IL FAUT REVENIR
SUR LA ROUTE DE l'eUROPE. — IMPOSSIBLE DE RESISTER. — VÉRIFICATION DES COMPTES. — HOSPITALITÉ A LA MISSION DE BRAZZAVILLE.
Brazzaville, Mission catliolique, le 27 avril 1893.
Ma chère maman,
Quand A'ous recevrez celte lettre, je ne serai pas bien loin de l'Europe, du moins, je l'espère ; peut-être même aurez-vous reçu la dépêche annonçant mon retour.
Je ne puis plus résister convenablement au climat, étant toujours torturé parla diarrhée qui, fiiisant suite à la dysenterie, me tient depuis plus de deux mois. J'ai consulté Mgr Augouard sur la possibihté de remonter dans FOubanghi par le bateau qui part demain ; c'est m'exposer à une rechute certaine, et Monseigneur m'a dit qu'il valait mieux pour moi retourner à la côte. D'autant plus qu avant trois mois, il n'y aura plus de bateau pour Banghi, et que je serais obligé de les passer ici, ce que je ne puis faire. L'anémie et la fièvre, et surtout l'ennui d'être ici tout seul, nemeréta])liraient guère. Vous ne me voyez pas rester ici trois mois à me soigner! 11 me faut absolument l'air de la mer. J'ai immédiatement écrit à Pottier et à Uiollot de faire redescendre les hommes qui restent, dont plusieurs, d'ailleurs, seraient dans l'impossibilité absolue de continuer un voyage quelconque. Je vais partir d'ici une huitaine de jours pour Loango, c'est-à-dire que j'y serai vers la fin du mois de mai ou dans les premiers jours de juin. Je pourrai, si un
bateau se trouve Je passage, arriver en France vers le mois de juillet; mais ce n'est là qu'une date approximative. Je serai peut-être obligé de stopper en route pour me reposer, surtout si la diarrhée me reprenait trop fort.
J'allais beaucoup mieux ces derniers jours, puis le froid, tombé sur l'épigastre, m'a donné un peu de fièvre pendant deux jours avec reprise de la diarrhée. Heureusement, ce ne sera rien, je l'espère, et rien no m empêchera de faire la route en hamac.
Les moustiques me tourmentent toujours beaucoup, el jailes jambes et les pieds couverts d'écorchures et de plaies. Chaque fois que les moustiques me piquent trop fort au même endroit, il y vient un crancran, qui suppure pendant un mois, quelquefois plus. Le grand charme est que ça vous laisse aux jambes des taches noires assez laides , qui sont, paraît-il, presque inefîaçaldes.
Vous recevrez à Paris un nommé Charrier que j'ai rapatrié, pour cause de dysenterie; c'est un tirailleur, un très brave garçon auquel est due sa solde. 11 m'a demandé d'être payé à Paris, et je lui ai remis un papier pour vous ou M. Samson. Je vous serais obligé de prévenir ce dernier. Tous les renseignements sont conlenus dans le papier que je lui ai remis. Je crois vous l'avoir déjà écrit dans ma dernière lettre, et ce que je fais aujourd'hui n'est que pour vous rafraîchir la mémoire.
Jnlien est parti d'ici le 16 par la route belge. Sa santé était encore loin d être brillante, mais cependant l'amélioration se maintenait et semblait devoir persister; mais, comme lui a dit le docteur, il était temi)s qu'il })artît.
Mgr Augouard est toujours charmant et aux petits soins pour moi; mais je ne puis prendre sa demeure pour une auberge, et je craindrais d'abuser de lui. Les remèdes ne me manquent j»as : l'air seul est un obstacle à ma guérison. Le temps est à la pluie: j'espère toutefois quavec 1 arrivée de la saison sèche je i)ourrai continuer mon voyage sans être h-op arrosé. Cinq cent cin(inante kilomètres à faire! C'est une jolie trotte à pied, ou même porté sur le dos des noirs. Par bonheur, il y a une mission el deux postes français sur la route; par conséquent, je pourrai m'y reposer. Je prends la route française, parce que j'en ai
beaucoup entendu parler. Elle est un peu plus longue, mais vaut, paraît-il, la peine d'être vue.
Le directeur de la Société anonyme belge ici est mort le 25 décembre dernier, et son rempla(:ant provisoire est un administrateur venu d'Europe pour quelques mois, à seule fin de régler les différents services de cette puissante société. Je vais vérifier les comptes avec ledit administrateur, ce qui est pour moi d'un intérêt i)uissant. 11 faudra calculer que tout ce qui arrive ici est majoré de deux ou de trois, même de quatre cents pour cent; et vous ignorez probablement cela.
Une caisse qui coûterait vingt francs à Paris coûterait 20 + 40 = 60 fr.
Plus le bénéfice, qui, à cause des pertes, doit être plus élevé; mettons vingt francs et le transport en bateau. De sorte qu'une caisse de vingt francs pesant trente kilogrammes représente à Brazzaville ou Kincbassa une valeur niarcbande de plus de quatre-vingts francs.
Et ceci est exact. Ce n'est pas le calcul des maisons de commerce, qui majorent encore ces prix, sous prétexte cp^ie, n'ayant aucune concurrence, si on ne veut pas payer, on se trouvera dans Feau.
M. Dolisie a été obligé de payer ici la barrette ou m'tako, petite barre de fil de laiton de quinze centimètres environ, jusqu'à trente centimes, tandis que sa valeur réelle ici n'est que de dix centimes à peine. Les commerçants prétendent qu'ils en ont besoin pour eux, et que chaque objet qu'on leur prend peut leur enlever un kilogramme d'ivoire! Et quelquefois avec un objet valant quelques centimes en France, ils peuvent avoir des vingt et quarante francs d'ivoire.
29 avril. — Je suis allé voir hier les comptes de la Société anonyme belge à Kincbassa, mais je n'ai approuvé que les comptes de détail seulement. Je ne pourrai me prononcer que sur l'exactitude du nondîre des charges transportées, faisant mes réserves sur la question du prix de quarante-cin(| francs qui ne me paraît pas être celui des conventions. Il faudrait vous assurer du pri\ des conventions.
Pour les charges descendantes, il faut aussi payer quarante-cinq fi'ancs, ce qui me semble un abus, puisque le facteur, du moins par Loango, touche en uni^ seule fois le prix d'aller et du retour: mais je
vous fixerai mieux sur tout cela, quand je serai en Europe. Toutes ces choses dépendent, d'ailleurs, des conventions passées par M. X..., et que je n'ai jamais eues sous les yeux.
Je crois que vous aurez du mal à me reconnaître, puisqu'il Brazzaville même on dit ([ue je suis très changé. Je porte une barbe splendide, mais, hélas! les cheveux ont peu repoussé, et le plus grand nombre est tombé sur les rives de FOubanghi.
Jacques.