MALADE
DANS UN FAUTEUIL. — IL FAUT ClIANGEli DAIU. — EN RETHAITE. — A BOliO d"uN vapeur HOLLANDAIS. — RETOUR A UHAZZAVILLE. — LES TIRAILLEURS. — TRISTE EXPERIENCE. — LES BELGES EN AFRIQUE.
Mission de Brazzaville, le 13 avril 1893. IMa U.lIKIil-: MAMAN,
Je Aulis ai éci-il un mol par l'î'^lul iiulr[)('iuluiil du C-uiigu. (|ui a ilù \ous aiTixcr avant ecllc-ei. Mais le couirier t'raiii;ais [lart demain, et, comme j'ai [An<. de cuuliaiiee [lac cette voie, j'en écrirai plus l(»ng. Ce sera le de\el(i[»[M'ment de ce (|ue je dis eu ([uel([iies mots dans ma lettre, partie par l'autre ri\e.
Je re[»reuds \](\s axculures au io iVnrier.
L expédition contre les Boulxars. terminée a\ec succès, toul semblait nousiuTsaiicr de uou\ elles jouiMiées heureuses : la riuile riait a[»lanie par Tefifel moral (|ue c(dle e\[)édition avait l'ait sur les |io|mlali(Uis noires avoisinantes; ce résultat était énorme et nous iaciliiait beaucou[) de choses. Un grave ennui, Julien était malade, s'affaibhssait de plus en plus et divaguait tontes les nuits. La dysenterie le tenait sohdement et refusait énergiquement de lâcher sa [)roie. Il avait lutté et lutta encore, mais la maladie le ^ainquit. et il résolut, se voyant dans l'impossibilité absolue de faire quelque chose avant longtemps, de rentrer en France le plus rapidement possible. Lue [lirogue fut vile armée, el le 19 février Julien s'embarquait pour rEuro[)e, dans une pirogue (jui devait le mener à Banghi, où il devait probablement trouver un vai)eur.
Mais ce notait pas tout: deux jours avant son départ, je m'aperçus aussi que j'avais des symptômes évidents de dysenterie. Mis immédiatement à la diète, je commençais à m'afTaiblir considéral)lement. On mordonna alors de ne prendre que du lait el du bouillon, et je fus épouvanlabloment drogué. Comme la dysenterie est généralement causée aux Abiras par les vers, on me donna de la santonine. J'en rendis un beau, et ce fut tout. Mais la maladie ne guérissait pas, et la faiblesse augmentait toujours, grâce surtout à cette maudite diète, qui convient si mal à mon tempérament et qui est surtout incommodante en Afrique, sous le climat anémiant de l'équateur.
Bref, au l)out de peu de jours, je dus me continer dans un fauteuil cl n'en point bouger. Jolie situation pour quelqu'nii cpii élail venu en Afrique pour avancer rapidement.
N'ei'S le 10 mars, M. Liotard devait })artir j)our aller cbe/ Bangassou, et nous devions l'accompagner. Mais que faire dans l'éjat ofi je me li-ou- \ais? Impossible de bouger! M. Liotard me dit : <( 11 n'y a qu'nne cbose qui puisse rapidement vous guérir, cbanger d'air. Allez à Brazzaville ou à Linzolo cbez les Pères de la mission, vous vous remettrez: puis vous [lourrez revenir, loi'sque vous serez rétabli complètement. »
M. Liotard partit donc avec une portion de mes bommes et des noirs |)Our fonder un poste cliez Bangassou, et moi-même, après avoir remis à Pottier le commandement des bommes (pii i-estaient. je partis, les larmes aux yeux, pour Brazzaville.
J'étais dans une [»ii'0gue avec Sliman et nn Sénégalais. Je ne vous raconterai pas Les péripéties de la i-onte dans tons leurs <létails. attendu ([u'elles n'ont rien de palpitanl. Les eaux étaient très basses et les rapides insignifiants: parloul on les passait sans crainte et sans difficultés... Arrivé à Mobaï deux jours et demi après mon départ, je cius que j'allais être quelque temps sans pouvoir continuer ma route, .l'avais été pris de telles coliques (jiardonnez les détails) que je fns obligé de m'y reposer deux jours.
Heureusement, le troisième, j'allais mien\. el vogne la galère! Les villages où nous nous arrêtions nous cédaient des cases ponr loger et toutes sortes de vivres indigènes, jtonles el oMifs principalement, .lavais
nécessairement rompu la diète qui m'avait été imposée jusque-là, je mangeai quelques œufs et un peu de poulet. Je m'en sentais mieux; chaque jour, nous pouvions faire une dizaine d'heures de pirogue, de sept heures du matin à cinq heures du soir. On avait eu soin de confectionner une sorte de tente au-dessus de ma pirogue, à l'endroit oîi j'étais assis et j'étais ainsi préservé à merveille de la trop grande chaleur de la journée.
J'arrive enfin sans perdre une minute à Banglii, où je reh'ouve Julien très malade encore. Il était resté mourant dans un village, et avait été rejoint et recueilli par un agent hollandais qui l'avait soigné, un peu réconforté et emmené tant hien que mal à Banghi. Par un heureux hasard, un hateau, également hollaudais, se trouvait à Banghi. Je dis inexactement Banghi, puisque ce vapeur se trouvait exactement à deux jours de pirogue plus has. Pendant la saison des eaux hasses, les steamers, en effet, ne peuvent monter jusqu'à Banghi et sont ohligés de s'arrêter à un point qu'on nomme Zinga.
Sitôt pris, sitôt pendu; le lendemain matin de mon arrivée à Banghi, j'en repartais en pirogue pour Zinga. Arrivés à Zinga, nous montions à bord de V Antoinette, et en route pour Brazzaville! Les rivages qui nous aAaient semblé si longs à remonter filaient devant nous comme des éclairs, et le 1" avril, à quatre heures du soir, nous mouillions devant le poste de Lirranga, situé au confluent de rOubanghi et du Congo. Je dois aAOuer que j'appris avec stupeur que le lendemain était le jour d(î Pâques. Je l'avais tout à fait oublié: mais le défaut de calendrier et la rai)idilé de ma course m'excusaient plus que suffisamment. M. Greshoff, gérant eu chef des factoreries hollandaises du haut Congo, était à Lirranga, et Y Antoinette ne redescendait pas plus loin, se rendant aux Falls. Nous voilà donc obhgés de rester à Lirranga, et pour combien de temps, on l'ignorait, aucun steamer, du moins appartenant à la rive française, ne devant redescendre.
Vous vous rappelez ou vous m- vous rappelez pas qu'à Lirranga se trouve une mission catholique. Aussi fus-je très heureux de pouvoir assister à la grand'messe. célébrée à huit beures par le supérieur dans sa petite cbapelle. Lllo es| vi-aiinenl liien curieuse. Le Père Allaiic dont
j"ai dû vous })arlor, est à la fois mécanicien, cliarpenticr et arlislc, et sa chapelle est ornée de statues, fabriquées en terre de fourmilière par luimême, bien qu'il n'ait naturellement reçu aucune éducation artistique, ce qui ne l'eniprclie pas d"avoir fait un « Sacré-Cœur », une sainte Vierge, un saint Joseph et un Christ en croix. 11 avait travaillé jusqu'à trois heures du matin pour tout arranger. Il faut être vraiment missionnaire pour avoir une telle ardeur, et je crois que Dieu envoie des forces spéciales à ces vaillants soldats du Christ [)Our pouvoir soutenir de telles fatigues sous un climat si dur!
Julien, qui avait hâte de s'en retourner vers l'Europe, se consumant chaque jour sous le soleil d'Afrique, n'eut pas le temps de s'impatienter à Lirranga. Le 3 avril au soir, on apercevait un vapeur à l'horizon, et qui, grossissant à a ne d'oMl, accosta Ijientùt près de Lirranga. C'était YAirIiiihtclu%'ii' Stêphdiiic. de la Société anonyme Ixdge, descendant des Falls.
UArcltiJticItcsse. resta trois jours à Lirranga pour réparer son gouvernail cassé, et le 7 au matin nous filions pour Brazzaville. Le 9, on rencontrait un vapeur français dans l'après-midi. Mallieureusement, je dormais et j'en fus navré, car ledit courrier portait toutes nos correspondances de décendîre et de janvier, date à la([iielle il était parti d'Europe. Pourvu ([u'un des chefs de poste échelonnés sur la route ait l'heureuse inspiration de me les réexpédier!
Enfin! nous étions au Pool, après une heureuse traversée, tous deux sensiblement mieux portants (c'est l'Afrique seule qui est coupable, si mon français est parfois défectueux). Le soir même de mon débarquement à Kinchassa, je passais le fleuve et venais accepter de nouveau la gracieuse et si oldigeante hospitalité do Mgr Augouard. Julien venait aussi la partager, mais il espérait bientôt partir et attendait avec impatience une caravane pour filer par la voie de l'État indépendant, plus courte et plus douce que cehe de Brazzaville à Loango.
Et moi! que vais-je faire? Thaï is ihe question! comme dirait n'importe quel anglomane. La question est à la fois très simple et très compliquée. Si je ne me rétabhs pas, je suis forcé de réintégrer l'Europe, sous peine d'avoir une maladie chronique pour le restant de mes jours, ce qui
ne me sourit que très médiocrement. Si je nn' rétablis, ce que j espère, je remonterai dans lOubanghi explorer quelques rivières qui en éprouvent un vif besoin. Mais là un point d'interrogation se pose : comment vais-je retrouver mes hommes? La malheureuse inspiration qui a fait, qui nous a fait, veux-je dire, engager des Algériens pour cette expédition diminue infiniment le plaisir que j'aurais à remonter l'Oubanghi. Ces hommes, en effet, sont presque tous malades et supportent encore beaucoui» moins ])ien que nous le climat congolais. En quel état seront-ils? Combien y en aura-t-il de décédés? C'est une responsabilité ennuyeuse que de revenir avec des hommes tous à moitié morts! Et je suis très perplexe.
Regardez ci-dessous l'état des mutations arrivées dans l'escorte, qui se composait au départ de quarante-neuf hommes.
Voici maintenant ce qui restera, procédant par une éhmination successive et par ordre de date :
1 homme renvoyé dans ses foyers par le Taygète (23 mai 1892).
2 hommes morts à Brazzaville (septembre 1892).
4 hommes malades, renvoyés de BrazzaviUe (septem])re 1892). 1 homme rapatrié à sa demande de Lirranga (octobre 1892). ■ 1 homme mort sur le vapeur (octobre 1892).
1 homme mort en pirogue sur l'Oubanghi (janvier 1893j.
2 hommes morts aux Abiras (janvier 1893). 1 homme très malade rapatrié (mars 1893).
De49ôtez 13. Reste : 36.
Mais sur ces 36 hommes, il faut encore (b-falquef : 1" un homme qui s'est blessé et dont le rétabhssement sera fort long; 2" un homme devenu poitrinaire. Reste 34. Sur ces 34, 20 à peine étaient en état de marcher, quand je suis parti des Abiras! Que faire? Ah! si nous avions eu des Sénégalais, c'eût été la moitié moins coûteux et cent mille fois préférable. L'Aralje algéiieu n(^ vaut rien, transporté hors de son pays.
C'est une triste expérience (pn- je fais là: mais elle n'est (pie tro[> réelle. Je aous dis ceiacarrénicnl pcmr (jue vous ne vous liviiezà aucune illusion sur la suite d(! l'expétlition. La seule cliance ([ue je [juisse avoir, et celle-là est malheureusement probable, c'est de rattraper la dysen-
torie en remontant. Aussi suis-je très per[)lcxc. Mgr Augouard aftirme (|ue j'aurais tort de remonter, et je balance. Dès que je saurai à quoi m'en tenir sur ma sanlr, je vous dirai ce qui aura été fixé. Mais je suis malade, et peut-être cela me fait-il voir bien des choses en noir. Aussi vais-je passer à un autre sujet plus intéressant :