; mais heureusement la hlessure fut peu grave.

Le 5, dimanche, jour de repos. La marche rapide et fatigante de la veille m'avait hlessé un [ued: aussi suis-je ohligé de me faire transporter en hamac au village de N'ganda, à vingt-cinq minutes environ de l'endroit où nous hivouaquions. Le nom de N'ganda est maintenant impropre, puis([ue c'est celui du chef précédent, décédé depuis trois ou quatre mois, et que. chaque fois qu'un chef nzakkara meurt, son successeur doit construire un nouveau village. Le fds et successeur du défunt s'appelle Bagou. Le père JN'ganda avait fort hien reçu les Français, lors de Icvu' arrivée ici. 11 avait même d(>mandé au directeur du Haut- Uubanghi d'établir un [losfe chez lui : ce qui fut fait, et trois Sénégalais hissèrent le pavillon tricolore au milieu de cases construites pour eux et pour les blancs qui })Ourraient y venir dans la suite. N'ganda. à son lit de mort, fît venir son hls et successeur Bagou et lui recommanda de toujours vivre en bon et fidèle sujet de la France, et. joignant les mains de son fils et du Sénégalais dans les siennes, il ordonna à Bagou d'avoir toujours soin du Sénégalais et de bien Fentretenir. et. conservant cette position, il mourut. Bagou ol^éit à son père. et. pour l)ien montrer ses bonnes intentions, il envoya immédiatement un cabri, des bananes et autres vivres au Sénégalais, chef de poste. N'est-ce pas curieux, quand on pense que nous sommes au ceiilre même de l'Afrique? Il es! vmi (pie les Nzakkaras sont plus intelligents que les autres noirs et cherchent à nous copier d'une fa(;on extraordinaire. Depuis que les blancs sont ici. ils ont pensé qu'il n'élail |ias couvenabli' de se promener nn-l(-te. el fabriquent des chapeaux de paille d'uni' forme originale qui. je suis sûr, feraient fureur en France et sont, du reste, assez jolis. Ils saluent même déjà à reuro[)éenne !

Je veux maintenant vous présenter le chef Bagou, qui. comme tous les chefs nzakkaras. ol)éil à Bangassou. le grand roi des Nzakkaras, et, chose rare, roi effectif. .M. Bagou esl \\u pdil nain à nez assez épaté dont chaque lobe est |H'ice dim pdil h-on. Il ;i la moustache épilée el porto un coUier de barbe à la \^M). Tout le ri'sti." du corps est splendide-

meiil M'iii. Il i»orle les che>eu\ en nattes très lines, enroulées en chignon. Sui- cette chevelure il pose majestueusement un fez rouge auquel pend un superhc gland d'argent. Les jours de fête, il revêt un pantalon en toile hleue et un veston qu'il change selon les jours. Quand nous sonnnes allés le voir, il ii(iii> a otl'erl un verre de viu de hananes et

-■ . VNi^"'

^tT-

LE CHEF BAGOL".

un escabeau. Il avait boutonné son veston; mais, à un moment donné, trouvant qu'il avait trop chaud, emprisonné dans ce vêtement étroit, il l'ouvrit pour s'éventer à son aise. Il nous déclara qu'il avait beaucoup regretté de n'avoir pas été prévenu de notre expédition chez les Boubous. Si on l'eût averti, il serait venu avec ses hommes pour nous accompagner. La vérité est qu'il craignait beaucoup que nous n'eussions un

échec, et qu'il aA ail jugé prudent de ne pas s'aventurer avant déjuger un peu des résultats.

Le même jour, j'eus Toccasion d'assister à un tam-tam nzakkara, plus élégant que les tam-tams nègres ordinaires, car les Nzakkaras ont un pas qui ressemble à une gigue. Ils dansent en formant un rond, au milieu duquel sont les instruments, consistant en : l" l'inévitable tambourin, 2" la double cloche, 3° xylophone dont ils tirent plusieurs sons très harmonieux.

J'ai vu d'autres Nzakkaras venir du poste des Abiras avec de vrais concerts, des flûtes, des cornes, et tous accompagnent un chef et entament un air chaque fois que celui-ci allume sa pipe, tousse ou crache, etc. Mais j'aurais un volume à écrire sur les Nzakkaras, et je continue ma narration de l'expédition boubou.

Le 6, départ à cinq heures pour d'autres villages boubous. Ces derniers ne font guère résistance et fuient devant nous. Nous avons avec nous six ou sept cents auxiliaires nzakkaras, armés de fusils ou de lances, et qui marchent en assez bon ordre derrière leurs chefs. Ils sont quelquefois curieux à contempler. Un chef en fait tout d'un coup aligner quelques-uns armés de fusils et commande : « Feu! » avec un impertuibable sang-froid. Cette journée, beaucoup moins importante que celle de lavant-veille, se termine de bonne heure, à onze heures, et nous regagnons en pirogue notre campement.

Le 7, à cinq heures, nous reparlons dans la même direction que le })reuiier jour, nous enfonçant dans l'intérieur. Après trois heures et demie de marche, les Boubous, en nombre considérable, mille à quinze cents, })cut-èlre plus, tentent une attaque et cherchent à nous envel()p[)ej\ Mal leur en prend, car ils iluivent laisser pas mal des leurs sur le soi, suiioul jtarmi ceux qui, armés de boucliers, dansent en criant devant les hommes et levu' servent de cibles. Ces boucliers sont simplement m osier et sont une l)icn faible défense contre les balles! L'ennemi nous harcèle cependant tout le lemps de notre retour aux pirogues, et SCS flèches finissent par blesser très Irgèrement deux Sénégalais. Mais ipic d'honuucs ils duiveiit laisser par terre!

On est de retour au bivouac pour déjeuner. Le soir, on apprend les

résultats du comljat. Les chefs boubous sont presque tous morts, et les citoyens de ce peuple turbulent se sont enfin enfoncés dans la brousse, loin. loin, humiliés et vexés, épouvantés surtout de la force des fusils (ngamml)é). Ils disent que les Français sont forts, très forts (Fara n'gèngou, n'gèngou ninigué). L'expédition est terminée.

On se repose le lendemain 8 au bivouac, et le 9, au matin, départ vers six heures. On veut cependant, en passant, châtier un petit village coupa])le d"avoir voulu faire la guerre avec d'autres, et on fait une tournée fort longue dans l'intérieur, à pied, sans apercevoir âme qui vive, tout le monde fuyant à Fapprocbe de ces terribles Français!

Tout s'était passé à merveille, sauf un })('tit incident. Lu des Arabes, le dernier jour, maniant maladroitement son fusil, s'était traversé Fomoplate d'une balle; mais il va mieux, grâce à Dieu. Seul, Julien s'était beaucoup fatigué, et la dysenterie l'avait ressaisi d'une façon très violente. Le 10, nous étions heureusement de retour et nous prenions un repos bien mérité.

Je termine ces lignes le 15 février, car demain matin un courrier extrarapide part pour Brazzaville, ce qui fait que cette lettre, écrite à bâtons rompus, arrivera peut-être à Paris avant sa précédente en date.

M. Augier, sous-directeur français de la Société anonyme belge, vient d'apprendre la mort à Kinchassa du directeur de ladite société et se trouve oldigé d'aller le remplacer provisoirement. Aus.si, grâce à un système de bateaux tout pré})arés, sera-t-il })rol)ablement dans une ^ingtaine de jours au Pool. Julien est malade, même assez gravement. Les autres vont bien, mais les Arabes ne peuvent résister au climat et meurent successivement de la dysenterie, dont malheureusement tout le monde ici ressent les effets plus ou moins violents.

Ce ne sont pas de bonnes nouvelles de l'expédition que je vous donne là, et je crois qu'il faut absolument renoncer à passer vers l'est. Néanmoins, si M. Liotard veut et si Dieu le permet, je compte faire quelque chose qui aura en France un certain retentissement. Je ne vous dis pas encore quoi: mais probablement le saurez-vous dans trois ou quatre mois. Julien va redescendre chercher les charges; mais s'il n'a pas reçu sa permission, il sera obligé de rentrer en France directement.

Ma prochaine lettre, à moins d'iMÙnements extraordinaires, vous parlera des Nzaldcaras. doiil jai tant à dire et qni sont nn peuple si intéressant! Je suis un peu fali^iir par la diarrlire cpii me tient depuis deux j(nn-s. La elialenr redevient plus forte même la nuit. Le thermomètre, que nous avions vu descendre, certains jours, à dix-neuf degrés seulement, et dont le nn'nimum haJ)ituel variait entre douze et quinze degrés, ne descend plus au-dessous de vingt-deux degrés, le soleil se rapprochant du zénith. Les pluies et les orages sont rares: mais le soleil est brûlant, et les tornades vont recommencer.

Dieu merci, le jardin de M. Liotard est bien abrité et arrosé, et nous fournit en quantité des salades, des tomates et des choux. Les chasseurs du poste ont apporté des antilopes, et nous pourrons manger leurs excellents biftecks. Malheureusement, ce sont les réserves de pharmacie qui s'épuisent plus vite qiu' les autres provisions di> vivres. Pottier travaille à rentomologie et fait quelques photograi)bies. Riollot chasse et tire des canards. Moi. je fais un peu de tout et de loul un peu.

.[<• suis forcé de dii-e ach'eii à ma ledre qui \eul. à loute force, me (luitter. se contier au l)ois lidéle de la pirogue et i-isqner les fatigues du voyage. » \a donc, petit paj.ier. et porte à ma famille tous mes meilleurs vœux i)Our .sa tête qui ne sera |.as éloignée, ipinnd In arriveras en Europe. »

Alix Aliiras. Coiiso IVanrais. l.j IVvricr 189."^.

Fragiiiciil iliiiir Irinr (ifhrssrr jiar Mur Aii(j„wnd à liin de srs amis, pou ,k li'iiips (ijiirs l'aifanc îles lionhoiis.

l/|'\l»édili()n dlzès. de conceil a\ec .M. Li.dard. a noblement

vengé M. de Poinnayrac. Le docteur \ous aura sans donle doniu- Ions les détails. Les Houbous se sont battus pendant cin(| j(uns av(>c danlani plus de confiance (pi(> les Belges l.nir avaient dil (pn> les fnsils des Français ne laisMienl pi.s .je mal. Ils onl laissr phi. dr (rois ceni cinquante

(| et six p

des lenrs sur le ch;unp de l.i.linlle. e| après il m nionrail cin.i e| six par

\ C^-?^^-^aâ*---

j(»ur des suites de leurs blessures, ce qui [)()rle i\ environ cinq ceids le noudjre des niorls.

Les l^oubous qui avuieut t'ait de grandes proNisions de maïs et de sorgho, pour manger les Français, ont été terrifiés et entin ont demandé à palabrer. Ils ont rendu la tète des ([ualre laptols et de M. de l'oumayrac, qui a été desceiulue à Brazzaville et à Uujui'Ue nous a\()ns fait des fuiu'railles solennelles.

([[[{' 1(» lieutenant .liilien a dû lui adresser niu^ observation.

D après les récits du SéiU'galais (lliarles et de l'Arabe Sliniau qui ne font pas quitté, il y aurait eu sept jours de combats avec les Boubous, et le jour qui fut le plus dur et le plus décisif, le feu dura jusqu'à trois heures de l'après-midi.

Jacques parle do mille à quinze cents Boubous, les attaquant dans la journée du 7 février. Les récits officiels portent leur nombre de quatre à cinq mille.

Pour reprendre la tète de M. de Poumayrac et celles des huit hommes, rangées autour, Jac([ues, d'après le Sénégalais Charles, aurait }tris im des Boul)ous (pii lui [u-nposail de lui nnjntrer où elles étaient et l'aurait fait marcher devant lui avec son fusil entre les deux épaules et prêt à tirer, s'il ne le menait pas à Fendroit promis. C'est comme cela qu'il a vu ces tètes rangées dans unt' case spéciale. Ce Boubou a été é[)ai'gné.

Une autre fois, la petite conq)agnie que Jacques dirigeait se reposait un instant dans la brousse, (juand tout à coup il aperçut à quatre ou cinq cents mètres un Boubou qui se glissait vers eux en rampant à moitié et son couteau de jel à la main. Il le tire, et, au lieu d'un Boubou, deux sont tués à la fois. Ces deux hommes marchaient tellement dans les pas l'un de l'autre et si près qu'on ne pouvait distinguer qu'un individu.

M A C \ A I S 1 ] S N 0 Lî \' E T. L E S

l)i:i'AUT DE JULIEN. - UÉ l' É R I SSEMExN T. — KAlliLEsSE. — REÏOLK AU POOL.

A boi-cl (le ['Archiducltcsse Sléplianic, steamer de la S. A. B. Slanley-Pool. le 11 avril 1893.

Ma ciikui-: maman,

Celte l'ois, les nouvelles sont mauvaises, Julien, pris par la dysenterie depuis le 29 décembre, et réduit à l'état de squelette, a elé obligé de quitter les Abiras, à la date du 13 au 14 février, pour rentrer en France ; il riait Ués mal. Deux jours avant son dé[iarl, j'attrape la même maladie et perds toute espèce de force. M. Liolard, voyant que, loin de me'guérir en haut, je dépérissais à vue d'œil, me conseilla daller me reposer à la mission de Brazmville ou de Linzolo, et le 13 mars je remis le commandement à Pottier et partis pour le Pool.

A Banghi, je retrouve Julien très malade cl qui avait failli mourir dans la descente. Heureusement un sleamer était là, et nous avons pu descendre rapidement, tous deux, jusqu'ici et un peu mieux. Julien est trop faible i)our chercher à se rétablir et continue directement sur Matadi: (pntiquc un peu malade encore, je vais tenter de me remettre cl de repartir xcrs l'Oubangbi. J'ai une sorb» de diarrhée tropicale qui, j'es[M'r(', crdcra aux bons soins des Pères; mais je suis devenu très, très maigre. Si je ni' puis me reconstituer, je serai force de revenir, à mon grand regret, l'n France. Dans le cas contraire, en avant de nouveau! Mais sans Julien!... que de projets perdus!

Quoi brave garçon que Pottier d'avoir accoptù cotlc charge, de tâcher de m'attendre là-haul!

Je vous enverrai une phis longue loUre de Brazzaville, où je serai ce soir; mais je profite d'un courrier rapide de la Société anonyme belge pour vous envoyer ces nouvelles.

Je suis encore faible: mais je vais beaucoup mieux et puis un peu marcher.

Page 1