DE LA POUTIOCE ET DES AGISSEMENTS BELGES EN AFRIQUE
Il faudrait écrire un volume entier pour raconter tout ce qu'il y a à dire sur ce sujet. 11 sufllra de vous rapporter quelques petits détails. Un Belge me disait, l'autre jour, en parlant des officiers de l'Etat du Congo : « Ce ne sont pas des officiers ; ce sont des voleurs d'ivoire et des marchands d'esclaves ! » Cette affirmation n'est que trop justifiée, et maintes fois j'en ai eu des preuves; mais je me retire la parole et je recopie le curieux morceau que M. Greshofî, gérant de la Société hollandaise, a adressé au délégué de l'administrateur à Brazzaville. C est un morceau typique dont je respecte les tournures fautives et l'orthographe. Remarquez bien que c'est un étranger qui parle. Cette pièce est un peu longue, mais vaut la peine d'être citée en entier. M. Greshoff revenait d'un voyage dans le haut Oubanghi.
.■1 iHOiisienr le délégité iJe Iddiiniiislralioii pr'ntcipah' (le Brazzaville et dépendances.
Monsieur le délégué.
Revenu de mon voyage dant le haut Oubanglii, je i)iends la li])erté de vous rapporter quelqui^s faits graves et presque incroyables, en vous l)riant de vouloir bien } porter votre attention toute spéciale.
Arrivé à Yakoma, je me suis rendu compte que l'Etat indépendant du Congo, malgré toutes les conférences, continue à fournir aux indigènes des armes perfectionnées. Bangassou venait de rece\(iir nn canon et un superbe martinyavec des cartouches. 11 a plusicuis autres armes perfectionnées, et j'en avais aussi remarqué dans d'autres vihages et chez d'autres clu'fs,
Lo chef du poste de l'État de Bangassou déclarait en outre que l'État avait fait le 27 février 1892 un contract avec Bangassou, déclarant celuici sultan indépendant, qui livrerait tous les produits de ses terres à rÉtat, à condition que l'Etat lui fournirait des armes et des munitions.
Le pays est donc fermé au commerce régulier et l'État qui fait pour des particuliers des lois contre l'importation des armes et des munitions, sous les prétextes les plus philanthropiques prouve donc n'avoir iail ces lois que dans le seul but de constituer le monopole de la vente des articles prohibés. Je prends encore la liberté de vous faire remarquer que ce contrat a été fait en février 1892, donc quelques mois après la déclaration de M. le gouverneur général Wahis, où il s'engageait à donner des ordres formels pour faire cesser toute action politique dans le territoire contesté. Or, ces ordres formels ont eu pour résultat le contrat de Bangassou, rétablissement d'un de ses lieutenants à RafTaï et d'autres lieutenants dans d'autres endroits, et actuellement encore le commandant Balot est entrain de s'étendre vers le nord par la rivière Mbilo; le contrat avec Bangassou a été fait et signé par les chefs nzakkaras (famille de Bangassou) et pour l'État par M. Le Marinel, le juge de Jacgor (?j et M. Mathieu.
Vous comprenez, monsieur le délégué, quel danger il y aura pour le commerce et même pour le gouvernement français de se trouver un jour en présence d'indigènes, armés de canons et de fusils perfectionnés.
Le but de l'État est de s'approprier autant et aussitôt que possible de l'ivoire; si, ensuite il est obligé de se retirer ou d'ouvrir le pays au commerce, la récolte aura été faite, et les indigènes, gâtés par les articles prohibés, dont l'État s'est attribué le monopole, ne voudront plus s'assujettir au commerce régulier.
Mais il y a des faits plus graves, monsieur le délégué, des fiiits que vous ne pourriez croire, si j'étais le seul à les signaler; mais heureusemont tous les agents du gouvernement dans le haut Oubanghi viendront à ra[)[)ui de ce que j'avance.
Les puissances qui, au nom de Dieu tout-puissant, ont signé Tactc de la conférence de Bruxelles (antiesclavagiste), n'ont sûrement pas pu pré\oir (pie l'Klat indépriidaiil (kl Congo est acIueHement le seul escla-
vagiste dans ces parages. Sous prétexte de libérer des esclaves, l'État en achète une masse qui doivent le servir pendant sept ans.
J'ai AU les achats aux Falls, monsieur le délégué, et je n'ai pu protester, bien qu'observant que les Arabes, trouvant chez l'État un marché pour la vente des esclaves, sauront toujours l'en approvisionner; et que devient donc le Init de toutes les mesures prises par les autres puissances, qui ayant en vue la destruction des marchés et des ventes, veulent supprimer la valeur de l'esclave et, par conséquent, la cupidité de s'en procurer chez les Arabes. Dans l'Oubanghi, dans le territoire français, occupé par l'Etat, c'est pourtant une aflaire encore plus grave. L'esclavage existe chez les Nzakkaras, les Yakomas, enfin chez tous les peuples du haut Oubanghi aussi bien qu'ailleurs.
C'est un esclavage patriarcal et les gouvernements n'y changeront rien ces premiers temps, ils doivent se borner à ouvrir leurs stations aux esclaves maltraités qui fuient leurs maîtres (ce (pii arrive rarement) et à empêcher autant que possible les sacrilices humains.
Puis, les gouvernements doivent donner l'exemple d'employer des hommes lijjres au travail, de prêcher toujours contre Tesclavage comme institution barbare et de défendre tous ceux qui veulent s'y soustraire.
L'État indépendant du Congo, loin de remplir ces devoirs, achète des hommes contre des fusils à piston, toujours sous prétexte de les hbérer après qu'ils auront servi l'Etat pendant se\)i ans. Comment voulez-vous que les indigènes abandonnent l'esclavage, si un gouvernement leur donne l'exemple de le pratiquer!
Ne croyez pas, monsieur le délégué, (pu; les iiommes achetés par l'État ont la moindre idée d'être libérés, car le plus souvent on les attache avec des chahies ou avec d'énormes blocs aux pieds, jusqu'à ce qu'ils soient hors de leur pays, sans quoi ils s'évaderaient. Et voyez encore à quel abus ces achats d'eslaves par l'État donnent lieu.
Un homme n'a besoin de rien, il est heureux dans son village, il a son arc et ses flèches, ses bonnes zagaies, il adore sa famille, son frère surtout. Son frère? enfin ce n'est pas son frère, c'est un escla\e de sa famille, mais enfants, ils ont joué ensemble; hommes, ils se sont mariés et ont des enfants, qui eux aussi 5e considèrent comme frères et sœurs.
L'esclave a oublié tout à fait (juil n'est [uis l'égal de son maître, le maître ne pense jamais que son frère est son esclave.
Vient la tentation sous la forme imaginée de l'État indépendant, un fusil à }»iston. L'homme se rappelle qu'il peut se procurer cette arme avec un esclave, son frère; n'est-il pas son esclave? Il résiste, essaye d'oublier, mais depuis le paradis, c'est toujours la même histoire, il succombe. Sous prétexte de vendre quelque chose à la station de l'État, il emporte son frère, son ami d'enfance, son esclave, hélas! et bientôt l'État indépendant compte un « libéré » de plus qu'on a vite mis à la chaîne, car il n'apprécie pas la libération, et, dans le village, une femme l)leure son mari, des enfants crient en vain après leur père, et un homme regarde un fusil à piston, et maudit le moment oi!i on le lui a montré.
Cet exemple-ci, monsieur le délégué, suffirait pour convaincre le plus optimiste que je suis dans mon droit d'appeler la libération d'esclaves par l'Etat indépendant du Congo, « une spéculation infâme » ; mais pour bien prouver que la philanthropie (sur laquelle se basent tous les actes du souverain du Congo « par écrit ») n'est pour rien dans cette libération, je vous prie de bien vérifier ces chiffres.
Moi, négociant, je dois par homme que j'emploie une moyenne de vingt francs par mois.
Un Sénégalais 30 francs par mois.
Un Whybay (habitant de Libéria). . . 20 — Un Loango 15
Mngt francs par mois, soit en sept années (84 mois) seize cent quatre-vingt francs, sans compter que Sénégalais, Whybays ou Loangos ne restent jamais sept ans chez moi et que je suis obligé de les rapatrier à mes frais après deux années de service. La philanthropie de 1 Etat du Congo, dans ce cas-ci, consiste à se procurer pour un fusil à piston (soit à |)eu près dix francs) le travail qu'un négociant doit payer avec deux niilli> IVancs.
\oûh, monsieur le délégué, les faits que j'ai \ouhi vous signaler. Le gouvernement fran(;ais fera sans doute tout ce (|u'il j)ourra pour mettre lin à des actes (pii ne (b''slionoi-ent pas seulement ceux (pii les prali-
quent, mais aussi ceux qui, en ayant le pouvoir, ne s'opposent pas à ce qu'ils soient pratiqués.
En terminant, monsieur le délégué, laissez-moi vous remercier pour le bon accueil que j'ai trouvé dans tous vos postes et pi-incipalement à Yakoma.
J'ai contracté envers .M. Liotard une dette de reconnaissance que ji' ne saurai jamais liquider. M. Liotard est à Yakoma dans une position des plus difficiles et il faut vraiment avoir le courage et toutes les qualités de M. Liotard [»our avoir su tenir un poste comme il a fait.
Veuillez agréer, etc.
Signé : A. Greshoff.
Que pensez-vous, après cela, de la politique l^elge au Congo? Le roi Léopold , marchand d'ivoire et de chair humaine! Et ne croyez pas qu'avec le style ci-dessus qui sent un peu l'étranger, il y ait de Texagération! Au contraire, son auteur est peut-être au-dessous de la réahté. Dans un district, les indigènes sont réduits à cacher dans la brousse leur ivoire et leur caoutchouc, de peur d'être volés par les officiers de l'État. Il y avait autrefois dans ce district grand nombre de villages. L'habile pohtique qui est à sa tête a réduit ce nombre à deux. Dès qu'il savait qu'un village avait de l'ivoire, il suscitait des querelles parmi les habitants, et, sous prétexte de calmer les esprits, il brûlait le vihage et raflait les marchandises, tuait quelques hommes et menait le reste à la libération. Il est vrai que chaque pointe d'ivoire et chaque libéré lui rapportaient un joli petit bénéfice. Et pourtant ce ne sont ni des panamistes, ni des Juifs, mais bien des officiers de l'armée Ijelge! Nos voisins n'ont pas grand'chose à nous envier, mais ils le cachent soigneusement, sous l'aile protectrice du grand marchand, du grand négrier, Léopold II, par la grâce de Dieu roi des Belges et souverain de l'Etat indépendant du Congo!
Ouff! Je suis éreinté; le courrier part demain matin, et je clos ma correspondance.
Jacques.
P. S. — Ci-joini une lettre adressée h un tirailleur décédé; prière de la retourner.
Note. — Il est dû à Benoît (lliarrier trois francs cinquante par jour, depuis le 21 octobre 1892, dale où sa solde a dû être payée. 11 a droit au rapatriement à Roanne (Loire) .
C'est un brave garçon que j\ii été forcé de rapatrier pour dysenterie et anémie, et qui arrivera proi)al)lement à Paris vei's la fin juin ou la mijuillet. Je n'ai pas à me plaindre de lui, au contraire. Je vous prierai donc de vouloir bien régler ou faire régler son compte, qu'il préfère touclier à Paris, de crainte des voleurs.