INACTION FORCEE
A partir de la dernière lettre qu'on vient de lire, le duc d'I'zès n'écrivit plus à sa famille. Comme il était sur le chemin du retour, les lettres devenaient inutiles, puisqu'elles l'auraient accompagné, et qu'il serait arrivé en même temps qu'elles. Mais au milieu des soulîrances qui le torturaient il continua à tenir à jour son carnet de notes quotidiennes. Voici ces notes. Elles complètent ses lettres. Jacques les écrivit fidèlement jusqu'au moment où il se coucha pour mourir. Ce carnet portait en exergue : Feno, non auro.
12 janvier.
Commencomont du séjour aux Abiras. Grand poste bien établi comprenant deux cases pour les blancs, de nombreuses cases pour les Sénégalais et une factorerie hollandaise. Les villages yakomas indigènes cessent tout auprès.
La rivière a environ dix-huit cents mètres de large, avec une grande île dans le milieu. Derrière, s'étend le pays des Nzakkaras, plat et broussailleux, aux nombreux marais, actuellement secs (saison sèche). Jardins avec ignames.
Visite à notre futur campement situé à environ deux cent cinquante mètres du poste, comprenant (quand il sera terminé) une case pour Pottier et moi. avec salle à manger — cette case est à peu près terminée. — un magasin avec deux chambres (Julien et RioUot) et des gourbis indigènes (dix) pour les Arabes et Sénégalais. Cuisine derrière et grande place avec jardin devant. Grande route menant du poste au campement. Installation des Arabes dans un gourbi, et activement des préparatifs pour nos Sénégalais de poste. Bonne tenue; un vol de fusil et la question des Banzyris et de leurs payements.
Los vivres; assez grandes difficultés qu'on a pour en trouver ici. Les poules et les cabris, les cabris gardés précieusement par les Yakomas avec lesquels ils aclièlent des femmes. Les sacrifices de bestiaux pour manger et Idée de Dieu?
Le poste belge situé à doux ou trois kilomètres sur la même rive. La route de la rivière moralement barrée.
Temps assez frais, un peu de fièvre et mal de dents. Les sauterelles.
Vendredi 13 janvier.
Quelques roA'isions des bagages. Nous venons de cliarger nos caisses; on active un peu l'organisation de notre gourbi; rien de bien nouveau. Enrôlement de Banzyris comme travailleurs, pour faire les travaux du camp .
Temps gris et menaces de tornade. Vent du sud-est assez violent pendant une partie de la journée.
Du poste on aperçoit à environ cinq ou six kilomètres le confluent du Mbomou avec l'Ouellé.
Baromètre à trois heures, 735.5. Thermomètre, 27 degrés. Le soir, éclairs.
Samedi 14 janvier.
Travaux dans les réserves de pharmacie. Discussion sur la politique belge. L'ivoire et les cadeaux offerts par les chefs nzakkaras à M. Liotard.
Visite d'un dos frères de Bangassou à M. Liotard. Les instruments qui l'accompagnent, flûtes, sablier et corne d'ivoire aux bruits extraordinaires. Entrevue entre le chef et le directeur do l'Oubanghi.
Les histoires contées par les Belges aux indigènes; leur manière de raconter l'arrivée des Européens et les discussions entre eux. La reconnaissance de la suprématie de la France sur la rive droite de l'Oubanghi. Différences de cours et d'importance du Mbomou et de l'Ouellé, qui est bien le véritable Oubaugbi. d'a[)rès nos idées. iXonis difl'érenls donnés par les imligènos à la rixièro. Pour tous les indigènes riverains : Banzyris, Yakomas, c'est la « ri\ière », et ils ne donnent des noms
qu'aux affluents secondaires, voire à de simples ruisseaux, grossis dans la saison des pluies. Le massacre de Fexpédition de M. de Poumayrac et de ses Sénégalais raconté par M. Liotard. Imprudence de prendre fait et cause pour un chef indigène. L'endroit oii, d"aprcs les racontars, se trouvent les crânes de M. de Poumayrac et de ses Sénégalais. Un Yakoma seul s'est sauvé du massacre et est actuellement au poste comme interprète nzakkara (prononcez nzac-kara).
15 janvier.
Repos du dimanche. Visite au poste du commandant Hanslé, chef belge du llaut-Oubanghi. Julien et les Belges; conversation un peu froide; ils affectent d'être très aimables avec les Français, mais débitent aux indigènes le plus de mensonges possible sur leur compte. Exemple : ceux qui oui été racontés hier à M. Liotard par le frère de Bangassou. Le poste provisoire. Reconnaissance implicite des droits de la France sur le Nord-Oubanghi (rive). Les premiers arrivés. Politique avec les indigènes. Le massacre du Heutenant Liégeois dans l'Oubanghi.
16 janvier.
Julien toujours assez souffrant; travaux au camp et réfection de caisses. Itinéraire probable et séjom* que nous devons faire ici. Expédition chez les Boubous remise à quelques jours. Diarrhée. Potlier un peu souffrant. Conséquences du repos après une période d'activité. Assez beau temps.
17 jancicr.
Temps gris et froid toute la journée. Le thermomètre, quia eu un minimum de 21 degrés dans la nuil, ne monte guère au-dessus de 22 degrés.
N'isile de M. Liotard au poste belge.
Diarrhée continue. Arrivée vers cinq heures de MM. Augier cl Trainès, agents français de la Société anonyme Jjelge.
La Socirlr uiiuiiyme belge el rÉlal iiulépeiidaiil du floiigo dans rOubaiiglii; rivalilé de commerce; un roi négrier. Rapport de M. Augier ; les exploits des soldats de l'Etat indépendant du Congo. Ceux-ci n'ayant pas de ration de perles, et les villages sur la gauche étant extrêmement peu nombreux, grâce à riial)ile politique suivie par l'Etat, les soldats sont obligés pour a ivre d'aller piller sur la rive française et massacrent même, lorsque les indigènes leur résistent, comme le cas se présentait cette fois-ci. Terreur des indigènes riverains à la seule vue du n'gomalé, ou fusil, qui paralyse en eux tout moyen de défense et ne les laisse même pas résister à un seul esclave noir, armé d'un fusil. Fuite du soldat chez les Boubous, lorsqu'il a été surpris par M. Augier. Importance de ces faits, au point de vue français, à cause de Tinlluence morale qu'ils exercent en Europe.
La politique de M. Liotard. Julien toujours souffianl. Froid assez grand le soir. Même temps gris toute la journée.
Mercredi 18 jaiicicr.
La tenqiéralLire est descendue, la nuit, à 17" centigrades. A sept lit'iires, le lliermomèlre ne niar([ae encore (pie 18 degrés. Brume dans la matinée, beau lenqis ensuite.
Visite du docteur belge, revenant de l'Oiiellé. Commencement de l'influence arabe dans cette rivière. Les travaux du camp conlinuent. Diarrhée, suite et tin. Journée assez chaude (30 degrés;. Menaces d'orage, le soir, mais de [)eu de durée. Pas de vent.
Sur les étapes que l'on peut faire en une journée; étapes chez les Nzakkaras et routes inondées à la saison des pluies. Marches pénibles à travers des marais où l'on enire juscpi'à la i)oitrine.
JO janvier.
Beau temps, légèic brunie sur la rivière: revision et réfection des caisses. Tenq»ri-aliire à dix heures. :>(> degrés. .Iniien loujours souffi'aiita\ec mieux. Saison sèche conliiuie, inlerrompue sinqdemeni par
quelques orages et lornades qui rafiaîcliisseul ralmosplu'TO el rendenl lum oi'(liu;i
20 janvier .
Les travaux du camp avancenl tout doucement. Projets pour l'expédition chez les Boubous. Tous les jours, arrivée de chefs nzakkaras, venant voir ce qui se passe, constater nos forces et tâcher de deviner nos projets. Les deux Zanziharites espions belges et leur fuite précipitée en se voyant reconnus. Les Belges ont encore plus envie que les Nzakkaras de savoir nos intentions. La dysenterie et les vers; le malade actuel est Mohammed-Ben-Ali, perruquier, très gravement atteint.
iMinimum de température de la nuit précédente : de 18 [à 20 degrés. Diarrhée guérie.
21 jani'icr.
Toujours à peu près le même temps. Maladie aggravée de Mohammed- Ben-Ali. La dysenterie. Julien assez fortement atteint.
Encore de nouvelles histoires sur le compte des Belges. Leur système do dénégation.
Pluie et tornade légère, le soir vers trois heures jusqu'à cinq heures.
22 janvier (dimanche).
Température minima de la nuit, 17 degrés. Matinée grise et fraîche. Latitude des Abiras, 4° 7' 30" nord, et longitude 20 degrés. Observations de 27 k'", i" lîlV 52"?
Mort à trois heures et demie du tiiailleur Mohammed-Ben-Ali. enterré presque immédiatement dans la brousse, à peu de distance du cam[» et derrière.
Temps assez beau dans l'après-midi, saison sèche.
23 janvier.
Travaux du camp et installation de Pottier. Position des chambres et
du campement, les décorations, plafonds étant invention de bon goût. Les water-closets et leur porte. Contemplation et admiration des indigènes. Influence possible sur leur architecture future.
Les constructions se font en musique. Instruments yakomas : double cloche en fer forgé, tam-tams; ils sont inférieurs comme musiciens aux Nzakkaras, possédant des flûtes à deux et qualité trous, des trompes en ivoire dont ils tirent cinq notes et cherchent même à imiter le clairon (instrument essoufflant), ensuite le xylophone, composé de touches comme les instruments similaires éthiopiens, mais dont la résonance est donnée par des courges suspendues à la partie inférieure. Ils frappent sur ces touches au moyen de quatre petites baguettes munies de tampons de caoutchouc qu'ils tiennent deux à chaque main. Le chef d'orchestre joue de la flûte à deux trous et bat la mesure au moyen d'un hochet (petite courge remplie de sable) .
Les Nzakkaras sont soumis au pouvoii' d'un chef, Bangassou, lequel a l'autorité effective ou au moins nominale sur tous les autres chefs de la région. Ceux-ci ont pouvoir absolu sur leurs hommes, et les sacrifices humains ne leur coûtent guère. Les Yakomas et les peuples riverains sont beau('oup plus indépendants.
24 janvier.
Aux Abiras, Julien toujours très souffrant et retard de l'expédition des Boubous. Préparatifs et exercices. Renseignements sur leurs actes et leurs essais de résistance. Les pièges à loups qu'ils doivent nous tendre. Jamais battus. L'oligarchie chez les Boubous. Difflcultés offertes pour le ravilaiflcunenl des hommes. Etablissement au poste provisoire de N'ganda. Quelles seront nos forces? Plans de campagne, multiples et variés.
Rien de bien nouveau; suis un peu malade de la bile. Lenteurs de l'inslallalion et de l'établissement du camp. Conmiencement de tra-
vaux d'histoire naturelle par Pottier et rétablissement rapide de Bibi. Toujours la petite opération des Belges.
26 janvier.
Installation dans ma chambre au camp. Toujours assez beau temps et saison sèche persistante. Temps brumeux dans la matinée et fraîcheur assez grande; journée assez chaude et belle. Arrivée, le soir, d'un blessé, victime de l'État indépendant, ou plutôt de ses esclaves déguisés en soldats.
27 janvier.
Visite de M. Hanslé, qui reste à déjeuner. Constatation de la blessure faite par une arme à feu (poignet traversé). La blessure a eu lieu le 19. Mort du blessé, fds d'un chef. Ce chef réclame comme indemnité un fusil, qui lui est immédiatement accordé par le commandant de l'État. M. Hanslé a sur les indigènes des opinions peut-être exactes, mais très brutalement exprimées. Les idées de M. Liotard sont beaucoup plus douces, pour ne pas dire trop douces. En somme, il est très difficile de traiter les indigènes en hommes civilisés. Ce qui me frappe surtout, ce sont les énormes différences qui existent entre les différentes races noires, sans parler encore de celles qui sont musulmanes.
Le soir, arrivée d'un fils de Bangassou qui vient chercher un pavillon français pour nous accompagner avec un milher d'hommes auxihaires contre les Boubous.
28 janvier.
La faiblesse et la maladie de Julien persistent et m'inquiètent. Cependant il est impossible de reculer Texpédition contre les Boubous, et une action commune avec M. Liotard est possible, nécessaire même.
Les nuits sont froides. Le thermomètre, abrité sous une véranda, marque 15 degrés. La différence entre les températures minima et maxima est de 12 ou 13 degrés, d'où pour les hommes de nombreuses bronchites et autres maladies. Peu de vivres; en dehors des pâtes de
farine do manioc el do 1 huile de palme, presque rien. lAIonnaio d'échange, la perle ou la kinja. Dishihution aux hommes des rations et de la solde.
29 janvier.
Pendant la nuit, le thermomètre, ahrité. descend à 14 degrés. Vers cinq heures du matin, à l'air, il marque 9",0o. Ciel toujours très pur. Temps brumeux au lever du soleil et brouillard sur l'Oubanghi. Véritable temps de saison sèche comme à Brazzaville.
Nous faisons des plans pour la guerre aux Boubous et aussi pour nos explorations futures. Il faut que nous barrions la route aux Belges, autrement ils nous la barreront. M. Liotard nous promet tout son appui.
Lundi 30 janvier.
Séjour aux Abiras. Exercices de tir pour habituer les hommes au maniement du fusil. Préparatifs du départ qui doit avoir lieu dans trois ou quatre joui's. Julien toujours assez souffrant.
31 janvier.
Mêmes exercices de tir que la veille. Répartition des hommes en sections et en escouades. Chaque escouade comprend sept hommes et un caporal. Deux escouades forment une section commandée par un sergent. Il y a en plus le fourrier et le clairon. Nous irons nous établir à un jielit \illage situé sur la rive près de N'ganda.
1" février.
Le dépai't est fixé à demain matin. Nous prenons nos dernières dispnsiiioiis. Tout le monde est en boinu» santé, sauf un tirailleur cpii va mal et (|iii restera avec (piatre antres à la gai'de dn canq».
ARMES CUNdOLAISES. — COLLECTION DU DUC D UZI
^ fi'ci'icr.
Le départ donne lieu à une légère confusion, (jui met Julien un [)eu en colère. Il a lieu à sept heures quarante-cin(|. Ma colonne se compose de trente-deux tirailleurs, six Sénégalais et quatre blancs. Le convoi comprend dix pirogues.
Navigation assez tranquille. A dix heures quarante-cinq, nous passons devant le village belge de Mobili. A une heure, par un temps assez chaud, nous passons de\anl l'embouchure de la rivière Handou ou Kotto, et nous débarquons chez ïouramba pour y déjeuner. Nous ne trouvons guère que le chef et quelques hommes armés, le reste s'étant sauvé dans la brousse. Nous en [)arlons (juelques minutes après deux heures, longeant la rive droite de la rivière Bandou, passant de\ant quelques petits villages, et à trois heures quarante-cinq devant le village de Béda, qui, ayant quelques reproches à s'adresser sur sa façon de traiter les Français, s'est prudemment éclipsé. A cinq heures, nous arrivons chez Zinga. Bien que le \illage soit allié, notre déplacement de forces a épouvanté les habitants, qui se sont enfuis. Nous couchons dans leurs cases. Le soir, pourtant, ils \iennent nous vendre ({uelques poules, mais de très loin.
3 février.
Le matin, les noirs reviennent un peu, et quelques-uns nous demandent même le prix de la location de leurs cases. Ils ont quelques vivres à vendre. La rivière en cet endroit offre un très joli aspect, large de deux cents à deux cent cinquante mètres; elle est bordée de petits bois entrecoupés de petites plaines de brousse verte. On dirait presque un coin de Normandie.
L'eau est beaucoup plus claire et meilleure à boire que celle de l'Oubanghi, qui est lourde et sale. Nous quittons Zinga à six heures trente et suivons la rive gauche. Le territoire occupé par les Boubous commençant l)eu a[)rès, à se[tt heures quarante-cinq, nous passons devant le premier marché boubou. Derrière s'élèvent quelques colhnes qui viennent mourir
perpendiculaircmcnlàla rivière. Nous apercevons des Boubous à grande distance qui poussent leurs cris de guerre et font leurs sinaagrées. Nous passons sans y faire attention, et à neuf heures nous atteignons Tendroit oîi débarqua M. de Poumayrac, lorsqu'il fut massacré. Vers dix heures, nous passons devant un second marché boubou où s'est établi un petit village. Nous voyons là un grand nombre de Boubous qui gesticulent et nous injurient. On s'arrête un instant dcAant eux. Mais on les laisse tranquilles, pour ne pas leur montrer la portée des fusils. Et, à dix heures vingt, on débarque sur la rive gauche, à quinze cents mètres du marché, à un petit village yakoma. A vingt-cinq minutes de marche se trouve le village de N'ganda ou Bagou. D'ailleurs, il est très difficile de mettre un nom de village sur la carte, car les indigènes abandonnent leur village dès que leur chef est mort et en contruisent un autre qui prend immédiatement le nom de son successeur. N'ganda étant mort et ayant été pleuré environ trois mois, son fds Bagou, proclamé chef, s'occupe à reconstituer son village. Près de là est établi un poste français, confié à la garde de trois Sénégalais. Nous bivouaquons au village yakoma. Pendant que nous passions devant le village boubou, sur l'autre rive les Boubous criaient à nos pagayeurs que les Français sont de bons petits poulets et qu'ils les voient venir avec joie, pour les manger avec du sel dont ils ont fait expressément provision pour cette circonstance.
Demain commencera l'expédition. Juhen prendra le commandement général. Mes Arabes sont divisés en deux sections, commandées, Tune par Riollot, l'autre directement par moi. Chaque homme porte deux cents cartouches. Les Sénégalais sont aussi divisés eu deux sections, commandées, l'une par MM. Liolard et Fraisse, l'autre par M. Juchereau. Les hommes portent chacun cent cinquante cartouches. Décapitation d'un voleur de fusil, yakoma.